Acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !

Impassibles dans leur coin, la joueuse, son joueur, guident les lentes pièces.
Une guerre jusqu’à l’infini du rien les retient au sévère échiquier où se détestent deux couleurs.
Du centre rayonnent de magiques rigueurs : la tour homérique, l’agile cheval, la reine écrasante, le roi final, le fou oblique et les pions accrocheurs.
Roi débile, fou diagonal, reine acharnée, tour directe et pions rusés, par le noir et le blanc de leurs trajets, cherchent et livrent leur bataille concertée…
Ils ne savent pas l’évidente main qui dirige leur destin…, l’inflexible et transparente rigueur qui pour eux choisit et mesure le chemin.
Chaque joueur, à son tour, se trouve prisonnier des cases d’un autre échiquier où les nuits sont les noires et les jours les blanches.
Un dieu meut la joueuse et son joueur, la pièce dans la pièce, l’espace dans l’espace…, que des cases.
Quel dieu, derrière les dieux ?
Commence et finit une trame de poussière, et de temps, et de rêves, et de larmes…
On recommence…, encore…, l’un gagne…, rien…, l’autre perd…, rien…, et ça rejoue…, pareil ou inversé… toujours le vide… à l’infini de rien…

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Les échecs sont l’un des rares divertissements inventés par l’Homme, mêlant science et métaphysique ; ils symbolisent l’infini inclus dans le fini…
Paradoxe mathématique ?
Comment concevoir la vie d’une intelligence tout entière réduite à cet étroit parcours, uniquement occupée à faire avancer et reculer trente-deux pièces sur des carreaux noirs et blancs, engageant dans ce va-et-vient toute la gloire de sa vie !
Comment s’imaginer un être humain doué d’intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !

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Le blanc et le noir ont de temps immémoriaux symbolisés le Bien et le Mal.
Les échecs peuvent être analysés sous l’angle du manichéisme…, non seulement les cases sont alternativement noires et blanches, mais en plus les deux camps en présence sont les blancs d’un côté, les noirs de l’autre.
Chaque partie est une nouvelle bataille où s’affrontent le Bien et le Mal…, sans cesse l’un défie l’autre ; et l’un finit toujours par triompher.
Une partie d’échecs est donc la victoire du Bien sur le Mal, ou le contraire…
Mais une partie d’échecs, c’est aussi une modélisation de nos hésitations…, en effet, chacun de nos choix découle d’une longue bataille intérieure entre deux concepts mutuellement exclusifs, faire le Bien et faire le Mal.
Un homme est tantôt bon, tantôt mauvais…, il se situe à la frontière entre une case blanche et une case noire.
Cela est vrai pour les Humains, mais s’applique également aux pièces sur l’échiquier…, chaque pièce est successivement sur une case blanche puis sur une case noire, avant de retourner sur une case noire…
Que l’on soit roi, cavalier ou simple pion, nul ne peut éviter de faire du mal.
Certains tentent parfois de s’immobiliser sur une case blanche ; mais c’est un grand risque que de rester inactif, car toute autre pièce pourra capturer le mutin.
Aux échecs, seul le fou est contraint de demeurer sur la couleur de sa case d’origine, puisqu’il ne peut se déplacer qu’en diagonale : la diagonale du fou…
Dans la vie courante, pareil…, un homme qui prétend ne faire que le Bien, ou ne faire que le Mal, ne peut être que fou.

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Le jeu d’échecs est un jeu qui ne mène à rien, dans une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière qui se joue à deux sur un échiquier, plateau de soixante-quatre cases, opposant seize pièces blanches à seize pièces noires…, le but étant de faire échec et mat au roi adverse, c’est-à-dire de le menacer de telle sorte qu’il n’ait aucune issue.
Et après ?
Rien…

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Photo : Valerie de Perlinghi

Monomanie et schizophrénie sont des symptômes de la maladie des échecs.
Par ailleurs, la soif de pouvoir (et surtout la victoire sur l’adversaire) peut conduire à un orgueil démesuré.
Ce fut le cas, par exemple, d’Alexandre Alekhine, dominant le championnat du monde de 1927 à 1946 (c’est-à-dire jusqu’à sa mort)…, il déclara une fois, alors qu’un douanier lui réclamait ses papiers : « Je m’appelle Alekhine, champion du monde d’échecs ; j’ai un chat qui s’appelle Echecs. Je n’ai pas besoin de papiers. »
Quant à Anatoly Karpov, il manifestait une confiance en lui-même illimitée: « Si je n’étais pas joueur d’échecs, je serais le meilleur dans quelque chose d’autre. »
Certains n’étaient qu’à quelques pas de la mégalomanie ou du narcissisme.
Wilhelm Steinitz en était à un stade véritablement paroxystique : vers la fin de sa vie, il était persuadé d’être en communication téléphonique directe avec Dieu, et de pouvoir le vaincre aux échecs en lui laissant l’avantage d’un pion…, cet ex-champion du monde souffrait à l’évidence à la fois de mégalomanie et de monomanie.

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Parmi les ravages causés par l’abus d’échecs, citons enfin la paranoïa, fréquente chez les joueurs d’échecs.
Le cas le plus connu est celui de Paul Morphy…, ce joueur d’échecs pensait que tous complotaient contre lui : il ne se fiait plus ni à ses coiffeurs, qui selon lui guettaient le moment propice pour l’égorger, ni même à son frère…, seules sa sœur et sa mère trouvaient grâce à ses yeux !
Shah Mat !