Le soleil se couche sur Hanksville, en Utah, et ses 240 habitants.
Tout autour, désert et désolation à perte de vue.
Il y a 65 millions d’années, ce que les habitants du coin appellent Oasis Valley était une mer grouillante de vie ; aujourd’hui, c’est un désert rouge, jonché de blocs rocheux, parcouru de canyons et parsemé de crêtes, de pics et de plateaux étrangement sculptés par le vent. Après plusieurs kilomètres à rouler et à me demander où je vais aboutir, j’aperçois enfin ce que je cherche : une espèce de boîte de conserve de 8 m de haut reposant sur un train d’alunissage.
Derrière, planté sur un monticule pélitique, un drapeau rouge, vert et bleu flotte dans la brise. Bienvenue à Analog Mars.
En 1969, un groupe de travail mis sur pied par le président Nixon affirmait que les Américains se poseraient sur Mars avant 1985.
Très vite, pourtant, des changements d’orientation politique ont fait avorter le programme…, pour 20 ans.
Dans un discours devant la Chambre des représentants, le président Bush a récemment annoncé son intention de donner un sérieux coup de fouet au programme d’exploration spatiale ; après un retour aux vols habités sur la Lune, l’étape suivante devrait être de fouler le sol martien d’ici une génération, selon lui.
Quelques irréductibles non-conformistes (ou visionnaires, ou fumistes, c’est selon) n’ont jamais cessé d’y croire.
Environ 5000 d’entre eux (scientifiques, ingénieurs, auteurs de SF, gros bonnets de la NASA) sont regroupés au sein de la Mars Society, une association internationale à but non lucratif consacrée à l’exploration de la planète rouge.
Fondée en 1998, celle-ci construit sur Terre des laboratoires vivants, là où les caractéristiques géologiques ressemblent à celles de Mars. « Que ce soit grâce au gouvernement ou au secteur privé, on ira sur Mars », affirme le chimiste inorganicien Tony Muscatello, membre fondateur de la Mars Society et maître de recherches à Pioneer Astronautics, une firme de recherche et développement.
« C’est inévitable. Les humains sont des explorateurs. C’est dans notre code génétique. »
Deux des bases de la société sont déjà sur pied : la Flashline Mars Arctic Research Station, inaugurée en juillet 2000 sur l’île Devon, dans l’Arctique canadien, et la Mars Desert Research Station (MDRS), ouverte 17 mois plus tard dans le désert de l’Utah.
Dirigée par Muscatello, la MDRS est la seule à recevoir des bénévoles, d’où ma présence ici. Presque tous les équipages de la MDRS ont des femmes dans leurs rangs. Selon la commandante, Shannon Rupert, professeure de biologie au Miramar College de San Diego et écologiste, ce n’est pas rien :« Il y a très peu de femmes dans le domaine de l’exploration spatiale. La NASA nous surveille. »
Dans Mars Needs Women, un navet de 1966, on avait besoin de femmes pour faire des bébés…. Pendant que les autres nettoient le labo de chantier, la salle de bain, la zone de préparation des activités extravéhiculaires (ou EVA) et les sas, en bas, la mission Martienne d’une des femmes est de passer l’aspirateur en haut, dans le carré de l’équipage, le garde-manger et les chambres à coucher de 3,7 m 2.
Et ce n’est que le début.
Le lendemain, on me demande de consacrer toute ma journée à de l’entretien et à des réparations.
Les simulateurs de combinaisons spatiales, inspirés des missions Apollo, sont déchirés ; deux des tout-terrains sont hors d’usage.
Pendant la journée, les toilettes se bouchent, ce qui fait déborder le réservoir, et le GreenHab, la petite serre cylindrique dont les bacs de plantes hydroponiques sont censés recycler les eaux usées de la base, est kapout. « Les choses se brisent souvent ici », admet Mme Rupert.
Pas qu’ici ; dois-je rappeler que la station orbitale Mir est un véritable monument au ruban adhésif ?
S’il y a une réalité qui se moque des frontières, nationales ou planétaires, c’est bien celle-ci : là où l’homme passe, quelque chose casse. D’ailleurs, ce soir-là, au cours d’un repas aux chandelles (macaroni et boulettes de viande), tout le monde tombe d’accord : le « facteur humain » est un élément crucial dans ce type d’aventure.
« La patience et l’aptitude à vivre en groupe sont déterminantes », précise Amber Church, membre du conseil de la Société et récente diplômée en sciences de la terre et de la mer et en science de l’environnement : « Les gens ne parlent jamais de l’aspect scientifique des expéditions polaires de Shackleton, mais de ce qu’il a fait pour garder son équipage en vie. »
L’harmonie est une chose; la survie en est une autre.
Et convaincre les gens que l’homme peut survivre sur Mars, et même s’y établir un jour, est l’un des plus gros défis de la Mars Society.
« C’est là que la MDRS entre en jeu, selon Muscatello. La base rend cette possibilité tangible, permet aux gens de se faire à cette idée. »
C’est particulièrement vrai lors des simulations sérieuses ; la nôtre doit commencer le lendemain midi.
À partir de ce moment, plus question de sortir sans combinaison spatiale.
Avant de sortir de la base ou d’y entrer, il faut passer cinq minutes dans le sas pour simuler la pressurisation ou la dépressurisation.
Durant une vraie mission sur Mars, la conservation de l’eau serait cruciale ; ici aussi, la consommation est restreinte.
« Au début, on trouve ça idiot », avoue Mme Rupert, qui a passé 107 jours à Analog Mars, un record, « Après une semaine ou deux, ça change : Mars devient notre univers. » Je participe à la première EVA.
Avec l’aide d’une de mes coéquipières, j’ajuste ma combinaison spatiale à ma taille à l’aide de ruban adhésif, je fixe mon casque à son collier et j’attache mon appareil respiratoire. Puis, j’arrive à monter à bord de la Pathfinder verte de M me Rupert (ou tout-terrain pressurisé, pour les intimes), et me voilà en route pour le Martian Squeeze, une butte rougeâtre où l’on doit recueillir des échantillons pour étudier le degré d’humidité du sol. « Imaginez qu’il y ait ou qu’il y ait eu de la vie sur Mars, raconte M me Rupert pendant le trajet, et que ce soit une forme de vie complètement différente. Ça remettrait le créationnisme en question. Il faudrait repenser toutes nos croyances spirituelles ou religieuses. » La routine a vite fait de s’installer: rapports matinaux ; ménage pour les femmes et entretien pour les hommes ; EVA ; travail de labo et comptes rendus quotidiens au soutien de mission.
Bien sûr, certains lèveront le nez sur ce qui se fait ici.
Mais, comme le souligne Muscatello : « les pionniers ont toujours fait rire d’eux ; au début, par exemple, la machine à vapeur avait été baptisée la “Folie de Fulton” ».
Toute bonne chose a une fin.
C’est mon dernier repas avec l’équipage, et nous fêtons la Saint-Patrick, aussi la commandante a-t-elle fait cuire du corned-beef : « Impossible de savoir si l’un ou l’une de nous ira un jour sur Mars », admet-elle.
Mais elle est sûre d’une chose : « Ce que nous faisons ici contribuera un jour à amener l’être humain sur une autre planète et à le transformer en citoyen de l’espace. »…
Je regarde les autres et je ne peux qu’approuver.
Après tout, pourquoi pas ?
Ou, comme le veut la formule que les membres de la Mars Society utilisent en guise d’au revoir, Ad astra «Aux astres». 

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