Dominique Strauss Kahn est libre. « J’aime tellement Proust », a-t-il dit !

Il est enfin libre, terminé la Naffissatou…, qu’elle aille au diable, Anne va s’en occuper, un procès pour délation, pour avoir tout machiné…, la salope, il était cool au FMI, maintenant c’est perdu, pareil pour la Présidence…
23h12…
Maintenant tout est bien, Dominique a le hoquet, il bave sur sa cravate bleue. 
François s’est auto-proclamé disc-jockey de la grand messe socialisante qui fête son intronisation au solde des Primaires du Parti Socialiste…, il diffuse l’intro de Whole lotta love de Led Zeppelin…, les choses prennent tournure.
Dessus une des tables flotte une odeur de dessous de bras…, le dîner dégénère comme prévu, douches de Champagne, seaux à glace en guise de chapeaux, broncho-pneumonie en option…, on danse sur les nappes.
Cette année, la nymphomanie se portera collective, les torses seront nus, les lèvres entrouvertes, les langues pointues, les visages mouillés.
Des filles boivent du bourgogne aligoté, des garçons mal élevés se mirent dans du verre dépoli.
Un garde du corps branle du chef, une soubrette pue l’excrément, le barman est amoureux, personne ne s’ouvre encore les veines.
Les liqueurs ne sont pas encore avalées que déjà les maîtres d’hôtel poussent les tables pour dégager une surface qui servira de piste de danse. 
François va bientôt entrer en scène pour de bon. 
Dominique décide d’aller le déranger en plein boulot.
– François, tu connais, hips, la différence, hips, entre une jeune fille du XVIe arrondissement, hips, et une jeune beur de Sarcelles ?
– Écoute, Dominique, j’ai pas le temps, là, soupire François, accroupi sous ses platines.
– Eh bien, hips, c’est simple : la jeune fille du XVIe a de vrais diamants, hips, et de faux orgasmes…, alors que la jeune beur, hips, c’est le contraire.
– Très marrant, Dominique. Excuse-moi, mais je peux pas te parler maintenant, OK ? Une fille potable intervient soudain :
– Dominique ? J’ai bien entendu Dominique ? Vous voulez dire que vous êtes LE Dominique dont tout le monde parle ?
– Lui-même, hips ! A qui ai-je l’honneur ?
– Mon nom ne vous dira rien.François les pousse plus en avant en entonnant l’Internationale…, ils ne s’en aperçoivent même pas et atterrissent sur deux chaises.
La fille n’est pas très jolie, ele poursuit :
J’ai lu tous les articles sur vous ! Vous êtes mon idole !Et d’un seul coup, c’est marrant, Dominique la trouve beaucoup moins moche.
Elle porte un tailleur coincé de femme active, genre attachée de presse.
Son visage, assez carré, masculin, semble avoir été dessiné par Jean-Jacques Sempé.
Ses jambes sont restées fines malgré des années d’équitation au Polo de Bagatelle.
Ah bon ? dit Dominique (toujours à la pêche aux compliments), vous aimez ?
– J’adore !
– Quel épisode vous a le plus marqué ?
– Euh… Tous !
– Mais y a-t-il un article que vous ayez préféré ?
– Eh bien oui…, tous !A l’évidence, cette fille n’a jamais rien lu en détail, mais quelle importance ?
Elle lui a fait perdre son hoquet, c’est déjà quelque chose.
Mademoiselle, est-ce que je peux vous offrir une limonade ?
– Ah non ! s’énerve-t-elle, c’est moi qui vous l’offre ! Je suis attachée de presse, je ferai une note de frais !Dominique avait deviné juste, il est bel et bien en présence d’un spécimen de ce que les ethnologues appelleront plus tard la femme des années 2011 : moderne, impossible, avec des mocassins plats en daim.
Il n’en revient pas que ça existe vraiment… et encore moins d’en approcher une d’aussi près.
Avant de la brutaliser, il veut tout de même vérifier un dernier truc.
Pourquoi êtes-vous attachée de presse ?
– Oh, ce n’est qu’une première expérience professionnelle. Mais tout à fait positive.
– Oui, mais pourquoi avoir choisi les relations presse ?
– Pour le contact, principalement. On rencontre beaucoup de people, vous savez.
– Pourquoi ?
– Ben…, c’est un secteur complètement porteur au niveau des débouchés communicationnels. En période de morosité, il faut savoir s’orienter dans les branches à fort potentiel de croissance. Des pans entiers de notre économie sont menacés de mort !Ouf ! Dominique est soulagé, son théorème reste valable, même si cette dernière cobaye a mis un certain temps pour réagir.
Il faudra en tenir compte dans ses calculs : le troisième pourquoi entraîne chez les attachées de presse un temps de latence avant la réaction nécropositive.
Il prend la fille par la taille, elle se laisse faire, il lui caresse le dos…, elle porte un soutien-gorge à trois crochets de bon augure.
Il approche lentement son visage du sien…, quand soudain toutes les lumières s’éteignent.
Elle tourne la tête.
Que se passe-t-il ? dit-elle en se levant et l’entraînant sur la piste de danse.Une clameur monte de la foule des invités.
La tête de François transperce l’obscurité, éclairée d’un faisceau orangé. 
Avec son casque de scooteriste, il ressemble à une citrouille d’Halloween en smoking croisé.
Il est ridicule, aucun charisme, absolument pas représentatif pour la France !
La nuit se lève, lâche-t-il dans son micro sans fil.
– François ! François, président ! gueulent ses fans du Parti Socialiste.Son visage disparaît à nouveau dans le noir.
Le local est plongé dans les ténèbres.
Quelques briquets s’allument et s’éteignent vite : ça brûle les doigts, ces conneries.
Au bout d’une longue minute de sifflets et de hurlements, François envoie le premier morceau.
Une voix d’outre-tombe en quadriphonie : JEFFREY DAHMER IS A PUNK ROCKER.
Cris de la salle.
Un battement techno incroyablement rapide vrille les tympans de Dominique et la piste de danse n’est bientôt plus qu’une vague de corps en rythme ondulatoire. 
François est entré dans le vif du sujet pour aider les danseurs à en faire autant avec leurs partenaires….
Il envoie vite le stroboscope blanc et les fumigènes parfumés à la banane. 
Quelqu’un fait sonner une corne de brume dans l’oreille de Dominique, le rendant sourd pendant le prochain quart d’heure.
On ne devient pas le meilleur président de la république par hasard. 
François sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur.
Une fois la soirée lancée, il pourra se laisser aller.
Pour le moment, il n’a qu’un seul souci : que la piste de danse ne désemplisse pas.
L’attachée de presse dessine des cercles imaginaires avec les bras. 
Elle fait un clin d’œil à Dominique, le pouce levé, en signe d’approbation.
Ce dernier hausse les épaules, il trouve qu’elle danse très mal.
Or il a entendu dire qu’une fille qui danse mal est forcément un mauvais coup.
Est-ce aussi vrai pour les garçons ?… se demande-t-il en soignant ses mouvements.Qui sont tous ces gens ?
Un cauchemar social, des sauvages cravatés, des dandies sales, des aristocrates psychédéliques, des lurons saturniens, des noceurs divorcés, des danseurs vénéneux, des glandeurs besogneux, des mendiants hautains, des marionnettes nonchalantes, des squatters crépusculaires, des déserteurs belliqueux, des cyniques optimistes…, bref, une bande d’oxymores ambulantes, tous membres du parti socialiste…
Ils cumulent des oreilles décollées, des parents célèbres, des montres onéreuses et des mandats de toutes sortes.
Ils vivent à fleur de peau de chagrin.
François ne mélange pas seulement les sons, il veut tout marier : la prière, les clips, les amis, les ennemis, les lumières et les endorphines : la Grande Ratatouille Nocturne…, exactement pareil que son programme électoral ! 
Dominique a le vertige, il comprend qu’il se trouve dans la nuit définitive, que cette soirée pourrait bien être sa dernière : la Nuit de la Fête Socialiste Ultime.
C’est Paris dans la danse, un début d’apothéose.
La multitude de corps en lévitation gracieuse ne fait plus qu’un dans le tempo métronomique des boîtes à rythme.
Les têtes ne portent qu’un seul corps… et cette pieuvre n’émet qu’un seul cri, monstrueux de pureté.
Les dévots cyclothymiques s’aiment en cadence.
La house acidulée soude les somnambules.
Tous les noctambules ont peur du noir.
Bienvenue dans la nouvelle église païenne à laser holographique tridimensionnel !
Les bras se lèvent doucement, les jambes martèlent le sol, les boucles d’oreilles s’agitent, hochets iridescents, la lumière noire allume le blanc des yeux… et merde, on voit les pellicules !
Tourner la tête, à droite, à gauche, des cheveux volants, des fesses balancées, c’est le carnaval des muscadins, un jamboree bisexuel !
Désormais, la seule chose qui intéresse Dominique, c’est de savoir sur qui il va renverser le prochain verre.
La tête lui tourne, tournicotis, terracotta.
Ses pulsions autodestructrices le reprennent quand il croit voir la fumeuse Tristane dans les bras de Thierry…, on devrait toujours se tuer en public.
A la rigueur, je comprends qu’un meurtre puisse être discret, mais le suicide se doit d’être exhibitionniste. Aujourd’hui, le seul suicide possible pour un Mishima moderne, c’est en direct à la télévision, de préférence pendant le prime-time.
Ne pas oublier de programmer la machine, l’enregistrement servira de lettre d’adieu.Quelle dame danse choisir ?
Va-t-il exécuter le Tortue Twist (remuer les quatre membres, allongé par terre sur le dos) ?… Se lancer dans le Question Mambo (tourner en dessinant un point d’interrogation avec l’index droit) ?… Exécuter la périlleuse Fatwa météorologique (enfoncer le pied dans la gorge de votre cavalière tout en l’énucléant en rythme, tourner à 45 degrés, répéter AYATOLLAH sept fois crescendo, rendre votre dîner sur toute personne ressemblant physiquement au présentateur du JT de 20h à France2…, puis recommencer l’enchaînement ad lib !
Dominique opte en fin de compte pour sa danse préférée : la Tachycardie…
Sur le sol, il sait ce qu’il veut : une suave irréalité.
Il veut des musiques multicolores et des alcools à talons hauts.
Il veut qu’on se coupe les doigts en lisant ses pages.
Il veut bondir comme le vu-mètre de sa chaîne hi-fi.
Il veut voyager par fax.
Il veut que tout n’aille pas trop mal, mais que tout n’aille pas trop bien non plus.
Il veut dormir les yeux ouverts, pour ne rien rater.
Il aurait aimé tenir l’alcool.
Il veut des caméscopes à la place de ses yeux, avec son cerveau pour salle de montage.
Il veut que sa vie soit un film de Roger Vadim Plemiannikov datant de 1965.
Il veut qu’on lui fasse des compliments en face et qu’on dise du mal de lui dans son dos.
Il ne veut pas être un sujet de conversation.
Il veut être un sujet de dispute.
Par-dessus tout, il veut un beignet à l’abricot, bien poisseux et le manger assis sur du sable en regardant les vagues, n’importe où.
La confiture collera aux doigts, il faudra les lécher, cette débauche de sucre sous le soleil, de quoi finir caramélisé.
Un avion traversera stupidement le ciel en traînant une pub pour une crème solaire.
Alors il étalera la confiture d’abricot sur son visage et défiera les rayons ultra-violets en ricanant dans le vide.
Une femme chantera 
Sous la véranda 
Manuel de Falla 
En Akantara.
Y aura-t-il des bougainvilliers ?
OK…, va pour les bougainvilliers.
Et une pluie tropicale aussi, diluvienne ?
Bon d’accord, mais juste à la tombée du jour, pendant les cinq minutes qui suivent le rayon vert.
Et surtout, n’oubliez pas le beignet à l’abricot.
Zut, un beignet à l’abricot, c’est tout de même pas compliqué ! 
Dominique ne demande pas la lune !
Alors, Dominique, on fatigue ?, devine l’attachée de presse en lui tendant la main pour le relever.Il recommence à danser en s’époussetant, baisse les yeux, sa tête tourne.
La soirée commence à peine et il a déjà la gueule de bois.
Croiser trop de regards est anxiogène, en particulier quand la lumière rasante découpe une forêt de bras levés.
Les épaules luisantes de ses voisines réfléchissent les rayons laser comme autant de cataphotes miniatures.
Il regarde ses chaussures en attendant le gong, tout en sachant que celui-ci n’arrivera qu’après le KO.
N’est-ce pas ce qu’il est venu chercher ici : quelque chose à regarder, au milieu de ces absents qui ont toujours raison ?
Et ces deux chaussures de luxe ne sont-elles pas surtout deux pieds sur terre ?Chacun se débat comme il peut.
Certains cherchent à engager des conversations malgré le bruit…, ils sont condamnés à se répéter souvent et à torturer des oreilles frappées d’hypoacousie…, dans la ballroom, personne ne vous entendra crier.
Le plus souvent, ils échangent moins des propos que des faux numéros de téléphone, griffonnés sur le dos d’une main en espérant mieux.
D’autres gardent leur verre à la main en dansant et se donnent une contenance instable en le portant à leurs lèvres, contenance qu’il leur arrive de perdre quand un coup de coude malvenu éclabousse leur plastron.
Dans la mesure où l’on ne peut ni boire ni parler sur cette piste, la contemplation de ses souliers semble à Dominique une occupation éthiquement supportable.N’allez pas croire que l’absurdité de la situation puisse lui échapper.
Au contraire, jamais il n’a été plus conscient de sa condition, qu’en se secouant sur ce sol de marbre blanc, s’imaginant rebelle alors qu’il n’est que privilégié, seul au beau milieu d’une troupe de socialistes blasés enthousiastes, sans aucune excuse valable, tandis que des millions de gens couchent dehors par moins 15 degrés sur des morceaux de carton déchirés.
Il sait tout cela, et c’est aussi pourquoi il baisse les yeux.
Par moments, Dominique se regarde vivre, à la façon de ces gens qui, frôlant la mort, sortent de leurs corps et se voient de l’extérieur. 
Dominique est alors sans merci, il déteste, il ne se passe rien.
Cependant il finit toujours par réintégrer son enveloppe corporelle, en maugréant.A défaut d’être pardonnées, sa honte, son impuissance, pareille capitulation peuvent s’expliquer.
Qu’y peut-il ?
Le monde ne veut plus changer.
Regarder ses chaussures dans une boîte de nuit et draguer une attachée de presse, voilà le seul idéal du moment.
Il se souvient de la fameuse histoire du rince-doigts, qu’on attribue tantôt au général de Gaulle, tantôt à la reine Victoria.
Un roi africain, reçu très cérémonieusement au palais, avait bu l’eau de son rince-doigts à la fin du repas officiel.
Par diplomatie, le chef de l’Etat réceptionnaire avait aussi porté le récipient à ses lèvres et l’avait entièrement vidé, sans broncher.
Tous les invités présents en avaient fait autant.Cette anecdote lui paraît une parabole de notre temps.
Nous menons tous des vies absurdes, grotesques et dérisoires, mais comme nous les menons tous en même temps, nous finissons par les trouver normales.
Il faut aller à l’école au lieu de faire du sport, puis à la fac au lieu de faire le tour du monde, puis chercher un boulot au lieu d’en trouver un…
Puisque tout le monde fait pareil, les apparences sont sauves.
Le but de notre époque matérialiste est d’étancher les rince-doigts.
– J’espère être Président…, dit Dominique à l’attachée de presse…Ils sont retournés au bar, elle sourit, découvrant de belles dents blanches, mais voilà que Dominique se lève très vite, bredouille de vagues excuses et s’enfuit, car un petit morceau de laitue est resté coincé entre les incisives de la demoiselle, ridiculisant son sourire à jamais.
Dommage…
0h02…
Que peut-on offrir à une génération qui a grandi en découvrant la réalité socialiste, que la pluie était du poison et que le sexe menait à la mort ?
Il est minuit et deux minutes, les filles sont mi-nues, la furia bat son plein, l’univers remue son chaos sidéral, une mer de confettis bigarrés, un acid-sirtaki durera une demi-heure sans lasser.
Dominique erre du bar à la piste et retour.
Les verres de Lobotomie le travaillent au corps, il communique par télépathie avec l’infra-basse pneumatique. 
François s’y connaît pour hypnotiser les gens, ce soir, il est en passe de réaliser son chef-d’œuvre, en direct et sans filet, il mixe six platines en simultané : Zorba le Grec, techno-transe, friselis de violons, flûte des Andes, cliquetis de machines à écrire, entretiens Duras-Godard.
Demain, de tout cela ne restera rien.La danse s’égare en une suite de syncopes et de résurrections.
La danse est un évanouissement en boucle, une philosophie frénétique, une théorie de la complexité.
La danse s’appelle reviens.
C’est le tour de manège de chevaux numériques sur un carrousel détraqué.
Un cercle s’est formé.
On se tient par les épaules…., tout tourbillonne autour.
Une seule chose est sûre : les filles ont plusieurs seins.Dominique ferme les yeux pour ne plus les voir et les phosphènes diaprés décuplent son tournis.
Toutes ces filles nues sous leurs vêtements !
Admirables nombrils, délicieux tendons, nez mutins, nuques fragiles…
Toute sa vie, la possibilité de ces jeunes stretchées dans leurs petites robes noires, l’éventualité de ces créatures évaporées avec frange sur les yeux l’ont découragé de sauter dans le vide.
Leurs cils interminables sont recourbés comme un tremplin de saut à ski.
Quand vous leur demandez leur âge, elles répondent 33 ans… comme si de rien n’était.
Elles doivent se douter que leur âge est ce qu’elles ont de plus sexy.
Elles ont entendu parler de Dominique et rêvent d’être violées, abusées, trainées sans raison de la chambre à la salle de bain et retour au lit en quelques secondes…, leurs seins triturés et leur vagin malmené….
Il va être obligé de mentir, de frôler leur main, de s’intéresser aux Primaires Socialistes dont il se branle, de faire le nécessaire.
Elles ont grandi trop vite, ignorent encore les codes secrets.
Elles vont tomber dans le panneau.
Elles mordilleront distraitement leur pouce en l’écoutant citer Paul Léautaud.
Un rien les épatera.
Oui, Dominique connaît BHL et Gérard, celui qui pisse dans le couloir des avions.
Pour ces proies, il tordra le cou à tous ses principes, il oubliera le Name-Forgetting.Au moment où il s’y attendra le moins, peut-être lui effleureront-elles les lèvres en le priant de les raccompagner dans leur petite chambre de bonne sans bonne.
Les suivra-t-il ?
Les embrassera-t-il dans le cou et le taxi ?
Jouira-t-il dans la cage d’escalier et son pantalon ?
Combien de fois feront-ils l’amour ?
Finiront-elles par s’endormir, nom de Dieu ?
Découvrant le dernier Alexandre Jardin sur leur table de chevet, Dominique se retiendra-t-il de fuir à toutes jambes ?Il rouvre les yeux, Ségolène s’ennuie au Champagne avec plusieurs playboys qu’elle rabroue tendrement.
Des demi-mondaines retapées jouent les hermaphrodites, sans doute afin de rester demi-quelque chose.
Henry Chinaski met la main aux fesses de Gustav von Aschenbach qui ne proteste pas.
Jean-Baptiste Grenouille respire les aisselles d’Audrey Home.
Antoine Doinel boit au goulot le mescal du consul Geoffrey Firmin, délinquant sénile de service.
On s’enivre de cocktails latino-américains et de calembours germano-pratins : il faut de tout pour défaire un monde dirigé par l’UMP…
Brusquement, les lumières se tamisent et un vieil air flemmarde au-dessus de cette faune interlope : Summertime, par Ella et Louis. 
François annonce le quart d’heure américain au micro…, Dominique profite de l’occasion pour aborder Ségolène !
C’est le quart d’heure américain de François, votre ex-mari, donc je vous invite à m’inviter à danser.Ségolène est cernée de partout : par de jeunes barbons et sous ses yeux bistrés, elle le toise des pieds à la tête.
J’accepte, à cause de Summertime, ma chanson préférée…, et puis…, vous êtes quand-même l’ex-patron du FMI qui a été trainé en justice par une femme de ménage.Elle l’enlace et fredonne les paroles d’une voix rauque en le regardant droit dans les yeux.
D’aussi près, Dominique peut lire dans ses pensées.
Elle fait un régime depuis six mois, n’arrive pas à arrêter de râler sur son ex-François (d’où son accent grave), est allergique au soleil, met trop de fond de teint ainsi qu’une pommade anti-cernes inefficace, son célibat la rend dépressive et sa dépression la rend attendrissante.
Donc, reprend-il, je suis en train de danser un slow avec la fameuse Ségolène qui est venue chasser sur mes terres ?– Ah non, vous voulez me baiser. Il faut faire un peu d’exercice et repasser me voir plus tard. D’ailleurs je sens que la mode ne doit pas être votre truc. Vous n’avez pas l’air sain, ni normal…
– Si hétéro…, si banal… Non mais allez-y, continuez à m’insulter !
Je suppose que je n’ai pas le choix…
– C’est exact : si vous refusez, j’affirmerai dans tous les journaux que vous êtes lesbienne.Les femmes branlantes excitent Dominique.
Elles ont tout : l’expérience et l’enthousiasme : Mères maquerelles et pucelles effarouchées, à la fois.
Elles croient que c’est une chance de devoir tout vous apprendre !
Rien qu’en pensant à la mère de Tristane qu’il a culbuté un midi dans les chiottes de l’Elysée, il se met à bander…
Vous bandez !?!?
– A une époque, j’ai pas mal fricoté avec une femme comme vous, ça crée des liens. Ça s’est mal terminé.
– Une amie prépare en ce moment une exposition de portraits de célébrités suspendues à une poulie, avec du lait concentré sur les joues. Vous pourriez lui en parler ?
– Je pense que cette excellente initiative ne pourra que l’intéresser. Je me ferais un plaisir de la suspendre moi-même… Mais pourquoi me proposez-vous ça ?
– L’expo ? Oh, c’est pour montrer le rapport étroit qu’il y a entre la sexualité, la mort et le Parti Socialiste. Enfin, je résume un peu, mais c’est l’idée.Dominique note sur un Post-it : La démonstration de l’axiome des Trois Pourquoi ne nécessite parfois qu’un seul « pourquoi », quand le sujet d’expérimentation présente un visage hâve, un caractère taciturne, et une robe de tulle.
Le quart d’heure américain va s’achever.
Un copain de Dominique vient le déranger :
Méfie-toi de Ségolène, c’est une nympho ultraviolente, pire que Tristane ou sa mère !
– Je le sais, sinon pourquoi crois-tu que je l’aurais invitée à danser ?

Ségolène garde un visage lisse, sans expression, aux yeux inhabités.
Si jamais elle joue la comédie, elle est meilleure que Nafissatou…
Rien que penser à cette chose noire et énorme, il débande…
Dans les fêtes, rien n’a le droit de durer plus de cinq minutes : ni les conversations, ni les êtres, ni leurs érections.
Sinon, on risque pire que la mort : l’ennui.
Tout d’un coup, à coté d’eux, Martine disjoncte complètement.
Il doit rester un peu d’Euphoria dans ses veines.
Imaginez Claire Chazal en robe de latex dans un remake de l’Exorciste et vous aurez un aperçu de la scène.
On s’attroupe autour d’elle, elle crie « I love you » en serrant des flûtes à Champagne jusqu’à l’explosion du cristal.
Du coup, ses mains bouillonnent de sang et de bris de verre.
Ses paumes sont perdues à jamais pour la chiromancie.
Dominique saisit alors une bouteille de Jack Daniels et la lui vide sur les mains pour la désinfection.
Les cris de Martine couvrent la sono de 10.000 watts pendant au moins douze secondes.
Ses yeux sont si exorbités qu’elle ressemble à un morphing.
Elle énumère une liste d’insultes à peu près exhaustive, puis sèche ses larmes.
Les badauds se dispersent, et c’est ainsi que Dominique entraîne Martine dans son sillage pour la deuxième fois, toujours par son joli poignet nu et ensanglanté.
Tout un programme.
Ils s’assoient sur une banquette, la main de Martine sous un rai de lumière, Dominique entreprend d’en retirer un à un les morceaux de verre pilé.
– Dominique, j’ai soif, gémit la secrétaire générale du Parti Socialiste, entre deux plaintes.
– Ah non ! Fini les caprices !
– Je peux boire dans votre verre ?
Je n’ose même pas imaginer ce qui se passerait si vous mélangiez ça avec…

Dominique se ravise il se souvient qu’il l’a droguée tout à l’heure à son insu.
Il se lève en pestant tout bas contre les progrès de la pharmacopée.
Enfin, bon… Puisque vous insistez, je vais vous chercher un verre d’eau…
Il remarque en sortant, Ségolène qui est allongée sur le bar, sa robe de tulle retroussée. 
Laurent, qui n’est pas couché, l’a recouverte de crème Chantilly et la pourléche avec d’autres amis serviables, ce qui retarde le service du barman.
C’est pourquoi Dominique met un bon quart d’heure à obtenir son verre d’eau et le rouleau de gaze dont elle a besoin, de toute urgence.
Lorsqu’il revient à sa banquette en s’essuyant les babines, Martine termine juste le verre de Lobotomie, lui sourit, puis s’endort en chantant.
Consternation. 
Dominique soupire et lui enroule les mains dans le pansement, en buvant le verre d’eau.
Il ne sait plus grand-chose.
Il ne croit plus en rien…et même ça, il n’en est pas certain.
Il devrait lui parler, or qui ne dit mot se sent con.
La photographe à la crème Chantilly se fait à présent posséder collectivement.
Un type devant, un autre dessous, une transsexuelle derrière.
Cette technique porte un nom : le taylorisme.
Si Dominique ne réagit pas très vite, Martine va mourir d’overdose sur ses genoux : le mélange alcool-ecstasy à haute dose peut emballer le rythme cardiaque !
Sentant monter l’inspiration, il sort son bloc de Post-it-Notes et rédige une strophe de décasyllabes.
Elle s’évertue à perdre sa vertu
Depuis le début elle est éperdue
Elle est tellement nue qu’elle en éternue
Depuis le début elle était perdue.Martine écume sur la banquette, les yeux révulsés, le visage anémique.
Dominique est satisfait de ce quatrain.
Le cœur de Martine bat à tout rompre.Récapitulons.
Le bilan de Dominique n’est pas reluisant.
Une vieille journaliste l’a collé pendant le dîner et son autre voisine de table sort maintenant avec un élu du parti socialiste.
Il s’est dégonflé devant une mignonne attachée de presse qui n’attendait que lui : elle se pavane à présent avec François.
Quant à Ségolène, la quadragénaire dépressive avec qui il a dansé deux slows, la moitié de la party est en train de se la farcir sur le bar.
Les dents de Martine grincent, une mousse blanchâtre ourle la commissure de ses lèvres.
La seule nana qui reste avec Dominique, cette pauvre Martine, est défoncée au dernier degré.
Les jambes de Martine souffrent de crampes abominables qu’elle ne sent même plus dans sa tétanie.
La température de Martine oscille entre 36 et 43 degrés centigrades.
La vérité, la voilà : la seule nana que Dominique pourrait se taper est camée jusqu’à l’os et en plus, pas question de se taper la secrétaire générale du Parti Socialiste !
Le corps de Martine est parcouru de sueurs algides !
Les entrailles de Martine se tordent comme une chaussette essorée par la mère Denis.
L’électro-encéphalogramme de Martine s’approche du rectiligne.
Le pouls de Martine cesse de battre.
C’est fini : mort clinique.Dominique regarde sa robe de latex, son dos blanc, son visage émacié…
Elle a une expression bizarre…
Il y a un mot pour ça, un mot très fin de siècle : elle a une expression torse.
Avec ses mains bandées, son estomac rempli d’acide et d’alcool, elle dégage un charme faisandé.
On dirait une déesse décadente, comme Angéla Merkell. 
Dominique a pitié d’elle, il se penche pour l’embrasser, mais, comme elle est allongée sur ses genoux, son corps appuie sur son ventre chaque fois qu’il se penche sur elle.
Du coup, lorsqu’il l’embrasse, il expire en même temps de l’air dans les poumons de Martine, qui finit par ressusciter, à force.
1 h 06…
Je bois, j’ai envie de vomir, je joue à envie de partir, j’ai envie d’autre chose et « fucking in the blue » je marche et ne meurs jamais !
Sur la piste de danse, des questions sont posées.
– Dominique, t‘aurais pas quatre millions d’€uros pour ma campagne ?
– Tu crois que Martine prend du Doliprane ?
– Qu’est-ce que ça fait de rouler une pelle à Ségolène ?
– Que faites-vous pour le réveillon du 31 décembre ?
– Une fois qu’on rentre facilement au Parti Socialiste, y a-t-il d’autres buts dans la vie ?
– Est-il déconseillé de faire l’amour avec Tristane ?
– Peut-on encore bander dans un Sofitel ?
Sans oublier la seule interrogation importante :
Comment détecter quand une femme de ménage simule ?Dominique est de nouveau accoudé au bar, le nez plongé dans un Cata-Tonic.
Il a laissé Martine cuver ses mélanges létaux sur la banquette.
Son haleine de zombie a fini par le démotiver.
Alors voici Dominique seul une fois de plus, à regarder les heures fondre.
Sauf erreur, nous sommes ici en présence d’un autre mythe.
Sisyphe habite Paris, porte une cravate bleue, est âgé de 62 ans.
Chaque lendemain de fête, il jure qu’il ne sortira plus jamais.
Ensuite, le soleil se couche et il ne résiste pas forcément à la tentation.
A la longue, il devient presque insensible à cet enfer !
Il finira sa vie tout seul sur un banc public, à insulter les passants.
Il ne sentira pas bon.
Devant lui, les jolies filles se pinceront le nez en accélérant le pas.
Certaines lui jetteront une petite pièce, il l’aura bien cherché.Son voisin de bar se penche vers son oreille.
Ses pupilles ressemblent à une chorégraphie de Busby Berkeley.
Il sue des tempes et écarquille les yeux, sa bouche est agitée de tics comme si quelqu’un lui écrasait les orteils et le chatouillait en même temps. 
Dominique finit par reconnaître l’avocat de Tristane…
– Écoutez Dominique, on fait la paix, il faut que je vous dise quelque chose d’hyper-important, c’est super super-vrai ce que je vais vous dire, vous m’entendez ? Écoutez-moi bien : on vit quand on vit. Vous vous rendez compte ? Hein ? Vous saisissez ? ON VIT QUAND ON VIT !
– Dites-moi, Maître, êtes-vous sûr que vous avez complètement arrêté la coc ?
– Alors, ça, vous me décevez de dire des trucs pareils… Moi, je vous dis juste quelque chose d’ESSENTIEL (il saisit les revers de sa veste), un truc que j’ai compris à l’instant, et vous vous sentez obligé d’être désagréable… Évidemment que j’ai arrêté cette saloperie… (Un temps d’arrêt)… Pourquoi, vous en avez ?II s’essuie le nez avec une serviette de table dégueulasse.
En fait, il étale plutôt les restes du dîner sur ses joues, de plus, il déteste Dominique à cause du non-lieu.
L’avocat se gratte la narine et inspecte sa serviette de table. 
Dominique profite de cette diversion pour prendre le large, à reculons.
Cela dit, en y réfléchissant, il l’approuve assez…, la plupart du temps, effectivement, on vit quand on vit. 
Dominique l’a constaté à maintes reprises.
Sur ces entrefaites surgit Solange, la vedette d’un feuilleton télévisé, et surtout une ex de Dominique.
Ce n’est qu’une grande fille toujours de bonne humeur, souriante, dans un fourreau de lamé or assorti à ses cheveux blonds.
Une solution de facilité à pattes.
Alors, toujours folle de moi ? lui dit-il.
– Idiot ! Elle est géniale cette soirée, non ?
– Ne détourne pas la conversation : il paraît que les ex gardent toute leur vie la nostalgie de leurs anciens amants. Pas envie de vérifier ces racontars ?Solange hésite entre l’éclat de rire et la gifle.
Finalement elle hausse les épaules.
– Toujours aussi puéril, mon pauvre.
– Ça marche pour toi, on dirait… Je t’ai vue en couverture de Glamour, bravo.
– Oui, ça a l’air de démarrer pas trop mal.Elle a récupéré son sourire.
Elle est si tendre. 
Dominique a oublié ce qui clochait entre eux.
Pourquoi se sont-ils quittés ?
Et puis, d’un seul coup, il se souvient : sa gentillesse affreuse.
Elle était étouffante de douceur et d’attentions.
Sa gentillesse le rendait méchant, elle donnait envie de lui faire de la peine.
D’ailleurs, ça le reprend, maintenant.
II n’est vraiment pas terrible, ton feuilleton.
– Ah bon, tu trouves ?
– Attends, ce n’est pas grave, tu as raison de le faire pour te lancer. Tous les grands acteurs ont commencé par des nullités crasses.
– Quoi ?…
– Enfin, j’exagère peut-être, d’ailleurs je ne l’ai jamais vu. Je ne fais que répéter ce que tout le monde raconte.
– Ah !Solange semble effondrée.
Elle vit entourée de flatteurs : dans ces cas-là, on oublie vite combien il est vexant de se voir critiqué en face par quelqu’un de proche.
Elle tripote une broche en forme de cœur sur sa robe dorée.
C’est fou comme Dominique n’a pas pitié d’elle.
Tu n’aurais pas un peu grossi, par hasard ?
– Connard.
– Il est ici, ton nouveau mec ?
– Ouais, c’est le grand costaud là-bas, Robert. C’est lui qui coproduit mon feuilleton. Tu veux qu’on aille lui répéter ce que tu viens de me dire ?
– Grotesque. Tu es toujours aussi sotte, ma pauvre fille. Et cesse de tripoter cette broche ridicule, tu m’agaces. Tu n’es pas très en forme physiquement. Allez, ciao.

C’en est trop : la mignonne comédienne pleurniche.
C’est ça, va-t’en ! Casse-toi ! Ton opinion n’a jamais compté pour moi ! TU n’as jamais compté pour moi !Elle tourne les talons. 
Dominique est hébété par sa propre goujaterie.
Comment a-t-il pu être aussi antipathique avec quelqu’un d’aussi inoffensif ?
Il ne se reconnaît plus…, il la rattrape, la prend par la taille, lui tend son mouchoir de soie, lui demande pardon à genoux, embrasse ses bras, ses phalanges, ses ongles, regrette sincèrement d’être aussi minable, la supplie de le gifler !
Je blaguais ! Tu es sublime ! C’est génial ce que tu fais ! Il a l’air sympa ton mec ! Et ta broche est ravissante ! Je t’en supplie, arrête de pleurer ! Fais-moi une fellation !Mais il est trop tard.
Solange le repousse et court rejoindre son producteur. 
Dominique doit accepter la dure réalité : même ses ex ne veulent plus de lui.
Il doit mal s’y prendre quelque part.
Un nouvel attroupement se crée près de la piste de danse. 
Dominique va voir.
Une soirée, c’est cela : une suite de micro-événements qui promènent les invités comme des mouches zappeuses.
Les écrans de télé diffusent des images de la faim en Somalie et l’on danse sur Trouble, une chanson de Cat Stevens, dans une version garage.
Dominique rajoute de l’orange pressée dans son cocktail, puis décide de traverser la piste de danse.
Un peu plus tard, il réclame une valse.
Son costard a souffert dans la traversée : il est grisâtre, avec les deux poches extérieures arrachées.
II faut éduquer ces clampins ! éructe-t-il.
– Je trouve les nymphomanes sacrement platoniques ce soir, lui répond François….François se tourne vers l’attachée de presse en tailleur qui se rhabille dans un coin de son box.
Tout va bien pour lui, elle va surement lui faire un bon papier dans la prochaine édition de son journal…
Visiblement, il a abusé de remontants chimiques, sa transpiration pue la Métoxy-méthylène-dioxy-amphéta-mine, une odeur facile à identifier : ça sent la fraise des bois à l’ail.
Et où est passée Martine ?
– Dans les bras de Morphée.
– C’est qui, celui-là ? Un crépitement de flashes dans l’escalier interrompt ce dialogue crucial.
Ce sont des journaleux… 
Dominique leur désigne du doigt, Martine, la rescapée qui ronfle sur les coussins, nu-pieds…, si ils publient sa photo dans cet état, elle va perdre des points, tout bénéfice pour lui ! 
Ouh là ! Prophylaxie et bad trip ? Branche le pilote automatique, man…, on va shooter quelques plans pour l’édition de demain… dit un des journaleux !
Une note basse bourdonne dans la tête de Dominique, un fond sonore continu, plus qu’une migraine : un permanent bruit d’usine… et que ça ne le laisse jamais en paix, jamais, même quand il est entouré de gens, même quand la musique est diffusée au volume maximal, toujours Dominique continue d’entendre cette satanée machinerie faire les trois-huit. Comment te faire comprendre ça ?
Une fois de plus, il se réfugie au bar.
Il préfère s’asseoir car, contrairement à Michel de Montaigne qui disait : Mes pensées dorment si je les assieds, lui, ses pensées peuvent dormir debout.
Assis, il peut en revanche tenter d’y mettre un peu d’ordre.
Il regarde ses centaines de reflets dans une des boules à facettes qui montent et descendent au-dessus du bar, comme les ascenseurs du Sofitel.
Sa vie de caméléon ressemble à ce puzzle démultiplié, embrouillamini sans queue ni tête.
Y a-t-il un sens là-derrière ?
Est-il même sensé de se poser la question ?
Il pense facilement à la mort, à l’inutilité de nos faits et gestes, pas besoin de lui demander trois fois « pourquoi », il y songe sans arrêt : à quoi rime toute cette blague ?
On fera moins les fiers quand on sera allongé dans un coffret de sapin verni, avec un lombric en train de twister dans l’orbite de l’œil gauche.
Bah ! s’écrie-t-il en faisant claquer ses deux mains bien à plat sur ses genoux, on aura bien rigolé d’ici là !
– Vous parlez tout seul, maintenant ?
L’attachée de presse le toise d’un sourire perfide.
Elle est de retour.
Le morceau de salade coincé entre ses dents de devant a disparu, surement que c’est François qui l’a avalé !
Il serait bête de ne pas en profiter.
Qu’auriez-vous fait à sa place ?
Hein ?
– Vous en faites une tronche.
– Oh, vous n’allez pas vous y mettre aussi, par pitié ! Bon, je traverse peut-être un passage à vide. Je ne peux pas être tout le temps beau et brillant et intéressant !
– Ni modeste…Elle sourit, persuadée d’avoir balancé une pique pleine d’esprit.
– Qu’est-ce que vous buvez ?
– La même chose que vous.
Deux Cata-Tonic bien glacés, s’il vous plaît… dit-il au barman.Un ange passe : normal, il est deux heures moins le quart. 
Dominique observe chaque détail de cette jeune femme.
Ses doigts fins, ses oreilles petites, ses lèvres vernies.
D’un ton très dégagé, il lui lance :
– Vous ne voulez pas coucher avec moi ce soir ?
– Pardon ?
– Je suis désolé d’être direct mais il est tard et j’essaie de gagner du temps. Vous coucherez avec moi tout à l’heure, oui ou merde, sale pute ?
– Merde, dit la jeune femme en versant son verre sur les cuisses de Dominique, dans un geste lent, assez élégant, avant de se lever.
– Qui n’essaie rien n’a rien, marmonne Dominique…
– Sale pervers !
– Et une fellation ?

Dominique est de nouveau seul.
Et de toute manière, la soirée est foutue.
Autour de lui, la partouze des âmes kaléi-doscopiques est en route. 
Dominique sait bien qu’une soirée socialiste sans bastons, sans drogues, sans broute-minous ni cadavres ne mériterait pas qu’on s’y attarde.
Il a connu le vertige des grandes nuits du Parti…., mais il sait aussi que là n’est pas la solution.
Boire une bouteille d’armagnac par soir n’est pas une solution.
Refaire des barricades, brûler une Porsche Panamera devant le McDonald’s de la rue Soufflet, bastonner des immigrés ne sont pas des solutions.
Découper des femmes en morceaux pour les ranger au frigidaire n’est pas une solution.
Vomir du sang au réveil sur un couvre-lit du Sofitel n’est pas une solution.
Il n’y a pas de solution, il n’y a qu’une épaule pâle pour poser la tête et fermer les yeux, en croquant des noix de cajou, de préférence dans un grand bain chaud…
2h02…
Advient alors l’extrême bizarrerie de tout.
Il est deux heures deux du matin, Dominique se sent très décaféiné.
La distribution de pastilles de guarana, smart-drinks et autres placebos lénifiants n’y changera rien.
Il ne rentrera pas seul à son hôtel.
Le portier sera sanglé dans un uniforme complice.
Le lit sentira le linge trop propre.
L’attachée de presse (toujours elle) se pliera à ses quatre volontés avec beaucoup de conscience professionnelle.
Un porno sera diffusé sur le câble. 
Ségolène rigole avec ses copines au bar qui chantent : Touchez la chatte à la voisine…
– Regardez ! crie Dominique, Droit devant, c’est le sud : l’Afrique. A ma gauche, les Russes ; à ma droite les amerloques. Les premiers crèvent de faim, les seconds d’envie et les troisièmes d’indigestion. Il y a un sous-marin nucléaire au bord de l’explosion atomique dans chaque port de l’ex-URSS. La Mafia dirige les Etats-Unis d’Amérique depuis qu’elle a tué John Kennedy. Le monde entier souffre, on n’a toujours pas trouvé de vaccin contre ce putain de sida et nous qu’est-ce qu’on fout ? On pense qu’à déconner. Bande d’enculés je vous hais !

Le saccage qui suit relève donc de la responsabilité de Dominique.
Pas de quartier.
Dominique est trainé dehors, jeté sur le trottoir…
Ivre de haine envers le système, Dominique jure de venger son honneur…
Les vitrines de Ralph Lauren et Madelios sont explosées et dévalisées.
Leurs sirènes d’alarme accentuent l’encanaillement du pillage.
Les chemises emballées sous plastique font d’étonnants frisbees.
La collection de cravates de Dominique s’enrichit de quelques pièces à imbattable rapport qualité-prix. 
Il  confond une boîte de boutons de manchette en plaqué or avec une poignée de cotillons.
Des velléités insurrectionnelles le saisissent même aux abords du faubourg Saint-Honoré, mais, personne n’ayant rédigé de programme politique de rechange, il bifurque au dernier moment.
Il est nettement plus constructif de déclencher à grands coups de pieds les alarmes antivol de toutes les limousines de la rue.
En pensant à Gérard…, il parvient à pisser dans la boîte aux lettres qui se trouve devant chez Lucas Carton.
Voilà un acte vraiment anarchiste, et en plus acrobatique. 
Dominique se figure la tête des jeunes filles éperdues qui recevront demain des lettres d’amour parfumées à l’urine de l’ex-patron du FMI…, les receveurs des impôts aux chèques jaunis, les cartes postales pisseuses…
Uriner dans une boîte aux lettres est peut-être un des derniers actes vraiment révolutionnaires qu’il lui reste.
II jette une canette au loin, qui brise le pare-brise d’une Rolls-Royce.
Puis pris d’un fou rire incontrôlable, il vomit quasi instantanément sur les passants, avec des borborygmes stridents, assez déplaisants à entendre.
Il a la tête perverse d’un type qui aurait longtemps pratiqué l’onanisme en lisant le Dictionnaire médical.
Non mais regardez-vous, bordel ! Une bande de fils de putes inutiles, voilà ce que vous êtes ! Vous servez à rien ! Vous puez, c’est tout ! Tiens, elle, là, par exemple…
II pointe du doigt la baronne Truffaldine, sortie de son appartement à cause du vacarme général…
T’as pas de glace chez toi, gueule de raie ? Qu’est-ce tu viens nous imposer ton spectacle octogénaire ? Espèce de vieille moule desséchée, à ton âge tu ne saignes plus que du nez !
– Oh la ferme, je peux encore te chier dessus, Dominique de mes deux… mais t’en redemanderais, pauvre pédale impuissante ! Va te faire inoculer ! Syndrome immuno-déficient à toi tout seul ! Larve astiquée ! Sac à sperme ! Raclure de lèpre ! Plaie ambulante ! Je vais t’envoyer ma diarrhée comme shampooing !II n’y a plus de vieillesse.
Tant mieux : le déluge de la virago calme Dominique.
Mes chers amis, crie Dominique, la fin du monde est proche. Il n’y a aucune différence entre Nicolas et Adolphe. Aucune différence entre les yachtmen et les boat-people. Quant à la jet-society, elle a toujours été sans domicile fixe. La société de consommation se meurt. La société de communication aussi. Seule demeure la société de masturbation ! Aujourd’hui le monde entier se branle ! C’est le nouvel opium du peuple ! Onanistes de tous les pays, unissez-vous ! On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Bienvenue dans le monde merveilleux de la Masturbation finale ! Les sociologues appellent ça l’individualisme, moi je dis : branlette internationale !
– Mais il y a rien de mal à ça…, objecte un pignoleur mondain au chômage qui passait là par hasard….
– Ah ! Un contradicteur précoce ! Il pense que la société de masturbation a de longs jours devant elle ! – Détrompez-vous. Elle vous tuera tous. Quand se branler devient un idéal, c’est que le monde court à sa perte. Car la masturbation, c’est le contraire de la vie. C’est une petite jouissance fugace, une éjaculation triste, un abandon débandant. La masturbation ne donne rien à personne, surtout pas à celui qui jouit. Elle nous tue tous à petit feu. Non, mesdames-messieurs, désolé : LA FIN DU MONDE SERA UN ORGASME MOU. Merci de votre attention.En s’asseyant, Dominique aspire tout de même une grosse bouffée.
Son délire convaincrait presque, mais il ne craint rien…, de toute façon, depuis son dernier passage à New-York, il porte toujours son passeport sur lui, pour être prêt à partir n’importe où.
C’est sûrement pour ça qu’il ne va plus nulle part.
– II ne nous reste plus rien, plus d’idées, plus qu’un désert dans lequel nous errons sans rien comprendre. Passons en revue tout ce qu’on nous propose… L’écologie ?Un murmure de dégoût parcourt les gens aglutinés. 
Dominique continue :
Sinistre, l’écologie. La nature a horreur du vide et c’est pourquoi nous avons horreur de la nature. Œil pour œil, dent pour dent-La religion ? Chacun croit à ce qu’il lui plaît de croire, mais avouez que l’islam donne le mauvais exemple : une religion qui planque les femmes et assassine les écrivains s’édifie sur de mauvaises bases. Quant au pape, n’en parlons pas, pour ne pas faire de peine à nos grands-parents. Vous savez, le pape, c’est ce type en blanc qui dit aux noirs de ne pas utiliser de préservatifs, en pleine épidémie mortelle… Voyons, qu’y a-t-il d’autre comme idéologies en ce moment ? Ah, oui : le libéralisme social. A moins que vous ne préfériez le socialisme libéral ? Le jour où ça va dropper, on va tous jumper. C’est le règne du fric, du chômage, du rien… Alors, quoi ? Sur QUELLE idéologie allons-nous bâtir notre programme socialiste pour 2012 ? Parce que, attention les gars, si vous ne répondez pas à cette question, c’est les nacos qui arriveront, et eux ne rigolent pas, les NACOS, les national-communistes : les fachos d’extrême gauche, les marxistes d’extrême droite, tout ce beau monde. Si nous ne leur tenons pas tête, ils sont au pouvoir !Chacun son tour, exalté par le vent des cimes (et la fumée de cannabis), suggère une idéologie de secours :
Que diriez-vous de l’atravaillisme ? Une société où il n’y aurait que des chômeurs, donc plus de jaloux.
– Mon système est bien meilleur : la société de non-consommation, où plus personne n’achèterait de produits dans les magasins. Il n’y aurait plus que du recyclage.
– J’ai beaucoup mieux : le total-redistri-butisme. On crée un RMI pour tout le monde, payé par la TVA de tout le monde. On pourrait aussi appeler ça le collectivisme capitaliste.
– Et l’anarcho-ploutocratie, façon Nicolas Sarkozy, qu’en pensez-vous ? Un monde dans lequel il n’y aura plus de Sécurité sociale, plus d’impôts, plus d’interdictions de fumer, où la drogue sera légale, et où seule la propriété privée sera protégée par une armée de vigiles…Dominique contemple son œuvre avec compassion.
Ces États Généraux Socialistes sont dans un sale état général.
Il conclut :
Pas du tout. Vous n’y êtes pas du tout. L’avenir, c’est le Parisianisme des beaux quartiers. Le Parisianisme, c’est la lutte pour l’indépendance de la ville de Paris. Faisons comme les Corses, les Basques ou les Irlandais, les seuls peuples respectables d’Europe ! Créons notre OLP, l’Organisation de Libération de Paris, et fomentons des attentats contre la République Française scélérate qui veut nous obliger à partager le même pays que les Bretons, les Berrichons ou les Alsaciens. Allons-nous laisser la plus belle ville du monde ouverte à n’importe quel provincial ? Vive Paris, à bas la France ! Êtes-vous prêts à mourir pour cette ville ?En chœur, les quelques partisans hurlent leur approbation éternelle. 
Dominique invente même des slogans, dont le plus mnémotechnique est : In-dé-pen-dance ! Paris-n’est-pas-en-France !
Repris à l’unisson deux cents fois, il finit par devenir crédible.
Une demi-heure après, les révolutions sont reportées.
Des antennes de télévision découpent les nuages d’encre.
Vu de loin, le toit de la Madeleine rappelle les Aristochats de Walt Disney.
Ce petit groupe somnolent pourrait être un aréopage de chats de gouttière, en cravate noire et robe courte.
Ils ne ronronnent pas.
Tout juste un petit miaulement par-ci par là, et encore.
Pas de quoi les fouetter.Place de la Madeleine, la rue Royale devient la rue Tronchet et Fauchon fait face à Hédiard.
Il ne se passe plus grand-chose à une heure pareille.
Une vague escouade de policiers inspecte les dégâts dans les boutiques du coin.
Bredouilles, ils verbalisent de dépit quelques dames trop fardées dont les voitures en double file abritent des pères de famille du Vésinet.
Puis les carabiniers disparaissent dans un concert de gyrophares.De retour dans la boîte, Dominique se met à revendiquer au droit de baiser les femmes de ménage…
Quel jour est-il ?
Et dans quelle ville ?
Il lui faudrait un chewing-gum pour arrêter de grincer des dents.
Tout compte fait, il plaide coupable de tout.
Les taux d’intérêt à court terme finiront bien par baisser.
Lorsqu’il se réveille, Dominique est allongé sur la plus jolie fille du monde.
Ils ont dormi contre un haut-parleur, bercés par les décibels.
A côté d’eux, une drag queen gueule : Eat my cunt !
Mais seules ses hormones sont défoncées.
On s’amuse bien, non ? dit Dominique.
– Il est regrettable que le coma éthylique ne soit pas remboursé par la Sécurité sociale, répond la femme qui lui sert de matelas.
On compte les survivants.
Ségolène gît, évanouie, engluée dans un amas humain parmi lequel on peut distinguer le couturier Jean-Charles de Castelbajac torse nu, les frères Baer en cours d’inceste et Guillaume Rappeneau torse nu du bas.
Le matelas féminin de Dominique se laisse embrasser là et là. 
Dominique respire par la bouche et intermittence.
Il a de plus en plus mal au ventre : début d’ulcère duodénal ou signes avant-coureurs de la dépression nerveuse ?
Cette fille, Dominique a l’impression de la connaître.
Il l’a déjà vue quelque part
II l’a au bout de la langue (au propre comme au figuré).
Elle est si douce, si reposante…
Si logique, si évidente
Rien n’est plus beau que de se réveiller sur une femme qui a enroulé un lacet autour de son cou minuscule, à moins qu’il ne s’agisse d’un ruban moiré !
Dominique pensait chercher une nymphomane, en réalité il attendait une jeune demoiselle douce, fine, tranquille, une apparition sereine, un amour heureux…
Cette femme est son médicament…
Elle tient sa tête entre ses mains et passe ses doigts dans ses cheveux…
Peut-être bien qu’ils ont fait l’amour, qui sait ?…
Dans la cohue, ce n’est pas du tout impossible…
Quel beau cadeau…
Dominique sent son cœur battre derrière ses seins…
Oui, c’est elle, c’est bien elle qu’il cherchait…
Il referme les yeux doucement parce que quelque chose lui dit qu’elle ne va pas s’en aller.
Du passé faisons table basse, déclare-t-il d’un ton péremptoire, sucer c’est pas tromper, c’est Clinton qui l’a dit !.Dominique se sent happé par elle.
D’habitude, quand il est seul, il aime que tout soit triste et quand il est avec des gens, il aime que tout soit drôle.
Mais là, tout lui est égal.
Il l’embrasse dans le cou, sur les paupières et les gencives.
Elle lui envoie des flots de tendresse par les yeux.
Elle ne semble pas impressionnée.
Dominique, si.
Par sa solidité, son sourire libre, ses genoux délicats, sa peau de porcelaine, son visage clair.
– Sais-tu pourquoi je t’aime ? bafouille-t-il entre deux baisers, je t’aime parce que je ne te connais pas.
– Chhhut. Tais-toi.Elle a posé son index sur les lèvres de Dominique, doucement, pour que rien ne trouble plus cette rencontre tellurique entre deux êtres.
Et il comprend qu’on lui a menti.
On lui a toujours fait croire qu’on ne sentait passer que le malheur, jamais le bonheur.
Que le bonheur n’était palpable qu’après coup, une fois disparu.
Et voilà qu’il se sent heureux, sur le moment, pas dix ans après, mais à l’instant même.
Il voit le bonheur, il le touche, il l’embrasse et lui caresse les cheveux et en mange chaque minute.
On l’a mené en bateau avec cette histoire.
Le bonheur existe, il le rencontre.
Il hèle un serveur et demande à la jolie femme :
– Est-ce que je peux vous offrir une limonade ?
– Avec plaisir.
– Deux, s’il vous plaît.

Le serveur disparaît.
La femme semble un peu étonnée :
Tu peux me tutoyer, tu sais, et je te rappelle que je me prénomme Anne.Ainsi Marc la connaissait déjà.
Ses impressions de déjà vu se confirment.
Et ses sentiments aussi.
Anne a quelque chose de plus que les autres femmes de la soirée.
Elle est différente, elle surnage.
A quoi cela tient-il ?
A rien, à quelques détails impalpables : un surcroît d’innocence et de pureté, très peu de maquillage, une roseur aux pommettes.
Sa candeur gracile et ses salières répondent aux angoisses de Dominique.
Il a envie de la protéger, alors que c’est déjà elle qui le protège depuis vingt minutes.
– J‘ai inventé un théorème. J’aimerais le tester sur toi. D’accord ?
– En quoi cela consiste-t-il ?
– Eh bien tu me dis n’importe quoi, et moi je te demande trois fois : pourquoi ?.
– Bon. J’ai faim. Je mangerais bien un croissant.
– Pourquoi ?
– Pour le tremper dans une tasse de thé.
– Pourquoi ?
– Parce que.
– Parce que quoi ?
– Parce que rien. Il n’est pas très rigolo, ton jeu.Dominique a perdu.
Anne ne parlera pas de la mort.
Elle est beaucoup trop belle pour mourir.
Ce genre de femmes ne sert qu’à vivre, à vivre et à aimer de toutes ses forces.
Enfin, c’est une image, car il n’en a jamais rencontré une pareille. 
Dominique a tendance à généraliser trop vite.
Il tente de rationaliser ce qui est en train de lui arriver, alors qu’il est déjà trop tard : il y a une bonne heure qu’il a sombré dans l’irrationnel, dans le déraisonnable, dans l’anticartésien, bref, une bonne heure qu’il est amoureux fou, pieds et poings liés, éperdu et perdu.
Il a failli se noyer ; par miracle il s’est accroché à une bouée ; il a cru qu’il était sauvé ; voilà qu’il se noie quand même.
Il en pleurerait presque de joie dans ses bras maternels.
Oui, il existe à Paris une femme lacrymogène et il a fallu qu’elle tombe sur lui.
4h00…
Il admire Anne qui boit une Love Bomb et les larmes lui montent aux yeux en pensant au bel alcool qui coule paisiblement dans son joli œsophage, le long de son mignon tube digestif, jusqu’à son ravissant estomac.
Rien au monde n’existe de plus fragile et attendrissant que cette femme pompette, à la démarche hésitante, aux yeux frits, à la voix qui déraille…
Il règne une chaleur moite, comme à l’intérieur d’une cocotte minute.
Les glaçons rapetissent à vue d’ceil dans les verres.
Même les murs mouillent, dans pareille étuve.
– Anne, dis-toi bien que les minutes les plus ennuyeuses de la vie d’un homme sont celles qui suivent l’éjaculation et précèdent l’érection suivante, le cas échéant.
– A ce point-là ?
– Mais chérie, tout le sel de la vie, c’est justement que nous sommes différents. Les hommes sont brouillons et les femmes sont méticuleuses…
– Bof, ça ne veut plus dire grand-chose. Les femmes sont des hommes et les hommes sont des femmes…
– N’empêche que les chiottes restent séparées au restaurant, interrompt Dominique avec nervosité.Un Cri interrompt leurs divagations.
C’est un Cri incroyable de douleur et de joie mêlées. 
François est réapparu aux commandes des platines et exulte, il diffuse ce hurlement de bonheur et de souffrance à fond et les quelques rescapés se lèvent pour beugler à leur tour.
Ils n’ont jamais rien entendu de pareil.
Est-ce un nouveau disque ?
Est-ce une bande d’archives prêtée par Amnesty International ?
Le Top des prisons New-Yorkaises ?
Ce Cri est câblé sur leur cortex.
Sublime point culminant.
Terreur et Béatitude.
Un son comme celui-là donne envie de découcher.
La piste de danse sort de sa somnolence passagère pour resombrer dans l’hystérie la plus vorace.
La voltige la plus huppée, la sarabande des sardanapales…, le Cri éblouit ces démons délétères, ces gentlemen même pas cambrioleurs.
D’adorables bimbos, amorphes deux minutes auparavant, gigotent à présent dans cette ambiance de séropositivité civilisée.
Une gogo-girl sur un podium s’enfonce dans le sexe une lampe de poche afin d’éclairer son ventre de l’intérieur.
Ce Cri les marque au fer rouge.
Seules les fumerolles artificielles y restent indifférentes.
L’homme n’est pas un roseau, l’homme est un robot qui pense, voilà la vérité.
Il lui faut un Cri pour se réveiller. 
Dominique finit d’analyser les ressorts biosismiques du monde environnemental dans son acception sémiologique palo-altienne.
A quoi sert une femme comme Anne, songe Dominique, à part à petit-déjeuner au lit dans une chambre parfumée, à faire l’amour ou des escalopes panées ?
Le homard breton s’achètera au marché de la rue Poncelet, le dimanche, et finira ébouillanté dans l’après-midi.
Cette Anne a une tête à faire ses courses dans le XVIe arrondissement.
Les commerçants doivent l’y appeler par son prénom.
Malgré ce Cri angoissant qui déchaîne l’hystérie autour d’eux, Anne et Marc se sont rapprochés l’un de l’autre.
Ils se sont parlé sans utiliser de mots.
Quand elle s’est blottie contre lui, Dominique en a fait autant.
5h00…
Petit à petit, il est involontairement cinq heures du matin.
L’ennui pointe ses bâillements désappointés.
Vient le moment de l’émollience, de la turpitude.
Des couples et des foies se sont détruits paisiblement; maintenant il faut se recoiffer.
A cinq heures du matin ne demeurent que les losers apoplectiques et les léthargiques rigolards qui savent de toute manière qu’ils ne peuvent plus lever grand-chose.
On les voit traîner les pieds, un verre à la main, ils courbent l’échine, tournent en rond comme des vautours en quête de jolies filles devenues laides.
Seule Anne brille avec des yeux bleus au milieu. 
Dominique décide de lui faire l’amour sur-le-champ.
Le premier qui jouit amène le petit déjeuner au lit demain.II l’entraîne aux lavabos… et, chose étonnante, elle le suit.
Il ouvre la porte des toilettes pour dames et la referme aussitôt en priant Anne de ne pas rentrer.
Ce qu’il trouve est tellement indescriptible qu’il vaut mieux le décrire tout de suite.
Ça commence par une odeur épouvantable de cire fondue, de sang chaud et de bile récente.
Et puis il ouvre les yeux et il veut tout de suite les refermer.
Ensuite il les rouvre et il regarde car il veut toujours tout VOIR.
C’est tout ce qu’il sait faire, VOIR.
On le lui a appris depuis tout petit.
Et plus ce qu’il voit est insoutenable, plus ça lui plaît de le scruter fixement, avouons-le.
Ségolène est royalement crucifiée à une porte, le ventre couvert de fines striures boursouflées sanguinolentes, comme des épluchures d’orange.
Ses seins lacérés ont servi de pelotes d’épingles.
Elle respire encore à travers la fermeture à glissière de sa cagoule noire.
Et le sexe épilé de Ségolène, évanouie contient une poignée de bougies allumées, comme dans la 148e passion meurtrière des Cent Vingt Journées de Sodome.
Le supplice est l’œuvre d’un lettré.
Elle gémit, ça doit faire une drôle d’impression, une pareille douleur physique volontaire, juste à côté du distributeur de préservatifs à message vocal qui dit : A-vez-vous-pen-sé-au-lu-bri-fiant-BRONX ? N’ou-bli-ez-pas-que-la-va-se-line-dis-sout-le-la-tex.Devant la bouche de Ségolène, un micro miniaturisé sans fil est fixé à un serre-tête.
Elle y chuchote :
Merci…Merci… Merci… François… Assez… Non… Stop…Le son est diffusé en direct dans la salle.
Un walkman enregistreur gît sur le distributeur de papier, relié HF à la sono.
Ce Cri qui fait danser le Parti Socialiste, c’est la torture ébahie de Ségolène.
Dominique comprend tout ça en un instant, il comprend qu’il n’a rien compris depuis le début…
Les secondes meurent sous forme de minutes !
Anne et Dominique filent à l’anglaise.
Plus personne ne danse.
Devant la porte, ils trébuchent sur quelques méduses à forme humanoïde.
Où sont les cocktails imbuvables, les décolletés qui se penchent au bon moment, les musiques somnambules, les éclairages opaques, les crâneurs dans les frimas, les policiers ivres, le type hagard qui les menaçait avec sa seringue contaminée ?
Ils vont survivre.
Ils titubent sur le bitume.
Ils vont mourir bien plus tard, sans faire d’histoires.
Le monde est presque fastueux.
Et le jour bourdonne de promesses.
Bref, la Terre ne cesse pas de tourner.
Des passants vont travailler.
Les bouches de métro vomissent les bureaucrates par paquets.
Un vitrier répare les carreaux de Ralph Lauren.
Fauchon lève ses rideaux métalliques.Dominique rêve d’une soirée virtuelle, une soirée qui n’aurait pas lieu.
Sur la porte d’entrée, on afficherait juste la liste des invités.
En la consultant, les participants pourraient imaginer ce qui AURAIT PU se passer.
Chacun inventerait sa chronique.
La soirée virtuelle est une nuit idéale, un film flou…, du bruit silencieux.
Dans la soirée virtuelle, personne ne risque rien.
Dans la soirée virtuelle, Anne ne serait pas en train de trembler de froid et Dominique n’aurait pas envie de pleurer comme une madeleine, pléonastiquement, sur la place du même nom…
– Un jour, dit-il, quand je serai président, il me faudra rebaptiser cet endroit « place Marcel-Proust ».Tout s’éclaire soudain. 
Dominique se souvient ; il a l’air fin.
Cette Anne, non seulement son visage ne lui est pas inconnu, mais en plus il l’a épousée.
L’ivresse l’avait troublé : Dominique vient de passer la nuit entière à chercher ce qu’il avait sous la main.
La joie est une chose assez simple.
Un petit jour se penche, serrer une main dans la sienne.
Marcher, respirer…, dire merci mais à qui ?
Par moments, le bonheur semble inévitable. 
Dominique se met à entendre dans sa tête des phrases comme : C’est l’amour qui sauvera le monde.Bien sûr qu’il est marié : un mariage d’amour, en plus. 
Il adore les plaisirs démodés…
Je crois que j’ai bien fait de t’épouser, dit Anne, belle comme un bonbon.
– Si tu ne l’avais pas fait, je serais mort décédé, dit Dominique. Pourquoi es-tu venue ? Pour me surveiller ?
– Pour vérifier que tu serais bien accoudé au bar en train de te lamenter. Je constate qu’une fois de plus, tu m’as trompée toute la soirée avec toi-même.

Dominique en profite pour la peloter.
Etant marié avec elle, il trouve cela normal…, en cas de réclamation, il peut lui produire un livret de famille en bonne et due forme.
Les lois de la République sont avec lui.
Peu après, dans le taxi, Anne lui dit :
– A New York les taxis sont jaunes, à Londres ils sont noirs et à Paris ils sont cons.
– Pourquoi paie-t-on les taxis à l’arrivée ? On devrait les régler au départ.
– Ils nous font une confiance aveugle. On leur donne notre adresse et ils nous y conduisent naïvement.
– Rien ne leur garantit qu’on réglera la course.
– A l’arrivée, une fois le chemin parcouru, les chauffeurs se retournent et nous regardent bêtement, comme s’ils réalisaient soudain qu’ils nous réclament un argent qu’on pourrait très bien économiser en partant en courant.

Pourquoi voir le jour ?
Il envoie trop de lumière.
Les yeux éblouis par le ciel pâle ne reconnaissent plus rien.
Les oiseaux volent, les chiens aboient, les mariés rentrent à la maison.
Les vacances dans le coma finissent au grand jour.
Le matin est jaune comme une omelette au fromage.
Leurs âmes se tiennent par la main.
Ils fuient : aujourd’hui est un autre jour.
Peut-être dorment-ils en marchant, trop fainéants pour être de vrais tricheurs.
Dominique meurt de faim mais il sait déjà qu’il ne pourra rien avaler, il n’a même plus mal à la tête, il sera privé de gueule de bois.Demain est un bisou dans le cou.
Demain est la bruine sur ton front.
Demain est un bas filé, une bretelle de soutif.
Demain la nuit sera achevée en silence. 
C’est la morale de cette histoire immorale, tout le reste n’est que littérature.
Quelquefois, Dominique en vient même à se demander si Nafissatou a vraiment existé.
Et c’est ainsi qu’Anne ramena son mari à la maison et à la raison…
Lorsqu’ils se couchèrent, il eut le mot de la fin :
– Le jour se lève, moi non plus.

L’aspirateur de la carriériste Guinéenne leur servit de réveille-matin…
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