Dominique Strauss Kahn, l’interview…
Il fallait trouver la formule magique : un mot-clé capable d’exprimer le regret sans évoquer l’accusation de viol.
Capable d’admettre la réalité d’une relation sexuelle en évacuant toute connotation délictuelle.
De limiter la gravité des faits à la morale familiale, en éliminant toute agression physique présumée.
Bref, un tour de force.
Sur TF1, dimanche 18 septembre 2011, pour sa première intervention publique et plus de quatre mois après son arrestation à New York, Dominique Strauss-Kahn a opté pour la « faute morale ».
Il ne pouvait plus invoquer « l’imprudence », comme il l’avait fait lorsqu’il avait été mis en cause dans l’affaire de la MNEF ; il ne pouvait plus utiliser « l’erreur de jugement », comme il l’avait osé pour s’excuser de sa relation sexuelle avec Piroska Nagy, cette économiste du Fonds monétaire international (FMI) dont il était le directeur général.
Il ne pouvait pas inventer un adjectif « abracadabrantesque », comme se l’était permis en d’autres temps le président Chirac.
Il ne pouvait pas non plus se contenter d’imiter le président américain Bill Clinton, qui avait jugé « inappropriée » sa relation avec Monica Lewinsky.« Relation inappropriée, mais plus que ça : une faute morale », a donc fini par dire l’ex-probable candidat socialiste à l’élection présidentielle.
Au bout de vingt-cinq minutes d’entretien face à Claire Chazal, M. Strauss-Kahn, costume noir et visage grave, a eu ce geste étrange : il a fermé les yeux très longuement.
La terrible épreuve de contrition publique, avidement regardée par 13 millions de téléspectateurs, était terminée.
Il a réussi à ne jamais prononcer les mots « sexe », « agression », « viol ».
Les larmes aux yeux, il a fait une promesse : « Cette légèreté [vis-à-vis des femmes], je l’ai perdue. Pour toujours »…
Il a évacué en une phrase l’affaire Tristane Banon.
Il a achevé sa prestation sur une démonstration brillante de politique économique en exhortant les pays européens à assumer la dette de la Grèce.
Tout en se disant « candidat à rien », il a laissé ouvertes les portes de son retour, fait savoir son désir d’être « utile au bien public », sa disponibilité au service de l’Europe.
Tout en affirmant ne pas vouloir s’immiscer dans les primaires, il a réussi à faire le contraire : ignorer François Hollande et saluer Martine Aubry, son « amie » avec qui il a reconnu un « pacte ».L’agence de communication Euro RSCG, qui conseille M. Strauss-Kahn, a permis à la première chaîne de télévision privée d’exploser l’audimat en lui offrant la plus attendue des personnalités.
L’affaire DSK a tous les ingrédients pour fasciner : politique, sexe, crime, mystère conjugal, sans compter la police new-yorkaise, comme dans une série américaine.
Que s’est-il donc passé avec Nafissatou Diallo, femme de chambre, dans la suite 2806 du Sofitel ?
M. Strauss-Kahn a répondu par la négative : « Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression ».
Et cette très brève relation, sa « faute », n’a pas été tarifée, assure-t-il.
Dès lors, deux questions restent entières : comment une relation de neuf minutes, non tarifée, entre un homme aisé et une femme de chambre peut-elle avoir lieu sans une forme de contrainte?
La contrainte comporte-t-elle nécessairement des traces de violence physique ?
M. Strauss-Kahn a évité ces considérations en répliquant par l’offensive :« Piège ». « Complot ».
Deux autres mots-clés destinés à marquer les esprits.
Ses avocats l’avaient déjà laissé entendre.
L’ancien ministre des finances se fait désormais menaçant :« Un piège, c’est possible. Un complot, nous verrons… » Dans un premier temps, ce sont le Sofitel et le groupe français Accor qui sont clairement mis en cause.« Exemple de zone d’ombre », selon les termes de M.Strauss-Kahn, ce détail pointé par le procureur de New York lui-même, Cyrus Vance, dans sa requête en non-lieu : au cours d’une incise discrète, celui-ci note que l’enregistrement électronique des badges de la chambre a été transmis au bureau du procureur, « et aussi directement à l’avocat de la plaignante par quelqu’un d’extérieur à ce bureau ».
Traduction de M. Strauss-Kahn : au Sofitel, voire en plus haut lieu, on aurait cherché à favoriser son accusatrice. « Je me demande pourquoi on a voulu aider celle qui voulait m’accuser », note-t-il.Ce rapport du procureur, Dominique Strauss-Kahn le brandit plusieurs fois devant Claire Chazal.
La preuve, selon lui, de son innocence.
« Le rapport du procureur dit quoi ? lance-t-il. Ce ne sont pas mes avocats qui le disent, ce n’est pas moi. Il dit : Nafissatou Diallo a menti sur tout, elle a menti sur les faits, elle a présenté tellement de versions différentes que je ne peux plus en croire un mot, elle a menti à chaque entretien »…
« Nafissatou Diallo a menti sur tout, elle a donné des versions contradictoires de ce qui s’était passé après 12 h 26 », heure à laquelle elle a quitté la suite occupée par DSK…., « des doutes sérieux sur la crédibilité de la plaignante ne permettent pas de se fonder sur son témoignage ».Aux Etats-Unis, la clôture de la procédure pénale n’empêche pas la procédure civile.
Or, celle-ci obligera M. Strauss-Kahn à affronter un procès et à répondre préalablement sous serment à des questions consignées par écrit.
Un cauchemar, d’où l’issue tentante : négocier avec la plaignante, autant dire un semi-aveu de culpabilité.
M. Strauss-Kahn préfère assurer : « Je n’ai pas l’intention de négocier. »