Kate & William, une brève distraction…
Janvier 1982, un vent glacial enrubanne la vallée de la Tamise.
L’hiver est rude, mais à Reading, petite bourgade du Berkshire connue pour ses vestiges moyenâgeux et son festival de rock, Michael et Carole Middleton ont le cœur chaud.

Kate, comme on la surnomme tendrement, est une petite fille modèle et discrète, elle adore se déguiser, surtout avec le costume de lapin blanc cousu par sa maman.
Le contrôleur aérien et l’hôtesse de l’air de la Bristish Airways, mariés deux ans plus tôt, viennent de mettre au monde Catherine Elizabeth, l’aînée de leurs trois enfants.
Elle grandit dans la douceur de ce foyer des classes populaires britanniques, la middle class, avec sa sœur Philippa (Pippa) et son frère James.
Après deux ans et demi passés en Jordanie, où Michael avait été muté, la famille revient en Angleterre et s’installe aux environs de Southend, sur la côte, à l’est de Londres.
Nous sommes en 1987 et les Middleton vont avoir une idée de génie qui fera leur fortune : en créant la société Party Pieces, qui vend de la vaisselle jetable et tout le nécessaire pour faire la fête, ils deviennent millionnaires.
Carole n’a qu’une ambition : s’élever socialement.
Pour l’éducation de ses enfants, elle dépense sans compter.
C’est ainsi que Kate est inscrite, pour 36.000 €, à Downe House, une austère pension catholique où les visites ne sont autorisées que le week-end.
Pour la fillette, la galère commence.
A l’école de l’humilité et du silence, où même le rire est banni, elle encaisse les railleries de ses camarades.
Trop timide, trop introvertie, Catherine agace malgré elle.
En 1996, elle s’extrait enfin de cet enfer pour gagner le prestigieux Malborough College.
Elle y étudie la biologie, les arts, mais brille surtout par ses résultats sportifs.
Une de ses amies de l’époque raconte son arrivée : Kate avait été maltraitée dans son école précédente. Elle était toute mince, pâle, et n’avait aucune confiance en elle.
Dans sa chambre, il se murmure que l’adolescente avait épinglé la photo du beau William de Galles…
Etait-ce le signe d’une cible à atteindre ?
Non…, plutôt le comportement ordinaire d’une ado un rien midinette.
Toujours est-il qu’à Malborough les humiliations continuent.
Un soir, les garçons du collège l’élisent fille la moins sexy du campus !
Un coup de plus.
A force de courage et grâce au hockey, discipline où elle excelle, la future princesse amorce alors sa mue et prépare sa revanche.
En 2001, après une année sabbatique et humanitaire au Chili, au côté du prince William, Kate entre à St Andrews.
Comme l’héritier de la couronne britannique, elle y suit un cursus d’histoire de l’art.
La petite fée de la middle class nouera peu à peu une intense relation d’amitié avec le descendant des Windsor, une relation qui se transformera en idylle…
Depuis sa sortie de l’université écossaise, miss Middleton a vaguement et curieusement travaillé comme vendeuse dans une chaîne de magasins…, puis dans l’entreprise de ses parents.
Pas assez valorisant selon la reine, qui lui a personnellement soufflé l’idée de s’engager dans des organisations caritatives.
Aujourd’hui, Catherine Middleton a mûri.
Dotée d’une grande force de caractère (elle a, par le passé, tenu tête à son prince), elle a appris les rouages de la monarchie.
Sir David Manning, un ancien conseiller de Tony Blair, lui a prodigué pendant plusieurs mois des cours particuliers de droit constitutionnel…, histoire de lui inculquer ce que doit savoir la future reine.
Tel un sachet de thé, Catherine a lentement infusé dans le milieu de son futur époux.
Une force tranquille en somme…

Non, impossible…
Peut-on omettre de consacrer un moment de réflexion à un événement qui a drainé une audience de 2,5 milliards de téléspectateurs et autres internautes ?
Est-ce à dire que la curiosité populaire suffit à mesurer l’importance de l’affaire ?
On n’ira pas jusque-là.
Au contraire, on pointera d’abord tout ce qui gêne dans ce mariage : la pompe un peu ridicule de la mise en scène ; l’anachronisme absolu et antidémocratique qui veut qu’au XXIe siècle encore, certains individus sont appelés, par le seul bénéfice de leur naissance, à des responsabilités inaccessibles à d’autres ; la fascination béate que beaucoup d’entre nous subissent malgré tout pour ce spectacle.
Et enfin le contraste entre l’apparat de pareil événement et les problèmes économiques et sociaux du moment dans un pays auquel son gouvernement impose une sévère cure d’austérité : alors qu’on tourne en fable moderniste la rencontre d’un prince et d’une roturière dans l’une des universités les plus select du pays, l’accès à l’enseignement supérieur est rendu plus cher, donc plus difficile, au plus grand nombre… Aucun mérite, donc, dans ce mariage du siècle ?
Voire.
Une institution par définition non démocratique comme la monarchie… et encore plus la britannique qui remonte à la nuit des temps, a besoin de moments où le peuple et l’institution vérifient si le contrat qui les lie mutuellement tient toujours.
Pour non institutionnels qu’ils soient, ces moments ne sont pas banals : la mort de Diana a failli consacrer le divorce entre le peuple et la monarchie britanniques, avant que ses funérailles n’en rétablissent in extremis le lien, sauvant peut-être la monarchie.
Ce n’est qu’une validation empirique, par acclamation : c’est très éloigné des mécanismes démocratiques.
Et pourtant cela marche, comme on a pu le constater aussi en Belgique, la dernière fois à l’occasion du décès du roi Baudouin.
Mais cela ne peut marcher que si le titulaire d’un trône constitutionnel paraît tenir son rôle et sa place, forcément très limités.
La pompe et l’apparat ne sont peut-être, au bout du compte, que des garde-fous dont la rigidité est bien camouflée par les fanfreluches.

Pourquoi un tel engouement pour le mariage de William et Kate ?
L’Angleterre connaît précisément son plus sévère plan d’austérité depuis des années.
Organiser un tel événement public est-il dès lors une manière d’anesthésier les foules face à la crise économique, aux crises environnementales, à la mutation de la société vers moins de solidarité ?
A quoi rime, par les temps qui courent, un mariage royal ?
Bien entendu, c’est de la poudre aux yeux, un spectacle divertissant, la version moderne du pain et des jeux de la Rome antique.
Mais il n’est pas inutile de dépasser la vision des deux milliards de spectateurs qui ont eu les yeux posés sur ce spectacle.
Se marier ou ne pas se marier ?…, est une question que les membres du peuple Na en Chine ne se sont jamais posée.
L’Occidental qui part en voyage remplit d’office son bagage avec des jeans et un tee-shirt.
De pays en pays il va croiser des hommes en kilt, d’autres en chemises longues pour finir chez des gens qui ne portent rien sur le dos.
De même, voyageant dans l’interculturel, que ce soit dans l’espace social ou dans le temps historique, un esprit occidental ne peut guère faire autrement que de partir avec une notion, vaguement monogamique, du mariage puisée dans sa propre culture.
Or, chemin faisant, il sera de plus en plus contraint de reconnaître non seulement l’existence de mariages très différents du sien, tels que la polygamie ou la polyandrie, le fait d’avoir plusieurs épouses ou plusieurs maris.
Mais aussi de mariages tellement informels, à ce point flous et flottants qu’ils ressemblent à des non-mariages, comme c’est le cas chez les Pygmées.
Et, en fin de parcours, il pourrait se trouver confronté à des gens qui, comme les Na de Chine, ont carrément dit Non ! à toute forme de mariage reconnaissable.
Les femmes Na se contentent de recevoir des amants nocturnes dans la maison de leurs frères.
Et le produit éventuel de ses unions furtives reste acquis à la maisonnée en question.
C’est dire qu’un Na trouverait un mariage royal exceptionnel.
Non seulement parce que cela se passe au sein d’une famille royale, mais tout simplement parce que cela a lieu dans un milieu qui tient encore à une logique et à un langage matrimoniaux…
Logique et langage d’un certain Occident et pas ceux de la nature humaine.
Pour un Na, les pauvres William et Kate sont assis entre deux chaises…
Une partie traîne encore dans la tombe judéo-chrétienne et l’autre partie tombe dans le piège du postmoderne.
Si notre Na avait fait un peu d’histoire des religions, il parlerait d’hiérogamie : d’un mariage sacré devenu un sacré mariage !
Le mariage religieux à l’ancienne, consacré par un sacrement que le clergé voudrait indissoluble versus le contrat intéressé des cohabitants contemporains.
Au courant de ce qui se passe à côté de lui en Chine et même ailleurs, notre membre du peuple Na ferait remarquer qu’autrefois, les mariages ordinaires et non seulement royaux, étaient des affaires de famille : ils ciblaient le bien commun, servaient des intérêts collectifs.
L’épanouissement individuel du mari ou de la femme, c’était en option, du supplément : excentricité occidentale.

En Occident, même avant sa surnaturalisation par le christianisme, le mariage est devenu une affaire purement anthropocentrique, ne concernant que la culture et non plus la nature.
A l’origine, l’union conjugale avait une fonction cosmologique : en gros, la sexualité humaine, fonctionnant comme un sacrement, reproduisait la fécondité des champs, l’abondance du gibier.
Désormais, même un mariage royal n’intéresse explicitement que les plus intéressés…
On leur souhaite bonheur à tous les deux, William et Kate, et non pas tant au couple…
Et encore moins pense-t-on à la prolongation dynastique ou aux retombées économiques et environnementales du mariage royal.
Et notre Na, avec un sourire narquois, de conclure sur un paradoxe.
La royauté se trouve en théorie et en pratique au-dessus de la loi.
D’où, entre autres, les multiples mariages de Henri VIII et les autres entorses aux lois qui régissaient le mariage citoyen.
Et le paradoxe se prolonge : au moment où le commun des mortels se marie de moins en moins, voilà qu’un couple royal opère un retour exceptionnel à un type d’union conjugale propre au bon peuple d’antan !
Il faut bien que la royauté se distingue, il lui faut un trône et non un tabouret, une couronne plutôt qu’une casquette, le mariage religieux en lieu et place de la cohabitation laïque !
Autrement, comment se ferait-elle reconnaître ?
Donner tant d’attention à un événement royal n’est-il pas paradoxal à l’époque où le rôle des rois vise de plus en plus à inaugurer les chrysanthèmes ? 
En plus des peuples qui n’ont rien voulu savoir du mariage occidental, il y a d’autres qui ont choisi de ne pas se laisser faire par aucun pouvoir dépassant l’autorité méritée par des individus ayant fait leurs preuves tels un chasseur expérimenté ou un vieux sage.
Les Ashuar et les Yanomami de l’Amérique Latine ont fait le seul choix à leurs yeux authentique en matière de la systématisation du social.
Ils seraient sidérés par un abaissement face aux fastes et frasques monarchiques occidentaux…, ils ne peuvent donc les considérer que comme aussi aliénants qu’avilissants.
Comment est-ce possible, se demanderont-ils, d’être si inconsciemment complice, si bêtement béat et si peu critique d’un système qui, loin d’être la solution aux problèmes cruciaux provoqués par la mondialisation, en est la cause principale ?
A quoi peut bien servir d’avoir entrevu, perdu dans la foule, le salut de la main du couple en carrosse ?
Passe encore que les Blancs grignotent les miettes de la main invisible qui les nourrit si mal, mais qu’ils se privent de ce qui en principe leur reviendrait de droit pour la gaver, dépasserait l’entendement de la plupart des Ashuars.
Comment des gens qui pourtant se disent et s’imaginent supérieurement civilisés, d’un côté en veulent à mort aux banquiers et leurs bonus exagérés, mais de l’autre acceptent de grand cœur que des stars et des personnalités royales, pour satisfaire leurs lubies de riches, dépensent un fric bête qu’ils n’ont nullement gagné à la sueur honnête de leur front, mais ont reçu de la collectivité tout en le détournant du bien commun ?
Faut-il définitivement classer cet événement dans la catégorie des spectacles à grand budget à objectif fédérateur ?
Il faut avoir vécu dans des cultures purement orales pour se rendre compte à quel point le fait de privilégier le visible, écrit ou visuel, rend la modernité occidentale excentrique et étriquée.
Le choix fait déjà par les Grecs en faveur de l’œil au détriment de l’oreille atteint son paroxysme paradoxal de nos jours.
Même l’anthropologue, plus observateur que participant, est tombé dans le piège qui fait que l’Autre doit s’exhiber en indigène au voyeur-touriste occidental.
Pour l’Afrique ancestrale, ce mariage royal représente l’apogée du dualisme malsain entre exhibitionnisme et voyeurisme.
L’écoute rapproche, la vision éloigne.
Au Sud, l’Autre parle, au Nord, Il se donne en spectacle.
S’il fut un temps, même en Occident, où l’homme de la plèbe pouvait entrer en contact avec ses souverains, ce temps est désormais bien révolu.
Il n’est plus question de toucher le corps des rois guérisseurs ou d’approcher de près des vedettes.
De nos stars du monde profane (chanteurs pop, acteurs de cinéma, héros sportifs) à nos divinités surnaturelles (le Sacré-Cœur, les apparitions de la Vierge) en passant par leurs vicaires (le couple royal dans son carrosse, le pape dans sa papamobile, le chef d’Etat dans sa Mercedes blindée…), tous sont devenus des objets de (télé)vision et non plus des sujets en chair et en os.

A quoi ça peut bien servir d’avoir entrevu, perdu dans la foule, massée derrière des barrières Nadar et des policiers, le salut de la main du couple royal en carrosse puis en Aston Martin DB6 Vantage Cabriolet ?
Aux yeux des acteurs d’une culture orale, nos processions pontificales, nos entrées joyeuses et autres mariages royaux ne peuvent donc que paraître au mieux excessivement ethnocentriques et au pire extrêmement équivoques.
Des fêtes similaires avaient marqué la fin de la Seconde Guerre ou le couronnement d’Elizabeth ! 
Les canonistes d’antan doivent douter que la bénédiction papale puisse passer à travers le double vitrage blindé de la papamobile.
A l’encontre de la parole des esprits, ce pur spectacle, n’a rien changé, ni à la vie privée ni à la mondialisation en cours (qu’il faudrait appeler immondialisation).
C’est tout au plus une brève distraction, au sens où l’entend Pascal, dont le caractère bêtement béat et peu critique contribue à renforcer notre complicité inconsciente avec un système-monde qui, loin d’être la solution à nos problèmes, en est la cause principale.
 
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