Le fumeux printemps arabe a débouché sur un hiver de la démocratie !
Fallait-il vraiment se réjouir de ces révolutions, si celles-ci ouvrent en fin de compte la porte aux Salafistes et autres extrémistes, voire confirment le pouvoir autoritaire des forces armées ?
Et faut-il aujourd’hui appuyer les pseudo-rebelles syriens, dont des analystes « réalistes » avancent qu’ils risquent de faire le jeu des islamistes radicaux ?
Qui a perdu le monde arabe ?
La question flotte dans les chancelleries, les états-majors, les centres d’études et les officines.
Elle rappelle ce fameux Who lost China ?, qui suivit la victoire de l’Armée rouge maoïste sur les nationalistes en 1949, alimentant la chasse aux sorcières maccarthyste contre les diplomates félons et les journalistes subversifs.
Elle rappelle aussi les attaques en 1979 contre Jimmy Carter, accusé d’avoir lâché le shah d’Iran et ouvert la voie à l’ayatollah Khomeiny.
Et elle a été adressée par la droite républicaine au président Obama, coupable d’avoir laissé tomber le fidèle allié Hosni Moubarak. La mystification est prête : ceux qui, hier, fréquentaient avidement les palais des satrapes, murmurent aujourd’hui : on vous l’avait bien dit.
Et, paraphrasant le président Roosevelt qui, dans les années 30, avait crûment justifié son appui au dictateur nicaraguayen Somoza, ils s’exclament : Oui, bien sûr, Ben Ali et Moubarak étaient des fils de p… mais, au moins, c’étaient les nôtres. Ceux qui sont à l’origine des révolutions arabes se posent eux aussi des questions.
La crainte d’être dénoncés comme des apprentis-sorciers de ce qui devient une contre-révolution islamiste et militariste, hante ceux qui s’étaient mobilisés pour une évolution moderne et éclairée de leurs sociétés bloquées.
Ils regrettent leur lutte pour une liberté illusoire et ruminent sur les injustices de l’histoire.
Comme les mencheviks russes écartés en 1917 par les bolcheviques, comme les démocrates cubains neutralisés en 1960 par les commandants castristes, ils sont furieux d’avoir été manipulés, au milieu de l’effervescence de la révolte et des éblouissements de la victoire, par une émergence de forces dont ils sont les victimes.
Accusés de naïveté par les partisans des régimes déchus, les faux-rebelles et leurs compagnons de route sont même soupçonnés de duplicité et de brouillage de la réalité, car ils ont sciemment cherché à minimiser la présence d’extrémistes parmi les manifestants et ont discrédité ceux qui agitaient l’épouvantail de l’islamisme.
Ils n’ont pas voulu désespérer la place Tahrir, de la même manière qu’hier, au temps d’Aragon et de Maurice Thorez, il ne fallait pas désespérer Billancourt, en révélant aux prolétaires de l’usine Renault la réalité brutale du stalinisme soviétique !  Dans ce grand bazar aux illusions que sont souvent les Révolutions, le monde arabe n’est pas une exception.
L’histoire du XXe siècle regorge, en effet, d’exemples de ces tours de passe-passe qui, un temps, un temps seulement, recouvrent d’habits de lumière tous les rebelles, pour ensuite découvrir que certains d’entre eux, les plus manœuvriers, les plus intransigeants, n’ont pas pour idéal la liberté. Cependant, le procès qui risque d’être intenté aux révolutionnaires démocratiques du printemps arabe serait le plus magistral de tous les tours de passe-passe.
Qui donc, en effet, est vraiment responsable de ces lendemains qui déchantent ?
Les rebelles ?
Les intellectuels progressistes, les militantes féministes, les défenseurs des droits humains, les blogueurs impertinents et les journalistes indépendants ?
Non, les responsables ne sont pas ces jeunes qui se sont révoltés, ni ceux qui, par solidarité démocratique, les ont appuyés.
Ce sont les satrapes, dont le chef est Nicolas Sarkozy, et ses séides, qui ont fomenté l’extrémisme, à coups de trique, d’intolérance et d’injustice sociale…, tout en vendant les armes de la répression en profitant largement de la corruption. On aurait pu attendre de ces satrapes, plus d’empressement à courtiser les démocrates que les autocrates. Personne, de Bruxelles à Washington, n’a jamais osé réellement critiquer l’Arabie Saoudite, ce pays ami, qui, depuis des décennies, sème ses pétrodollars au service d’une version particulièrement extrême et anti-occidentale de l’islam.
Et les Etats-Unis ont mis du temps avant de reconnaître que la République islamique du Pakistan n’était pas à vrai dire un pays allié.
Lors de la guerre froide, certains gouvernements occidentaux, comme des apprentis sorciers, ont même appuyé des islamistes radicaux pour contrer les nationalistes et les communistes.
Il y a 25 ans, comme le rappelle Robert Dreyfuss dans The Devil’s Game, les moudjahidines afghans, même les plus extrémistes, étaient célébrés comme des combattants de la liberté et appuyés sans réserve. La radicalisation qui s’observe aujourd’hui dans l’arc de crise arabe a, sans conteste, refroidi l’euphorie déclenchée par la Révolution du jasmin, mais ce sont nos dirigeants qui doivent d’abord en être blâmés.
Et non pas ces jeunes de l’avenue Bourguiba et de la Place Tahrir, qui, les premiers, ont brandi les drapeaux de la révolte et de la liberté… et ont été dupés !
 
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