On dit que…

On dit que j’ai l’air de n’en avoir rien à f…, que je suis inqualifiable…, qu’à l’origine j’étais architecte, mais que je n’aimais pas le goût débile de mes clients qui me demandaient de leur créer des fermettes Louis XIV avec incrustations Renaissance en bois massif…

C’est vrai, même pire !

On dit que j’ai rempilé en pub, mais que là aussi je me suis heurté aux délires baroques de clients fonctionarisés… et mélangé alors mes jeunes expériences pour créer un magazine d’architecture et décoration : « Home » qui m’a ouvert les portes du monde de l’édition…

C’est vrai, quoiqu’il faut nuancer, j’ai créé des maisons étranges, modifié des châteaux d’eau et des moulins (à vent et à eau) en habitations atypiques façon Loft…, qu’à force cela m’a donné l’idée d’en créer le magazine Home, qui m’a amené à créer un magazine automobile qui au départ servait de colonne vertébrale à un concept radicalement neuf et déjanté qui lançait la marque Viking de la British American Tobacoo…

On dit que c’est ainsi que j’ai acquit le goût du texte et que je suis devenu écrivain et éditorialiste…

C’est vrai, mais passionnément un homme de plumard… euh !!!! de « plume », associant étroitement mes écrits et ma vie…

On dit que je partage mon existence entre divers amours, des voitures bizarres, mes livres et magazines, en parallèle d’une forme d’oisiveté surmenée dans le travail…

C’est vrai, la liberté n’a pas de prix : je me suis installé/créé un personnage de déjanté de luxe afin de me permette de ne pas déchoir…, la virginité des corps, des cœurs et les sensations me captivent, je n’aime pas la comédie des longues attentes, je ne mâche pas mes mots, je tente l’élégance déjantée et la précision…., ce qui me hante et me couvre de ténèbres c’est l’adversité : Le Fisc par exemple est souvent une machine à faire perdre les saveurs de la vie…, je n’ai plus aucun doute sur son fonctionnement !

On dit que je suis un marginal, un homme hors des ukases d’une société sans passion…

C’est vrai, j’ai le seul tort d’aimer la vie, d’aimer la créativité et d’écrire…

On dit que je suis désabusé, enraciné dans mes idéaux, mais toujours fidèle à lui-même…

C’est vrai que des hommes comme moi devraient être sauvegardés, car je suis contre l’uniformité ambiante, je cherche et met en avant tout ce qui donne un sens à la vie et rachète l’humain de l’horreur du temps qui passe…

On dit que je cherche la vérité inaccessible…

C’est vrai que je cherche tout et rien dans une incessante quête, la tension, le tourbillon, l’inquiétude, le cœur qui bat la chamade, le tragique, la mort…, je me soucie peu de savoir si je suis ou non un « grand écrivain » au sens que les histoires de la littérature donnent à cette expression…, d’autres que moi en jugeront, lorsque j’achève un texte, je jubile, c’est un bonheur, d’abord, d’être moi-même, mais c’est un bonheur…, Nietzsche, m’a profondément marqué dans son ambiguïté de n’avoir pu écrire des choses radicalement nouvelles que dans un langage ancien, traditionnel, ce qui fait que si l’on isole certaines de ses pensées du contexte global on les dénature, on les transforme et on les récupère…, par exemple, les « forts », chez Nietzsche, n’avaient rien à voir avec les « forts » au sens social et politique. L’œuvre de Nietzsche est en effet très ambiguë et il faut l’approcher avec respect, amour, et beaucoup de discernement. Nietzsche a toujours dénoncé « l’Etat » qu’il appelait « le plus froid des monstres froids », le nationalisme, l’antisémitisme et surtout le grégarisme. Il était très « personnaliste », je ne veux pas dire « individualiste » parce que ça fait « Café du Commerce », il avait la plus haute idée de l’homme, connaissant la valeur irréductible de la personne, et en ce sens-là il ne peut être récupéré par aucun régime totalitaire. La meilleure approche de Nietzsche, pour échapper à un certain nombre de malentendus, est le très beau livre de Daniel Halévy : « La vie de Nietzsche », qui vous fait pénétrer au cœur du personnage et de son œuvre. Là, on apprend à connaître l’homme. Personnellement, avant même d’aimer l’œuvre, j’ai admiré l’homme qui pour moi, dans un autre sens que Chateaubriand, a aussi été un modèle de l’esprit libre, de l’artiste libre. Nietzsche, qui a passé toute sa vie à voyager, transportant avec lui son monde intérieur, préférant vivre pauvre, refusant les postes, les charges, les fonctions honorifiques, est un exemple pour chacun de nous.

On dit que c’est ma soif sauvage de liberté qui, avec le goût de l’amour et le goût de la mort, caractérise ma propre vie…

C’est vrai. Le départ et la mort, ce n’est pas le même voyage ! Si vous êtes a un endroit défini et réel et qu’une cabale se déchaîne contre vous, les coups qu’on vous porte vous font mal, même si vous vous croyez supérieur à de telles attaques, pour dur à cuire que l’on soit, on est toujours plus vulnérable qu’on ne se l’imagine, en revanche, si on est de l’autre côté de la planète, de l’autre coté du miroir, de l’autre coté de l’écran de l’ordinateur, tout cela parait lointain, presque irréel. De même lors d’un chagrin d’amour, si la jeune femme que vous aimez vous trompe, ou vous plaque, il est clair que ce n’est pas vous envoler à 1.000 kilomètres qui va effacer votre souffrance, toutefois, loin de cette jeune femme, vous vivrez mieux votre douleur, vous l’accepterez mieux que si vous habitez la même ville et risquiez de la rencontrer à chaque coin de rue… Le suicidé et le voyageur sont l’un et l’autre désireux de créer une situation nouvelle, vierge, à un homme qui est dans des difficultés financières inextricables, si une bonne fée offrait un billet d’avion de première classe pour Rio et un séjour d’un mois dans un palace de cette ville lointaine, peut-être renoncerait-il au suicide qu’il s’apprêtait à accomplir et monterait-il dans l’avion…, ce serait alors un premier pas vers la résurrection, vers la guérison. Sur le voyage on a écrit tout et le contraire de tout. Lucrèce, épicurien, écrit qu’il est vain de se déplacer, puisque, où qu’on aille, on s’emporte avec soi. Sénèque, stoïcien, est du même avis. Ils ont raison l’un et l’autre, mais j’ai, moi aussi, raison de penser qu’un voyage opère une modification ; que le dépaysement agit comme un baume. Prendre ses distances, c’est se protéger, c’est revêtir une armure…, et pas seulement des distances kilométriques…

On dit que j’ai organisé ma vie de façon à ne quasiment voir que les gens que j’aime…

C’est vrai, mais que les gens qui me sont antipathiques, je ne les rencontre quasiment jamais, je tente de les ignorer, c’est comme s’ils n’existaient pas… La vie est courte, trop courte pour que j’accorde ne fût-ce que quelques minutes de mon précieux temps à des gens qui ne m’aiment pas et que je n’aime pas, c’est une question d’hygiène… J’admire infiniment Epicure, qui est avec Héraclite un des deux géants de la philosophie grecque, mais j’aime aussi beaucoup Sénèque dont les livres sont toujours à mon chevet. Au demeurant, je vous rappelle que Sénèque, quoique stoïcien, appréciait beaucoup Epicure et le cite abondamment. D’une manière générale, je fais mon miel de tout ce qui me semble beau et juste…, mes maîtres de vie appartiennent à des familles spirituelles très diverses. Je ne suis le prisonnier d’aucune tradition. Mes textes expriment le caractère contradictoire et contrasté de mes passions, de mon existence, j’oscille entre Paganisme et Christianisme, entre libertinage et monogamie…, comme Baudelaire, je ressens cette double postulation vers le Bien et le Mal…, je pense que tout être humain sensible a des élans vers le Bien et des chutes vers le Mal. Baudelaire sentait la présence du Mal.

On dit que je suis un représentant d’une espèce en voie de disparition.

C’est vrai, je ne suis qu’un homme, mais de nos jours ce mot est tant usurpé, tant prostitué…, le web est encombré de textes qui ressemblent à des textes mais qui ne sont que d’infames gribouillis qui sont signés par des pseudonymes anonymes qui se prennent pour des gens, mais il ne s’agit ni de textes ni de gens réels…

On dit que je suis un déjanté amer et désabusé…
C’est vrai, je défini la rupture comme passage, initiation et je condamne le reniement, tant en amour qu’en littérature ou en amitié. Qu’il s’agisse de rupture amoureuse ou littéraire, de rupture avec la société, une foi ou une conviction politique, dans le mot rupture, il y a une idée de violence, de douleur, de déchirure. Pour un être sensible, le tout est de transmuter cette déchirure, cette fêlure (c’est un titre d’un livre de Fitzgerald), cet échec douloureux en un événement créateur, fécond. Je ne crois pas à l’oubli, à la page tournée, car tourner la page, n’est-ce pas effacer une partie de sa vie, de son destin ? Ceux et celles qui grattent le passé, renient les personnes admirées dans leur jeunesse, les personnes qu’ils ou elles ont aimées, tous ceux qui parlent de leur passé avec désinvolture, je trouve que c’est avec eux-mêmes qu’ils sont légers et désinvoltes. A chaque instant, nous récapitulons tout ce que nous avons vécu. Notre passé et notre vie sont de parfaits synonymes. par conséquent, renier son passé est non seulement idiot, c’est aussi se lobotomiser soi-même ! Ce thème m’a toujours frappé. Nos actes nous suivent. Quand on a un tant soit peu pratiqué nos bons maîtres anciens, on sait que c’est l’un des grands ressorts de la tragédie, grecque, romaine ou française. Oui, on est responsable de ses actes, de ses amours…, on ne peut les laisser et partir au loin…

On dit que ce qui frappe le lecteur de mes textes, c’est leur diversité de ton…, que je suis le seul de toute la littérature automobile à chroniquer de la sorte…

C’est vrai…, cette diversité de ton, cette alternance de la gravité et de la dérision, de la tendresse et de l’humour, de la mélancolie et du rire, c’est l’image même de la vie. Je publie quelques textes, de temps à autre, qui continueront de vivre et d’émouvoir, longtemps après que je ne serais plus qu’un peu de poudre au fond d’un cercueil. De la naissance de l’amour à sa rupture, la boucle est bouclée. Le triomphe sur la mort, il est là.

On dit que je fais sécession de la sottise et de la médiocrité…

C’est vrai…, le nombrilisme, c’est une accusation courante, elle me paraît vraiment dérisoire. Montherlant disait que c’est de notre seule expérience que nous tirons à la fois ce que nous savons des autres et ce que nous pouvons leur prêter. Les romantiques, et Barrès après eux, passèrent de l’ivresse du « je » à l’exaltation du « nous », mais le « nous » n’était-il pas un simple grossissement du « je » ? Pour moi, je ne crois pas un instant qu’il y ait des auteurs qui tirent leur œuvre d’autre chose que d’eux-mêmes. Simplement, il y en a qui sont plus portés que d’autres à la dissimulation : machiavéliens, pudiques, retords ou naïfs. L’appartenance à un groupe, à une école, peut masquer cela quelques temps ; les masques, un jour, finissent par tomber. En cette période actuelle où les communautés sont grises et les associations mortelles, comment traverser cette boue qui semble ne devoir jamais sécher sans se tenir sur des échasses ? Seule la démarche personnelle peut porter témoignage… et le désir de faire sécession de la sottise et de la médiocrité ambiantes m’apparaît plutôt revigorant.

On dit que j’ai choisi de vivre à l’écart du monde…

C’est vrai, comparé à des auteurs sans doute moins portés sur le « je », mais pour lesquels tous les prétextes à faire parler de soi sont bons, comparé aux grandes putains des lettres qui font le siège des médias, j’ai choisi de vivre à l’écart et de ne rien demander à personne. Que le web me trouve ridicule ou crispant, qu’on m’accuse d’être frivole ou pédant, ne change rien au mode de vie que je me suis fixé. De toutes les libertés, la plus exquise est la liberté d’indifférence. Ma démarche « aérienne » ne peut, certes, que faire monter une moue méprisante aux lèvres d’imbéciles, que m’importe…, l’indifférent et le sceptique, du fait même de leur indifférence et de leur scepticisme, voient souvent plus clair que le partisan. N’adhérer a priori à aucune grande cause est le moyen le plus sûr d’identifier les bonnes. Défendre une idée et s’en moquer en même temps, voilà bien ce que les âmes étroites et les esprits sérieux conçoivent le plus malaisément. Et pourtant, la cause la plus belle est aussi la plus inutile. L’acte gratuit, acte aristocratique par excellence. Le rire est le propre de l’homme… Ceux qui lisent Nietzsche sans rire, et sans rire beaucoup, sans rire souvent, et parfois de fou rire, c’est comme s’ils ne lisaient pas Nietzsche. Ce n’est pas vrai seulement pour Nietzsche, mais pour tous les auteurs qui font précisément ce même horizon de notre contre-culture. Ce qui montre notre décadence, notre dégénérescence, c’est la manière dont on éprouve le besoin de mettre l’angoisse, la solitude, la culpabilité, le drame de la communication, tout le tragique de l’intériorité. Même Max Brod pourtant raconte comment les auditeurs avaient le fou-rire quand Kafka lisait Le Procès. Et Beckett, c’est quand même difficile de le lire sans rire, sans aller d’un moment de joie à un autre moment de joie. Le rire, et pas le signifiant. Le rire-schizo ou la joie révolutionnaire, c’est ce qui sort des grands livres, au lieu des angoisses de notre petit narcissisme ou des terreurs de notre culpabilité. On peut appeler ça le « comique du surhumain », ou bien le « clown de Dieu », il y a toujours une joie indescriptible qui jaillit des grands livres, même quand ils parlent de choses laides, désespérantes ou terrifiantes. Tout grand livre opère déjà la transmutation, et fait la santé de demain. On ne peut pas ne pas rire quand on brouille les codes. Si vous mettez la pensée en rapport avec le dehors, naissent les moments de rire dionysiaque, c’est la pensée à l’air libre. Il arrive souvent à Nietzsche de se trouver devant une chose qu’il estime écœurante, ignoble, à vomir. Eh bien, Nietzsche, ça le fait rire, il en rajouterait si c’était possible. Il dit : « encore un effort, ce n’est pas encore assez dégoûtant », ou bien « c’est formidable comme s’est dégoûtant », c’est une merveille, un chef d’œuvre, une fleur vénéneuse, enfin « l’homme commence à devenir intéressant ». C’est ainsi que Nietzsche considère et traite ce qu’il appelle la mauvaise conscience, il y a toujours des commentateurs hégéliens, des commentateurs de l’intériorité, qui n’ont pas bien le sens du rire, tous ceux qui s’expliquent par l’esprit de sérieux, par l’esprit de lourdeur, par le singe de Zarathoustra, c’est-à-dire par le culte de l’intériorité. Le rire chez Nietzsche renvoie toujours au mouvement extérieur des humours et des ironies, et ce mouvement, c’est celui des intensités, des quantités intensives, tel que Klossowski et Lyotard l’ont dégagé : la manière dont il y a un jeu des intensités basses et des intensités hautes, les unes dans les autres où une intensité basse peut miner la plus haute et même être aussi haute que la plus haute, et inversement. C’est ce jeu des échelles intensives qui commande les montées de l’ironie et les descentes de l’humour chez Nietzsche, et qui se développe comme consistance ou qualité du vécu dans son rapport avec l’extérieur. Un aphorisme est une matière pure de rire et de joie. Si l’on n’a pas trouvé ce qui fait rire dans un aphorisme, quelle distribution d’humours et d’ironies, et aussi bien quelle répartition d’intensités, on n’a rien trouvé…