Libre, pour toujours…

A le regarder de plus près c’était même encore plus beau que dans ses rêves les plus dingues.
C’était un vieux bahut jaune vif, tout pourri, exactement à l’image de ce qu’il avait toujours rêvé.
Parce que là crénom de bois, on était dans la véritable vie ! 
Il venait de passer cinquante ans derrière les barreaux mais il ne pouvait décemment pas rester insensible aux charmes bruts de ce bus de transport scolaire américain qui avait illuminé son enfance.
Il alluma une cigarette, inspira un bon coup et entreprit de faire le tour du véhicule.
Après cinquante ans passés à bouffer chimique et à nettoyer les chiottes d’une taule haute sécurité, il avait vraiment tout son temps.
Et puis dehors, personne ne l’avait attendu ni pour l’amour, ni pour l’amitié et encore moins pour le travail.
Le bus était un de ces vieux mini-bus qui avaient bercé sa jeunesse, un El Dorado scintillant pour tous les gamins. 
Il fumait sa cigarette sans même s’en rendre compte : il était ailleurs.
Le vieux bus scolaire jaune était pour lui le rappel d’un ancien monde rempli de magie et de bons moments. C’était les adolescentes blondes aux formes déjà avantageuses qui montaient dans les bus en rang serrés et en jupes courtes.
C’était les prémisses du rock-and-roll.
Il était alors tombé pour une attaque à main armée assortie de trafic de drogue et de proxénétisme aggravé.
Avec le recul, il ne regrettait rien. 
Il avait toujours assumé ses choix de vie et il revendiquait sans l’ombre d’un problème tous ses actes.
Mais en revanche il regrettait la manière sans éclat, la façon peu spectaculaire qu’il avait employée et qui l’avait conduit en prison.
Aujourd’hui il ne ferait plus la même chose. Mais voilà, aujourd’hui, tout avait bien changé.
Les Etats-Unis étaient la patrie du seul roi dollar tout acquis à la cause de l’ultra libéralisme et du maître capital.
Les Etats-Unis étaient devenus un pays à la dérive, plongé dans les guerres à répétition et clairement en décalage avec son temps.
Ce n’était plus un état mais un anachronisme. 
John Wayne avait pris un sacré coup de vieux et ne faisait plus peur à personne.
Les anciens rebelles étaient maintenant comme lui, des vieux débris….
Les adolescentes timides et bien peignées d’alors se faisaient à présent violemment culbuter sur écran géant par des bodybuildés aux phallus démesurés.

Il n’hésita pas un instant avant de fracturer le bus scolaire jaune et trafiquer les fils du tableau de bord pour mettre en branle le moteur fatigué.
Il était un homme de principes et tout cet abominable gâchis lui pesait.
Jamais ce vieux bahut n’aurait du démarrer, pourtant, il y eut comme une renaissance, un miracle, allez savoir…, les desseins de la destinée !
Là, assis au volant, il sentait sous son pied la pédale de l’accélérateur.
Les exaltations enrouées du moteur crachotant lui envoyaient des images rassurantes tout droit sorties des années ’50. 
Il démarra et lorsqu’il activa le levier de vitesses, le vieux GMC poussa des plaintes sinistres de vieillard meurtri.
Il choisit la route qui se prêtait le mieux à son retour en adolescence et adopta un rythme soutenu. L’autoradio grésilla avant de tomber sur une station potable qui diffusait un tube des Beach Boys. 
Il poussa le volume à fond.
A l’allure à laquelle il était emmené, le bus souffrait et dans les virages ses pneus se tordaient et hurlaient leur souffrance.
Lancé à cette vitesse, le vieux bus scolaire jaune n’eut aucun mal à voler littéralement lorsqu’il quitta la route. Assis au volant avec un sourire béat accroché aux lèvres, il contemplait la grande étendue bleue qui l’attendait.
Il avait conscience que sa première cascade digne d’Hollywood était une grande réussite.
Et pendant la poignée de secondes que dura le vol plané silencieux du bus scolaire jaune, il y eut comme un parfum de liberté qui brilla dans ses yeux d’enfant, enchassés dans son visage buriné de 69 ans…
Il était libre, pour toujours…

Les infirmières étaient étonnées de voir un tel vieillard avec des yeux si jeunes, si pétillants, dans un visage si ravagé par le temps et les souffrances.
Il est mort il y a peu, il avait 97 ans, quadriplégique suite à un accident…
La police avait dit, vingt-huit ans plus tôt, aux anciennes infirmières de l’hôpital qui se l’étaient répétées, qu’il avait voulu se suicider. 
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