1954 Tatra JK 2500, le faux St-Graal automobile !

Igor Kubinsky…
– Monsieur Gatsby, je vous ai invité dans notre propriété de Saint-Tropez afin de vous vendre une automobile extraordinaire, rarissime, exceptionnelle, une Tatra JK 2500, style Berlinette, merci d’avoir accepté notre invitation.

Moi…
– Je ne pouvais résister.

Igor Kubinsky…
– Je vous présente mes trois tantes : Mater Suspiriorum, mère de mes soupirs…, Mater Tenebrarum, mère de mes ténèbres…, Mater Lacrimorum, mère de mes larmes. Vous savez désormais dans quel chaudron de sorcières Dario Argento puisa l’inspiration de sa célèbre et très inégale trilogie. Filles adultérines de Shakespeare et de Tchekhov, mes malheureuses tantes se virent échoir la tache impossible de m’élever correctement ce dont elles s’acquittèrent avec un amour infini et une totale absence de cervelle, me laissant croire longtemps que j’étais spécial et sans doute l’étais-je réellement, bien supérieur au commun des mortels, un roitelet encagé dont le bon-plaisir dépendait de son seul bon-vouloir, m’incitant à cultiver le caprice comme une vertu , l’ironie comme un art, l’insolence comme un devoir, les déviances en tous genres comme une forme absolue de la liberté.

Moi…
– Bref, on peut dire sans trop se tromper que vous avez ainsi hérité d’une personnalité complexe, sirotant à pleins baquets des philtres noirs et roses d’obscurs parfums…

De ses tantes, je connaissais déjà la reine mère, Liouba, fausse bourge croulant sous le fric et l’adoration d’un mari encore ébahit, vingt cinq ans après qu’elle daignât lui adresser la parole…, me restait à renconter Stassia et Sasha.

Stassia, Anastassia à l’état civil, c’est la femme-mec de la famille qui au contraire de ses sœurs obsédées par la mode, et bien qu’elle possédât des pièces de très haute qualité, Stassia ne prête pas trop d’attention à la manière dont elle s’habille…, constamment sur le pied de guerre, elle répugne à consacrer du temps au choix de ses vêtements, à assortir ses chaussures à son sac, ainsi, il lui arrive de porter, en plein mois de juin, pour s’en aller siroter un Punch chez Senequier, un somptueux manteau de fourrure sur une jupe en maille et un cardigan, un jean râpé et un T-shirt en coton avec un sublime collier de perles…
Une femme en action plus qu’une femme d’action, spécialisée en chirurgie vasculaire et thoracique, elle mène d’une main d’acier la clinique léguée par le papy…, sans jamais se marier elle a eu deux garçons, de deux hommes différents, elle les élève, les pauvres, comme elle gère ses affaires : virilement !
Du reste, elle réprouve à utiliser ce qu’on appelle les armes « féminines » : la fragilité, la douceur, le charme…, cependant, lorsqu’un garçon lui plaît… et l’amazone en fait une consommation digne d’un pédé, forcément, elle change de registre !

Sasha, Alexandra à l’état civil, est comédienne, elle cachetonne dans des films que personne ne voit jamais, joue dans des pièces undergrounds tellement ennuyeuses que le public, s’il y en a, s’immole par le feu avant la fin du premier acte.
Plus jeune, elle vécu quelques années en Italie ou elle devint vedette de divers « Fumetti », ces romans photos à l’eau de rose dont la péninsule est friande.
Anarchiste et mondaine, elle eut longtemps pour devise « La bombe à neutrons oui, mais pas sur « Fauchon » »
Petite fille, elle était rêveuse, elle écoutait les autres, elle ne parlait pas…, autour d’elle chacun se montrait très volubile alors qu’elle, muette se cachait derrière son père et ses sœurs…, timide, elle aimait pourtant se déguiser, jouer à des jeux de société…, déjà, elle se trouvait partagée entre le rêve et l’envie de vivre…, sans doute est elle devenue comédienne pour combler le fossé séparant le monde qui l’entourait de celui qu’elle imaginait…, elle aussi à deux fils, aucun du même père.

Igor Kubinsky…
– La semaine passée, donc, Monsieur Gatsby, notre conseil de famille a décidé de vous inviter aux fins de vous proposer d’acquérir via nos mains, cette extraordinnaire Tatra JK 2500 ! Au menu, outre notre sempiternel Caviar de la Caspienne et ses accompagnements…, du sucré, rien que du sucré : Mignardises, Baklavas, assortiment de Carolines, Florentins aux cerises et au gingembre, Macarons, Orangettes, Sablés au citron, Muscadines, Diamants à la vanille et Dentelles croustillantes au chocolat.

Sasha/Alexandra…
– Toujours au menu, ragots, potins, bouchées au vitriol, becquées à l’arsenic, goulées d’acqua-toffana…

Moi, désabusé…
– Je suppose, que c’est en sus d’un récital concernant cette… euhhhh, voiture ?

Stassia/Anastassia…
– Assurément oui, oh que oui, ahahahahahah ! Bien… Pas d’alcool.

Moi, détaché…
– Je suppose uniquement de la Vodka au piment et au miel, servie dans des dés à coudre que nous allons vider d’un trait entre deux rosseries…

Stassia/Anastassia…
– Vous devenez Tropézien, diantre…, quel bonheur !

Gavée de tisanes et d’ascèses, le corps et l’esprit purifiés, plus enragée encore que de coutume, Stassia rentrait à peine d’une cure Italienne.
Trois semaines de retraite dans un monastère Lombard quelque part du coté de Brescia à bouffer du radis et à macérer dans la vase, tout cela pour le prix d’une Ferrari, il m’eut étonné qu’elle en sortit aussi jouasse que d’une soirée au « Baron ».
Dès l’apéro, après qu’elle se soit documentée sur mon passé, elle commença son show.

Stassia/Anastassia…
– Mais quelle expérience fooormidaaaable Monsieur Gatsby ! Je me sens comme une ado, c’est dingue.

Moi, moqueur…
– Comme une ado ? Vous voulez dire mal dans votre peau et ravagée par l’acné ? Vous en êtes loin…

Stassia/Anastassia…
– Je veux dire encore suffisamment vigoureuse pour claquer le beignet d’un grand cornichon irrespectueux lorsqu’il le mérite…

Moi, très froid…
– Comprenons nous bien, Monsieur Kubinsky, j’apprécie votre invitation pour discuter de la voiture de votre père ou grand-père, qu’importe…, j’aime aussi vos tantes, j’approuverais sans la moindre hésitation quiconque tenterait de les violer… mais leur numéro de sœurs siamoises éprouvé, usé jusqu’ à la corde, cette obstination qu’elles mettent à être toujours en représentation ; Liouba dans son rôle de grande bourgeoise enjouée, dépourvue du moindre état d’âme, Stassia en gloire du bistouri, ressassant à plaisir des histoires de bloc à vous dégouter à jamais de la bidoche ; Sasha en artiste maudite et spécialiste du Name dropping, me font, je l’avoue doucement soupirer… Enfin, j’imagine que dans l’histoire, elles sont encore les plus à plaindre… Je suis venu pour cette voiture… Allez droit au but… Combien ?

Stassia/Anastassia…
– Avoir élevé un énergumène de votre trempe n’a pas du être facile à assumer pour vos parents.

Moi, outré…
– Mes parents sont décédés !

Stassia/Anastassia…
– Ah bon ! Condoléances, très cher… Déjà, à l’image de mon père, j’avais refusé de faire médecine et de reprendre la gestion de la clinique dont mon grand père et mon arrière grand père avant lui avaient construits l’excellente réputation.

Igor Kubinsky…
– Mais qu’est ce que tu racontes à la fin Stassia ? Tu as perdu la tête. Tu es l’ainée, tu as finalement repris le flambeau. Elle tourne TA clinique !

Sasha/Alexandra, en furie…
– Je rêve de foutre le feu à cette putain de clinique.

Stassia/Anastassia…
– Putain de clinique qui soit dit en passant t’a permis de ne manquer de rien. Parce que si tu avais du compter sur les singeries boulevardière de ton père pour manger du Caviar , tu n’en connaitrais toujours pas le gout ! Je crains que nous ne t’ayons trop gâté mes sœurs et moi. Un corbeau ! Nous avons élevé un corbeau et aujourd’hui, il nous arrache les yeux.

Sasha/Alexandra, toujours en furie…
– Fuck la tradition ! Vis ta vie ma chérie, ne te laisse influencer par personne !

Stassia/Anastassia…
– Toi la rouge, personne ne t’a sonnée ! Il reste une communiste sur terre, encore faut il que se soit ma sœur ! En plus comme exemple de réussite professionnelle tu te poses un peu là cocotte ! Tu as tourné dans quel bouche programme cette année ? Quelle famille ! On est vraiment bien montées !

Moi goguenard…
– Parlons peu, parlons bien ! parlons de cette voiture…

Igor Kubinsky, parfaite tête à baffe…
– Nan, chais pas finalement quoi faire. Pour l’instant j’ai juste envie de m’éclater la mouette.

Stassia/Anastassia, dans un grand élan de tragédie…
– Mais, Igor, ce n’est pas un métier, ça !

Igor Kubinsky…
– Aujourd’hui encore , Monsieur Gatsby, mes tantes ne se sont pas faite à l’idée que je ne sois pas le professeur machin-truc ; mais que voulez vous, pour avoir été élevé dans le sérail , parmi les vapeurs d’éther et les mandarins, je sais que ce monde de sacrifices, de tensions et de mort, n’est pas le mien, d’autant que dépourvu de la moindre compassion j’eus fait un médecin déplorable. En revanche, que je sois pédé ne leur a jamais posé de problèmes ; Sasha parce qu’elle est la bonté et l’abnégation même ; les deux autres parce qu’elles trouvent cette originalité aussi tendance qu’un sac Birkin. Pourtant confrontées aux hommes de ma vie, Liouba et Stassia, au demeurant intelligentes, cultivées et sommes toute tolérantes se sont toujours comportées en parfaites imbéciles. Ainsi, Liouba ne peut s’arrêter de ne rien dire, ce qui ne serait pas si grave si elle n’enchainait les maladresses. Et, Stassia, d’ordinaire fine conteuse, se contente devant vous, Monsieur Gatsby, de proférer des banalités avec l’embarras et le teint fleuri d’une charcutière en rupture de rillettes.

Liouba, déguisée en chasse Espagnole un jour de Marie, sautoirs de perles, larmes de diamant, cabochons de rubis, ose (enfin) parler…
– Mon dieu, mais qu’il est beau ce Monsieur Gatsby !!! Il n’y a pas à dire, mon chéri, tu sais les choisir.
(Sous entendu : Seriez-vous l’amant potentiel que notre neveu Igor nous présente. Vos prédécesseurs sont passés plus vite que le café)…
– Ne vous faites aucune illusion, Monsieur Gatsby, votre règne sera court…

Stassia/Anastassia, à la recherche d’un intérêt commun…
– Monsieur Gatsby, la médecine vous intéresse ? Non ! Ca m’aurait étonnée ! Oui, nous sommes médecins de père en fils dans la famille ! Enfin de père en filles, parce que les garçons, hélas….Enfin, j’imagine que ce que je vous raconte ne vous intéresse pas !

Liouba, en aparté, d’une voix de contralto qui doit s’entendre jusqu’à Monaco…
– Monsieur Gatsby, au moins est bien élevé.
(Sous entendu : Igor a d’ordinaire du goût pour les voyous au point que je craignais, à chaque fois, qu’ils ne filent avec l’argenterie à la fin du diner)…
– Franchement Monsieur Gatsby, je ne veux pas vous faire de peine, mais…

Stassia/Anastassia, tatillonne…
– Votre père était dans la carrière Monsieur Gatsby ? Et votre maman ? Femme au foyer, bien sur ! Le syndrome de Wistéria lane en somme…. Ah ! Belle famille ! Tous du même père ?

Liouba, insidieuse…
– Et que fait-il dans la vie, ce Monsieur Gatsby ? Retraité ? Quelle bonne idée ! Vous ne devez pas souvent être chez vous ! Remarquez, Igor non plus ! Vous lui servez de guide automobile ? Vous vivez en face, là-bas, de l’autre coté du Golfe, dans la masse ? C’est mignon ! Vous avez une piscine au moins ? Une femme de ménage ou une femme de chambre ? Je suis certaine que c’est une femme de chmabre ! Ahahahahah ! Vous la sautez ? Pauvre Igor, il se fait des illusions avec vous !

Sasha/Alexandra, rêveuse…
– J’ai couché avec un guide, une fois en Turquie ! Ce n’était pas terrible ! Le guide, pas la Turquie !

Stassia/Anastassia, décidément obstinée…
– Vous chassez, bien entendu ! Non ? Comme c’est bizarre ! Oui, j’ai dit bizarre ! Vous savez que Igor adore chasser. Ah, si, si je vous assure c’est un chasseur émérite. Je dirais même une fine gâchette, n’est ce pas mon chéri ? La première fois qu’il m’a tirée, il n’avait pas 15 ans.

Moi, narquois…
-Tout de même pas !

Liouba, perfide…
– Ne l’écoutez pas ! Personnellement, j’ai les armes à feu en horreur, mais il faut bien reconnaître qu’à toute chose malheur est bon. Au moins Igor est capable de se défendre.
(Sous entendu : A votre place j’éviterais de faire du mal à mon neveu en n’achetant pas la Tatra JK 2500, à moins que vous ne teniez à vous faire exploser les rotules à coup de Beretta)…

Moi, affairiste…
– Revenons-en à cette f… voiture !

Igor Kubinsky…
La Tatra JK 2500 date de 1954…

Moi, irrévérencieux…
– Je me suis renseigné avant d’accepter de venir… Votre Tatra, pour autant qu’elle est vraiment vôtre, n’est pas vraiment de 1954… et si elle est badgée Tatra ce n’est pas vraiment une Tatra…elle est (trop) souvent considérée comme prototype d’étude Tatra (sic !) pour une voiture à réaliser, mais c’est faux…, de plus il y a plusieurs histoires concernant cette voiture, dont deux sortent du lot ! Selon l’une, cette voiture était un projet réalisé en dehors de l’entreprise, par les (bons) soins d’un carrossier tchèque appelé Karosa Brno. Selon l’autre, cette voiture était un projet secret (gag !) de la société Tatra elle-même, mis en chantier en 1951, puis abandonné et repris en douce (une exfliltration secrète !) par des employés qui ont œuvré « Afterhour », un travail d’amour et d’excitation…

Igor Kubinsky…
Je me porte personnellement garant de la véracité authentique de cette voiture qui est une Tatra…

Moi, façon procureur…
Personnellement, après enquête, je suis arrivé à la conclusion que la première histoire est plus ou moins vraie, strictement RIEN ne démontre que cette voiture fut un projet officiel Tatra, en raison de divers détails techniques…, tout d’abord, l’ensemble de l’essieu avant provient d’une Volkswagen Cox-Käfer, c’est un essieu de torsion classique VW de 1950 ! Il n’y a aucune raison que Tatra se serait abaissé à utiliser un essieu VW dans le prototypage, c’est grotesque.

Stassia/Anastassia, hautaine…
– Igor, ce Monsieur Gatsby ne mérite pas ce bijou de famille…
– Monsieur Gatsby, je ne vous retiens pas…

Moi, imperturbable…
Pire, la voiture a été fabriquée à l’origine d’une Alfa Romeo accidentée (plusieurs tonneaux) et de son moteur de 2,5 litres de 66 chevaux…, Tatra ne se serait pas humilié (en sus de l’essieu avant VW) à construire un prototype avec un moteur Alfa et une partie de châssis de la même Alfa accidentée !

Igor Kubinsky…
Tout cela n’a pas de sens…

Moi, déchainé…
Ce qui fait sens, par contre, et fait que cette chose devient fantastique, raison de ma venue pour en connaître le prix…, c’est que le moteur qui a remplacé le bloc Alfa Romeo est un V8 de Tatra 603 de 105 chevaux…. et l’affaire devient fantasmagorique parce que le moteur de la Tatra 603, refroidit par air, est positionné à l’arrière des Tatra 603…, alors que pour la « Tatra JK 2500 » il est positionné à l’avant… Etant donné que le moteur Tatra est refroidi par air, le système de plomberie de l’eau, y compris le radiateur d’eau, du moteur Alfa, a été éliminé, libérant de l’espace. La voiture est nommée « JK 2500 » parce que son concepteur est JK : Julius Kubinsky qui avait déjà conçu un certain nombre d’autres voitures de sport, y compris des voitures de F1 et une voiture de Grand Prix…, le « 2500 » vient de la cylindrée des moteurs ayant équipé la voiture, le premier moteur (Alfa Romeo) de la voiture « cubait » 2500cc… et le second moteur (Tatra) « cubait » lui aussi 2500cc !!!

Igor Kubinsky…
Avec le rideau de fer infranchissable de cette époque, notre aieul, feu Julius Kubinsky ne pouvait que fabriquer une voiture avec « les moyens du bord » c’est-à-dire avec un maximum de pièces de récupération… Il a fini par utiliser sa JK 2500 en tant que véhicule personnel. Depuis environ 13 ans, la voiture attend un nouveau maître.

Moi, très calme…
– En fait, les héritiers que vous prétendez être, tentent de valoriser cette « bête » au moyen d’histoires loufoques calquées pour certaines sur l’unique et fausse Tucker cabriolet qu’un carrossier intrépide a réalisé en attribuant sa paternité à Preston Tucker en personne pour prétendre à une valeur au delà du million de dollars. Si c’est déjà beaucoup aux USA, imaginez le pactole dans l’ex-Tchécoslovaquie partagée en plusieurs parts de gâteau (Serbie et autres). Peut-être y a t-il là, intact dans une grange, d’autres « prototypes » juste en attente d’être découverts…, des engins fabriqués tout spécialement pour cela… et vieillis avec amour…

Igor Kubinsky…
La Tatra JK 2500 est unique…, elle est comme un Saint-Graal rouge et noir, qui attend d’être achetée à prix d’or !

Moi, rieur…
Sans nul doute par un bâtard chanceux à l’Euromillion…

Stassia/Anastassia, enragée…
– Dehors, espèce de malfaisant personnage, hors de ma vue, salaud, venir nous insulter chez nous, quel culot ! Pour qui vous prenez-vous ?

Liouba, très perfide…
– Hors de ma vue également, allez au diable, sortez vos billets ou il va vous en cuire…

Sasha/Alexandra…
– Un million de dollars, cash !

Igor Kubinsky…
– Plus 20% de frais…

Stassia/Anastassia, de plus en plus enragée…
– Allez au diable, disparaissez, cette voiture ne vous mérite pas, nous la proposerons à qui pourra l’apprécier ! Dehors…

Si vous lisez cela en République tchèque, prenez un moment pour vérifier vos greniers locaux dès que possible…

Tatra 1850-1999…

Pour reconstituer l’histoire de Tatra, il faut remonter jusqu’en 1850, lorsqu’un dénommé Ignaz Schustala crée un atelier de fabrication de véhicules hippomobiles, dans la bourgade de Nesseldorf en Moravie alors comprise dans l’empire austro-hongrois.
Après avoir élargi son secteur d’activité et forgé sa réputation, l’entreprise devient la Nesseldorfer Wagenbau-Fabriks-Gesellschaft AG, plus simplement appelée Nesseldorfer.
Après la mort du fondateur et le retrait de son fils, c’est le baron Theodor von Liebig qui va faire de l’entreprise le premier constructeur automobile de la région.
En 1897, il construit pour cela un prototype équipé d’un bicylindre 2.750 cm3 d’origine Benz, nommé Präsident… (le baron atteindra la vitesse, extraordinaire pour l’époque, de 82 km/h).
Hans Ledwinka ; un jeune ingénieur de 28 ans entre chez Nesseldorf en cette même année 1897 et il sera nommé à la tête du bureau d’études en 1912 ou il va pouvoir appliquer ses idées avant-gardistes sur nombre de modèles.
Ainsi, le type U de 1915 est la première voiture du monde à recevoir des freins sur les quatre roues.

Après la première guerre mondiale, l’Autriche-Hongrie disparaît et la Moravie est l’une des régions de la nouvelle Tchécoslovaquie : la ville de Nesseldorf est désormais connue sous le nom tchèque de Kopřivnice.
Quelque temps après, en 1920, l’entreprise devient « Tatra », du nom des montagnes les plus élevées du nouveau pays, aux confins polono-slovaques.

Ledwinka revient chez Tatra en 1921, après un passage chez Steyr.
Il conçoit la nouvelle Tatra 11, qui se distingue par son petit bicylindre à plat refroidi par air…, elle inaugure le châssis à poutre centrale, qui deviendra une des marques de fabrique de Tatra.
La grande robustesse du modèle 11 en fait l’une des voitures favorites d’Adolf Hitler, qui parcourut des dizaines de milliers de kilomètres avec la sienne, à travers toute l’Allemagne.

En 1932, la populaire T57 fait son entrée dans la gamme, elle concurrence alors la Škoda Popular…, elle sera assemblée en Allemagne et en Autriche.
À la même époque, le fils de Ledwinka, Erich, est engagé au bureau d’études, père et fils s’intéressent tous les deux aux travaux de Paul Jaray, un ingénieur suisse spécialisé dans les carrosseries aérodynamiques.
De leur coopération naîtra l’unique prototype V570, à moteur arrière, qui n’est pas sans annoncer la future Volkswagen de l’Autrichien Ferdinand Porsche…, qui a succédé à Ledwinka chez Steyr.

Au mois de mars 1934, Tatra fait sensation en présentant une immense limousine de 5,2 m de long, propulsée par un V8 arrière de 60 chevaux, et dont les lignes ont été dictées par l’aérodynamique : c’est la T77.
Elle sera remplacée à l’été 1935 par la T77A, plus grande de 20 cm et plus puissante de 10 chevaux.

Deux nouveaux modèles font leur apparition en 1937, les T87 et T97.
Le V8 de la T87, offrant 75 chevaux, permet à la voiture d’atteindre 160 km/h, soit plus que la grande T77A (qui disparaît en 1938), cette voiture restera la préférée de Ledwinka (il utilisera sa T87 personnelle jusqu’à sa mort en 1967).

Le 10 octobre 1938, l’annexion du territoire des Sudètes fait passer l’usine de Kopřivnice sous contrôle allemand.
Grâce au docteur Fritz Todt, l’inspecteur général des autoroutes allemandes, enthousiasmé par les Tatra, la production de la T87 se poursuit jusqu’en 1942, et celle de la petite T57 jusqu’en 1943.

La fabrication de la T87 va reprendre dans l’immédiat après-guerre, à l’heure où tous les autres constructeurs se relèvent à peine (elle sera vendue jusqu’en 1950).
En 1945, Tatra décide de relancer la firme…, mais sans Hans Ledwinka, arrêté pour collaboration (sorti de prison en 1951, il ne retournera jamais en Tchécoslovaquie).
Finalisée en 1947, la nouvelle T600 (initialement nommée T107), dite « Tatraplan » (en référence aux plans quinquennaux mis en place par le gouvernement communiste), dont la ligne est dans la plus pure tradition de la marque, a bien failli disparaître prématurément…, en effet, le pouvoir comptait cantonner Tatra à la production de camions, et l’entreprise a du jouer des pieds et des mains pour maintenir la fabrication d’automobiles à Kopřivnice.
Tatra doit néanmoins accepter la délocalisation de la production de la Tatraplan chez Škoda, à Mlada Boleslav, à partir de 1951 (La carrière de la voiture s’arrête à la fin de l’année 1952).

Pendant les quatre années qui suivent, Tatra travaille sur un nouveau projet ; la 603…, cette voiture est présentée à la Foire de Brno en septembre 1956.
Comme celui de ses glorieuses aînées, le style du nouveau haut-de-gamme de la production tchécoslovaque se veut moderne et surprenant, comme en témoignent les trois phares avant, abrités sous une unique glace…, sous le capot arrière se trouve un V8 2,5 l développant 95, puis 105 chevaux.

La troisième série arrive en 1968, on note quelques améliorations esthétiques et l’apparition de freins à disque.
La carrière de la 603 prend fin le 25 octobre 1975, et laisse désormais la place à la nouvelle 613.
Au total, 20.422 Tatra 603 sont sorties de l’usine de Příbor où elles étaient assemblées depuis 1957 (le site de Kopřivnice étant désormais réservé aux camions), ce qui en fait la Tatra la plus produite de l’histoire.

Dans les années 1960, Tatra a construit quelques prototypes censés assurer la descendance de la 603, mais ils seront tous abandonnés…, le constructeur tchécoslovaque contacte alors le carrossier italien Vignale et lui commande deux berlines et un coupé.
Si les trois prototypes sont prêts dès 1968, la production de la berline ne démarre qu’en 1973…, avec ce nouveau modèle, nommé 613, Tatra tourne le dos aux lignes aérodynamiques, mais entre de plain-pied dans les années 1970…, le V8 arrière est néanmoins toujours au rendez-vous : ses 165 chevaux autorisent 190 km/h en vitesse de pointe.
La 613/2 de 1980 revendique 168 chevaux et la 613 perd ses chromes en 1984, avec l’apparition de la 613/3, qui se veut plus moderne avec ses gros pare-chocs en plastique gris.

À l’époque, la production chute considérablement, oscillant entre 200 et 600 unités par an…, la libéralisation du marché au début des années 1990 est un passage difficile pour Tatra : le constructeur n’est plus le fournisseur attitré des voitures officielles du gouvernement, et les grosses Mercedes et BMW envahissent les routes du pays…, la direction de Tatra est néanmoins convaincue que sa 613 peut encore envahir une petite niche du marché.

En 1992, Tatra s’associe à un certain Tim Bishop, un Britannique qui désire importer des 613 très luxueuses dans son pays…, dans le but de concurrencer Jaguar, il imagine toute une gamme de voitures, dont une limousine et un coupé, mais cette ambitieuse idée n’aboutira pas.

En 1993, alors que la République tchèque se sépare de la Slovaquie, Tatra passe sous direction américaine et décide de séparer le département camions (Kopřivnice) du département automobile (Příbor)…, quant à la 613, les derniers modèles 613/5 sont assemblés en 1996 après 23 ans de carrière et 11.009 exemplaires produits.
Parallèlement aux dernières améliorations apportées à la 613, Tatra conçoit avec le spécialiste tchèque MTX une berlinette à moteur central, un V8 4,9 litres Tatra de 295 chevaux qui lui permettait d’atteindre 246 km/h.
Cette MTX 4RS aurait dû être construite en France à une très faible cadence, mais le projet tombera à l’eau.

Désireuse de se reprendre en main, la direction lance son nouveau modèle en 1996 : la T700…, il s’agit en réalité d’une 613/5 remise au goût du jour par l’anglais Geoff Wardl…, cette T700 sera même carrossée en coupé de course par la société Eccora, spécialisée dans la restauration des Tatra.
Toujours à la recherche d’un partenaire solide, Tatra décide en 1996 de fabriquer le Beta, un petit utilitaire en plastique animé par un moteur Hyundai de 1 341 cm3…, il sera vendu jusqu’en 1999.

En 1997, la T700 voit sa partie arrière restylée, mais il est trop tard, et la voiture disparaît au catalogue au printemps 1999, après 97 exemplaires produits…, Tatra fabrique ainsi sa dernière automobile, avant de se consacrer exclusivement aux camions.