1966-1969 OSI 20MTS…

photo3

Elle faisait partie d’un petit groupe, d’un petit clan, d’un petit cercle, d’un aréopage d’automobiles moins belles du reste que singulières, ou du moins dont les beautés crachaient du feu, sonnant à contretemps, à contre-courant et presque à contrecœur d’un idéal tel que celui de Ferrari, orienté vers la course…, 99,999% des gens ne l’ont jamais vue en réel, seulement entre-aperçue au hasard, il y a très longtemps, en sépia ou noir et blanc sur le papier « glacier », un peu raide , un peu lisse, un peu flou de magazines automobiles illusoires.

C’était là tout le génie de Luigi Segre dans les années ’60, capable de rendre de l’éclat aux imparfaites, du piquant aux laides, de la finesse aux sottes…, que de mélanger les styles , les genres , les humeurs , les horizons…, sans que l’ensemble ne paraisse ni anachronique ni disgracieux…, que de savoir inventer des arguties commerciales distinguées, déraisonnables et raisonneuses, des raisons déraisonnables qui d’ailleurs courtisaient moins les candidats tifosi qu’elles ne les brocardaient, les caressaient moins dans le sens de leurs poils qu’elles ne les épinglaient, les ménageaient moins qu’elles ne les bousculaient.

photo15

Tout le monde raffolait de cette OSI dans les shows tant elle mettait d’insolence à dynamiter les conventions d’un microcosme fatigué de prendre la pose , d’emprunter « aux grandes » de grandes idées, de grandes attitudes… et de faner sur pied les icônes habituelles, les parvenues hautaines qui avaient le teint aussi vieil ivoire que le lait clair coulant aux cierges des sacristies.

D’où qu’ils venaient, dès qu’ils la voyaient ; avocats, médecins, financiers, politiciens, journalistes, cinéastes, fleuristes, bouchers, professeurs, déboucheurs, croque-morts…, bruissaient d’idées de voyages à son bord, pétillaient d’envies, fourmillaient de projets, regorgeaient d’ambitions et s’imaginaient à son volant pouvoir mieux « bouffer la vie » de leurs dents blanches et saines à croquer dans toutes les pommes avec des appétits cyclopéens d’ogres cannibales.

C’est que l’OSI rutilait autant que leur esprit, elle suscitait des débats d’idées dans lesquels ces mêmes hommes s’affrontaient, sabre au clair, à coup de passes inspirées, de bottes imparables, de parades, de tierces, de primes élégantes et féroces, déchirant les indolences roses pompons des salons habituels, dissipant les langueurs bleues gitanes des pubs et des cafés.

 

C’était une époque comme on n’en verra plus, les gens allaient partout, aussi à l’aise dans les palaces que dans les cambuses, ils buvaient beaucoup et à toutes les fontaines, se droguaient un peu, davantage afin de tester leurs capacités à résister aux addictions que pour goûter à des tumultes, des tournoiements dont ils savaient très bien les dangers, baisaient avec gourmandise qui leur plaisaient et se gardaient d’aimer comme on se protège d’une maladie tropicale, foudroyante et fatale.

La maîtresse de Sélim Sasson, célèbre chroniqueur cinématographique à la Radio Télévision Belge d’alors…, si elle m’adorait…, me trouvait trop immature, trop fluet, trop fragile pour affronter son monde d’hommes liges… aussi se contentait-elle, lorsque dans le tapage des discothèques je croisais son sillage, d’embrasser maternellement mon front, de glisser, si discrètement sa main dans mon pantalon, que je ne me rendais pas toujours compte que de se faire masturber sur une piste de danse, quand bien même était-ce celle d’une célèbre discothèque au premier étage d’une maison de maître située à la grand-Place de Bruxelles, n’était pas très « convenable »…, avant de me renvoyer à mes gamineries d’une tape affectueuse sur mes fesses à fossettes afin de ne pas recommencer notre seule tentative d’une baise psychédélique dans son appartement ou mon jeune âge et mon inexpérience avaient fini par l’exaspérer tant elle avait envie de jouir…

patrice-1966

Est il besoin de préciser que lorsque j’ai vu l’OSI 20MTS pour la première fois, dans un salon de l’auto dans le nord…,  j’avais 18 ans tout lisses, tout ronds, l’esprit vide et le cœur pendulant d’un adolescent hébété et vite agacé par les pitreries des autres au visage de chagrin, de ceux qui, à force d’avoir tout, ne désirent plus rien, portant haut une physionomie qui ne devait ses airs de tête qu’aux millions de milliers de milliasses de caillasses péniblement suées par papa… et je ne faisais pas partie du cénacle !

Mes intentions, aussi pieuses soient elles, ne m’empêchaient pas, de parfumer celles que je prêtais à ma maîtresse occasionnelle et furtive, de manigances vénéneuses.

patrice-1966-2

J’enrageais tant j’aurais aimé appartenir à son groupe, me transmuer en l’un de ces autres amants dont le moindre geste respirait l’aisance, l’assurance, la confiance en soi, le moindre sourire odorait l’haleine tiède des lauriers roses, le moindre mot brillait de l’éclat poli et facetté des pierres taillées.

Bref, c’est simultanément que l’OSI 20MTS et elle, magnifique et Eurasienne beauté, speakerine télévisuelle, tout comme son Sélim, à la Radio Télévision Belge, ont changé le cours de ma vie…

Je suis certain que vous, qui me lisez, confondez ISO et OSI…, une confusion d’autant plus facile que ces deux marques italiennes ont l’une et l’autre pratiqué « le mélange des genres » tout au long des années ’60.

Voila 50 ans (nous sommes fin 2016, elle date de 1966), que l’OSI 20MTS a figé dans le givre de ses manières exquises les éruptions en perpétuelles effervescences de folies exultant en feux de Bengale…, ISO c’est l’œuvre du Commendatore Renzo Rivolta, qui après avoir créé la fameuse micro-car « Isetta », s’est orienté vers le marché élitiste des « Grand-Tourisme », en s’inspirant de Ferrari, de Maserati, mais surtout de Facel-Véga qui recourait à des moteurs V8 américains, une formule qui a séduit une petite clientèle snob et fortunée durant une dizaine d’année, avant que la première crise énergétique ne sonne le glas des voitures gloutonnes…

OSI (Officina Stampaggi Industriali) a été créé à Turin par Luigi Segre en 1960 pour fournir des pièces automobiles à la Carrozzeria Ghia, dont le même Luigi Segre était le big-boss…

Au décès de Luigi Segre, OSI va vivre de manière indépendante…, alors que la Carrozzeria Ghia va devenir propriété de Ford.

De fausses blondes aux yeux d’enfants vicieuses déambulaient en tenue d’Eve et talons vertiges dans divers salons ou les fleurs fanaient aux margelles des vases…, on était à l’époque du Rock and Roll, évolution « Yé-Yé »…, dans les années ’60, partout on se heurtait à des trépieds et des rotules, des panneaux réflecteurs et des boites à lumières, des objectifs et des zooms avec des photographes (qui vont devenir Papparazzi) filmant toutes sortes de stars et starlettes déshabillées de chiffons bariolés.

Nous vivions le rêve américain (qui deviendra cauchemar dès le 11 septembre 2001, mais c’est une autre histoire), comme des Italiens…, toutes fenêtres ouvertes, dans un chahut de cavatines burlesquement Rock… et de fanfares d’opéras à la gloire de parfaits imbéciles mais géniaux illusionnistes !

La vie allait devenir, dès 1968 et sa seconde révolution Française…, un improbable bordel ou, corsetées jusqu’au menton des étudiantes à lunettes, le nez plongé dans les mémoires de Saint Simon, présenteraient leurs culs nus, bandés comme des arcs, à la verge de bouleau de professeurs d’indécences justifiant cet indescriptible foutoir par un sempiternel et juvénile : Tu comprends, on se faisait chier grave avant mai ’68…

Peu avant, en 1964, le succès phénoménal de la Mustang aux USA, n’était pas passé inaperçu auprès des dirigeants de Ford-Europe…, la Ford Capri allait en découler, mais Ford-Europe-Allemagne voulait une voiture capable de faire aussi bien que la Mustang aux USA…, aussi sa filiale basée à Köln (Cologne) va-t-elle demander à OSI de réaliser un Coupé 4 places « sportif » qui serait équipé du V6 et des trains roulants de la nouvelle Ford 20MTS, un véhicule « de rêve » qui serait moitié moins coûteux qu’une Mustang…

photo6

Le Coupé OSI 20MTS fut présenté au Salon de l’Automobile de Genève en mars 1966 et fit grande impression avec sa très belle carrosserie qui ressemblait à une Ferrari 265GTB et respirait « un certain luxe ».

Hélas, la séduisante OSI n’était équipée que du V6 2000cc de la Ford 20MTS, un moteur « honnête », souple et endurant qui ne délivrait que 90 chevaux !
Vitesse de pointe : 160km/h…
Accélérations : décentes…

Et elle, l’OSI 20MTS, divinité tutélaire aux fards invisibles, se fondait dans ce décor de magazine ou aucun détail n’étonnait ni ne charmait plus…, c’était comme si, dans un château de légende, la porcelaine luisait d’un éclat timide dans un demi jour artificiel…, l’argenterie s’exposait blanche et pure derrière les soupirs tremblés des vitrines…, le piano disparaissait à demi sous les arabesques et les franges de cantonnières…, les drapés tombaient comme des condamnations sur les fenêtres…, les roses et les lilas, les géraniums et les gardénias paraissaient tissés dans du nylon plutôt que de la soie…, la musique, lorsqu’on l’autorisait à s’évader, frémissait, presque irréelle, avec toute la gravité d’un impromptu de Schubert, semblable à une prière.

Regard minéral des phares, sourire de nacre de la calandre, teint aussi limpide que l’eau d’une perle, habillée dans un style classique-couture tout pétri de pudeur et de réserve, cette voiture semblait sortir tout droit d’une carrosserie haut de gamme italienne, alors que son moteur venait d’une obscure ville d’Allemagne…, Madame perfection fleure toujours un peu la baratte… et l’imposture…, car c’est là que le bat blessait !

Une « voiture du monde » c’est un soulier de satin dans une flaque de boue, un gant de suède taché du sang des autres, un diamant trop gros sur une main qui ploie, un collier de saphirs qu’on jette dans un lit ou il ondule et se tord comme un petit serpent, des dents brillantes de jeunesses mâchant les fleurs du mal pour parfumer de blond mimosa et de verte cigüe son baiser de vampire, des pieds de marquises dansant sans s’y blesser sur le fil d’un sabre…, c’est dans le même mouvement souple du poignet une caresse et un coup de cravache, une odeur de tubéreuse, un relent d’écurie, l’ivresse des liqueurs et des potions du Sabbat, une faveur de satin, une écharpe de soie, une mouche au coin de la bouche, des parures et des parades, de l’esprit comme en a le champagne.

L’OSI 20MTS, en dépit ou à cause d’un comportement sans failles ne sera jamais une véritable « voiture du monde », non à cause de ses origines sociales, on en a vu plus d’une passer avec des grâces d’oiseaux lyres du laiton des boutiquiers aux ors de la République…, mais parce qu’elle n’en avait ni les outrances, ni les travers, ni les écarts, ni les petites cruautés inutiles et encore moins le goût du mauvais goût.

Une « voiture du monde », c’est donc pareillement semblable à une « femme du monde »…, c’est une petite fille effrontée qui joue à la dame…, l’Osi 20MTS au contraire était une dame qui ne se souvenait plus qu’elle était une petite fille…

Fin 1967, Ford lançait au sommet de sa gamme Européenne, un moteur un tantinet plus ambitieux, c’est à dire le même V6, mais réalésé à 2293cc et délivrant 108 chevaux.., ce moteur, a peine plus puissant qu’un moulin à café préparé par un sorcier vaudou… fut placé dans l’OSI qui devint illico « plus convaincante »…

L’OSI étant assez grande (certains disaient : volumineuse), 4m67 en longueur, 1m81 en largeur, l’habitacle était spacieux et lumineux pour 4 adultes.

La vulgate cherchait en vain un écusson jaune dans lequel se profilait un cheval cabré…, ne trouvant qu’un petit rectangle bleu bordé d’or.

Le tableau de bord était lui aussi un « ersatz » de luxe, de même que les sièges et tapis… et l’OSI, en finale, coûtait tout autant qu’une Mustang Coupé, c’est à dire 20.500 Francs Français, soit le double d’une ID19…

Le bouche à oreille (et ce n’est pas sexuel) a progressivement fait décroitre les ventes dès 1968… et Ford n’a strictement rien fait pour changer cette situation, ses objectifs étant alors la Ford Capri qui entrera en scène au printemps 1969 et sera vendue moitié moins que l’OSI…, insupportable comparaison !

Avec l’OSI 20MTS, une époque s’est terminée, celle des carrosseries hors séries sur des structures de grandes séries…, quoique ce concept a été repris sur les Kit-Cars dont c’est devenu la norme, mais en pire encore !

L’OSI 20MTS qui n’a été fabriquée qu’à 2.500 exemplaires et qui a été considérée comme « une voiture de Stars » (Sylvie Vartan a eu un très grave accident au volant d’une OSI, peu après que son Johnny de mari à lui-même transformé sa Miura en compression de César), se négocie actuellement entre 8 et 25.000 euros…, tout ce qui est rare n’est pas forcément hors de prix !

Plus aucune pièce d’accastillage (calandre, pare-chocs, logos, sigles, baguettes, vitrages, pare-brise) n’est disponible !

Ce n’est pas parce qu’on se met des plumes dans le cul que ça créera de la merde qui vole…
Mais je m’égare…

En majuscules, en capitales, l’expression m’a été martelée comme une sourde menace : Lorsque tu entreras dans la vie active…, à croire que l’existence, pourtant bien agitée, que je menais durant mes années-lycée s’apparentaient à une longue et paisible sieste dont je me réveillerais au lendemain du bac, horrifié de constater que les grandes et petites heures de mes leçons d’hébétudes à rêver d’une OSI 20MTS n’avaient pas plus laissé de traces dans mon cerveau obtus qu’un baiser envoyé du bout des doigts n’en laisse dans l’azur laiteux qu’il traverse…

J’en ai acheté une…, j’étais fier…, convaincu que toutes les filles croisées allaient tomber dans mes bras de me voir piloter un tel engin…

Le V6 s’est montré grognon, rugueux, un peu boiteux même…, son ronronnement langoureux n’ayant rien de commun avec le feulement d’un 6 cylindres en ligne Jaguar ou BMW…, posséder et conduire l’OSI 20MTS, fut, pour moi, une déception immédiate, d’autant que j’en rêvais depuis 1966…, l’OSI m’est apparue comme une fausse Berlinetta dessinée de main de Maître, nonchalante, placide, sans aucun punch !

Au lieu des vagues escomptées, l’OSI 20MTS ne provoqua qu’un faible clapotis, une ride fugitive à la surface d’un lac ou des barques dociles dérivaient mollement parmi l’or brillant des Jacinthes et les bosquets d’Iris géants en direction de cette terre lointaine et étrangère, dangereuse peut être, que l’on appelle vie active !

Quelques filles cependant, m’ont montré de l’intérêt, sans doute persuadées que l’OSI était une rarissime Ferrari, projet qu’elles abandonnèrent très vite, leurs agaceries se heurtant à un marbre qu’à coups de burin elles ne purent entamer, préférant, dés lors, m’attribuer le rôle omnipotent d’arbitre de leurs élégances et confident de leurs peines de cœur, alors qu’elles romançaient des chagrins d’amour comme on brode des arabesques de jais sur la délicatesse chantante d’un velours rouge sang.

Légèrement dépité, j’ai constaté qu’acquérir une OSI 20MTS ne m’avait rien apporté d’autre qu’une désillusion… et que rouler avec elle ne suscitait ni curiosité, ni scandale, ni controverses, pas même un bête ricanement qui m’eut au moins permis de faire un coup de gueule.

Ces jeunes femmes, suaves comme des lys aux sucs empoisonnés, aimaient l’OSI comme au théâtre…, il y avait du Racine dans leur aveuglement à s’extasier devant cette supercherie…

Ces gracieuses m’écoutaient religieusement leur expliquant les secrets de l’OSI…, la bouche légèrement ouverte, elles gobaient mes mouches cantharides comme les phalènes d’or d’une nuit ensorcelée.

Bientôt l’OSI me paraîtra tout à fait quelconque, jusqu’à ce que j’en vienne à me demander par quels mystères j’ai pu me taper un vieux machin pareil…, mais…

Je l’ai gardée, laissée comme morte dans un garage hermétique, puis 35 ans plus tard, je l’ai ressortie, lavée, préparée, un coup de chiffon et elle était comme neuve…, mais le moteur était toujours peu fringuant…

J’en ai découverte une en Californie, surnommée Black-Mamba, que son propriétaire iconoclaste a « transformé » comme aurait du être en son temps, avec un bon gros V8 400ci de 450 chevaux…, ça change tout, du tout au tout…, le prix aussi…