’82 Trike V12 Chromes&Flammes… Il y a 35 ans !

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A force d’en faire des reportages, j’ai peu à peu eu tendance à en être bla­sé.
L’édition des magazines Chromes&Flammes à partir de 1979, m’a amené, durant les 10 ans qu’ont été publié ces magazines, à rencontrer des gens extraordinairement géniaux ou tout aussi extraordinairement (mais pathétiquement) débiles… et à voir et essayer une quantité ahurissante de voitures extraordinaires, soit positivement, soit négativement.
Il m’arrivait encore, pourtant, régulièrement, de chambouler complè­tement l’échelle des valeurs des choses en me lançant dans la fabrication d’automobiles extraordinaires.

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Avant la création de Chromes&Flammes, je m’étais lancé dans la fabrication d’un Hot-Rod sur base d’une Oldsmobile’48 et ensuite un Custom-Car, la Ford Taunus Killer’s Bananas, ainsi également qu’une indéfinissable Simca Versailles comportant des sculptures invraisemblables…, ces trois engins avec lesquels j’ai réellement roulé quotidiennement durant plusieurs années avant de me lancer dans la première course de Dragsters sur le circuit des 24 heures du Mans en 1980, sont à l’origine du Hot-Rodding et du Custom en Europe Continentale.
Si l’Oldsmobile, dans sa première livrée était noire avec des flammes recouvrant tout l’avant, la Taunus, dans sa première robe Custom, était décorée dans le thème de la saga des Vikings, avec Drakkars, dragons et fem­mes vêtues de peaux de bêtes…
Tout un programme… dont a alors hérité l’Oldsmobile’48, re-décorée sur le même thème…, je suppose que c’est en partie à cause de cela, que toutes les décorations dites « murales » dans le milieu du Custom Fran­çais sont devenues ce qu’elles sont…

Quelques années plus tard, ayant changé de goût et appréciant le nouveau style « High Tech » lançé aux USA par Boyd Coddington (hélas décédé il y a quelques années d’ici), j’ai résolu à modifier ces deux engins de fond en comble.
Dans cette quête d’un renouveau, j’ai acquit le Hot-Rod C’Cab Novel’T (que j’ai toujours), un Hot-Rod B’32, j’ai lancé la construction du premier Hot-Rod Hi-Boy 100% Français sur base d’une Citroën Traction Avant… et ai passé commande dans un atelier Parisien (qui n’existe actuellement plus : Dragsters Of Road) d’un tricycle hors-norme…, équipé d’un moteur Jaguar V12…

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Il s’agissait avant tout de réaliser un travail visuel pour démontrer aux amateurs de Hot-Rod’s et Custom’s, qu’il existait d’autres voies que la co­pie d’engins tou­jours similaires…., ce fut un échec, car durant les 5 ans qui suivi­rent la présentation de ces engins qui circulaient tous de concert, personne en ces temps reculés de la préhistoire du Custom et du Hot-Rodding Frenchie…, ne réalisa de Hot-Rod High-Tech, ni de Custom très technique, ni de Trike, excepté des tricycles sur base de VW cox !!!!

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Si un seul parmi vous qui lisez mes lignes, aurait eu l’audace mi des années ’80 d’aller vers le High-Tech, le Custom Français serait beaucoup plus loin qu’il ne l’est a l’heure ac­tuelle.
Toujours est-il que e TrikeV12 est devenu mythique lorsqu’il a disparu….
Les gens à sa vue s’imaginaient son créateur comme l’oncle Picsou des bandes dessinées, nageant la brasse dans sa pis­cine remplie de pépites d’or, ou alors comme un Rockefeller qui aurait mal tourné…, le moteur Jaguar V12 modifié, tout comme le cadre de ce Trike, étaient en fait les ingrédients d’une sculpture mécani­que…

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Le Trike V12 a eu 3 vies…
La première fut dédiée aux shows, la seconde à des exhibitions lors de courses de Dragsters (la plus mémorable se déroulant sur le circuit du Castelet), la troisième fut une version « routière » équipé même (pour le gag) d’un porte bagage à l’arrière, de gardes-boue et de tout le nécessaire pour circuler partout, principalement à Paris, mais aussi entre Paris et Nice-Cannes…
J’ai souvent fait Paris-Vence en une traite, et écumé la zone Nice-Cannes et suis même allé faire le zouave au Castelet par la route lors d’une course de dragsters…
Ensuite, retour à Vence ou j’avais mon point de chute (double sens) et direction Paris, ou j’y circulais assez souvent…
Ce Trike, c’était pas que de la frime, j’ai beaucoup roulé avec lui (et l’inverse)… Lors de la création du mag’Calandres, une manif’ avait été créée à la terrasse Martini des Champs Elysées pour une soirée festive… Gainsbourg s’est pointé, divers voisins aussi, mais le clou c’est quand Fernand Legros (le génial faussaire en tableaux) a déboulé avec Christina Onassis…
Dans le délire partouzard, il m’a proposé un deal : il me « prète Christina pour le reste de la nuit et pluche, si je lui laisse conduire le Trike dans Paris »…
Ce qui fut fait avec la bénédiction de Serge : « Va la baiser, l’est bonne la grosse »…
Et hop…
C’étaient ça les délires de l’époque…
Ils et elle sont tous morts maintenant… je suis un survivant…

A la suite d’un « soleil » en plein Paris, le TrikeV12 trop puissant a réalisé un tonneau lors d’un démarrage trop vif… et fut partiellement détruit.
Ce qu’il en restait fut vendu à « Daytona Garage » près de Nice, mais le Trike a disparu peu après la faillite de ce garage fin des années ’80…
Un projet beaucoup plus en phase et plus « évolutif » devait voir le jour pour l’année 2000, toujours avec un V12 Jaguar…

La meilleure manière de vous faire « vivre » cet enfin démentiel, est de lire/relire l’article que « Jack Lancaster » alias de John McEvoy, rédacteur en chef de mes magazines à l’époque (peu avant que Jacky Ickcx n’obtienne ce poste)…
Ce n’est pas un grand moment de littérature, mais il permet de comprendre ce qu’était ce TrikeV12…

1982… Paris, lundi, 11h15, Porte Maillot…

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J’ai rendez-vous avec l’éditeur du magazine Chromes & Flammes, le sulfureux Patrice De Bruyne.11h30, un ronflement puissant se fait entendre dans le lointain, là, soudain, au milieu du trafic apparait le fameux Trike V-12.
Il déboule à 200hm/h dans le grand rond-point de la porte Maillot, slalomant entre les voitures.
Je me dis qu’il se rapproche drôlement vite, qu’il va louper son virage, continuer plein pot vers l’Arc de Triomphe et s’y encastrer.
Une légère fumée semble venir des freins arrières, des jantes et pneus de Formule 1.
Ça crame, il pourra sûrement pas s’arrêter à temps.
Prudent, pour ne pas dire autre chose, je dégage le trottoir et escalade un petit muret, me disant que s’il rate son arrivée, au moins mes jambes (et le reste) resteront intactes.

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Le Trike est sur la bande de droite, il semble hésiter entre continuer tout droit vers l’Arc de Triomphe ou s’arrêter magistralement pile-poil juste devant moi…
Et soudain, la longue fourche à parallélogrammes de ce Trike de l’enfer semble légèrement tourner, insufflant une nouvelle direction à l’ensemble de l’engin apocalyptique.
Le ronflement de ses échappements s’amplifie, un bras se tend, une main s’agite pour me saluer, comme pour dire joyeusement « Coucou, c’est moi… » et le Trike s’arrête derrière ma Citroën et pile-poil devant moi.Patrice De Bruyne en descend, souriant.
Voyez, je ne vous ai pas oublié, venez faire un petit tour avec mon Trike !
Et je m’approche de l’engin démoniaque.Mes lunettes de soleil n’ont pas le temps de noircir assez vite, je dois fermer les paupières tellement ça brille, tellement tout les chromes me renvoient la lumière en pleine figure.

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Le moteur Big-Blok Jaguar V-12 de 5300cc crache ses 400cv par 12 tuyaux d’échappements libres.
Pas une trace d’huile, une propreté clinique.
Patrice De Bruyne m’explique que ce moteur, sa boîte automatique et le pont arrière directement accouplé à celle-ci sans arbre de transmission, proviennent d’une Jaguar Type-E V-12 accidentée et en perte totale.
Le châssis a été conçu et fabriqué par les ateliers « Dragsters Of Road » de Paris, spécialisés en Choppers Harley, tandis que la mise au point mécanique à été réalisée par les ateliers « ACP » situés près de la Défense à Paris.

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L’accélérateur est sur le guidon, par contre la commande des freins est au pied gauche.Les poignées sont d’origine Harley-Davidson, les commandes de clignotants et l’avertisseur s’y trouvent. Voilà, c’est simple…, la clé de contact se trouve au milieu des instruments, manomètres et compteurs sur le gros boitier alu en face du siège. Allez-y cool pour l’essai, avec une fourche avant à parallélogrammes de plus de deux mètres, pas de freins et un pneu riquiqui à l’avant, plus deux pneus de F-1 derrière, vous allez avoir vite chaud….
C’est dément.
Le salaud, l’immonde salaud, comme briefing c’est costaud, autant me dire « Banzaï » et m’envoyer au casse-pipe.

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Avec les quatre carbus double corps et les modifications apportées au moteur, ce bestiau atteint 400cv, pas trop mal, mais n’appuyez jamais sur le bouton rouge de la poignée de gauche, elle commande l’injection d’oxyde nitrique, et alors la puissance est quasi doublée, soit environ 750cv, je m’en sers dans les courses de Dragsters ou pour épater les mecs en Ferrari et Porsche aux feux rouges…
Le salaud, 400cv sans freins à l’avant, sur un pneu de 10 cm de large et une jante à rayons…
La direction doit être infernale avec une fourche à parallélogrammes comme sur les motos d’avant-guerre, la première, celle de 14…, je m’installe et j’ai directement une impression bizarre en regardant devant moi.

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Pas de capot moteur, les carbus sont dans la ligne de conduite, la fourche est actionnée par des barres de renvois fixées à un guidon dont l’axe est boulonné sur le dessus de la boîte automatique.
Le siège baquet se trouve juste au dessus du pont et, de chaque coté, deux roues de Formule 1 que Patrice De Bruyne a racheté chez Ligier avant la disparition de la marque. C’est dingue, c’est dément….Je tourne la clé et VRAOUMMMMMMMMMMM… Paf… Vroumm… VRAAAARRR… !Sans tourner la poignée de gaz, le ralenti se stabilise à 850 tours, je shifte en « D » en appuyant sur la pédale de gauche et le Trike fait un « Clonck » en bondissant en avant de 50cms…Saloperie !

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Cligno à gauche, j’appuie doucement et…. miracle… ça roule…Je suis dans le trafic, direction l’Étoile.Les conducteurs me regardent comme si j’étais un extra-terrestre sur une soucoupe volante.
C’est qu’en fait, ce bazar vole plutôt qu’il ne roule.D’un grand coup de pied j’écrase l’accélérateur et…OUHHHHHHHHHHHLLLLAAAAA…, la boîte passe violemment les rapports et les roues arrières se mettent à cirer dans un gros nuage de fumée, ça n’accroche pas les pavés, ça cire, ça patine, l’arrière se met peu à peu de travers, pas moyen de contrebraquer la fourche avant, qui, de toute manière, ne fait que pencher la petite roulette avant vers la droite ou la gauche…

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Saloperie !Et WHAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA…, les pneus accrochent brusquement, l’engin se soulève à l’avant.
Oui, la roue est au moins à un mètre du sol, il n’y a pas moyen de diriger le Trike, je ne vois plus rien que le moteur qui se dresse devant moi, tandis que derrière c’est un nuage de fumée opaque !
Je vole !
Après un bond d’au moins cinquante mètres, la roue avant revient en contact avec le sol et le Trike fonce tout droit à plus de 120km/h dans un vacarme assourdissant.
Saloperie, 130, 140, 150, 160, 170, 180…., je lâche les gaz, le Trike louvoie de gauche à droite et je suis déjà dans le rond-point de l’Arc de Triomphe…
Je vais mourir, m’encastrer dans une fourgonnette, emplafonner un bus, passer au dessus d’une 4L.
Non…, j’ai réussi à passer par miracle et je déboule dans les Champs-E lysées…

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Saloperie, le Trike semble plus léger, j’ai certainement laissé dix kilos de gommes sur les pavés.
Les gens me regardent les yeux exorbités.
Je décide de remettre les gaz, mais plus progressivement, la boîte passe en « 2 » et soudain…: WHAAAAAAAAAAAAAAAAAAA…, c’est pas possible cet engin, je tiens le guidon fermement, et pour la première fois je savoure l’accélération foudroyante.
Le grondement assourdissant des échappements résonne comme si la Patrouille de France descendait les Champs-Elysées en rase-mottes.
Un potin d’enfer, je me croirais presque à cheval sur une grosse caisse de fanfare municipale.
J’appuie encore sur la pédale des gaz, et WHAAAAAAAA…, ma tête est projetée en arrière, les pneus accrochent et le Trike est catapulté en avant, le bruit des échappements me transperce les tympans, c’est du délire…, c’est l’extase !

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Et… Hop, je soulage la pédale des gaz quand le compteur indique 220Km/h…En un éclair je me retrouve à l’Obélisque, zigzaguant entre les taxis qui claxonnent, je grille les feux, de toute manière les freins…. pfffffffffffffffff…, grand coup de godasse sur le frein et ZAAAAAAAAAAAAA… en travers, 80km/h, me revoila remontant les Champs-Elysées.
Les gens ont les sourcils en accents circonflexes, certains ont le pouce levé, d’autres me montrent un autre doigt…
J’écrase la pédale des gaz, le Trike bondit.
BLAMMMMMMMM…, comme un coup de canon, merde, j’ai poussé sur le bouton rouge du Nitrous-Oxyde.
En moins de 3 secondes le compteur indique 200km/h, je suis béat.
Je lâche l’accélérateur et caresse le frein.
Les gens me regardent stupéfaits.
Des flics sifflent, je vois des gyrophares bleus.

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J’approche à toute allure du rond-point de l’Arc de Triomphe qui est traversé par un flot ininterrompu de voitures pare-chocs contre pare-chocs et je réalise avec effroi que je ne pourrais pas m’arrêter à temps.
Les deux mains crispées sur le guidon, le pied gauche appuyant à fond sur le frein, je me met à pomper espérant un miracle.
Ça commence à fumer.
Une odeur âcre tourbillonne autour de ma tête.
500 mètres.
400 mètres.
300 mètres.
200 mètres.
100 mètres.
Saloperie !
Maman, si tu voyais ton fils !
Han !

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Les roues arrières se bloquent, ça gueule comme cent porcs qu’on égorge.
Je murmure : « Notre père, vieux salaud, pourquoi Moi ?« …
Et miracle, il reste 5 mètres d’espace entre un bus et une Peugeot dans lesquels je m’engouffre dans un vacarme infernal et un nuage de fumée.
Il est bienvenu ce nuage de fumée, car il me cache aux yeux des pandores lancés à ma poursuite.
Je traverse le rond-point sans même le voir et Hop, je déboule en vue de la porte Maillot….
Saloperie…
Soudain, je le vois.
Il me fait signe près du feu rouge à hauteur de la Brasserie.

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Je freine en catastrophe, met le sélecteur sur « Parking », saute en bas du Trike et hurle : « Les flics, les flics« …
Patrice De Bruyne comprend la situation, s’assied aux commandes et appuie à fond sur la pédale d’accélérateur en me faisant un signe du doigt…
Dans un BARAOUMMMMMMMMMM… d’enfer, le Trike s’arrache du passage pour piéton et fonce en direction de la Défense…, tandis qu’un nuage de fumée enveloppe le carrefour…
Je n’ai jamais revu le TrikeV12 !
Jack Lancaster & Co


Trike V12 Chromes&Flammes (1982) from Patrice De Bruyne on Vimeo.