1985 Panther De Ville et demi…

La firme Panther s’était distin­guée par le passé en construisant la six roues la plus extravagante du monde…, qui s’en souvient ?
C’était une décapotable à double essieu directeur dont les quatre roues avant avaient été construites spé­cialement (un peu comme sur la fa­meuse Tyrell à six roues de Formule1)… et dont le moteur en position centrale-arrière était un V8 Cadillac avec double-turbo…
En cause de grosses difficultés financiè­res et d’une carrière en dents de scie, la firme est passée des mains de son père fondateur, Robert Jankell (décédé début des années 2000) à celles de « Ssangyong », un groupe Coréen leader dans l’aluminium et l’acier… et a con­tinué durant quelques années de proposer à une clientèle d’ex­centrique fortunés une production de véhicules époustouflants : des Range-Rover à six roues, une évolution des J.72 nommées « Broockland » et quelques De Ville, dont la « De Ville et demi » que je vous présente ici et qui renversera durablement les plus blasés d’entre vous !

Ce que le « vulgum-pecus » prend pour outrageu­sement voyant était chez Panther tout à fait courant, complètement banal, tartine et chocolat.
Rassurez vous, Panther est définitivement « out of the market », la société Coréenne « Ssangyong » n’a pas réussi à perpétuer l’oeuvre de Robert « Bob » Jankell.
Panther était habitué à rece­voir des demandes d’information sur papier à lettre à l’entête de gouverne­ments, de palais, de chancelleries…, en provenance du monde entier… et la notion d’excentricité chez eux prenait un tout autre sens que pour le com­mun des mortels.
Rien ne les étonnait plus… et toutes les demandes, tous les désidératas étaient exécutés sans sour­cilier…
Mais, lorsque le Prince Sulaiman de Selangor leur rendit visite, ils eurent vite fait de réaliser que la commande dépasserait de loin tout ce qu’ils avaient réalisé de plus excentrique jusque là, à la fois dans le temps nécessaire à réaliser cette voiture sur mesure, mais aussi quant au montant de la facture qu’ils présenteraient à Sa Grandeur…

Mais il faut quand même que je vous écrive ceci : la mascotte du radiateur est une commande spéciale réalisée par Garrard.
Je n’aime pas parler d’argent, c’est vulgaire, d’ailleurs le prix total de la voiture ne m’a pas été dévoilé.
Pour ceux et celles d’entre vous auxquels ce nom ne dit rien, Garrard est « le Joaillier de la Couronne d’Angleterre », le seul habilité pour réaliser les tiares, couronnes et autres breloques pour la famille royale britannique.
Cette mascotte de radiateur a été gardée jour et nuit jusqu’à la livraison de la « Panther et demi », dans un coffre-fort, lui même surveillé nuit et jour par deux gardes armés jusqu’aux dents…
C’était exagéré…, car ce machin immonde représentant un aigle doré à l’or fin, n’avait coûté que l’équivalent de 150.000 euros actuels…, pas de quoi en faire toute une histoire !
Sauf que, ramenée à la valeur de l’époque (1985), cette breloque valait l’équivalent d’une Rolls Royce neuve, le genre qui ne trouve plus preneur en 2010 à plus de 10.000 euros !
Il vaut mieux passer à d’autres points, celui-ci ne présentant strictement aucun intérêt !

Comme « Sa Grandeur », le Prince Sulaiman de Selangor, voulait qielques accessoires spéciaux, il décida de faire le voyage depuis sa province de Malaisie, pour venir à Byfleet, lieu ou était située l’usine Panther anglaise, afin de discuter des menus détails de cette opération…
Le Prince Sulaiman de Selangor aimait beaucoup la Panther De Ville, il en avait vu une dans mon ancien magazine Calandres (si, si, c’est vrai !), avait compulsé le catalogue que son secrétaire particulier lui avait obtenu… et avait décidé de passer commande.
Rien que de très normal, après tout !
Mais lorsqu’on lui présenta une Panther De Ville en réel…, il fut déçu !
Il la trouvait toujours aussi belle que sur les photos du magazine Calandres et que sur le catalogue, mais…, un peu juste aux épaules, qu’il avait fort larges…
Il voulait plus de place à l’intérieur, en largeur et en longueur… et demanda s’il n’y avait pas un modèle au-dessus…

La Panther De Ville étant déjà une voiture assez imposante en version standard, la pointure au-dessus n’existait pas chez Panther… et ils acceptèrent donc de réaliser une version spéciale, une voiture unique aux dimensions spécifiées par Sa Grandeur…
Une Panther De Ville normale sur base d’une Jaguar XJ6 avec moteur 6 cylindres en ligne de 4L2 et boîte automatique, fut donc modifiée comme suit :
– Allongement de 92cm de l’empattement
– Élargissement de 32 cm de toute la carrosserie
– Montage de 6 portières au lieu de 4
– Malle-coffre arrière agrandie avec porte-bagage pliant supplémentaire
– Une roue de secours placée dans l’aile avant gauche
– Toit ouvrant électrique dans le compartiment arrière
– Deux fauteuils séparés à l’avant dans le compartiment chauffeur
– Division vitrée à commande électrique pour isoler Sa Grandeur
– Quatre fauteuils à l’arrière
– Toutes les vitres sont à commande électrique
– Verrouillage central électromagnétique
– Système de ventilation, de chauffage et air conditionné différents à l’avant et à l’arrière
– Console centrale dans les deux compartiments (av et ar)
– Téléviseur à l’arrière avec lecteur VHS
– Chaîne Hi-Fi Clarion à l’arrière
– Montre à quartz, boussole, baromètre
– Frigo compartiment pour 6 flutes de champagne- Miroirs de maquillage et armoire de range­ment d’accessoires sexuels
– Deux poignées de maintien au toit selon les normes Rolls-Royce (prévues pour faciliter la mon­tée à bord de personnes vraiment « imposantes » dont la mobilité n’est plus suffisante)
– Habitacle avant et arrière (merci pour te chauffeur) en cuir Connolly blanc bordé de rouge avec inserts en daim grenat
– Boise­ries en noyer poli assorties dans Ia même veine, aussi bien sur les por­tières que sur les consoles
– Instrumenta­tion complète
– Tapis-plain Wilton – Carrosserie full-aluminium peinte en bordeaux métalisé avec flancs peints en or métalisé avec filets jaunes et rouges
– Phares d’appoint chromés à filament jaune
– Trompettes de klaxon chro­mées à compression
– Blason personnel du Prince Sulaiman de Selangor peint sur les portières centrales – Feux de toit chromés, à verres bleu montés au dessus du pare-brise – Bouchon de radiateur en or 24 carats de chez Garrard 
– Feux additionnels sur les ailes avant
– Rétroviseurs chromés.
– Système électrique avec deux batteries en charges séparées
– Ceintures de sécurité et voyants « No Smoking » et « Fasten Seat Belts » pour le corn­partimernt arrière
– Toiture recouverte de vinyle bourgogne

Cet engin démentiellement kitchissime, ab­solument unique au monde, alors qu’il n’avait même pas encore été livré à Sa Grandeur Sérénissime le Prince Sulaiman de Selangor, à vécu alors un moment de totale majesté… lorsque j’ai obtenu l’insigne honneur de l’essayer avant tout le monde… et à vrai dire, je suis le seul qui a jamais essayé cette voiture !!!
Tout cela devait démontrer que Sa Grandeur, le Prince Sulaiman de Selangor, avait un goût très sûr des tons et des couleurs et s’en tenait délibérément à des tons classiques accentuant l’élégance…
La construction et la finition de cette extraordinaire Panther De VilIe a duré trois ans

Sans vouloir s’appesantir lourdement sur l’événement qui date du milieu des années ’80, sachez que les irresponsables directeurs de Panther à Byfleet, ont aimablement accepté de sortir la fameuse mascotte de radiateur de leur coffre-fort, de la monter sur la voiture… et de m’emmener faire un tour d’essai !
Et, tout à fait honnêtement, sans au­cune fausse honte, je reste totalement et ab­solument incapable actuellement, de vous donner un commentaire sensé sur l’impres­sion que j’ai ressentie en me faisant conduire assis à la place du Prince Sulaiman de Selangor…
Je ne suis pas peu fier d’avoir obtenu de Panther la primeur de ce reportage en exclusivité mondiale !
Je retenais ma respiration de peur d’embuer les vitres, j’avais en­vie d’enlever mes chaussures pour ne pas froisser la moquette, je n’ai tou­ché aucun bouton de crainte d’y lais­ser mes empreintes… et je regardais défiler le paysage en me demandant à quoi pouvait bien ressembler la Ma­laisie…, s’il y avait des routes en ma­cadam là-bas…, ou si cette Panther userait ses pneus sur des pistes d’éléphants…

Si le cheminement importe plus que la destination, mes investigations m’ont préservé ici encore de la lassitude.
Depuis trop longtemps déjà, mon mauvais esprit d’éternel insatisfait m’inflige une quête sans fin du Graal sur roues…, mais, enfin, après tant d’années, ce parangon esthétique élevant l’automobile au rang d’art majeur par divers tours-de-force techniques échappant aux garde-fous de la production de masse, j’en étais persuadé…, saurait enfin apaiser mes obsessions absolutistes !
Tout juste sorti d’une Panther J72 qui faisait alors mon bonheur quotidien, dont je puis seulement dire « beaucoup de bruit pour rien »…, je me retrouvais dans la Panther De Ville d’un Prince…
Haro sur la décroissance et l’éloge des petits chiffres, j’ai renoué le temps de ce bout d’essai avec les utopies positivistes façon paquebot Queen Mary !
La Panther De Ville en version normale, était déjà en ces temps lointains, l’échec d’une chimère, la tragédie étant faiseuse de mythes… cet absolu roulant, raffiné de cœur et d’esprit, était=il possiblement iconique ?

Il n’est point d’évocation du sujet sans développements préfabriqués sur les conséquences du premier choc ressenti derrière les vitres…
L’ennui !
Aucun cataclysme n’a autant et durablement écarté mes rêves de la réalité…
Mais place au voyage qui transporte d’avantage l’âme que le corps.
Le 6 cylindre Jaguar était bien chaud, le voyage était prometteur.
Le bonheur !
A 140 avec un capot comme seul horizon, la longue étrave voguait sur les cahots comme sur l’océan… et je faisais mienne la  tirade des Valseuses : « Tu les sens les coussins d’huile, sous ton cul, mon p’tit bonhomme ? »...
Ouais, je savourais, mézigue !

Évolution logique si l’on fait abstraction des problématiques énergétiques et de la vitesse « officiellement dépassée » depuis trois décennies !
S’il devait y avoir aujourd’hui, équivalent à un tel parangon technologique, ce serait la Rolls Royce Phantom qui maîtrise le temps et l’espace.
Je me suis alors dit que je n’achèterais pas cette auto anachronique et rétro.
J’avais comme la gueule de bois et l’humeur massacrante, mais le lendemain, sitôt l’espoir retrouvé, je me suis remis en quête du Graal.
Un jour, je le trouverai.
Je mettrai le feu à la « Panther et demi », pour m’estimer « moyennement content ».
Me connaissant assez bien pour paraître crédible me concernant, je peux sereinement affirmer que ce n’est pas après-demain la veille…
Retour sur terre, fin des paradis artificiels.

L’avant-garde prisonnière des musées ne remet plus rien en cause, on a couché mai 68 sur papier glacé comme dans une tombe quand Lucien Ginzburg considérait lui-même l’anthologie « de Gainsbourg à Gainsbarre » comme son propre sarcophage.
A force de redite l’art, on le sait, s’appauvrit.
Du reste, il faut bien reconnaître que le néo-classicisme, pour ne pas sacrifier à la terminologie anglomaniaque de retro-design, s’est imposée comme une tendance un peu trop lourde de l’esthétique et de la vente automobile.
De la résurrection de la Lotus Elan par Mazda avec la Miata en 1989, au phénomène de la Nuova Fiat 500, élue fer à repasser de l’année, voilà déjà deux décennies que cela dure.
Et l’on a encore battu des records d’anachronisme avec la « nouvelle » Bentley et son pastiche de radiateur en nid d’abeille façon années ’20, ses yeux exorbités de carrosse années ’30, sa ligne de caisse ondulante très années ’50 et son nom déjà usité dans les années ’80.
Sans oublier bien sûr l’immémorial V8 culbuté dont les origines remontent au Crétacé mais que les ingénieurs VW parviendront sûrement à faire encore fonctionner lorsqu’on ne trouvera plus guère d’énergie fossile que dans les livres d’histoire.

Comble de l’ironie, cette « rétro mania » pathologique née juste après que les Néo-classiques telles cette pachydermique « Panther De Ville et Demi », recèle moult contresens historiques.
Alors, qu’est-ce que les passionnés de demain retiendront de l’automobile des années 2000 si son esthétique ne se nourrit que des formes d’hier ???
Amen…

Sympathy for the (Panther) deVille…
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