2013 Lucra LC470…

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C’était une nuit sans ville, une nuit pleine d’elle-même dont j’apercevais, par la fenêtre, des morceaux que je tentais de lier entre eux…, je terminais la lecture d’un article dans un magazine américain où l’on parlait d’une nouvelle automobile sportive en la qualifiant de simulacre automobile… et je me demandais ce que voulait dire exactement cette association de mots…

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Tout ça n’était pas clair, la voiture n’était pas très originale, limite insipide, le choix des couleurs était vomitif…, le look était pompé sur un kit-car anglais des années ’60… et le seul mot « simulacre » résonnait dans mon crâne comme une chanson dont on ne connaît pas bien l’air.

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J’avais prévenu peu de monde que j’allais voir ça de plus près…, DeepBlue un ami internaute qui avait (à grand peine) dépassé 90 ans m’a écrit : « Très bien »… et un autre, ChrissRoss, sur la même voie, m’a envoyé un message m’informant religieusement que cette horrible voiture n’était juste qu’une petite parenthèse : « Patrice, c’est une Ginetta G4 de 1962 qu’on tente de faire passer pour une nouveauté automobile. C’est une escroquerie. Tu as le devoir de remettre les pendules à l’heure. Bon voyage »…

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Dans l’avion, je me suis curieusement et bizarrement senti étrangement bizarre, entrant dans une parenthèse dans laquelle tous les rêves sont permis, parce qu’en avion, l’espace et le temps sont les mêmes pour tout le monde.

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J’ai décollé la pellicule métallique des deux plats posés sur mon plateau comme on découvre un destin caché, la fumée s’est évaporée comme un nuage, laissant apparaître du riz et du poulet comme un paysage vu du ciel… je l’ai mangé presque intégralement, puis j’ai enfoncé ma cuillère dans une génoise jaune que j’ai ensuite mangé par très petites portions, comme on mangerait des bonbons.

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J’ai goûté le pain, le fromage, tenté d’ôter la croûte, mais j’ai fini par la manger elle aussi…, ensuite j’ai regardé la double vitre en plastique, touché les contours arrondis de la fenêtre, tenté d’apercevoir plus loin que la possibilité de la vue : un échantillon de trou noir.

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Après, j’ai regardé le dos du fauteuil sur lequel avait été fixé un petit écran… et je me suis dit que sur cet écran, on pouvait voir défiler les idées qu’avaient derrière la tête les passagers assis devant soi.

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J’ai tenté d’arrêter de penser pour ne pas que la femme derrière moi se moque…, j’ai préféré regarder par la fenêtre, m’enfermant dans le son sourd et ruminant de l’avion, dans cette buée de riz et de poulet, dans cette génoise jaune et cette nuit noire… et tout cela fit naître en moi le sentiment d’une solitude paisible et rassurante.

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Bien plus tard, au solde d’un voyage long et éprouvant, après m’être perdu en tous sens, passé deux jours et nuits dans un bordel et roulé ma bosse très/trop longtemps, je suis arrivé à destination : le lieu magique ou était construite la Lucra LC470… et j’ai été tourneboulé d’émotion avant de me rendre compte que la démarcation entre le bord du gouffre et le puits sans fond de la bêtise humaine, n’existait pas…

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L’AC Cobra a marqué les esprits par sa recette inédite à l’époque… et pourtant si simple avec le recul : insérer au chausse-pied un gros moteur dans une petite voiture légère…., cinquante ans plus tard, cette idée basique fonctionnait toujours… et il ne ma fallu que quatre secondes pour m’en convaincre : je vivais l’effet de l’apesanteur les pieds dans une dalle de béton…

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La Lucra LC470 m’est apparue moche, insipide, démodée…, ses faux airs de Ginetta G4 modernisée ne lui avaient et ne lui feraient gagner aucun prix d’élégance, mais peu importait, ça ne faisait de toute façon pas partie du cahier des charges !

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Le fondateur de la marque, Luke Richards, s’est présenté à moi comme étant un américain de pure souche, mais qui avait passé son enfance en Angleterre (sic !), lui permettant d’acquérir une culture transatlantique parfaite pour créer une telle voiture …, je l’ai interviewé :

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– Parlez-moi de vous…

– La dernière année ou j’étais en Angleterre, j’avais le teint beige, le corps un peu plus pâle que le visage, les cheveux noirs et des yeux très foncés qui avaient tendance à changer de couleur avec le temps, avec la lumière. J’avais l’impression d’être un paysage sujet aux changements climatiques. J’étais devenu celui qui bronze en deux minutes dans un square, j’étais devenu un de ces bonshommes à qui on demandait en s’approchant tout près: “Ils sont de quelle couleur tes yeux en fait?”… J’étais une sorte de territoire étranger. J’étais arrivé seul, et très vite, j’ai eu une sorte de chambre de bonne dans un quartier dont on me disait qu’il était populaire et que j’ai vu se transformer au fil des années. Le quartier est devenu plus propre, les rues ont été nettoyées, les arbres ont poussé, des cafés avec l’intérieur tout en velours ont ouvert, des filles de plus en plus jolies se sont mises à remonter la rue, puis il y a eu des hommes en sandales avec des manteaux noués comme des peignoirs, des attroupements devant le manège pour enfants. On a commencé à se dire bonjour dans la même langue entre gens du même âge, il y a eu des femmes enceintes, des poussettes. La rue avait été repeuplée. Je m’asseyais souvent là, sur un banc qui m’avait accueilli lorsque je suis arrivé, et je ne m’étais fait aucun ami. J’étais, je crois, un garçon trop asexué, j’étais trop seul et surtout, je n’étais pas identifiable. Au début, j’ai cru que j’étais transparent. Pas au point que l’on puisse passer son bras à travers moi, mais mes contours étaient tellement flous, j’avais une sorte de capacité à me diluer dans mon environnement. Je me suis même mis à avoir peur de moi-même. J’avais peur de m’échapper au point de ne plus pouvoir me tenir, comme un chien fou dont la laisse craquerait dans une rue piétonne et très commerçante à une heure de sortie d’école. Le chien partirait au galop et on me regarderait avec un drôle d’air, parce que tout le monde verrait bien que le propriétaire de ce chien fou, c’est moi. Alors de temps en temps, je préférais ne pas trop sortir de chez moi pour ne pas avoir à me tenir dans la rue. J’observais par la fenêtre ces gens qui avaient l’air de savoir qui ils étaient et où ils allaient, leur langage, leur uniforme. J’écoutais la radio jusqu’à ce que mon appareil n’ait plus de piles, j’attendais parfois plusieurs jours avant de pouvoir le faire marcher à nouveau, et c’est comme si moi, je ne marchais plus, parce que la musique que j’entendais à la radio, cette musique du hasard me faisait vivre.

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– Parlez-moi de ce qui vous a amené à créer la Lucra… Et tant qu’à faire, dites-moi pourquoi elle semble pompée sur une vieille Ginetta G4 ?

– A l’époque, je m’habillais très simplement, mais quelque chose n’allait pas. Une sorte de tribu était en train de se former, et je n’en faisais pas partie. Un jour, j’ai volé dans une boutique une casquette jaune et je l’ai mise pour voir, mais je me sentais mal à l’aise, alors j’ai donné la casquette à un type qui l’a prise et l’a mise à son tour sur sa tête. Chez moi, c’était une pièce au septième étage, avec une cuisine qui faisait aussi salle de bains, et une vraie petite baignoire dans laquelle je pouvais me tenir, les jambes recroquevillées, tout en faisant cuire quelque chose sur le réchaud, et ça sentait bon dans mon bain, j’avais l’impression de me faire bouillir moi dans des épices, j’avais l’impression de prendre les couleurs d’un pays imaginaire, un pays dont je regardais les images dans la librairie qui venait d’ouvrir en bas de chez moi, dont j’apercevais les photos en couleur, des jeunes garçons indiens avec des taches rouges et jaunes sur le visage et un regard blanc et noir saisi juste ce qu’il faut pour arrêter de se sentir coupable. Dans mon bain, je retrouvais le calme. Je me faisais cuire doucement, lentement, puis je m’habillais, je mettais toujours le même pantalon en toile et la même chemise, et je descendais faire un tour dans la rue, j’étais comme tous les autres qui rentraient chez eux, je voyais bien que je me dirigeais dans l’autre sens, que ça n’était toujours pas ça. C’est alors que j’ai vu une Ginetta G4 passer devant moi… Je me suis dit que mon avenir était de faire comme Carroll Shelby, mettre un gros V8 dans une carrosserie légère, mais comme l’AC était déjà utilisée, je n’avais qu’à reprendre la carrosserie de la voiture que je venais de voir : une Ginetta G4… J’en ai acheté une et j’ai demandé à un garagiste local, un Pakistanais émigré de refaire le châssis pour y adapter le V8 d’une Corvette en perte totale…

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– En fait de création, vous avez tout simplement ré-utilisé une Ginetta G4, et l’avez rebaptisée… J’ai même la photo de la Ginetta G4 que vous avez copiée, c’est vraiment immonde…

– Oui, en fait non, mais oui, parce que… C’est embêtant là votre question, c’était pas prévu dans le synopsis de l’interview…

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– Je ne suis pas un journaleux aux ordres, je suis totalement indépendant… Ginetta est une petite fabrique d’automobiles fondée en 1957 dans la ville de Woodbridge, dans le Suffolk. Les voitures sont aujourd’hui fabriquées dans une nouvelle usine lancée en 2007 et située près de Leeds. En 2005, le rachat par LNT Automotive, propriété du pilote et homme d’affaires Lawrence Tomlinson, a permis de donner une nouvelle dimension à cette marque. Celui-ci est aussi actionnaire de Zytek Engineering. Depuis 2008, Ginetta participe aux championnats de course automobile d’endurance : Le Mans Séries, American Le Mans Séries et les 24 heures du Mans… Avec tout ça, avec cette histoire, je doute fortement que vous ayez eu l’autorisation de fabriquer une copie de la Ginetta G4 qui est sortie en 1962…

– Ecoutez, tout cela n’est pas vraiment vrai, mais pas totalement faux… Mais enfin… Quoique… Je continue l’interview si vous effacez tout cela. C’est extrêmement gênant. Vous êtes le seul qui a fait ce lien. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai, mais que ça ne se fait pas de le dire, mettez-vous à ma place, j’ai une famille, une femme, des enfants  qui me voient comme un créateur de génie comme Carroll Shelby ! Mes clients aussi. Vous allez mettre mon business à terre si vous publiez ça… De toute façon, j’ai modifié la Ginetta G4, ce n’est plus exactement la même, c’était nécessaire car la Ginetta avait tendance à décoller sur circuit. Voyez bien que ce n’est pas une copie, ni un plagiat, c’est une sorte d’évolution inspirée…

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– Parlez-moi de la réalisation…

– Réalisée entièrement à la main, son châssis en tubes de récupération ne pesait que 130 kg. On a adapté la carrosserie de la Ginetta G4 qui ne pesait que 60 kg. La mécanique était le V8 d’une Corvette C6 en perte totale, qui s’est avéré être un LS7 7,0 l de Z06 préparé à plus de 600 chevaux. Au final, l’ensemble pesait environ 900 kg. J’ai envoyé le bitza aux USA et j’ai suivi quelques jours plus tard car je ne pouvais plus vivre en Angleterre, pour raisons personnelles. Le lendemain matin de mon arrivée, alors que j’avais récupéré mon bitza, j’ai stoppé dans un « Diners »… Je suis entré dans ce café qui était à l’angle d’une rue et d’un boulevard resté encore un peu sauvage. Je suis entré et j’ai pris ce que je pouvais me payer, un café, que je trouvais déjà quand même assez cher. Je me suis assis et j’ai commencé à écrire sur mon carnet sur ce que je croyais être mon arrivée ici, mon sentiment d’être une bille perdue dans un sac. Je regardais les lignes blanches, et moi courant comme je pouvais pour essayer de me décrire, et je levais de temps en temps la tête pour regarder les autres. Je les voyais s’agiter placidement, avec cet air, comme s’ils étaient nés ici, et je les enviais parce que j’avais le sentiment qu’ils avaient toujours été là, que l’extérieur était un prolongement de leur être, alors que moi, l’extérieur, il fallait sans cesse que j’y pénètre de force. J’avais peur souvent, qu’on me rentre dedans et qu’on ne s’excuse pas, j’avais peur d’être à la fois invisible et de prendre trop de place, de ne pas être le bon garçon au bon endroit.

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– Pourriez-vous abréger votre conte des 1.000 et une nuits ?

– J’ai écrit en regardant mes mains écrire, je me suis demandé si leur couleur existait en feutre, si elle faisait partie des couleurs qu’on apprenait dans les livres à l’école, ici. Si elle faisait partie des couleurs qu’on apprenait à l’école dans mon pays. Je crois que la couleur de ma peau était celle de ces chiens sans poils qui sont comme des arbres sans écorce, dont on dirait qu’ils ont été épluchés. Il s’est mis à pleuvoir et je me suis mis à écrire en temps réel tout ce qui se produisait autour de moi. Le groupe de gens trempés venu se réfugier dans le café, cette fille qui tortillait une mèche de ses cheveux en parlant pendant que l’autre en face acquiesçait de la tête avec ses lunettes pleines de gouttes de pluie. Et puis j’ai tourné la tête et j’ai aperçu par la fenêtre un bonhomme qui scrutait mon bitza V8. Son profil s’est décroché du paysage : il avait sur lui tout mon visage, tout mon corps, mon être plein de lui-même et sans grumeaux. Il avait cette couleur que j’avais toujours cherchée, il marchait sans parapluie comme s’il était habitué à ce genre de climat. Là, j’ai ressenti un genre de cercle parfait impossible à décrire. Il m’a vu le regarder, m’a fait signe de venir… Il m’a demandé ce que c’était comme voiture, je lui ai raconté que je voulais faire ce que Carroll Shelby avait fait… Il m’a dit qu’il pouvait m’aider et m’a donné une adresse… C’était la sienne… Il était un des pontes de GM et m’a dit qu’il s’occupait de tout…

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– Alain Clénet utilisait la même histoire qui est totalement bidon, vous avez tort de faire de même, votre crédibilité qui est déjà mise en doute en est totalement mise en péril… Parlez-moi de la suite de votre histoire…

– Après trois années de collaboration avec la fine fleur de la technologie sur la côte ouest aux Etats-Unis comme Beck Developpement, Swift Engineering et Motorsports Guldstrand, j’ai pu réaliser mon bitza sous forme d’une voiture de production limitée : la Lucra LC 470 était née. C’est en fait une vraie sportive qui propose une combinaison unique de confort de conduite moderne, de maniabilité exceptionnelle et de design aérodynamique. Une voiture légère de sport et de route à deux places comme les Roadsters d’autrefois, mais avec la technologie et le luxe moderne . Basé à Los Angeles en Californie, la production a démarré en 2007 et la voiture avait déjà pas mal impressionné la presse automobile. Pour 2009, quelques petites retouches de design ont été réalisé, mais le plus gros travail s’est porté sur la mécanique et les équipements. La carrosserie est en fibre de carbone, la suspension en aluminium, la répartition du poids est idéale (53% à l’arrière et 47% l’avant), le châssis est un tube mandrin en acier qui utilise la technologie du revêtement en poudre sans soudure, que du sérieux très hi-tech .

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– Quelle est la sécurité active et passive de ce plagiat automobile ?

– La sécurité n’est pas négligée et propose un système de freinage céramique à quatre pistons par disque, le top. Côté mécanique, la aussi c’est du sérieux, la Lucra LC 470 Roadster est équipée d’un bloc GM V8 de 5,7 litres de cylindrée préparé spécial racing par le sorcier maison Dick Guldstrand qui développe 400 chevaux . La transmission est confiée à une boîte Tremec TKO600 RR à 5 vitesses dont l’étagement a été soigneusement sélectionné pour bien correspondre à la puissance du véhicule et à son poids . Dans le même esprit, le rapport de pont propose un ratio de 3.07/1 pour un entraînement final optimisé . Avec son poids plume et une telle cavalerie, les performances sont impressionnantes et la bête flirte avec les 300 km/h en pointe et se contente de moins de 4 secondes pour atteindre le 0 à 100 km/h départ arrêté .

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– Certains vont penser que 895 kilos et 400 chevaux ne signifient pas grand-chose si la voiture ne tient pas la route…

– Erreur car grâce à son centre de gravité très bas et sa répartition des masses quasi idéale, bien aidée par des jantes larges en aluminium et des pneus adaptés, la tenue de route est excellente et propose une combinaison unique de confort et de conduite sportive. Ce qui range à coup sur la Lucra LC 470 Roadster dans la catégorie des supercars, c’est assurément l’utilisation du carbone pour sa coque . Mais c’est aussi la qualité des équipements et du montage . Le meilleur de tout est utilisé partout dans la voiture comme les jauges Smith, le volant Moto Lita, le pédalier Tilton, direction assistée Rack & Power, transmission Tremec. Bref, même si la Lucra reprend une mécanique GM, elle réunit tous les ingrédients d’une supercar de rêve.

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– Y-a-t-il une morale finale à cette histoire ? Je profite de cette dernière question pour glisser une photo de la Gineta que vous avez copiée…

– Pour ce qui est de la Gineta, je m’en f… Pour le reste, je précise qu’avant chaque livraison à chaque client de chaque Lucra LC470, chaque voiture est testée entre 1 000 et 3 000 km sur circuit et sur route, puis partiellement démontée pour vérifier l’état de certains composants, avant son passage en peinture et l’ajout de son intérieur définitif. La répartition des masses est de 45/55, ce qui donne à la LC470 un caractère de voiture à moteur en position centrale arrière. Malgré un tel rapport poids/puissance elle est très facile à conduire, même pour un novice. Le prix de base pour la 470LC SC est de 118,000.00 $ et cela comprend tout sauf les housses de siège en tissu, le tableau de bord en fibre de carbone, les convertisseurs catalytiques, les roues de course en aluminium, le toit rigide amovible, le chauffage et le dégivrage, et les essuie-glaces. Comptez environ 130,000.00 $ pour une voiture roulante départ USA…

– La Lucra, c’est lucratif…