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La préposée du train me réveille à 5 h pour l’arrivée à Lvov deux heures plus tard, elle veut que tout le monde soit bien prêt, discipline soviétique oblige : pas d’anarchie dans les comportements, la paresse ou faire attendre : c’est antisocial !

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Le train n’a pas roulé vite mais les aiguillages sont durs…, je débarque de la gare à 7 h le matin, le jour est levé mais il fait frais…, la gare s’ouvre sur un hall monumental comme un palais 19ème…, certes, les pissotières ne sont pas en or (loin de là !) malgré la promesse démagogique de Staline au peuple, mais le hall est éclairé de grands lustres de cuivre et verre taillé.
Les alentours de la gare sont très prolétaires, le train drainant des travailleurs venus d’ailleurs et des paysans ployant sous les paquets destinés à la famille ou au marché…, des retraitées, dont la pension a fondu avec l’inflation postcommuniste…, balayent les voies du tram pour mettre du beurre dans leurs orties (les épinards sont trop chers)…, le réseau de Lvov se compose de 75 kilomètres de voie et d’environ 220 tramways…, les voies sont en mauvais état tout comme les véhicules…, la plupart des trams sont de type KT4, produits en République tchèque par Tatra.
Comme j’ai du temps, je pars à pied vers le centre…, je croise des automobiles, plus modestes et plus antiques qu’en Crimée…, ce sont surtout des restes de l’industrie soviétique, ces Volga, Moskvitch, Lada ou Faz de l’époque Brejnev…, les voitures neuves sont en général grosses et allemandes, BMW ou Mercedes.

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Je passe devant une église uniate et y entre, c’est pour moi une découverte que ce rite particulier…, trois archevêchés ont été installés à Lvov dans l’histoire, le catholique romain, le grec orthodoxe et l’arménien orthodoxe…, il y a eu aussi des protestants à partir du 16ème siècle…, Lvov est devenue évêché sous Casimir le Grand, puis archevêché de rite latin en 1412…, les Uniates sont des Orthodoxes qui reconnaissent le Pape Vladimir, qui a converti l’Ukraine (pas Vladimir Poutine mais le roi Vladimir 1er), a été baptisé selon le rite Romain en 987…, l’église est ornée dans les deux styles, orthodoxe et catholique.
Au petit matin, des gens agenouillés devant un Christ grandeur nature sur sa croix marquent une ferveur inusitée, il est dommage que ledit Christ ne soit qu’un papier découpé et collé sur du contreplaqué…, mais c’est le symbole qui compte.
La ville de Lvov compte 830.000 habitants, Danilo de Galicie l’a fondée en 1256 au nom de son fils Lev, qui signifie « le lion »…, le centre est aujourd’hui protégé par l’UNESCO…, la ville n’est qu’à 70 km de la frontière polonaise et a porté, dans l’histoire, le nom allemand de Lemberg entre 1772 et 1918…, devenue polonaise entre les deux guerres, Lvov et sa région furent par la suite incorporées dans la république socialiste soviétique d’Ukraine…, la plupart des Polonais furent expulsés ou terrorisés par le KGB…, la ville est devenue longtemps un centre de résistance ukrainienne à la russification.

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Je réussis à trouver un café ouvert près du centre…, l’établissement, s’il est vraiment très peu aimable, est ouvert 24 h sur 24, comme indiqué sur l’enseigne…, c’est un nouveau comportement importé de l’ouest, de travailler aussi longtemps qu’on veut, sans l’obligatoire couvre-feu social de l’ère soviétique…, mais le sens du service est loin d’être encore acquis : le client demeure cet emmerdeur de guichet, celui qui vient déranger parce qu’il quémande quelque chose, même s’il paie le salaire.
L’attitude des cafetiers et des serveurs reste empreinte de cette rudesse administrative faite d’agacement et de brusquerie que quiconque a fréquenté, en France, les guichets de la Poste ou de la Sécurité Sociale avant les années 1990, connaît bien : « Parlez devant l’hygiaphone ! Qu’est-ce que vous voulez ? Y en a pas ! Zavez pas la monnaie ? »…
Même les toilettes sont payantes, comme dans les cafés parisiens de haute époque…, ils ne coûtent qu’un demi-kopek mais il faut trouver la bonne pièce… et ils ne semblent nettoyés qu’une fois par jour…, le robinet du lavabo est branlant, exigeant de le tenir à deux mains pour ne pas le desceller…, pour se voir dans la glace, il faut être grand…, quant à l’étroitesse du lieu, elle condamne toute aisance aux obèses qui ne peuvent même pas entrer…, le papier toilette, au cas où vous auriez oublié le vôtre, se prend au comptoir avant d’y aller : pas question de faire confiance aux camarades en régime de pénurie…, le savon, de même, est coincé dans une coupelle plastique derrière le robinet et seuls les astucieux peuvent y accéder ; ils prennent d’ailleurs un malin plaisir à le remettre tel quel pour laisser les autres emmerdés.

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Si la disette a disparu, si les prix des articles de première nécessité sont bas, le comportement administratif subsiste bel et bien…, il est si connu en russe qu’il existe un mot pour ça : « komandirovka » …, malgré ses velléités d’indépendance, l’Ukraine reste tristement russifiée, soviétique dans sa mentalité…, le comportement administratif est le versant réel de ce collectif idéal tant vanté par les socialistes : surtout en France.
Je visite l’église de Boris et Gleb, puis l’église de la Résurrection…, les rues de la vieille ville sont en restauration…, j’enjambe partout des travaux en cours, contourne des pavés en tas ou du sable, passe sous des échafaudages…, des tonnes de plâtras et de gravats attendent la benne qui les portera hors de la ville…, les engins de chantiers sont antédiluviens, les camions rouillés, beaucoup d’ouvriers sont requis pour effectuer la moindre tâche.
On est ici un demi-siècle en arrière question efficacité et délais…, la restauration des vieux quartiers avance lentement mais semble bien lancée ; tout le centre ville est industrieux…, les façades terminées ou les beaux bâtiments dans le style ancien sont en général des banques : les seules qui peuvent payer.

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La ville est verte, on ne construit pas de grands ensembles ou des perspectives staliniennes…, les fantasmes « perretistes » (du nom de l’architecte bétonnier des années 50) n’ont pas cours comme au Havre, dans un pays qui a pourtant subi le soviétisme et son mauvais goût je-m’en-foutiste durant trois générations.
Les arbres des parcs sont préservés, des bancs y accueillent les passants…, les gens s’y promènent et s’y reposent…, les trottoirs sont très propres, les bouteilles sont consignées et le plus souvent données à plus pauvre que soi, les SDF appelés ici BMJ (non, ça ne veut pas dire Bordel mondial pour la jeunesse, pas plus que SDF ne veut encore dire Scouts de France)…
Lvov est située sur la ligne de partage des eaux de la Baltique et de la Mer Noire…, la vieille ville, entourée de murs, se situait au contrefort du Haut Château (une colline haute de 409m) et de la rivière Poltva…, au 13ème siècle, cette rivière servait au commerce et au transport…, début 20ème siècle, elle était si polluée qu’il fut décidé de la recouvrir pour la faire passer sous la vieille ville.
L’artère centrale de Lvov, l’avenue de l’Indépendance (Prospect Svobody), ainsi que l’opéra, se trouvent juste au dessus de la rivière souterraine…, un marché aux livres est en train de s’installer en plein air, sur une placette desservie par un arrêt de tram…, comme il y a peu de programmes télé intéressants et qu’Internet est encore peu répandu, les Ukrainiens lisent toujours, eux.
Le marché se tient sous la statue en bronze d’un géant barbu musculeux, un prolétaire en bottes cosaques mais torse nu façon socialiste…, ce symbole de synthèse entre tradition et communisme tient un lourd ouvrage relié sur son bras gauche, le pesant savoir des dogmatiques.

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La littérature proprement ukrainienne est rare et peu traduite…, le début de la langue littéraire, en ukrainien, ne date que du début 19ème et tout le vocabulaire abstrait est emprunté au polonais…, l’attraction russe et la persécution des particularismes, d’abord tsariste puis soviétique, ont rendu la langue ukrainienne très proche du russe (Qui se souvient que Gogol s’appelait Hohol parce qu’il était ukrainien ?)…
Taras Chevtchenko (1814-1861) est le grand écrivain national, peintre et poète…, patriote et démocrate comme il se doit, antitsariste et antiservage parce lui-même né serf, il est l’auteur du poème sur l’insurrection paysanne contre les Polonais en 1668, les Haïdamaques…, l’un de ses livres, L’Hérétique ou Jean Hus, attaque l’église Romaine et l’impérialisme germain ; il en appelle à l’unité des peuples slaves…, son poème le plus connu, Le Testament, est devenu l’hymne national ukrainien.
Marie Vilinska (1834-1907) compose des récits populaires devenus célèbres, dans une société restée patriarcale, sous le nom de Marko Vovtchok (le louveteau). Elle est connue à Paris pour avoir fréquenté et échangé des lettres avec Gustave Flaubert, George Sand et Jules Verne.
Mikhaïlo Kojubinski (1864-1913), séminariste révolutionnaire comme Staline, puis instituteur et soutenu par Gorki, est l’auteur du livre qui deviendra un film de Paradjanov, Les chevaux de feu.
Oleg Hontchar (né en 1918), bien que Prix Staline en 1947 et 1948, décrit en 1968 avec La cathédrale les jeunes post-staliniens conformes qui, vivant dans un monde ordonné, matérialiste et athée…, ne sont pas heureux…, la vieille cathédrale cosaque devient, pour ces étudiants, le symbole de l’éveil de la jeunesse, de l’aspiration à secouer les jougs, penser libre et aspiration spirituelle.

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Les vacances scolaires ont lieu une seule fois dans l’année en Ukraine…, elles durent trois mois, choisis parmi les plus chauds : juin, juillet et août…, aucune semaine de congé n’est prévue entre, sauf les jours fériés ordinaires…, les adultes ont le droit de prendre 24 jours calendaires dans l’année, soit une dizaine de moins que les Français (qui raisonnent en jours ouvrables).
Le salaire moyen est de 200 hryvnias par mois, mais l’usage veut que des primes soient distribuées au noir (vieil héritage communiste favorisant les clientèles)… et les bonus (importation américaine récente) sont désormais forts répandus, en fonction des résultats de la société ou de la boutique…, hors paysans autarciques (il en reste bon nombre), le salaire moyen net du pays tourne plutôt autour de 600 à 800 hrv, soit de 90 à 120 €…, ce n’est guère faramineux…, mais les prix payés sont à l’avenant (15 centimes d’euros pour un verre de thé, 40 centimes d’euros pour une bière de 33 cl, mais nul terrain n’est à acheter, qui sont propriété d’État).
Après ma visite, je reviens vers l’opéra, ou j’ai rendez-vous à midi précise avec un dénommé Vassili qui est lecteur assidu de GatsbyOnline et a tout fait pour m’attirer en Ukraine, à Lvov, pour me présenter deux engins qu’il a créé et voudrait commercialiser…, le monument central est aisément repérable, élevé au bout de la perspective Svobody (Liberté)…, il a été construit en 1900 par l’architecte Gorgolevski.
J’achète une bière en boutique (3,25 hrv) pour la déguster, avec un verre en plastique (0,5 hrv)…, sur l’avenue bordée d’arbres, des enfants passent en rollers, une jeune femme s’assoit en face de moi pour apaiser sa curiosité timide, deux vieux retraités discutent un peu plus loin…, un guide local me propose un tour de ville, pas de problème, il parle, comme Natacha, « toutes les langues »… et j’attend…

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Un bruit sourd qui va en s’amplifiant…, un engin dantesque inspiré de la rarissime 1955 Gaylord Gladiator… mixé au plagiat d’un Prowler, apparait et stoppe devant moi dans un grondement apocalyptique…, un bonhomme hirsute sort la tête de l’habitacle en agitant les mains et me crie : « Montez, je vous emmène chez moi à une cinquantaine de kilomètres d’ici, vous pourrez essayer mon 4X4 prototype à votre aise… En route, je vais vous parler de ce que je connais le mieux, le Donbass, car je vois que vous n’allez pas forcément vous attarder à Lvov »…
L’état des routes est assez dantesque par moment, il faut prévoir le nécessaire pour réparer…, on ne parle plus de nids de poule mais bien de trou d’obus…, parfois, l’état de la route fait qu’il est impossible de passer à 2 de fronts…, les passages à niveau sont assez physique…, il pleut et c’est toute la route qui devient un torrent…, beaucoup de gens roulent en 4×4… et je comprend pourquoi, le bas coté est souvent plus praticable !
Question conduite, ce sont de grands malades, manifestement, ils n’ont pas la même conception qu’en France, ici c’est du grand n’importe quoi…, par moment entre les vieilles Zil et les camions des années 70’s de conception soviétique, dont la vitesse de croisière n’excède pas 30 km/h, qui partagent la route avec des X6M qui roulent à tombeau ouvert…, on croit qu’on va mourir !
Autre obstacle de taille: la militsia…, c’est assez folklorique : « Ils sont souvent postés aux carrefours stratégiques et leur mission est de faire cracher quelques billets pour des infractions imaginaires. En principe, aucune perception en direct n’est autorisée, mais c’est difficile de se sortir du traquenard une fois qu’on y est…, une règle d’or : moins on côtoie la police, moins on a de problème…, ils ne servent à rien et surtout pas à protégez les gens… C’est simple, moi je ne m’arrête plus, même s’ils me le demandent, ça ne les choque pas outre mesure, ils arrêteront le prochain et se concentrent sur les pauvres gens en bagnoles hors d’âge, on ne sait jamais, ce serait fâcheux d’arrêter un ami du chef local comme moi… Après, je ne connais pas leur attitude face aux motos qui sont assez rare lorsque l’on sort des villes »…

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Je lui demande ce qu’il y a à voir dans le Donbass et à Dnipro…, il me répond : « Ben franchement, y a rien qui mérite vraiment le détour, c’est une région minière de charbon, et très industrielle, sidérurgie, industrie lourde, armement… Bref, du glamour à l’état pur… Donetsk est une ville très propre, bâtie selon les standards occidentaux, vous pouvez toujours aller voir le stade, les buildings clinquants et autres hotels de luxe… L’ambiance est assez irréelle, on a l’impression que c’est une ville construite pour une poignée de privilégiés, de larges avenues et peu de monde dans les rues… Culturellement et architecturalement parlant, y a rien d’exceptionnel, à part les églises orthodoxe, très belles… Par contre humainement, vous pouvez faire de belles rencontres. Méfiez-vous des pièges à touristes avec la jeune étudiante de 20ans en talons aiguilles et mini jupe qui vous drague, que des arnaques »…
Il fait maintenant frais et humide…, le revers positif est que chaque couleur ressort vivement sous le gris diffus du ciel…, arrivé chez Vassili, je suis hypnotisé par sa copine, Lounya, qui est occupée à confectionner un gros bouquet de fleurs des champs, destiné à orner somptueusement la table du dîner dans une bouteille servant de vase…, la jeune femme a de beaux yeux et une poitrine généreuse…, sa tête est prise dans un foulard aux couleurs du drapeau russe, elle dépose près de moi nombre d’assiettes fleuries de tranches de tomate, de concombre, de saucisson, de fromage et de poivron jaune en lanières : « Après dîner, vous pourrez dormir dans la grange »…
Le foin odorant, sur une large épaisseur, m’avait tenté, je ne l’ai pas regretté malgré que je craignais les petites bêtes… mais j’ai été plutôt dérangé par les grosses en-dessous : deux veaux, deux chiens, sans parler d’un coq et de ses poules…, tout ce petit monde remuait, grognait, caquettait et émettait des odeurs diverses très campagne…, par contre, le chat roux et blanc vu hier soir, le poil angora avec une tache sur le nez, pourtant très familier, n’est pas venu ronronner sur mon duvet.

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Vassili m’a confié les clefs de son étrange 4X4 extrapolé d’une Nissan Maxima, en m’expliquant le chemin à parcourir au soleil : « La descente jusqu’à la rivière est suivie d’une remontée sur la colline en face…, les prés sont très fleuris, bien plus qu’en vos contrées, me semble-t-il…, vous pourrez voir des pensées sauvages…, vous reconnaitrez les campanules des Carpates à leurs corolles lilas en pentagone, des bleuets, des marguerites mais il n’y a pas de coquelicots »…
Des scabieuses poussent du col leurs fleurs chiffonnées bleu pâle ; le millepertuis fait bouffer ses pistils pubescents sur leurs cinq pétales jaunes ; la véronique dresse ses fleurs en goupillons ; des roses trémières sont comme de végétaux relais de téléphone mobile…, je trouve aussi la mauve, l’arnica, la camomille… et ces petits edelweiss aux feuilles d’argent veloutées.
Une laiterie d’altitude, près du chemin, attire ma curiosité, le nom ukrainien de cette sorte de cabane est kolyba…, le fabricant de fromage garde les bêtes des autres sur le pré, les surveille et les protège, il se paie sur la bête en faisant usage pour lui-même du lait…, il le caille à la présure d’estomac, le cuit lentement dans un gros chaudron sous lequel le feu, alimenté par le bois des forêts alentour, ne doit jamais s’éteindre de tout l’été, cela porterait malheur.
Une fois caillé, le lait solidifié est mis à égoutter, puis à sécher à la fumée du feu qui monte à l’étage…, les grosses boules blanches sont alignées sous le toit…, avec le petit lait résultant de l’égouttage, le laitier fabrique un autre fromage, plus frais.

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La route que je reprends monte dans la forêt de pins, appelés smereka, la pluie de la nuit a rendu la voie boueuse…, j’arrive à la crête, mais il s’agit toujours de la suivante, vieille tactique « à la russe » de dompter les groupes militaires…, en plein vent au sommet de la dernière crête, j’ai une vue entière sur le village où je vais…, tandis des vaches à clarine broutent alentour.
Des maltchiki me jettent des regards de curiosité (maltchik : jeune garçon en russe), l’un de ces ados en goguette n’a pas de selle sur son VTT et il pédale en danseuse…, le tube menaçant directement ses fesses n’est pas pour effrayer ce petit mâle « à la russe » ; ses ancêtres ont vu pire avec les pals mongols…, son copain, un peu plus grand mais guère plus âgé, pédale en seul jean, peau halée, regard clair et cheveux blonds coupés courts…, il offre l’image d’un scout allemand des années trente.
Vassili m’attend là…, il est tout sourire et me crie : « Il faut toujours essayer une voiture, un produit ou une recette au moins 2 fois…, de même, il ne faut pas juger un livre d’après sa couverture et se fier uniquement à sa première impression, sinon on risque de passer à côté de superbes expériences. Ce 4X4 a été construit à Biysk, la carrosserie est celle d’une Nissan Maxima, le moteur est un diesel 3000cc. J’en demande 1,5 millions de Roubles« …

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Au décollage, il faut mettre énormément de pression sur la pédale pour le faire avancer…, peut-être est-il expressément conçu pour des travailleurs de chantier qui portent des grosses bottes à cap d’acier, mais pour les déplacements ordinaires, l’effort requis pour le mouvoir est fatigant.
Ce qui m’énerve aussi, c’est le long délai entre l’enfoncement de l’accélérateur et la poussée qui s’ensuit, sans parler de la boîte de vitesses qui tombe automatiquement en 1re et provoque un léger à-coup.
Étant donné les évènements qui se déroulent en Ukraine, je savais que je devais essayer cet engin étrange sans tarder…, mon premier contact me rend perplexe et je me demande si j’ai raté quelque chose car l’expérience de conduire ce bitza me laisse sur mon appétit…, sur la route, je l’ai senti très lourd, notamment en raison d’un accélérateur très lent à réagir…, mais je l’aime quand même…
La suspension semble incapable de gérer la plupart des imperfections des routes… et ce, peu importe la vitesse à laquelle on roule…, les ressorts « biétagés multilames » à l’arrière aident l’engin à masquer les petits défauts, mais on dirait que la suspension ressent le besoin urgent de se décomprimer dès que les roues mangent 5 centimètres de débattement…
Bien sûr, le châssis est extrêmement rigide et donne l’impression de pouvoir sortir indemne d’une collision avec un mur de brique, cependant, il est inacceptable que les mouvements du châssis soient aussi mal contrôlés lorsqu’on roule sur un asphalte abimé…, son moteur diesel s’anime à partir de 500 tours/minute et pousse sans effort ni relâche jusqu’à 3.500 tours/minute…

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L’apéritif est à 19h pour un dîner prévu une demi-heure plus tard…, il se met à pleuvoir…, le dîner est l’occasion de discuter avec Vassili du prix auquel il est disposé à me vendre son bitza…, de 1,5 millions de Roubles, nous en sommes maintenant entre 10 et 20.000 euros en cash…
J’offre 8.000 euros cash et rien de plus…, je lui promet un article extraordinaire qui va lui attirer des commandes du monde entier, je lui conte que j’ai maintenant la possibilité de confirmer mon expérience de l’attitude soviétique…, lui me dit avoir découvert un peu mieux qui est le Quelqu’un de GatsbyOnline…, assez loin des stéréotypes qu’on lui avait inculqué…
Il se lance dans un discours, « à la russe », tant le rituel de ces années Staline continue de marquer la dernière génération élevée dedans…. et ne voilà-t-il pas qu’il me remet une médaille pour être le premier occidental à lui acheter son 4X4 révolutionnaire…, le communisme adorait les médailles, façon de distinguer au mérite sans faire bouger d’un pouce le pouvoir politique…, me voici donc méritant.
Vassili a apporté une vodka maison dont il verse de généreuses rasades qu’il est de bon ton de boire cul sec « à la russe » toujours…., mais je m’en garde bien, le libéralisme m’a appris la prudence et à réfléchir avant de faire bovinement tout ce que fait tout le monde.

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Vassili et son amie Lounya, portent des toasts à plein de choses : leur improbable 4X4, les cuisinières du dîner de ce soir, les roulés au chou réussis (golubsky)…, son objectif : descendre le litre de vodka en 10 minutes et me faire payer au moins 10.000 euros…, il aussi apporté aussi une bouteille de vin de Crimée, un genre de vino sancto rouge et sirupeux, très agréable au goût et favori des dames.
A la suite de ces libations, nous dévorons la salade de chou au concombre assaisonné d’aneth frais, les goloubsky au chou et les vareniki, sortes de gros raviolis au fromage blanc ou aux myrtilles (sans sucre)… et nous nous mettons d’accord pour le prix de 8.000 euros payables lorsque je passerais la douane européenne…
Mais…, pour des raisons fiscales et parce que c’est une manière de pouvoir déclarer n’importe quoi à un prix ridicule sans qu’on pose de fâcheuses questions, Vassili me dit qu’il faut traverser la Moldavie jusqu’à la Roumanie…, et pas aller directement en Roumanie…, j’entrevois la fin de mon périple paysan chez les Goutsouls d’Ukraine.

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Le lendemain à 12 h 15 : nous passons sans encombre la douane Ukrainiènne en direction de la Moldavie, puis nous arrivons à la douane Moldave ou Vassili et Lounya se font contrôler… et de mon coté, les papiers du bitza me sont demandés : certificat d’immatriculation provisoire, facture de 150 euros…, attestation de transit et mon passeport…
Après une attente de 45 minutes, en cause d’une enveloppe secrète que Vassili a donné au chef de la douane, les papiers reviennent et le douanier me montre qu’il a apposé le cachet de la douane moldave sur le certificat d’immatriculation et sur la facture de 150 euros du 4X4 : nous pouvons donc repartir… et deux heures trente plus tard, Vassili, Lounya et moi nous traversons le Prut (affluent du Danube), qui sépare la Moldavie de la Roumanie : c’est la porte d’entrée de l’Europe contrôlée par la douane roumaine…, le plan de Vassili fonctionne parfaitement pour déclarer un minimum…
15 h 30 : on nous demande tous les papiers (véhicule et personnes)…, le véhicule est inspecté pour vérifier si nous possédons des cigarettes et de la vodka achetés en Moldavie…, la loi est en effet très claire : 2 bouteilles d’alcool fort et 2 paquets de cigarettes par personne…
Le douanier demande en anglais à Vassili pourquoi il m’a vendu son 4X4 seulement 150 euros, et Vassili lui explique que c’est pour une restauration…, le douanier sourit et dit que c’est beaucoup trop cher…, et met les documents dans sa poche en faisant un clin d’œil…, tout semble passer comme une lettre à la Poste jusqu’au moment où…

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Un autre douanier demande à Vassili le certificat d’immatriculation du 4X4 et la facture…., j’explique que nous les avons déjà donnés au premier douanier qui procède à l’enregistrement et que nous les attendons…, le douanier ronchonne et m’explique qu’il fallait se renseigner avant d’acheter un tel engin en Ukraine pour le passer en douce en Moldavie et qu’il y a maintenant de nouvelles procédures à respecter pour qu’un tel engin puisse entrer en Europe…
Tous les papiers sont rendus par le premier douanier et nous pouvons donc donner les papiers au deuxième douanier…, il les regarde et dit que tous ceux-ci ne valent rien…, il plie le certificat d’immatriculation, le met dans sa poche de chemise et me rend la facture.
Un troisième douanier intervient et m’explique en français qu’il y a un problème avec ce 4X4 et qu’il faut maintenant passer par un transitaire : Vassili lui montre que cela a été fait à Chisinau en Moldavie…, mais le douanier répond que c’est valable en Moldavie mais pas en Europe…, Vassili demande si les papiers de transit peuvent être faits sur place… et le douanier répond : « Bien sûr, ce n’est pas un problème. Faites marche arrière, passez de l’autre coté du bâtiment, du coté des camions, garez-vous et allez faire vos papiers de transit. Il y a plusieurs entreprises de transit à votre service »…

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Enfin une réponse positive…, Vassili redemande le certificat d’immatriculation que le deuxième douanier avait gardé et nous partons nous garer…, puis nous entrons dans le bâtiment avec 150 euros en poche, pour payer, au cas où… on se sait jamais…, nous sommes accueillis par un quatrième nouveau douanier, très souriant, qui nous présente les trois bureaux de transitaire ouverts et nous dit que ceux de l’étage sont fermés…, Vassili lui demande lequel des bureaux choisir et le douanier répond, en français : « Faut choisir. Demandez lequel qui est pas trop cher. Alors, par lequel commencez-vous ? »…

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Nous choisissons le premier qui est tenu par une femme souriante…, Vassili lui explique qu’il nous faut un papier de transit pour convoyer un 4X4 prototype en France…, la femme perd aussitôt son sourire et nous explique que ça cause beaucoup trop de problèmes depuis la révolution en Ukraine et qu’il y a de nouvelles directives : elle explique qu’elle a déjà failli perdre son travail avec une affaire semblable la semaine dernière avec 4 chars d’assauts lourds que des soldats Ukrainiens voulaient revendre en Espagne… et elle a dû payer une très forte amende : « C’est ce qui se passe quand la marchandise n’est pas présentée à la douane à destination. Je préfère travailler avec des professionnels »…
Nous allons donc vers le deuxième bureau : ici le transit est possible, mais il faut déposer une garantie en liquide d’environ 20.000 euros, récupérable à destination en présentant le 4X4 au bureau de douane du Havre, le seul qui est reconnu par la Roumanie pour les voitures venant d’Ukraine…., impossible d’accepter ce qui qui semble être pour le transitaire, une arnaque typique Ukrainiènne…, il donc le troisième bureau !

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Vassili commence à peine à expliquer notre cas que le troisième transitaire nous répond qu’il ne veut pas travailler pour des particuliers…, il nous demande de sortir et de fermer la porte… et bien…, nous voici dans de beaux draps !
Nous décidons de retourner au bureau numéro 2, pour obtenir plus de précisions…, là, le transitaire nous sort un gros classeur dans lequel une simple feuille comporte un tableau d’estimation des montants de la taxe et du dépôt de garantie en fonction des valeurs du matériel…, selon ce document, un 4X4 prototype n’est pas répertorié…, mais, crayon en main, sur un bout de papier déchiré, il fait une estimation « amicale » des montants à donner pour passer la frontière vers l’Europe au moment ou les douaniers ferment les yeux… et l’addition tombe : 20.000 euros pour le dépôt de garantie et 10.000 euros pour la taxe !
Nous expliquons au douanier que c’est de l’arnaque…, mais, il répond qu’une arnaque en appelle une autre et que c’est son dernier prix…, c’est la douche froide…, que faire ?  Faut-il abandonner le 4X4 à la douane ou payer la somme exigée ?
Vassili, énervé par cette situation, décide que nous devons rencontrer le chef du service de douane pour arranger la situation…, nous partons tous les deux à sa recherche…, nous finissons par le trouver et nous lui expliquons nos problèmes…, il dit comprendre la situation et décide de parler avec le transitaire.

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Après un quart d’heure d’altercation, le chef de douane ressort du bureau et nous explique qu’il a tout fait pour arranger la situation mais que le transitaire est très rigide…, nous lui serrons la main pour le remercier et il repart à son poste…, nous patientons trois quarts d’heure, quand soudain le transitaire sort de son bureau et nous demande les papiers du 4X4…, Vassili et moi nous regardons un peu surpris : aurait-t-il eu pitié de nous en nous voyant attendre ? Ou bien se serait-il fait remonter les bretelles par le chef de la douane ?
Nous patientons à l’extérieur du bureau dans le hall d’accueil…, pas besoin de comprendre le Roumain : nous comprenons tout suite que la tension monte entre les deux hommes et qu’une longue dispute commence…, Vassili m’explique que le chef de douane soupçonne le transitaire de gonfler ses tarifs pour alimenter son coffre-fort… en ne reversant un minimum aux douaniers…et qu’il lui dit que ses tableaux d’estimation des valeurs marchandes sont inadaptés aux produits.
Nous le suivons dans son bureau et il remplit tout un formulaire sur informatique en demandant un tas d’adresses et d’informations…, vingt minutes plus tard 5 voitures de police déboulent, escortant un camion-plateau porte-voiture…, en quelques minutes le 4X4 est embarqué, Vassili et Lounya menottés et jetés à l’arrière d’une des voitures…, le convoi repart…, je reste là, interloqué…

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Crayon en main sur un bout de papier déchiré (pareil qu’un des transitaires), le douanier en chef est en train de calculer combien il va m’en couter pour passer la frontière ; et une nouvelle addition tombe : cette fois, c’est 100 euros d’amende pour en finir définitivement : « Vous alliez être victime d’une escroquerie, ces gens sont des ukrainiens, tous les mêmes, ils veulent faire un max d’argent avec les européens, sans reverser un pourcentage équitable…, maintenant tout est arrangé, on a fait en sorte qu’ils ne recommencent plus. Il y a un bus qui se rend dans la capitale. Prenez-le et bon vent »…
Bof, ce qui est fait ne sera plus à faire…, je propose de le payer en Leu ; mais ce n’est pas possible…, l’atmosphère se détend…., le paiement effectué, le douanier établit un procès-verbal et imprime un reçu pour l’amende de 100 euros que je lui ai versé… et je peux monter dans le bus après un contrôle de mes bagages…
Je n’ai plus jamais entendu parler de Vassili, de Lounya et de leur 4X4 prototype…, mais comme je ne payais les 8.000 euros qu’une fois en Roumanie, toute cette histoire se termine bien…