Bonjour chez vous…

De nos jours, livrer une œuvre de qualité honorable suffit à susciter les acclamations de milliers de thuriféraires, qui crient immédiatement au culte…, de plus en plus nombreuses sont « les choses » auxquelles l’on prédit trop vite un grand avenir dans la mémoire collective…, quelques-unes dont on pense aimablement qu’elles resteront un siècle au panthéon des créations de l’esprit…, puis, à côté des spéculations, il y a les faits…

La série la plus aboutie de tous les temps, qui n’est pas américaine, ne date pas de la dernière décennie et ne parle même pas de sexe…, elle ne contient ni aliens gris, ni police scientifique, ni femmes désespérées, ni flashbacks inutiles…, elle a vu le jour sur les écrans anglais en 1967… et n’a jamais tant fait parler d’elle qu’actuellement (presque 50 ans !)…

Ses admirateurs racontent souvent, pour la flatter, qu’elle est toujours d’actualité malgré le sablier… et qu’elle est restée la même…, en réalité, ce serait la sous-estimer que d’affirmer qu’elle demeure aussi pertinente actuellement qu’à ses débuts : elle l’est bien davantage aujourd’hui.

Forcément, elle est le bébé d’un auteur visionnaire, qui a su se projeter mieux que quiconque dans ce que serait le futur des sociétés humaines du XXI° siècle…, de fait, elle avait bien cinquante hivers d’avance sur son époque : elle fut à la télévision ce que « Le Meilleur Des Mondes » d’Aldous Huxley fut à la littérature, à savoir l’anticipation la plus forte et évocatrice de son média.« Le Prisonnier »…, puisque c’est son nom, est bien plus que la simple série sociologique et critique à laquelle on la réduit régulièrement…, elle renferme une infinité de dimensions, qui vont de l’alerte politique à la définition d’un code de conduite, de l’hommage aux films de genre à la fibre psychanalytique, en passant par moultes séquences tragi-comiques issues du monde du théâtre…

Hybride au carrefour de la science-fiction glaciale, de l’humour british, de l’espionnage paranoïaque et du yéyé arc-en-ciel, « Le Prisonnier » terrifie et amuse à la fois…, faut-il rire ou pleurer de son cynisme sans fin ?


Attention, comme toute nourriture cérébrale trop consistante, « Le Prisonnier » peut rendre fou à lier…, vais-je en vivant dans un clone du Village, le devenir ?

Un ex-agent secret, patronyme inconnu, est kidnappé chez lui au moyen d’un gaz soporifique…, il se réveille quelques heures plus tard dans un lieu étrange, en apparence inoffensif et aseptisé, que ses habitants prénomment « le Village »…, ici, les gens sont toujours heureux, arborent des habits multicolores, ne font que consommer et se divertir, dans un décor paradisiaque où ne manquent ni les jolies rues folkloriques, ni les clochers, ni les aires de gazon…

Ici, les gens ne se posent pas la moindre question, car les haut-parleurs qui encadrent « le Village » n’ont de cesse de leur rappeler combien il fait bon vivre en ces murs…, ici les gens ont de drôles de coutumes et se saluent mutuellement en s’échangeant l’ésotérique formule : « Bonjour chez vous ».

Ici, les gens n’ont plus de nom, mais un badge sur lequel est inscrit un numéro d’identification ; plus ce dernier est élevé, moins l’individu importe au sein de la hiérarchie du Village…, ici, c’est une prison dorée dont tout le monde voit l’or mais ignore les barreaux…, ici, personne n’est autorisé à partir, car ici, c’est ici et ailleurs, c’est le reste…

L’ex-agent pour sa part est le N°6…, en dépit de cette position sociale honorifique, gracieusement accordée par les chefs du Village qui ont visiblement des projets le concernant…, le N°6 n’a qu’une idée en tête : s’enfuir, courir, quitter ce lieu idylliquement mièvre mais toutefois concentrationnaire afin de recouvrer sa liberté, mais surtout son humanité, celle-là même qui lui rendra son nom…

S’engage alors une guerre physique, psychologique, onirique, entre le N°6 et les énigmatiques têtes pensantes du Village ; une bataille par l’usure, entre un individualiste chevronné et un système ultra-standardisé, dogmatique, mathématique qui fait de la sclérose de l’esprit sa principale arme… et son objectif suprême.

Au fil de ses tentatives d’évasion, les questionnements du N°6 se focaliseront constamment sur un même leitmotiv : mais qui est donc le N°1, l’homme invisible censé être aux commandes du Village ?

Résister à ses nouveaux geôliers est dès lors l’unique moyen à la portée du N°6 pour ne pas laisser fondre son identité, refuser d’être fiché, classé, rangé dans des tiroirs occultes, puis utilisé comme une vulgaire statistique…, le N°6 ne capitulera pas avant d’avoir rencontré en personne l’instigateur de ce cauchemar des temps modernes : « le Village ».
– Le N°6 : « Et alors, la Terre entière deviendra comme le Village »…
– Le N°2 : « C’est ce que j’espère oui. Et vous, qu’en pensez-vous ? »…
– Le N°6 : « Je voudrais être le premier homme à aller habiter sur Mars »…

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La quintessence de la série « Le Prisonnier », réside dans les fréquents dialogues qui confrontent le N°6 et le N°2 autour de l’avenir du Village… et donc du monde…, le N°2, politicien au service d’une idéologie expansive, tente en vain de persuader le N°6 des propriétés d’apaisement social inclues dans le projet du Village…, selon les épisodes, le N°2 expérimente diverses manières de faire plier l’ego de son prisonnier, qui vont d’une approche paternaliste et rassurante à des méthodes nettement plus brutales…, la première est l’élégant lavage de cerveau républicain, la seconde un recours aux violences para-totalitaires.

Acteur, créateur, producteur, co-scénariste (parfois sous pseudonymes) mais aussi réalisateur sporadique du Prisonnier, Patrick McGoohan est l’architecte en chef derrière le colossal édifice…, sa vision limpide de l’œuvre l’amène à fignoler le moindre détail et à s’impliquer dans tous les mécanismes de production comme aucun « showrunner » ne le fera par la suite…

À défaut de savoir exactement comment procéder, McGoohan sait déjà quelles réflexions la série doit véhiculer : difficile de croire que sous le masque de ce chrétien convaincu aux allures de top-model se dissimule en vérité une plume acerbe et perfectionniste, déterminée à assassiner la bureaucratie par métaphores interposées…, un homme qui sera suffisamment intransigeant avec lui-même pour refuser d’incarner James Bond.

McGoohan à cette période est connu du grand-public pour son rôle de l’agent secret John Drake dans « Destination Danger », une série d’espionnage autrement plus classique que l’ovni auquel il s’apprête à insuffler la vie…, détail ludique, bien que le véritable nom du N°6 ne soit jamais divulgué, McGoohan, à plusieurs reprises, sous-entendra incarner un John Drake blasé et transformé par son travail, au moyen de divers clins d’œil habiles à la série antérieure, notamment dans l’épisode judicieusement nommé « The Schizoid Man »

Néanmoins le N°6 est dénué de la palette émotionnelle de John Drake. McGoohan a construit son personnage tel un dolmen inébranlable : un solitaire froid, distant, méfiant, récalcitrant, cynique, parfois colérique et à l’empathie quasi-inexistante…, éternel perdant du monde physique, sa noblesse vient du fait qu’il ne s’avoue jamais vaincu ; de sorte, il triomphe dans le même temps de tous ses bourreaux sur le plan des principes.

A première vue, le N°6 et son rictus énigmatique n’ont rien du héros de fiction télévisée apte à séduire la ménagère, et ça n’est pas le but. McGoohan veut montrer qu’en dépit de son anti-sentimentalisme et de sa virilité ténébreuse, le N°6 reste paradoxalement le plus humain des habitants du Village, lesquels ont tous été conditionnés pour en arriver à pareille attitude courtoise et passion euphorique…, on peut également rapprocher la caractérisation poussive et charismatique du N°6 de l’intérêt de l’auteur pour le western, genre cinématographique auquel l’esthétique épisode Living In Harmony est tout spécialement dédié.

Quant à mettre en scène le Village, c’est encore McGoohan qui va décider en quel lieu greffer l’équipe de tournage…, dans un éclair de génie, il désigne Portmeirion au Pays De Galles, un petit coin anachronique et innocent, complètement à l’opposé du monstrueux Village uniformiste élaboré dans son cerveau…, un endroit sympathique comme tout pour passer le week-end…, contre toute attente, l’alchimie est parfaite : le contraste entre les noires raisons d’être du Village et ses formes mignonnes de pastel, presque infantiles, produit justement le sentiment d’angoisse et d’incertitude désiré par McGoohan.

Les producteurs qui ont donné le feu vert à la mise en chantier du Prisonnier en 1966 étaient tout simplement largués par le manuscrit posé sur leur bureau…, ils avaient naïvement pensé que la seule présence de McGoohan à l’écran se chargerait de fabriquer l’audimat, qu’importe la substance du scenario…, au final et à leur désarroi, la série s’avéra très coûteuse et fut un échec relatif lors de sa première diffusion : seul le temps et le recul des téléspectateurs lui rendit justice par la suite.

Par société libérale, McGoohan n’entend pas une doctrine économique spécifique, mais un système dans lequel la liberté est si ouvertement exprimée qu’elle en devient une entrave à sa propre application…, à bien des égards, la rhétorique du Prisonnier s’apparente à la critique d’une société qui à force de supra-symbolisme annihile toute action dans le domaine concret.

Politique politicienne, éducation à visée productiviste, science de l’intérêt privé sont parmi les thématiques les plus discutées par McGoohan durant les dix-sept épisodes du Prisonnier…, ces activités scélérates n’ont qu’un but : faire suivre au berger le chemin de la brebis, en clonant les esprits les uns sur les autres sans autre perspective que la réplication continue et infinie, non seulement d’un même système tournant en boucle, mais de protagonistes taillés sur mesure pour s’y imbriquer.

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« Le Prisonnier » rend compte des principes de gouvernance…, si le N°1 demeure obscur et persiste, le N°2 pour sa part est régulièrement remplacé par un autre N°2 dès lors qu’il échoue dans son entreprise de reconversion sociale du N°6…, l’irréductibilité du N°1, par opposition au statut de pion du N°2, est dûe au fait que le N°1 ne représente pas un homme, mais un concept : le Pouvoir est éternel, tandis que ses agents sont interchangeables.., si le N°1 est la politique, le N°2 n’en est que le politicien… et si le N°1 est la religion, le N°2 n’en est que le clergé.

Ce regard lucide de McGoohan sur les rouages du haut-fonctionnariat, à des années-lumières de la confrontation bipolaire, rappelle que les gouvernants eux-mêmes sont les prisonniers de leurs propres décisions et stratégies de castes….

Plus délicieux encore est l’épisode Free For All, proposant sa propre interprétation des coulisses d’une élection démocratique : un concours de démagogie, une tartufferie sans équivalent au cours de laquelle chaque candidat simule de haïr son adversaire, mise en scène intégrale où le peuple ahuri se doit de rire et d’applaudir au moment jugé opportun par les présidentiables et par les médias, tous semblables, qui les soutiennent…, impossible de ne pas rire face au constat proposé par l’auteur, mais d’un rire jaune et déprimant.

« Le Prisonnier » stigmatise la normalité…, à l’exception du N°6 et de quelques très rares marginaux – dont le plus mémorable spécimen intervient dans le final – le peuple est tout à fait satisfait, voire ravi de son obligation d’être heureux en toutes circonstances…, le monde du Prisonnier n’est pas loin de la dictature du bonheur décrite par Jean Baudrillard : les loisirs sont forcés et n’en sont donc plus, la culture s’obtient en un instant par le biais de machines et crée des clones intellectuels…, ou comment McGoohan démontre que l’égalitarisme à tout prix peut également devenir vecteur d’aliénation… et l’illusion du festif dissimule les ficelles du contrôle social (voir l’épisode Dance Of The Dead et son carnaval où il est déconseillé de choisir son déguisement).

Ainsi le N°6 est fréquemment « traité » d’individualiste par de jeunes gens patriotes, qui écument les sentiers pour vanter les louanges du système, dérogeant à la tradition séculaire qui voudrait qu’ils soient, au contraire, à l’avant-garde de la contestation…, s’intégrer, nous dit McGoohan, ne devrait jamais être la suite d’une renonciation.

Le Prisonnier décrit une Guerre Froide intra-muros…, les geôliers du Village ont pris soin de cacher les infrastructures les moins sympathiques à l’abri des regards…, les laboratoires de neurologie, les salles de surveillance et autres fleurons de la science moderne jouent pourtant le rôle principal dans ce microcosme…

Les premiers, dirigés par des savants en blouse évoquant les expérimentation jadis pratiquées sur malades mentaux, développent des techniques de suggestion quasi-hypnotiques vouées à conditionner les plus réticents à l’intégration…, les autres épient, étudient, analysent et archivent le moindre geste de chaque habitant du Village à l’aide de caméras rotoscopiques et de tout ce qu’un espion peut rêver de matériel high-tech.

La robotique et l’informatique en particulier ont vécu des avancées magistrales, à tel point que le peuple endoctriné vénère un super-ordinateur censé avoir réponse à tout… et dont le Village avide d’opium populaire à distribuer aurait bien aimé pouvoir faire un Dieu (comme montré dans le futuriste épisode « The General« )…, la science et l’industrie au service exclusif du Pouvoir conformiste, voilà le lot quotidien mais discret du Village et du Dôme où siègent ses privilégiés…, avec comme leitmotiv le piétinement des individualités sous le poids de la bureaucratie, capitaliste ou communiste, et comme récompense finale une société idéale de zombies homogènes…

« Le Prisonnier » n’aime pas l’estampe impériale…, c’est une œuvre étonnante dans ce qu’elle a entrevu de l’avenir des frontières terrestres, de leur amenuisement progressif…, dès le premier épisode, par des méthodes presque imperceptibles, le Village nous est présenté comme un lieu où sont représentées toutes les nationalités d’Europe, d’Amérique et d’Asie, réunies autour d’un même mode de vie ; ce détail est particulièrement relevant si l’on resitue la série dans son contexte, à l’aube de la mondialisation et de la mise en branle effective de cette notion – ironiquement – baptisée Village Planétaire.

La série comporte déjà en trame de fond les germes de la globalisation financière et de l’acculturation du faible par le fort : en bref, le meurtre ethnocentriste de la diversité, le déni de l’identité culturelle et du pluralisme de la pensée (nous sommes en 1966)… volontiers qualifiée d’anarchiste par certains analystes en raison de ses considérations proudhoniennes, ou inversement dénoncée pour son prétendu populisme, la série pourrait bien être rapprochée d’un ersatz de situationnisme, vraisemblablement accidentel ; en effet, « Le Prisonnier » partage avec le corpus de Guy Debord l’idée selon laquelle la sur-exhibition démocratique serait le contenant moderne d’une idéologie prônant un nombrilisme de marché. Alors en gros, « Le Prisonnier », série de gauche, série de droite ?

Tantôt l’une lorsqu’elle rend compte des rigidités immuables des poulies de la promotion sociale, tantôt l’autre lorsqu’elle dépeint l’interventionnisme d’Etat sous un jour des plus sinistres…, en réalité, la série est délibérément inclassable : tous les débats de fans s’étant donnés pour objectif de situer « Le Prisonnier » sur l’échiquier politique se sont heurtés au mur du scolastique…, pour la simple et bonne raison que McGoohan a fait de sa série l’exact reflet de son personnage : elle ne veut pas être un numéro, mais une œuvre libre.., chacun y verra ce qu’il voudra bien y voir… et pour cause, c’est un pamphlet qui n’a ni dieux ni maîtres.

McGoohan ne souhaite pas seulement faire réfléchir le téléspectateur sur le fonctionnement des institutions en remettant en question ce qui paraît naturel, mais veut également le plonger dans un bocal psychédélique où l’absurde est légion…, en virtuose du non-sens évocateur, il va jouer la carte de l’ambiguïté, laissant souvent planer le doute sur le sérieux, la véracité-même des situations qu’il met en scène…, à la fois Ray Bradbury et Lewis Carrol, il a ainsi créé un certain nombre d’accessoires et de récurrences célèbres dans le monde entier :

Des portes qui s’ouvrent toutes seules, des téléphones sans fil fluorescents, des sièges en forme d’œufs, le mystérieux vélo Grand Bi, la mythique Lotus Seven, l’échiquier géant, les écrans high-tech du Dôme…, autant de signes qui font l’identité du Prisonnier, sur les produits dérivés mais également dans la mémoire collective et dans les souvenirs de nos aînés…, ces gadgets et décors fascinants en grand nombre, toujours mis en scène avec davantage d’ingéniosité que d’effets spéciaux (et qui disposent d’un charme fou) sont de formidables extrapolations de l’imaginaire lié aux services secrets.

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McGoohan s’amuse et livre sa vision de ce que serait l’arsenal futuriste de l’espion transposé dans l’univers caustique et coloré de Portmeirion : ainsi chaque gimmick est habité d’une double-personnalité, une face fonctionnelle sombre, et une face apparente enfantine, surréaliste, parfois humoristique, voire religieuse dans le cas du signe « Bonjour chez vous », qui est en réalité une variante du signe chrétien du poisson…, tout un petit microcosme codifié par l’anecdote…

Ces composantes ne s’inscrivent pas directement dans le discours critique, mais dans la volonté qu’a McGoohan de parodier le genre de l’espionnage, qui a précédemment fait de lui une star… et, au passage, de destabiliser un spectateur confus par le solennel du fond qui se heurte à l’aberration de la forme.

Bien sûr, chaque élément est plus ou moins porteur d’un message diffus, depuis les téléphones qui figurent la société de sur-information, en passant par la Lotus symbole de liberté ou les salutations spéciales en écho aux rites d’initiation occultes…

Toutefois, ces mécanismes sont avant tout des points de reconnaissance visuelle et démontrent combien McGoohan était un précurseur dans le domaine du leitmotiv télévisé…, cette maîtrise s’avèrera également efficace en termes de marketing, nombre de produits dérivés ou de supports publicitaires en arborant par la suite les sigles et logos divers.

Mais le plus mémorable de tous les éléments récurrents de la série est bien évidemment le Rôdeur, ou Rover, cette énorme boule blanche chargée de traquer ceux qui veulent s’évader du Village…, il est certainement le symbole le plus puissant du Prisonnier, tant physiquement que dans la sémantique qu’il distille.., il ne tue pas ses victimes n’importe comment, mais en les étouffant comme pour les condamner au silence…, cette créature qui a marqué la télévision à tout jamais n’est pourtant qu’un simple ballon tiré par des ficelles…, son intérêt est ailleurs que dans l’esbrouffe technique, dans toute l’ambivalence qu’il véhicule.

Le Rôdeur est-il un animal, un chien, un Cocker, un monstre, un extraterrestre, un robot, un champignon ou même un humain ?

Aucune confirmation, aucune infirmation…, ses véritables allégeances non plus ne seront jamais tirées au clair : parfois, il semble davantage disposé à observer et protéger le N°6 qu’à le persécuter…, le Rôdeur, qui est un produit du Village, n’aurait-il pas en partie échappé à l’emprise mentale du N°1 ?

Serait-il une allégorie du libre-arbitre, un être bien plus complexe que sa simple étiquette de maton indubitable ? Ses origines également sont inconnues, bien que la série sous-entende qu’il ait été conçu, sinon cultivé, dans les souterrains du Village…, la méthode de McGoohan, qui consiste à en dire le moins possible sur le Rôdeur, à ne le cantonner qu’à des apparitions si sporadiques qu’elles en deviennent d’une intensité rare, à ne jamais le ranger de manière définitive du côté des méchants, réussit le tour de force de rendre un ballon blanc terrifiant…

À chacune de ses apparitions, marquées par une oscillation sonore fantômatique, le temps semble se figer : les interventions du Rôdeur ont des allures de deus ex machina, comme si le créateur lui-même s’immiscait au cœur de l’histoire pour trancher sur la direction à prendre dans l’immédiat…, pour d’indicibles raisons, le Rôdeur a une aura humaine qui transgresse les limites de son apparence.

Le N°6 se méfie de toute chose et de tout le monde, jusqu’à la paranoïa la plus extrême…, pourtant, la série n’a de cesse de lui donner raison et de fait, se coupe de thématiques purement relationnelles telles que l’amour, la confiance et l’amitié…, « Le Prisonnier » réussit l’exploit de captiver sans le moindre usage franc de ces éléments, que le téléspectateur pensait pourtant indispensables à la création d’enjeux dans une fiction télévisée.

Traqué par des fans révoltés qui le qualifient d’imposteur, il plie bagages et s’enfuit à l’étranger, en Suisse tout d’abord…, personne n’avait jamais vu ça, pas même dans l’industrie cinématographique…, ou comment prouver, déjà à l’époque, que plus que tout autre format la série TV suscite des passions véloces et brûlantes.

La raison d’une telle ébullition s’intitule Le Dénouement, le dix-septième et dernier épisode du Prisonnier…, la légende veut qu’il ait été écrit par McGoohan en un week-end…, la légende veut aussi que McGoohan ait prévu la teneur approximative de cette fin très à l’avance…, la légende, c’est la pérennité de ce segment qui a marqué la vie de centaines de téléphages…, bienvenue dans la zone fertile de l’ambiguïté telle que décrite par Stanley Kubrick, ce mince interstice pluri-directionnel dans lequel tout est possible et où l’on ne manque pas de vous lâcher la main.

Suivie par onze millions de téléspectateurs au sommet de sa réputation, la série aurait pu terminer sa route pépère…, adolescente rebelle dans l’âme, elle leur fit le pied de nez ultime à l’occasion du tomber de rideau : elle leur fit réaliser qu’ils n’étaient que des consommateurs béats..
Il faudra attendre « Neon Genesis Evangelion », trente ans plus tard, pour trouver position similaire…, elle leur a offert avec insolence, sur fond de Beatles psychotropes, une non-explication métaphysique en lieu et place de la résolution matérialiste à laquelle le quidam aspirait.

Violent, libertaire, schyzophrène, nombreux sont les épithètes extrêmes qui viennent à l’esprit pour décrire le final du Prisonnier…., controversée, la conclusion choisit une voie intermédiaire, sans rapport avec l’optimisme ou le fatalisme traditionnels : si le N°6, désormais devenu Monsieur, naviguera tragiquement de Village en Village jusqu’à sa dernière heure, il sait désormais que ses propres condamnations et solutions résident en lui…, chacun porte son Village avec soi tout au long de la vie, mais il est possible de l’altérer au prix d’un combat quotidien contre la résignation face à la tyrannie de la « normalité » et du « bon sens« .

Message d’espoir, porté sur le champ du possible ou bien à l’opposé message funèbre, mettant l’annulaire sur les contraintes engendrées par la psyché humaine… et quid des motivations du Village ?

En effet, le moins que l’on puisse dire c’est que la révélation globalisante de l’identité du N°1, matinée d’allusions darwinistes, est loin d’avoir convaincu les foules inaptes…, tout juste a-t’elle mis des millions d’aficionados dans une colère noire au point que la sécurité de l’auteur s’en est trouvée incertaine et qu’il a dû s’échapper du véritable Village, valises sous les aisselles…

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McGoohan l’iconoclaste, poursuivi par les adorateurs du consensus, avait la preuve par l’exemple que le Village était davantage qu’un concept de série télévisée…, avoir rejeté l’axiome Début-Milieu-Fin de la littérature classique fit de notre homme l’ennemi de l’académisme qu’il avait vilipendé dans son œuvre…, on ne pouvait rêver mieux pour définitivement inscrire son nom au tableau des arts…, on ne pouvait trouver épiphénomène aussi savoureux pour l’édification, une génération plus tard, d’un culte autour de la série…, au-delà cette fois de toute expression galvaudée.

Il est alors intéressant de noter, à l’échelle de la série, qu’à l’antipode de beaucoup de déclarations enthousiastes mais peu étayées « Le Prisonnier » n’est pas une série-puzzle…, la structure de l’œuvre en épisodes « stand-alone », bien qu’interconnectés par les gimmicks et les motivations sus-citées, n’en est pas l’illustration majeure ; la conclusion en elle-même présente les apparences d’une construction qui n’est pas faite de briques d’informations.

En proposant une réponse totalisante à un ensemble de questions distinctes, McGoohan se soustrait à la notion de « mythologie » moderne : la série n’est pas conçue comme un puzzle, n’a pas la complexité mécanique des succès actuels, elle est justement trop simple pour être entièrement intelligible et reliable à ses diverses parties.

La difficulté d’assimilation du Prisonnier tient précisément à la simplicité qu’il dévoile au moment où tout cartésien présageait d’une inévitable complexité…, l’empilement de réponses occasionnelles n’aboutit pas à la vérité de l’auteur : il n’existe, officiellement, qu’une seule macro-réponse qui ne peut émerger du téléspectateur, car rien ne la laisse transparaître au travers des réponses précédentes…, c’est là ce qui a pu énerver nombre de fidèles de la série à l’époque ; peu importe qu’ils aient réuni des indices, éléments et autres théories sur A, sur B, sur C, car McGoohan a modifié la somme afin qu’elle ne donne pas A+B+C.

Cet aspect autoritaire de la réponse globale, imposée sans préambule, est l’une des spécificités du Prisonnier…, son exécution est nuancée par sa nature singulière, celle-là même qui confère au Prisonnier une gamme d’interprétations et d’interrogations assez fantastique…, après des débuts aphoriques, adossés à des thèses et tributaires d’une forme alternative de matérialisme social, McGoohan orne d’une épitaphe métaphysique son insaisissable création : il met en scène le chaos ordonné du monde civilisé qui vit à l’extérieur de l’individu, pour finalement l’y introduire.

Si la série proclamait l’impératif de l’individualisme – au sens positif du terme – depuis ses origines, elle était pourtant trop impliquée dans la description « scientifique » de l’environnement du N°6 pour véritablement assumer ce propos…, McGoohan comprit la nécessité d’un focus ciblé pour terminer son chef-d’œuvre : au terme du dernier épisode, l’individu défendu par la série prend enfin tout son sens, jusqu’à lui-même devenir l’ultime « réponse » à l’intrigue.

Chacun pourrait débattre des heures, des semaines, des années durant sur le sens profond du dénouement, et donc a fortiori sur celui de la série – d’ailleurs, certains s’y appliquent…, mais l’envie spontanée d’y réfléchir ne serait-ce que cinq minutes suffit déjà à démontrer l’extraordinaire pouvoir qu’a pu exercer la série sur les consciences.

– Le N°6 : « Où suis-je ? »…
– Le N°2 : « Au Village »…
– Le N°6 : « Qu’est-ce que vous voulez ? »…
– Le N°2 : « Des renseignements »…
– Le N°6 : « Dans quel camp êtes-vous ? »…
– Le N°2 : « Vous le saurez en temps utile. Nous voulons des renseignements ! »…
– Le N°6 : « Vous n’en aurez pas ! »…
– Le N°2 : « De gré ou de force, vous parlerez »…
– Le N°6 : « Qui êtes-vous ? »…
– Le N°2 : « Je suis le nouveau N°2″…
– Le N°6 : « Qui est le N°1 ? »…
– Le N°2 : « Vous êtes le N°6″…
– Le N°6 : « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! »…

Ce dialogue, le plus célèbre de l’histoire de la télévision, revêt un tout nouvel aspect dès lors que l’on assiste à la fin de la série…, alors la question se pose de comprendre quelle était la transcription psychanalytique de ces fameux renseignements…, à vos marques, prêts, pensez.

Evoquer « Le Prisonnier » aujourd’hui, en célébrant sa réussite artistique, c’est également affirmer par la preuve que l’Europe n’est pas condamnée à une télévision médiocre et formatée…, en un temps, la France patrie du policier du jeudi diffusait même « Belphégor », et la Grande-Bretagne « The Avengers »…

Paradoxalement, ce n’est pas en singeant la fiction américaine avec les moyens du pauvre que la télévision européenne pourra trouver sa voie, mais bel et bien en revisitant son passé, autrement plus permissif et audacieux que ce que le prime-time propose de productions fades et d’idées piochées aux Etats-Unis…, en ce sens, le phare le plus haut perché de ce glorieux passé oublié demeure « Le Prisonnier » : une œuvre bâtie sur l’unique malice réflexive d’un homme, sans artifices superflus, sans moyens faramineux, sans aucune obligation envers les canons du genre…, c’est un cas d’école et une leçon pour la fiction française à venir !

En matière de séries, le scenario est tout : engager les derniers acteurs à la mode, interdire au téléspectateur de combler les trous de lui-même, fabriquer des histoires pleines et conventionnelles, s’enfermer dans le socio-moralisme, viser l’ensemble du public plutôt qu’une fourchette délimitée sont autant de freins à une véritable créativité audiovisuelle hexagonale.

Le salut du format série à l’européenne ne se fera pas les yeux rivés sur les tendances des Etats-Unis, mais à la condition de réaliser que des programmes de qualité ont déjà vu le jour durant les dernières décennies sur le vieux continent, parmi ceux-là, « Le Prisonnier » revendique le statut d’ambassadeur et justifie notre prosélytisme fervent… et que McGoohan, par trop perfectionniste, se rassure, personne hormis lui-même ne pense effectivement qu’il a échoué dans son objectif : bien au contraire, si une unique série devait se targuer d’avoir sorti la télévision de son propre Village, il s’agirait bien de son Prisonnier…

Une tentative qui a échoué concrètement de faire quelque chose de légèrement différent à la télévision et en même temps, d’exprimer ma position sur la classification en numéros, la médiocrité, le nivellement des gens par l’acceptation…, la rébellion de nos jours, c’est se rebeller contre l’acceptation…