Cobra 289, la belle, la bête & le beauf !

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Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de l’autre ?
Qui (en même temps), n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif ?
Qui n’a pas senti son corps tout entier se mettre en garde, la main droite allant flatter le changement de vitesse, la main gauche refermée sur le volant et les jambes allongées, faussement décontractées mais prêtes à la brutalité, vers le débrayage et les feins ?
Qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine, ce mélange de refus et de provocation ?
Qui n’a jamais aimé la vitesse, n’a jamais aimé la vie, ou alors, peut-être, n’a jamais aimé personne…

 

 

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Pour que vous compreniez ce qui va s’ensuivre…, sachez que j’ai été embarqué dans cette aventure alors que je baillais devant ma pâtisserie préférée, fermée pour cause d’inventaire…
Pris en flagrant délit d’ennui, je nie toute responsabilité…
J’avais en conséquence, l’air hagard et découragé, typique de ceux qui partent à la recherche d’une gourmandise, mais n’arrivent pas au bon moment, au bon endroit…, l’inverse de Carroll Shelby…
En effet, la genèse de la Cobra s’est avérée plutôt singulière.
Désireux de lancer sa propre voiture, Carroll Shelby travaillait en 1961 avec Ed Cole, le président de Chevrolet, sur un projet de Corvette Lightweight.
Mais les dirigeants de la General Motors stoppèrent les négociations.
Carroll Shelby se mis donc en quête d’un autre constructeur de châssis.

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C’est alors que Carroll Shelby appris que la firme britannique AC Cars allait perdre le six cylindres Bristol.
Il a contacté Donald Healey, le père de l’Austin Healey, mais ce dernier était en pourparlers avec Ford pour l’obtention d’un V8.
Opportuniste, il a contacté les gens d’AC dont la petite usine était installée dans le Surrey, AC qui possédait à ce moment le seul châssis disponible.
Il s’est adressé ensuite, chez Ford, à Lee Iacocca, alors directeur des ventes à Dearborn, qui lui a promis un moteur et lui a prêté 25.000 $ pour lancer son affaire.
Selon des témoins indignes de foi, il aurait alors marmonné quelque chose du genre : « Ou aller, que faire maintenant, je suis las, l’été est ennuyeux »…
La suite est connue de ceux (et celles) qui connassent cette histoire mythique qui s’est, comme d’habitude terminée par la mort du héros…

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Une AC proto-Shelby a été expédiée sans moteur en Californie, où l’équipe de Carroll Shelby l’a doté, chez Dean Moon, du Ford V8 de 260ci 4,2 litres (la promesse de Lee Iacocca) accouplé à une boîte de vitesses Borg Warner à quatre rapports.
Comme c’était cool…, Ford a donné son feu vert, AC cars a fait de même et la production a démarré en juin, mais difficilement, en raison des nombreux problèmes que posait le châssis….
Les premiers essais publiés dans la presse ont qualifié la voiture d’explosive, ce qui cachait un double-sens…, car, les pneus sans carcasse radiale, dès 80km/h (si, si, c’est vrai !), faisaient zigzaguer les voitures, pour la bonne (mais très mauvaise) raison qu’aucun constructeur de pneus ne savait, à cette époque, offrir une monte permettant de dépasser avec sécurité, cette vitesse sur route…

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Après avoir vu le jour au mois de janvier 1963, la Cobra 289 (motorisée par le V8 Ford de 4,7 litres) remportera en fin de saison trois championnats américains.
Entre temps, deux équipages avaient été engagés sans succès aux 24 Heures du Mans, où les voitures sont apparues équipées d’un hard-top, première tentative pour améliorer l’aérodynamique de la Cobra.
Faut-il aller plus loin ?
Cela ne servirait nullement le non-sens de l’histoire qui va suivre…

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Voici quelques temps, mon copain Guy, qui était devenu bizarre, s’est mis en tête d’acheter une Cobra 289 quasi d’origine selon lui (mais on ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ces engins), une sorte de monstre d’environ 380cv, qui, si elle était encore équipée de ses pneus « à talon » dans le strict respect des années ’60…, devait s’avérer être une toupie hors de prix…
Moi je lui ai répondu que je la trouvais jolie, mais qu’assis dedans, il aurait l’air d’un con, un peu comme ces quinquagénaires issus de grandes écoles et occupant de hautes fonctions qui s’offrent un roadster sportif…
Ce qu’achète simplement l’argent n’a véritablement aucune valeur, à moins que cela ne corresponde à une tentative désespérée d’exister en comblant de gros complexes.
Je lui ai dit qu’il était trop vieux pour poser son cul dans un tel bitza s’il imaginait qu’il allait avoir l’air d’un mec sportif.

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C’est tout moi ça…, ma sensibilité me joue des tours.
Non, l’idée qu’il devienne un fake et sombre dans le narcissisme le plus puéril ne m’enchantait pas… et puis, Guy a peur de la vitesse, ce n’est pas du tout son truc.
Pour tout vous dire, la dernière fois qu’il a trouvé que je roulais un peu vite en ville, j’ai regardé mon compteur et j’étais à soixante-dix kilomètres/heure !
Bon certes, c’était sur une portion limitée à trente mais tout de même, ce n’était pas l’approche du mur du son.
Au fil du temps, il est devenu un bovidé placide…, je lui ai dit que ce qui lui conviendrait, ce serait un machin simple qui a suffisamment la pêche pour le propulser à cent-trente sur autoroute mais certainement pas une bombe qui lève le nez à chaque changement de rapport (sexuel) !

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Il a admis qu’il avait de plus en plus tendance à ne fréquenter que des gens cool et sympathiques et que les concours de bites l’ennuyaient.
J’aime bien fréquenter des gens qui connaissent leurs limites et leurs points forts, ont fait le tour d’eux-mêmes et dont l’envers est identique à l’endroit.
D’ailleurs récemment, le seul coup de gueule de sa part… et encore fut-il timoré…, a été à l’encontre d’une jolie jeune-femme, dont l’immaturité psychoaffective le gavait prodigieusement dans l’intimité.
Son côté cubique avec les femmes est parfois rassurant…, à la longue.
Il m’a entraîné à sa suite, alors qu’il avait simultanément invité cette jeune dame à venir poser nue devant la Cobra 289 qu’il affectionnait, pour immortaliser son achat…

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Je lui ai suggéré de réaliser d’abord un essai avant de se délester des 350.000 euros réclamés par le garagiste qui, par ailleurs, ne m’inspirait aucune confiance !
Celui-ci s’est décarcassé pour obtenir deux heures d’usage d’un circuit situé à une dizaine de kilomètres de son trou à rats…, et y a amené la Cobra sur un camion-plateau…
Une fois déchargée, Guy s’est installé à bord de la Cobra 289 et a fait vrombir le moteur qui a immédiatement (et sauvagement) libéré une quantité ahurissante de décibels à en faire tourner toutes les mayonnaises du monde !
Une fois la mécanique réchauffée, nous avons sagement mené la Cobra jusqu’aux stands pour une première séance photos statique.

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Pour des raisons de tranquillité (pour les photos nues), nous avons décidé de réaliser les prises de vue avant l’essai… au grand désespoir financier du garagiste qui aurait aimé conclure rapidement…
La présence de cette voiture au milieu des bâtiments délabrés faisait réellement mal au cœur.
D’un regard, j’ai interrogé Guy sur la présence à bord de la jeune femme… et il m’a répondu affirmativement par le même biais.
Coincés dans l’habitacle de la Cobra, la première chose surprenante qu’a dit la jeune femme fut : « ça sent le cuir neuf comme la dernière Jaguar de mon ami Bernard ».
Elle subodorait que cette Cobra n’était pas authentique et que Guy s’était fourvoyé dans un piège tendu par un arnaqueur de seconde main…
Le pouce de Guy a alors appuyé sur le démarreur et, simultanément au bruit, la voiture s’est mise à vibrer comme un mixeur Nova.

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J’ai de suite mieux compris les protections auditives des pilotes d’aujourd’hui… et la surdité de certains de leurs congénères des années « héroïques » qu’à tort, je le reconnais maintenant, j’attribuais à un excès de masturbations…
Le martellement sourd des échappements résonnait entre les murs fantomatiques, un grondement qui allait bientôt se transformer en rage, à peine supportable pour les oreilles.
« Tout est dans le couple, énorme, d’ailleurs la boîte n’a que quatre rapports, bien suffisants pour entraîner les 380 chevaux du V8 4,7 litres ».., m’a crié Guy, tétanisé…
Maurice Trintignant, qui avait été pilote d’une Cobra 289 dans les années soixante, racontait qu’il utilisait uniquement la trois et la quatre en course, la deux servant pour les rares épingles lentes comme le Nouveau Monde à Rouen, et la une pour sortir des stands.

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Guy a décollé… et s’en est allé effectuer quelques tours, prudemment, ne se permettant que quelques accélérations franches en ligne droite.
Hélas, nous n’étions pas à Rouen ou à Spa en 1964 ou ’65, mais bel et bien sur un bitume correctement gras-mouillé, avec, en face de nous, des voitures des années 2000, dont les propriétaires faisaient tout de même de sacrées tronches en voyant débouler cet engin venu d’un autre âge.
Vers les deux heures de l’après-midi, Guy bouclait un « Nième ultime tour de circuit pour ramener le reptile vers le parking »…, l’œil brillant, les joues un peu rouges… et des souvenirs plein la moelle !
La jeune femme, quasi extatique d’avoir joui…, semblait capable de danser avec une plume dans le c…, rien que pour remercier Guy de l’avoir choisie pour poser nue aux cotés de cette Cobra 289…
J’ai pensé qu’en revenant du septième ciel, sur terre, elle ferait mentalement un rapport coût/bénéfice pour se rendre compte qu’elle s’était en réalité vraiment fait enc… pour pas grand chose : « post coïtum, animal triste »…
« Tout cela est assez vrai mais ça reste mécanique », m’a t’elle rétorqué en faisant la moue !
Bonjour la gloire !

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Mais bon, cela nous faisait pas mal de points communs : « Un freudien dirait qu’il faut renoncer au moi idéal pour se plonger dans les délices de l’idéal du moi qui n’a rien à voir avec le surmoi », lui ai-je répondu…
Elle m’a dit que j’avais un côté Orson Welles (enfin une personne qui reconnaissait mon génie enfoui)…, sauf que le cinéma la faisait aussi un peu c… : « Parce que pour m’être tapé ‘Citizen kane’ et son lancinant ‘Rosebud’, ‘La dame de Shangaï’ et la fin avec les miroirs cassés ou encore ‘La soif du mal’ avec son interminable traveling du début…, je n’ai pas été enthousiasmée ».
Vous noterez au passage que même face à une jeune femme nue, j’avais gardé tout de même des rudiments sérieux de freudisme !

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Bien avant moi, Saint Austin édictait son célèbre : « Aime et fais ce que tu veux »…, qui d’une manière lapidaire expliquait ce que l’on pouvait f… sur terre en insistant à la fois sur la nécessaire coopération avec nos congénères (aime) tout en n’oubliant pas de nous faire plaisir (fais ce que veux).
Plus tard, le bon Rabelais expliquait dans Gargantua, qu’il pourrait exister une abbaye de Thélème dans laquelle, plutôt que de se conformer aux règles strictes d’un ordre monastique culpabilisateur, le seul mot d’ordre serait : « Fais ce que tu voudras ».

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Bref…, j’ai dit à Guy qu’il ne s’agissait pas de vouloir envers et contre tous, mais juste de vouloir ce que la nature veut…, qu’il devait se laisser gagner par une sorte d’instance supérieure qui fasse qu’à un moment, quelques soient ses défauts (je ne parlais alors pas de tares ou de vices bien sur), on se sente suffisamment bien pour se dire qu’on est à sa juste place : « Ce n’est que la volonté humaine du mystique, Guy, franchement, c’est un truc bien compliqué qui se vit et que j’aurais bien du mal à t’expliquer par des mots. Le truc qui une fois qu’on l’a chevillé au corps, fait dire que rien ne vaut la peine de casser sa tirelire pour acheter une Cobra 289 qui ne manque pas à son devenir, fut-il lointain…, parce que justement ce que l’on aime, ce pour quoi on est fait, s’accomplit toujours sans vraiment d’efforts »…
Je lui ai dit ensuite qu’il souffrait parce qu’il ne voulait pas s’incarner, car il se rêvait rock star adulée alors que dans cette discipline, il n’était pas sur qu’il aurait le succès escompté.

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Et toc !
Il m’a rétorqué qu’en revanche, il l’avait fort bien noté : « Tu as un beau brin de plume et je ne doute pas qu’en travaillant un tout petit peu, tu pourrais devenir un écrivain estimé. Je suis sur que ton registre parfait serait celui d’écrivain pour minettes, une sorte de Guillaume Musso ou de Marc Lévy mais en bien mieux. Peut-être deviendras-tu une sorte de Françoise Sagan au masculin pourvu que tu cesses de te lamenter de ne pas être celui que tu voudrais être pour te laisser saisir par ton thélème, justement en laissant libre court à ton dandysme naturel »…
En plaisantant avec lui, je lui ai dit que s’il se laissait aller, s’il pouvait oublier ses combats sexuels d’arrière-garde perdus d’avance, il aurait pu, lui aussi, dire à sa belle, une phrase du genre : « Elle était belle. Elle était intelligente. Elle aimait Mozart, Bach, les Beatles et moi »…, voire carrément se laisser aller dans les sentences philosophiques lourdes de sens en balançant un : « L’amour c’est ne jamais avoir à se dire qu’on est désolé »…

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Bref, je lui ai résumé qu’il aurait pu être un Erich Segal version 2000 à la française, vendant des millions de livres… et des millions de kleenex pour essuyer les larmes des filles… : « Toutes les femmes pourraient être folles de toi. Mais non, tu t’ingénies à travailler contre toi-même en achetant des voitures merdiques, telle cette manifestement fausse Cobra 289, en espérant qu’elle te conférera l’aura d’un gentleman driver ! De frustration en frustration, ta vie se délite et tu vivotes. On sent ton potentiel… et toi tu attends qu’un jour il le concrétise »…
Le pire est qu’il savait tout cela !
Mais il a aussitôt rajouté : « Je sais qu’en m’incarnant en un autre moi-même, je devrais en passer par une grande humiliation et je ne suis pas prêt pour cela »…

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Il a eu le mot de la fin avec une formule lapidaire…, il m’a expliqué qu’il savait ce que je lui disais depuis vingt ans et que j’avais entièrement raison…, que finalement ce dont il souffrait ce n’était que de cela !
Quelle belle phrase pleine de sagesse !
En définitive pour être heureux, il faut que s’accomplisse quelque chose qui nous dépasse.
Voilà, c’est la fin… et je redescends sur terre.

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Pour conclure, non pas une citation pompeuse mais une belle remarque : la Cobra 289 que nous étions allé essayer, était fausse, c’était une réplique Hawk qui valait environ et maximum 35.000 euros…, mais elle avait une sacrée gueule en plus d’être adaptable, question prix, envers les flambeurs qui n’y connassent rien…, la nanana des photos aussi, voletait dans ces eaux troubles !
« Si je deviens animiste, je me réincarnerai en Cobra 289 », lui ai-je dit en guise d’adieu…, « Vous voyez que j’ai des ambitions modestes et que je ne crains plus d’accepter ce que d’aucun appellerait l’humiliation pour m’incarner fut-ce en bagnole inutile, quoique mythique » !