Hispano-Suiza 2020 : Carmen où Maguari ?

Au salon automobile Genevois de mars 2019, deux constructeurs différents présentaient chacun leur interprétation d’une Hispano-Suiza 2020…, avec la même rage et la même volonté d’être le seul à pouvoir légalement et industriellement faire revivre cette marque fondée à Barcelone en 1904.

Hispano-Suiza (littéralement Hispano-Suisse) était une marque espagnole d’automobiles et d’équipement aéronautique fondée à Barcelone en 1904 par l’ingénieur suisse Marc Birkigt et les entrepreneurs espagnols Damià Mateu i Bisa et Francisco Seix Zaya…, elle était réputée pour ses automobiles de très grand luxe et pour ses moteurs d’avions qui équipaient notamment les SPAD durant la Première Guerre mondiale, ainsi que la plupart des avions de chasse.
À partir de 1919, le bouchon de radiateur de l’Hispano-Suiza H-6-B va représenter une cigogne, en hommage à Georges Guynemer, dont la célèbre escadrille des Cigognes combattait aux commandes d’avions biplans SPAD propulsés par des moteurs Hispano-Suiza.

La période allant de 1919 à 1936 a marqué l’âge d’or des voitures de luxe pour Hispano-Suiza, ainsi que des grands raids sur des avions équipés de moteurs Hispano-Suiza…, les trois grandes marques : Lorraine-Dietrich, Renault et Hispano-Suiza, se partageaient alors les trois quarts des commandes, mais Hispano-Suiza se concentrait plutôt sur les moteurs destinés aux avions de chasse et va d’ailleurs lancer en 1927 un moteur V12 à refroidissement liquide de 600 chevaux, qui réalisera la première traversée de l’Atlantique Sud la même année sur l’avion « Oiseau Canari », piloté par Costes et Le Bris…
Jean Assolant, René Lefèvre et Armand Lotti vont quant à eux traverser l’Atlantique Nord en 1929, de l’Europe vers les États-Unis, à bord du même « Oiseau Canari ».…, tandis que les 12 et 13 mai 1930, un Latécoère 28 à moteur Hispano-Suiza V12 piloté par Mermoz, Dabry et Gimié vole de Saint-Louis, au Sénégal, vers Natal, au Brésil, en couvrant 3400 km en vingt et une heures…

Fin 1930, la division automobile de la société (dont l’usine de Guadalajara), est vendue à Fiat pour y produire la Fiat 514 sous licence, c’est le 17 février 1931 que l’acte authentique sera signé et que le transfert de propriété deviendra effectif…, alors qu’à cette époque, la guerre civile espagnole n’est pas déclarée mais le climat peu propice aux investissements industriels en Espagne depuis les tensions liées à la déclaration de la Seconde République de Espagne le 14 avril 1931.
En 1932, la firme produit 350 moteurs, soit un peu moins d’un quart du marché français…, les moteurs Hispano-Suiza détiennent en 1933 la plupart des records en matière d’aviation.

Deux usines en Espagne vont être converties au mode de production militaire pendant la guerre civile 1936-1939, mais seront bombardées par les forces anti-républicaines.. en cette suite, en mai 1937 apparaît en France la Société d’exploitation des matériels Hispano-Suiza, dont l’État Français détient 51 % du capital…
Avec la création de INI (Instituto Nacional de Industria) l’État espagnol décide d’entrer dans le domaine de l’automobile en créant la société nationale ENASA à laquelle les usines Hispano-Suiza et toutes les activités industrielles espagnoles sont transférées…, la société « Hispano-Suiza Fabrica automoviles S.A. » poursuit son activité et garde la propriété de la marque et de son logo…, mais va devenir propriété du Groupe Perelada1a qui va créer une filiale française portant le nom de « Société Française Hispano Suiza, S.A. »…, un vain effort car la firme abandonne la production d’automobiles.

De 1945 à 1970, Hispano-Suiza se spécialise dans les turbomachines et les équipements aéronautiques…., Hispano-Suiza achète des licences de production et s’associe avec d’autres constructeurs pour produire les modèles de réacteur Nene, Tay et Tyne qui propulseront les avions Mistral, Ouragan et Vampire.
Hispano-Suiza devient en 1970 une société de la Snecma, aujourd’hui Groupe Safran, et se spécialise dans la conception et la fabrication de transmissions mécaniques pour l’aéronautique civile et militaire…, les usines sont implantées à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine, France) et à Réau-Villaroche (Seine-et-Marne, France), la firme équipe principalement les moteurs CFM-56 (Snecma-GE) et Trent (Rolls-Royce) et est partenaire de la coentreprise FADEC International avec BAE Systems.

Hispano-Suiza fusionne en 1977 avec la CNMP (Compagnie normande de mécanique de précision) du Havre qui s’était rapprochée d’Hispano-Suiza depuis 1969 pour développer ensemble des éléments du moteur CFM56…, en 1979, Hispano-Suiza a la maîtrise d’œuvre pour la réalisation des chaînes cinématiques dans le groupe Safran… et cette année marque l’entrée du site du Havre dans le domaine des inverseurs de poussée…, le premier inverseur est fabriqué en mai 1979…, les premiers boîtiers d’entraînement des équipements du moteur CFM56 sortent en 1980.
Hispano-Suiza est sélectionné en 1984 comme fournisseur de l’inverseur de poussée de l’Airbus A320, des boîtiers d’entraînement d’équipements et d’accouplements flexibles pour le M88 du Rafale, puis en 1989 pour la conception et la réalisation de la transmission de puissance du moteur Trent de Rolls-Royce…, Hispano-Suiza obtient la même année le marché du groupe de lubrification de la boîte de transmission de puissance de l’hélicoptère Tigre.

En 2006, Hispano-Suiza Canada, précédemment filiale de Messier-Dowty International, devient société d’Hispano-Suiza…, cette société est spécialisée dans la conception, le développement et la production de calculateurs pour l’aviation d’affaires…, la 3000ième transmission « de puissance » est livrée au client Rolls-Royce… et Hispano-Suiza est sélectionnée par Eurocopter pour le développement et la fourniture des boîtiers d’accessoires de la boîte de transmission principale de l’hélicoptère EC175…, et par Rolls-Royce pour la conception, le développement, la production et le support en service d’une transmission de puissance destinée à une nouvelle version de moteur de la famille BR725 destiné au Gulfstream G650.
La marque automobile Hispano-Suiza tente de renaître au début des années 2000…, le nom est alors détenu par la société Mazel Engineering, qui annonce le retour de la marque avec des concept cars, telle la HS21 de 2000, la K8 de 2001 ou la HS21 GTS de 2002…

Lors du Salon international de l’automobile de Genève 2010, la marque présente, sous l’impulsion d’investisseurs privés catalans associés à Roland Mayer (ingénieur Audi) et Erwin Himmel (designer autrichien auteur notamment du concept Audi Spyder de 1991), le modèle Granturismo…, il s’agit d’une supercar de près de 5 m de long et 2 m de large pour 1,25 m de haut, basée sur l’Audi R8 V10 boosté à 750 chevaux grâce à l’adjonction de deux turbos.
Une version hybride est annoncée, avec une puissance totale de 900 chevaux (même moteur thermique de 750 chevaux associé à un moteur électrique de 150 chevaux)…, l’ensemble devant permettre un 0 à 100 km/h en 3,4 secondes et plus de 330 km/h en pointe…, pour un prix de base estimé à 700 000 €…., les premières livraisons étant envisagées pour la fin de 2010, mais la commercialisation n’a pas lieu.

Deux sociétés tentent, en mai 2019 de relancer (à nouveau) la marque mythique…, l’une, « Hispano Suiza Automobile manufaktur AG » basée en Suisse présente la Maguari, avec le même châssis de l’Audi R8 déjà présentée en 2010…, le moteur V10 de 5,2 litres étant maintenant « surdopé » par deux turbos lui autorisant un 0 à 100 km/h en 2,8 secondes etune vitesse de pointe de 380 km/h….
L’autre se nomme « Hispano Suiza Fábrica de Automóviles » est implantée en Espagne et mise sur sa Carmen, une GT à motorisation 100 % électrique reposant sur un châssis en fibre de carbone qui est proposée à 1,5 million d’euros (plus du double de l’autre prétendante), avec des performances annoncées comme hallucinantes, mais qui le sont moins, beaucoup moins… que l’autre : avec deux moteurs électriques elle devrait abattre le 0 à 100 km/h en 3 secondes avec une vitesse de pointe bridée électroniquement à 250 km/h…

Deux Hispano-Suiza, c’est une de trop, mais laquelle ?
L’affaire devrait être tranchée par les tribunaux…, car même si ces deux bolides relèvent d’une production qui ne devrait pas dépasser quelques exemplaires, les deux sociétés revendiquent les droits pour faire revivre le nom de la marque.
« Hispano Suiza Automobile Manufaktur AG », a été fondée en en 2010 par les designers Erwin Himmel (ex-Volkswagen) et Olivier Boulay (ex-Daimler) après rachat des droits d’Hispano-Suiza auprès de Safran qui en était le détenteur.
– De son côté, Miguel Suqué Mateu, l’arrière-petit-fils du fondateur et actuel président de « Hispano Suiza Fábrica de Automóviles » veut faire prolonger l’histoire imaginée par son ancêtre en affirmant : « En 1900, à ses débuts, Hispano Suiza a construit la première voiture électrique au monde, mais le prototype n’a jamais été fabriqué industriellement. Aujourd’hui, 119 ans plus tard, en mars 2019, la seule vraie marque Hispano Suiza présente sa première voiture 100 % électrique. Cela concrétise le rêve de mon arrière-grand-père »…

La Carmen Hispano-Suiza, nommée d’après la mère du Président de l’entreprise qui est décédé l’année dernière…, est une hypercar électrique…, carrément construite dans un bain de carbone (sic) et dont l’autonomie est estimée à 350Km, mais c’est en utilisant l’ancienne méthode de test NEDC, il faut donc s’attendre à moins de 200Km d’autonomie, mais comme tout de suite après le spectacle de Genève, la Carmen va débuter un programme de tests hardcore de six mois sur la route et la piste…, on pourra alors mieux en juger.
L’entreprise l’argumente : « Non seulement la Carmen présentera-t-elle une maniabilité exceptionnelle, mais les caractéristiques et le comportement de la voiture devraient être prévisibles et faciles à conduire. Carmen n’est pas une voiture de course pour la route, c’est plutôt une grand Tourisme qui embrasse et exploite les technologies les plus avancées inspirées par le sport automobile ».

Une grande partie de la famille du fondateur étaient présents à Genève pour aider à fouetter les couvertures…, c’est à dire pour affirmer que c’est la Carmen qui est la seule véritable descendante légitime d’Hispano-Suiza…
Le CV du PDG Luc indique qu’il a œuvré chez Koenigsegg : « C’était un travail de rêve. Toutefois nous devions utiliser le vieux châssis et le moteur et la suspension de cette marque, alors que maintenant avec la Carmen, on m’a donné une feuille blanche de papier pour créer une Hispano-Suiza »…

Tant qu’à faire, je trouve cette voiture suisse (ci-dessous) plus homogène et aboutie : http://www.gatsbyonline.com/automobile/protoscar-lampo-347450/