C’est un « Bourgâteux » (un Bourg emplit de gâteux) architectural tenant du clapier jeté dans un tas d’ordures en décomposition, fourmillant de vers et frémissant de corbeaux…, on y trouve des hangars rongés de rouille pulvérulente…, des garages regorgeant de ferrailles…, des restos-malbouffe dont les arrière-cuisines croulent sous les débris de nourritures diverses…

C’est un souk qui concentre pêle-mêle : des mecs chiants et tatoués…, des nanas aux mentalités craignos (tatouées elles-aussi)…, des journaleux crétins extrêmement peu-recommandables…, des ploucs ingérables…, des kustomizeurs buveurs de bières qui campent, pissent et chient à coté de leur véhicule… et des semi-clandestins…, soit, en gros, tout ce qu’il y à de pire et de meilleur à offrir.

C’est  un chaos barré de gigantesques panneaux publicitaires où cheminent des messages bêtifiants à la gloire du commerce local, pavoisés de drapeaux-ricains flottant sur des perches devant des cavernes d’ombre…, le chenal des ruelles et la vastitude d’avenues fourmillent de Vans customisés, de Choppers, de Hot et Rat-Rods, de Kustom-Cars, de Répliques… et de Pick-Ups chargés de vertigineux fardeaux…, des engins « roulables » improbables conduits par de sombres figures d’os courbées vers leur volant.

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C’est un cloaque qui dégage une odeur qui ressemble à un mélange entre du vomi, de la merde et des pneus brûlés…, où surnage tout un flux de minables chefs d’entreprise…, d’arracheurs de dents…, d’artisans affamés…, de squelettes gravides enroulés dans des loques…, d’avocats en quête de clients…, de marchands perclus de graisse…, de soldats en treillis…, de mendiants faux-aveugles en loques… et de chiennes en chaleur dévêtues s’évertuant à la retape : de faux cow-boys décervelés (habillés d’oripeaux à franges comme des épouvantails)…, de vieux bourgeois au look californien (lorsqu’ils ne sont pas venu avec une fiancée ukrainienne)…, de petits bourgeois types (qui commencent à ressembler à un mash-up de Louis Garrel et de Jean Eustache après trois verres de Low End Theory ou de 3 Feet High And Rising)…

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Si on a le malheur de tomber sur un type mal rasé, arborant nonchalamment un t-shirt « I Love NITRO », un seul conseil : fuyez…, ce mec y occupe probablement une place de pigiste « à-la-ligne » en sus des 5 euros la photo publiée dans ce Kustom-Franchouille…, fleuron auto-déclaré d’une des multiples sous-couches qui composent (encore) cette grande institution qu’est la scène Kustom française…

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Dans les années 1980, ce Zine a tellement marqué les esprits que toute une génération a cru que c’était ok de se coiffer à-la-banane et de transformer des épaves de 203 tout en portant des t-shirts à messages…, sa seule finalité vitale était de faire un max de fric pour agrandir la collection d’autos du chef, tout en gâchant la vie de tous les gens qui lisaient les blagues lourdes en forme de pets scribouillés, en ce compris l’énumération quasi-exhaustive de l’incapacité des journaleux de fédérer…, une des raison pour laquelle la presse automobile française est en déglingue.

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Je ne sais pas d’où ça vient, ni pourquoi ce phénomène n’a touché aucun autre pays si ce n’est la France… et sa capitale en particulier, mais Paris accueille un nombre considérable de gens âgés de 28 à 40 ans travaillant en agence de presse, ou de communication, ou en agence de publicité, ou dans l’une des centaines d’autres agences « connectées » basées dans le 9e, 10e ou 3e arrondissement… et sont de droite… et ce, même s’ils arrivent qu’ils votent à gauche…

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En gros, ils reprennent les codes extérieurs les plus évidents des hipsters basiques (barbe, workwear, Barbour) et les associent avec plusieurs autres éléments trouvant leur origine dans la culture Douchebag internationale : Sneakers New Balance…, attirance pour les films de Quentin Tarantino…, polos de rugby…, chapeaux magiques de type Johnny Depp…, haine frontale de la littérature…, amour immodéré pour les « burgers chic » à 50 euros… et la liberté d’entreprise….

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Ce sont eux qui râlent parce que les Français paient trop d’impôts et qui conseillent aux jeunes « de fonder leur boîte dans un autre pays » parce qu’il n’y aurait aucune perspective d’avenir en France à cause des impôts…, ils sont globalement horribles et tout le monde les évite scrupuleusement, même les mecs de la techno…, la Nouvelle-nouvelle Vague qu’ils prétendent être les tenant sans les aboutissant…, est la cause principale du lent, douloureux et profond déclin de la France (et de Paris) dans la compétition secrète que jouent entre eux les représentants de la jeunesse internationale…, les jeunes parisiens qui s’habillent de pulls hors de prix et des chaussures ignobles, sont prétentieux, fainéants, riches et sales, c’est vrai…, mais ces quatre défauts sont encore accentués lorsqu’ils arrivent à la fac…

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Tous les étudiants parisiens ont en effet une vibe inspirée de celle de Jean-Pierre Léaud dans Domicile Conjugal, à ceci près qu’ils ne retiennent que le pire du personnage : ses doutes existentiels, sa libido ridiculement libérée et sa collection d’écharpes en laine, en lin, en coton, pour le printemps, pour l’hiver, pour l’automne et pour toutes les grandes occasions, genre aller à la fac.

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Le monde de la Kustom-Kulture Franchouille est donc un choc…, lors de mon dernier voyage à Kustom-Ville, j’ai même vu là-bas des journaleux en décomposition, qu’on achevait pour stopper leur hémorragie de textes devenant inutiles, portés vers les bûchers d’autodafés… et mon cœur s’est ouvert comme une grenade mûre.

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L’horreur concentrationnaire d’une des expositions de Kustoms et Rods, s’y déroule chaque année, image de géhenne de beaufs en dérive…, portant leurs rêves cauchemardés en tête…, des hommes crasseux et des femmes chargées d’enfants, prennent d’assaut les restos de malbouffe, se grimpant sur les uns-les autres, s’accrochant à la misère comme des mendiants en grappes aux sorties de magasins… et criant tous à la fois, avec rage…, dans une odeur que plus jamais on n’oublie : saucisses grillées, charogne bouillie, urine, bière et vomis…, oui vomis aussi…, un composé d’odeurs qui avait même gagné la fraîcheur de la Rolls-Royce 1954 Customisée (celle des trois premières photos, en haut de cet article), avec laquelle j’étais venu visiter ces lieux perdus, incognito…, alors que des bestioles, surtout des mouches, conchiaient la carrosserie, tandis que j’espérais en des jours meilleurs…

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C’était une antique automobile de grand luxe datant quasiment du British Empire (sic !), héritée de mon grand-père, customiseur à ses heures, atteint du virus via mes propres magazines Chromes&Flammes (un comble)… et involontairement dégradée par le temps passant inéluctablement…, une Rolls-Royce Customisée avec amour par un aïeul qui a refaçonné la face avant pour éblouir son petit-fils, la rendant abominablement Kitch au moyen d’accessoires chromés hétéroclites et d’une batterie de phares d’appoints…

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À l’encontre des avions où rien ne se dit, l’habitacle des limousines de luxe sont d’étranges confessionnaux…, à moins peut-être que je Suisse moi-même un non moins étrange confesseur…, je ne sais si mes vêtements noirs, mon visage austère comme celui d’un moine du Greco, le regard que je baisse tandis que l’autre parle…, libèrent la terrible confidence, jusque-là lourde à porter comme un enfant mort…, toujours est-il que je ne la provoque jamais…, jamais non plus je ne questionne…, je me tais…

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Alors que les bouches de ventilation coupaient l’air en tranches minces, me rafraichissant, affalé au volant dans l’habitacle meublé de boiseries en marqueterie art-déco et de sièges cuir aux appuie-têtes recouverts de coutil blanc…, un loustic est entré sans demander ma permission…, un Franchouillard pouvant avoir une quarantaine d’années, d’aspect banal…

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J’ai reçu les confessions de nombreux voleurs, celle d’une touchante infanticide, d’un notaire spoliateur, d’une prostituée secrète…, j’ai entendu le père de famille qu’épouvante la perspective de retrouver chaque soir sa femme et ses gosses, j’ai écouté le banqueroutier véreux, le minable escroc, le gigolo terrifié par l’approche de l’âge, l’artiste qui sait ne pas avoir de talent, le maniaque exhibitionniste et ceux qui depuis des années mènent une double vie et jouent un double rôle…, je les ai tous absous après avoir utilisé leurs confidences douteuses dans divers textes hilarants…, sauf un ancien Légionnaire, admirateur de Piaf et dont le récit de ses faits d’armes me fit lever le cœur…, cette fois, j’allais entendre une confession d’un tout autre genre : la voix d’un des miens…, nous sommes si rares en notre diversité !

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Je ne sais plus comment débuta l’entretien, par quelque banalité, sans doute, il m’informa incidemment qu’il effectuait un reportage sur la Kustom-Kulture qu’il était désireux de me vendre aux fins de publication dans GatsbyOnline.com… et que, depuis longtemps, il travaillait dans la software industry, activité dont l’idée seule me sembla d’une désertique morosité.

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Il parla longtemps et j’ignorerai toujours s’il avait consciemment reconnu le déjanté-désabusé en moi ou si, sans que lui-même peut-être le sût, quelque signe secret l’avait sourdement préparé…, toutefois s’il advient que les déjantés-désabusés se reconnaissent fortuitement, ils ne se recherchent pas…, ils ont définitivement choisi la solitude et leurs amours transcendent dans l’incommunicable.

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Je crois aujourd’hui que l’homme était contraint de se livrer…, que son secret voulait déborder de lui comme d’un vase, qu’il m’avait simplement choisi parce que j’étais là… et qu’il pensait ne plus jamais me revoir…, quant à moi, je ne me confie qu’à mon site-web GatsbyOnline.com…, il me plaît de l’écrire et de le lire, pour revivre encore mes belles amours.

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Débitée sur un mode chaotique et d’un ton essoufflé, l’histoire qu’il me conta fut totalement débilitante : l’univers domestique d’un petit-bourgeois.

– Avec l’inflation, il est de plus en plus difficile de trouver un sandwich à croquer à midi pour moins de 3 euros. En attendant, le jambon beurre reste le grand incontournable… 

– Comme toutes les mégalopoles situées dans le bloc de l’ouest, Kustom-Ville a vu fleurir sur ses terres une course effrénée aux meilleurs burgers….

– Elle a surtout eu l’insolent culot de s’inventer une tradition tout sauf autochtone : celle des food-trucks, mais préparez-vous psychologiquement à vous faire hurler dessus par des serveurs faussement enthousiastes et à devoir prononcer le grotesque mot « hamburgéééé » !

– Il y a toujours une file d’attente devant ces endroits, mais n’hésitez pas à prendre votre mal en patience, notamment en devisant joyeusement avec vos amis sur la faune incroyable de beaufs qui attendent, eux-aussi.

– Les concentrations de Kustoms-Franchouilles ne sont plus un carrefour narcotique reconnu mondialement pour la qualité extraordinaire de leurs drogues, mais leur utilisation reste assez fréquente. Les drogues les plus répandues sont le cannabis, le shit, la cocaïne, le crack… et la plus récente dans les soirées est la MDMA, la qualité de la cocaïne est souvent déplorable parce que chaque intermédiaire la coupe sans remord. La marijuana et le shit coûtent ici parfois assez cher par rapport au reste de la France, mais ces drogues sont très communes. Marchez tranquillement à Pigalle, Blanche ou à Barbès en faisant des trucs de touristes et vous entendrez des « Beuh, coke, shit » à moitié chuchotés.

– En France, la marijuana n’est pas légale selon la loi…

– Oui, mais son utilisation reste tout de même très fréquente. L’achat et la vente de marijuana et de haschisch constituent une infraction pénale imposant une peine de deux mois à un an de prison et d’une amende de 50 euros à 1700 euros…, mais pour être honnête, les potheads parisiens ne risquent pas grand-chose de plus qu’une confiscation de leur marchandise et une petite réprimande. En ce qui concerne le crack, ce dérivé de la coke a franchi le périphérique pour rejoindre les alentours de Stalingrad, le métro Barbès, Château-Rouge et porte de la Chapelle. Le quartier de la gare à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) est devenu la capitale du crack en Île-de-France…

– Ce qui en fait un trou misérable à éviter.

– En ce qui concerne les manifestations, la légende veut que les Français fassent grève tous les trois jours. Si je devais me conformer aux clichés, je ne serais pas assis chaque soir devant mon écran à lire vos articles dans GatsbyOnline.com, mais dans la rue à manger un merguez-frites et à me battre contre n’importe quel projet de loi qui ne me conviendrait pas.

– En réalité, la France a rarement été aussi apathique. Les manifestations les plus récentes ont été organisées par des gens qui croient encore que la Bible devrait être le livre de chevet de tout individu, triste constat dans un pays qui a vu naître Montaigne et Voltaire.

– Je désirais quelque chose de plus dans ma vie, mais sans savoir quoi… Heu… un amour absolu. Mais je vous en prie, Monsieur, qu’il y a-t-il de plus absolu dans la vie sinon une Rolls-Royce customisée ? Je ne savais pas bien encore, mais quelquefois je me disais qu’il devait y avoir autre chose, oui, je devinais comme une extase inconnue.  Ah, je ne sais pas exprimer cela, c’est très difficile… Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? …

– Oui, je comprends.

– Vous voyez…

Il tira de son portefeuille une photo qu’il me tendit : l’image d’une Rolls-Royce Silver Shadow customisée façon Dragster de route…, puis il poursuivit sa confession, d’une voix blanche.

– C’est difficile à exprimer mais vous me comprenez, n’est-ce pas ? Je me suis permis d’entrer dans votre Rolls-Royce parce que j’ai rêvé de posséder une Rolls-Royce Dragstérisée… et que ce rêve a tourné au cauchemar ! Vous allez me juger, me condamner peut-être mais, voyez-vous, c’était plus fort que moi. Je sentais, je savais avec une absolue certitude que devenant propriétaire d’une Rolls-Royce Customisée motorisée par un moteur de Dragster, je pourrais enfin connaître le bonheur du parfait amour. Que cet engin m’apporterait alors l’extase que toujours j’avais attendu. Mais, n’est-ce pas, Monsieur, ce sont des choses dont on ne parle pas, dont on ne devrait pas parler. Je me disais, oui… Vous comprenez ? …

À tout instant, il voulait s’assurer de ma compréhension… et je comprenais, ah comme je comprenais…, je pressentais déjà où cet homme qui si longtemps avait aspiré à la chute libre, à la précipitation extasiée dans de célestes abîmes, allait en venir.

– Parce que, n’est-ce pas… c’était le prix de mon bonheur et je le savais très bien… Mais il y a tout de même la crainte de transgresser les lois. Il y a la crainte, tout simplement… Car si l’on est pris… Il y a les scrupules… Mais ici, les contrôles sont stricts. Les lois en matière de contrôle technique empêchent de rouler légalement avec une Rolls-Royce Dragstérisée…

– Ce pays possède une excellente Constitution, seulement les lois n’y sont pas toujours observées.

– Mais comprenez donc enfin, nom de Dieu ! … Il y allait de mon bonheur. Sinon je me serais résigné comme tout le monde, j’aurais pensé que ça suffisait bien comme ça… Je devais transgresser les lois pour atteindre le bonheur total ! Et j’ai osé, je l’ai découverte en Californie, je l’ai achetée, je l’ai fait venir en France… Et là, paf ! Impossible de l’immatriculer !

– Qu’avez-vous fait ?

– J’ai bravé les interdictions et mis des plaques de ma Chevy Impala… J’ai roulé… mais après une dizaine de kilomètres je me suis fait arrêter par une brigade spéciale des douanes…, ils m’ont laissé retourner chez moi parce que je leur ai dit que j’attendais l’homologation de la Préfecture…, en fait c’était un piège, ils m’ont suivi tout en téléphonant à un transporteur pour me la prendre…

– Ahhhh ! Vraiment ? Curieuse manière de faire, généralement les pandores bloquent les contrevenants au lieu de l’infraction ! Sans doute voulaient-ils voir si vous alliez les mener à un repaire de Customiseurs…

– Oui, non, enfin, bref…, j’ai continué et rentrant chez moi, tout s’est écroulé, mon rêve était là, mais inutilisable ! Les douanes et la police m’attendaient pour saisir ma voiture, il y avait même déjà le camion de la fourrière !
Je ne me souvenais que trop bien des jours d’adolescence, alors que passionnément je me branlais sur des photos de Brigitte Bardot et de sa Rolls-Royce… et comme je la désirais sauvagement, me la représentant nue dans mon lit… et comme cette chimère avait pendant des mois stimulé mes plaisirs secrets…, alors que maintenant ce ne serait plus possible…, même avec toute une boîte de Viagra, emballage compris, ce serait limite de la gérontophile-zoophilie sous certains aspects…

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Silencieux, j’écoutais !

– Alors…, merde, quoi, c’est pas juste…, à son volant j’ai connu pour la première fois le bonheur suprème…, une fois seulement car les gens de la police et des douanes sont tout de suite venu le chercher, mon bonheur… Une fois et ce n’est comparable à rien de ce monde… Et vous, comment avez-vous pu…, comment avez-vous obtenu une immatriculation ?

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Je souris tristement…, peut-être même un rire minuscule m’eût-il échappé, si je n’avais senti un grand respect, une chaude sympathie envers cet homme qui par amour avait voulu absolument rouler en Rolls-Royce Customisée, motorisée par un moteur de Dragster… en France…, il avait cessé d’être à mes yeux un pauvre philistin, pour devenir un grand amoureux bravant tous les risques…, car il n’avait pas seulement appelé les emmerdes, mais leur avait ouvert la porte… et elles étaient entrées, non pas squelettes effrayant, mais beaux anges du fisc, des douanes et de la police qui nous emportent à chaque infraction, sous leurs ailes, vers l’extase…, je levai les yeux vers lui, mais timidement presque et j’attendis…

– Ah, vous êtes futé, roublard, malin… Mais me concernant j’ai été tout l’inverse, naïf…, je n’oublierai jamais cette extase, rouler en Rolls-Royce Custom, enfin… C’est comme une Assomption de lumière et de feu… Mais vous comprenez, n’est-ce pas ? … C’est une chose qu’on ne peut décrire. On est comme élevé ! … Et je n’oublierai jamais non plus l’enfer traversé lorsqu’on est venu me le prendre, mon bonheur, me le ravir. J’aurais pu tuer ces hommes ! Et quand on a enlevé ma Rolls, je verrai toujours sa forme sur le camion-plateau…, c’était comme un grand papillon… Mais je n’aurais hélas jamais la force ou peut-être le courage d’aller la rechercher…

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Il parlait mal, son vocabulaire était pauvre et pourtant tout ce qu’il disait surgissait devant moi, en moi…, tout m’était aussi présent que si j’avais moi-même vécu ce moment…, mon voisin disparaissait, c’était moi seul, demeurant étendu…, mon trouble était si évident que je dus m’appliquer à le dissimuler…

– Ben…, en fait…, votre Rolls est une œuvre d’art, une automobile de collection, avec son moteur d’origine… et la quincaillerie est d’époque, celle de votre grand-père, c’est tellement kitch et art-déco que tout fait authentique…Vous comprenez, n’est-ce pas ?…

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Il pleurait tandis que je regardais le paysage, à travers la vitre.

– Oui, seule la Mort est la grande mathématicienne qui rend leur valeur exacte aux données du problème.

– Oui… Merci… Merci.

Il avait séché ses larmes et repris son visage banal tandis que, jaune, le soir tombait…, et qu’on remballait les accessoires de la plage jouxtant le lieu de la concentration…, il me salua civilement…, sortit de ma Rolls, serein comme un homme qui, privé pour toujours d’un bien immense, n’a plus rien à perdre… et il couru vers la mer…
Deux jours plus tard son décès était annoncé dans les chiens écrasés…