Jeudi d’il y a peu, je devais honorer une invitation auprès de mon inspecteur des impôts préféré, lequel sévit tout là-bas dans l’est de la capitale, un endroit où je ne vais jamais.
Bien entendu, hors de question que je fasse rugir le moteur du Prowler pour finalement me retrouver cul-à-cul dans les bouchons et aucune place sécurisante à trouver en ville pour parquer ma bête.
Qui plus est, me rendant dans un des repaires de l’ogre fiscal qui grouille de fonctionnaires ayant été drillés à chasser et occire les abominables ayant l’air d’en posséder un peu trop, arriver en Prowler jaune vif, serait une erreur stratégique et de goût, les automobiles hors normes étant très mal vues des fiscards, toujours prompts à sévir…, mon « assiette » fiscale de bientôt retraité en pâtirait…
En nos temps complexes et difficiles, la crise générale pousse plutôt à montrer l’exemple du sacrifice, de l’abnégation, de la difficulté de sortir de sa situation préoccupante tout en étant social, écologique et humble…

Et comme je ne me refuse rien et que j’aime à me vautrer dans le luxe, c’est l’autoradio Clarion 2x10w qui m’a tenu compagnie.
C’est donc dans une très laide et ancienne voiturette sans permis, prètée par un voisin de 93 ans, rouge (la voiturette, pas mon voisin très âgé), c’est dire idéale pour attirer l’attention sur le triste sort de son conducteur supposément propriétaire…, que je me suis rendu sur les lieux, comme un taureau dans l’arène, un mouton à l’abattoir, un lapin à la boucherie… ou un fish-tic chez Findus.
Il fallait au moins cela pour couvrir le bruit du bicylindre diesel refroidi par air qui produit un son aigu de tondeuse à gazon quand il monte (péniblement) dans les tours.
Tout au long du parcours j’ai alterné entre Radio Nostalgie…, NRJ… et des grésillements intempestifs…, parce que je suis élitiste et que je ne suis pas du genre à sombrer dans la facilité.
Chaque montée était un purgatoire, mais l’enfer était en sa suite dans les descentes ou les antiques freins à tambours ovalisés grinçaient en ralentissant le bestiau qui tel un âne devenu fou, tirait successivement à droite puis à gauche, comme les beaufs citoyens à chaque érection élection…
C’est donc à une moyenne approximative de 35 km/h que j’ai, de manière hardie, parcouru mon périple, la voiture brinquebalant de tous côtés.
Mais la bête tenait (toute) la route, malgré que mes mains aggripées au volant tentaient de garder un cap incertain…
Et hop en moins de temps qu’il n’en faut à un politicien pour voler l’argent du contribuable, je me suisse retrouvé roulant à la vitesse de 40 km/h, presqu’à fond la caisse, pour me soustraire à l’avidité des radars plantés comme autant de bandits de grands chemins prêts à me faire les poches.
Gentiment, je roulais sans avoir l’impression de me traîner et je me moquais intérieurement de tous ces gens riches qui m’environnaient… qui, au volant de leurs Mercedes ou autres Porsche, n’en pouvaient plus de se trainer, eux qui auraient bien laissé parler les centaines de chevaux qu’ils ont sous le capot.
Mes quinze haridelles anémiques étaient à la fête, elles allaient à leur train tranquillement.
Et hop…, je me faufilais dans la circulation comme un chef !
Intérieurement, je maudissais la classe possédante de s’attarder sur l’apparence.
Il faut dire que personne n’avait envie de jouer avec moi sachant que je prendrai plus de risques de forcer le passage avec cette caisse à six-cents euros qu’eux avec les leurs toutes neuves aux peintures rutilantes qui vont vers les cent mille.
Et hop…, j’enquillais…, un tout droit, un droite, un gauche et un autre encore et me voici arrivé pile-poil devant l’hôtel des impôts devant lequel j’ai trouvé une place d’handicapé.
Je suis descendu sans fermer la porte à clef, parce que de toute manière la serrure avait rendu l’âme… et puis personne n’allait voler cette « chose ».
J’ai pris tout de même soin d’ôter la façade de l’autoradio pour cacher ce joyau d’une autre époque.
Ça, c’était le coté superfétatoire de la voiturette, je me croyais rendu dans les années ’80 à l’époque des racks qu’on planquait sous les sièges par peur qu’un toxico ne nous taxe l’autoradio.
Mais bon, la méthadone et le subutex on fait considérablement baisser le vol d’autoradios !

Et voici qu’il s’est mis à parler de la voiturette, la trouvant « sympa ».
J’étais à côté de ma voiturette quand un motard chevauchant une belle Harley m’interpella.
Je lui ai dit qu’entre fan’s de bicylindres, c’était normal qu’on se comprenne…
Le gars voyant qu’il avait à faire à un spécialiste et non à un indigent n’ayant pu trouver mieux qu’une voiturette sans permis, poursuivit la conversation.
C’est ensuite un second type cravaté qui s’arrêta sur le trottoir pour me parler encore une fois de ma voiturette.
A l’oreille il avait reconnu le bruit caractéristique du moteur diesel de sa tondeuse à gazon et me demandait plein de précisions techniques.
Mais c’est quand je lui ai dit que mon voisin à qui j’avais emprunté cette bête, l’avait payée seulement six-cent euros, que le quidam a fait mine de défaillir parce que comme il me l’expliqua, il pensait que ce serait beaucoup plus cher : une voiture aussi rare.
– C’est vrai, lui ai-je répondu, que même dans les campagnes reculées, ils ont lâché l’affaire pour ne plus passer pour des bouseux attardés. Ces abrutis les détruisent après avoir récupéré le moteur pour le remonter sur des tondeuses qu’ils revendant à des snobs en un sombre trafic que la police devrait réprimer sévèrement s’il y avait une justice…

Un troisième type est arrivé et nous avons tous taillé gentiment une bavette.
On ne dérange pas des hommes en train de parler de belle mécanique.
Alors, j’ai papoté deux/trois minutes avec mes nouveaux amis.
On s’est quitté enfin, chacun allant vaquer à ses occupations en se persuadant que c’est chouette d’être un homme parce qu’un homme ça peut tomber à tout moment dans la geekitude, même face à une modeste voiturette sans permis.
C’est pour cela, je pense, que le nombre de Nobels masculins est écrasant par rapport à ceux remportés par des femmes, parce qu’un homme ne lâche jamais l’affaire et qu’une fois qu’il se passionne pour un truc, il est comme un gosse face à ses légo’s, il oublie le temps en étant capable de rester concentré des heures là où une femme plus pragmatique se dit qu’elle a des choses plus importantes à faire que ces conneries !
J’ai rejoint ensuite mon inspecteur des impôts préféré qui avait vu le manège de sa fenêtre et qui m’a dit que j’aurais pu me dépêcher plutôt que de tailler le bout de gras avec des inconnus.
J’ai tenté de lui expliquer qu’avec ma voiturette, je me faisais chaque fois plein de nouveaux amis mais il s’en f… un peu !
Il est typique mon inspecteur des impôts, il a de plus la même tête qu’un ancien ministre…


– Je m’en f… parce que je ne comprend rien aux voitures…
qu’il m’a dit !
– C’est très gentil de me le dire, très aimable à vous et je suis ravi… que je lui ai répondu… Il ne faudrait pas voir en moi celui qui sait tout et surtout qui se comporte tout le temps d’une manière rationnelle, parce que sinon, je crois que ceux qui espèrent cela seront déçus…

– Je suis tout au contraire cohérent, mais sans doute pour vous que le fait de le savoir, rend justement ma cohérence totalement incohérente…
– C’est un peu la technique consistant à trouver une forme de normalité dans l’anormalité en admettant qu’à défaut de rentrer dans le rang, on pourra au moins fonctionner correctement.Mes lecteurs habituels les plus cultivés…, comprendront que je fais là référence à la normalité fonctionnelle correspondant à l’état qui parait le plus approprié à un individu en fonction de ses caractéristiques psychologiques propres.
Ainsi considérée, la normalité est identifiée par l’épanouissement psychologique et le fonctionnement optimal des diverses composantes de la personne.
Il ne s’agit plus de coller à un idéal de normalité que l’on sait ne pas pouvoir atteindre mais bien plus de faire ce que l’on peut avec ce que l’on a en optimisant son bonheur !– C’est fascinant. J’espère que vous pourrez justifier cet achat avec une argumentation convaincante ! 
– Oui, oui, je vais vous expliquer les raisons de ce choix, comme quoi tout est possible et chacun a raison de faire ce qu’il fait.

– L’essentiel étant d’être content de soi…

Alors déjà pour commencer, je pourrais préciser qu’il n’est pas totalement justifié d’opposer une voiturette sans permis et une Rolls-Royce, car cette comparaison nécessite de bonnes bases théoriques en matière de connaissances automobiles. Ainsi cette voiturette n’est pas une simple mini-automobile plastique avec un équipement pléthorique comprenant un éclairage de coffre et un revêtement de sièges garni d’un tissu au motif semi-écossais qui donne à l’intérieur un côté cosy qui rappelle les clubs anglais qui permet de rappeler à l’heureux conducteur qu’il a dorénavant un lien avec les membres de n’importe quel Gentlemen’s club britannique ! Si vous trouvez mes arguments un peu spécieux, sachez que comme tout un chacun, je ne cesse de lutter entre une intro-direction et une extro-direction dans lesquelles je me débats. La thèse est issue d’un ouvrage de David Riesman : La foule solitaire… paru en 1950. Dans cette étude sociologique, David Riesman distingue trois orientations culturelles : la tradition, le soi et de l’autre. Après la révolution industrielle, explique Riesman, si les deux premières continuaient de modeler la vie des gens, une classe moyenne plus malléable et consommatrice s’est développée petit à petit, et avec elle la tendance à se définir en fonction des autres et à rechercher leur approbation. Sans nier que cette orientation vers l’autre existe dans toute société et joue un rôle important. Riesman explore les défauts de cette tendance quand elle prévaut et de la perte d’autonomie qu’elle engendre chez les individus. C’est ainsi qu’il parle d’individus intro-dirigés et extro-dirigés. Tantôt, fidèle aux valeurs auxquelles je crois profondément, issue tant de mon milieu que de mon éducation, me voici intro-dirigé, c’est à dire centré sur moi, mon monde et mon héritage. C’est à ces moments que me souvenant que bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, que je prends beaucoup de plaisir à conduire cette voiturette bon-marché en me fichant comme d’une guigne du regard des autres. C’est dans ces moments que j’apprécie le jugement des travailleurs avec lesquels je partage des valeurs de travail et d’honnêteté… Et puis parce que je vis aussi dans un monde qui véhicule de bien vilaines valeurs, parfois je suis infidèle aux groupes primaires : famille, groupe restreint de relations… pour me tourner vers des communications plus larges tournées vers l’extérieur, dans lesquelles, la morale ou l’éthique du travail laissent leur place à l’apparence et la jouissance de consommer. Me voici alors extro-dirigé par des attentes que je suppose peser sur moi. C’est ainsi qu’au volant de cette voiturette sans permis, il me suffit de refermer la porte pour me retrouver dans ma rie et je prends conscience que cent pour cent de mes voisins proches roulent stupidement, qui en BMW, Porsche, Jaguar ou encore Mercedes ou Audi, j’en connasse même un qui possède un Prowler jaune ! 
– Quelle honte, c’est totalement associal !
– Oui, c’est le pire de tous ! Alors remontant dans ma voiturette, les mains serrées sur la jante mince du misérable volant de bakélite, je me mets à rêver cuir, ronce de noyer et mécanique racée parce que moi aussi après tout je le vaux bien ! Il sont bien loin les amis travailleurs ouvriers dans ces moments là ! Pourtant tout au fond de moi, je sais que ces voitures de luxe qui me font envie ne sont absolument pas l’expression de ma tradition et encore moins de mon soi profond ! Écartelé tel un Ganelon moderne entre la vérité et les artifices de la modernité, j’ai choisi ma voie, humble et sociale, respectueuse de l’écologie et de l’économie, parce que j’aurais toujours les pieds sur terre et que ma vanité puérile ne me guidera jamais complètement afin de ne pas me précipiter dans une cahuzacisation de ma vie ! 

– Ah, oui, bon, bien, je n’ai plus que… En fait… A vrai dire… J’accepte votre déclaration négative, je comprends votre… Enfin bref, vous êtes bientôt retraité, alors bonne retraite… Je marque définitivement mon accord au remboursement d’impôts indûments perçus par mon administration. Un chèque d’un million et quelques décimes additionnels va être immédiatement établi, avec les excuses de l’administration.

Je l’ai remercié et n’ai fait ni une ni deux, je suis reparti avec mon chèque…, j’ai repris la voiturette…, grâce à elle, j’étais devenu un citoyen honnète et probe, un exemple national, l’ami de mon inspecteur fiscal préféré, un homme rude et travailleur qui sait que l’argent ne se trouve pas sous le sabot des chevaux.
Finalement, un inspecteur des impôts, c’est un peu un lorrain qui se serait spécialisé dans la maçonnerie mais qui ne connaitrait pas grand chose à l’acier.
Sinon,  à la base c’est pareil, c’est frugal et travailleur et pas très porté sur la déconne.
Mais bon, je ne dis pas cela en tant qu’ethnologue bien entendu ; ce sont juste les fruits de mes réflexions personnelles. 
Mais tandis que le lorrain peut rigoler à la lecture de mes articles, mon inspecteur fiscal s’en tape complètement tout absorbé qu’il est par son travail.
Il fallait que je lui prouve que je ne claquais pas mon blé à tort et à travers, bref, que j’étais un homme un vrai contribuable et non une arsouille n’aimant que le clinquant.

A l’accent qu’il avait, ma sagacité naturelle m’a fait vite comprendre que c’était un Lorrain exilé.
Et alors qu’au gré de mon bonheur, je me propulsais hardiment vers mon point de non-retour…, à un feu rouge, un agent de police qui discutait avec un groupe de 3 personnes fort sympathiques qui se réchauffaient au coin de la rue, m’a semblé tétanisé en me voyant.
Il regardait ma voiture hypnotisé comme s’il n’en avait jamais vu.
Mais bien sur qu’il en avait déjà vu des comme la mienne…, mais le problème était qu’il n’en voyait plus et que moi, je venais de ressusciter sous ses yeux esbaudis, le miracle d’une époque disparue, le paradis des mécaniques simples, fiables et increvables qu’on entretenait pour trois franc six sous.
Alors là, la vierge serait apparue sous ses yeux que le brave homme aurait été moins étonné.
Il voulait tout savoir, où je l’avais achetée, à qui et pour combien.
Si je décidais de la vendre là, de suite, il me sortirait son chéquier et me ferait carrément un chèque de dix mille euros et moi je me serais fait un bénèf tranquillo.
Bien sur, comme je ne suis pas fou, quoique spéculateur dans l’âme, subodorrant que c’était peut-être un piège de l’administration, j’ai répondu que la voiturette n’était pas à vendre, que j’attendais juste qu’elle prenne encore plus de valeur pour la céder chez Christie’s, un jour qu’ils feraient une vente de véhicules de collection…
Et comme l’homme semblait sincèrement m’envier d’avoir trouvé une telle merveille pour si peu cher, j’ai décidé de faire profil bas, de lui montrer que je ne tirais aucune gloire ni fierté de la possession d’une telle merveille.
Et très simplement, je lui ai expliqué qu’elle était bien pratique pour servir de camionette.
Dieu du ciel, que n’avais-je pas dit là.
J’ai vu immédiatement mon nouveau camarade hausser les yeux au ciel et m’expliquer qu’une aussi bonne voiture en si bon état, on pouvait s’en servir tous les jours et pas seulement comme camionnette et qu’il ne fallait pas l’abimer.
Désireux de me concilier ses bonnes grâces et de maintenir cette amitié de fraiche date, je lui ai expliqué alors qu’il avait raison mais que je tenais à souligner le côté pratique du véhicule avec son hayon !
Là, le fier homme m’a compris et a acquiescé totalement en me disant qu’à l’époque on savait faire de bonnes bagnoles, manière rude de souligner que ce n’est pas comme maintenant où l’on vend des merdes bourrées d’électronique qui valent une blinde pour pas grand chose de plus.
Et voyant qu’il me regardais encore, j’ai enfoncé la pédale d’accélérateur pour lui faire entendre le son si caractéristique du petit bicylindre diesel !
Par la vitre, j’ai vu le pandorre lever le pouce en signe d’aquiescement, comme si ce bruit de moteur si caractéristique était pour lui sa petite madeleine de Proust, le souvenir d’un temps perdu, d’une époque où tout était plus simple.
Voilà c’était ma petite contribution (double sens), au redressement productif, je ne vois pas pourquoi moi, je n’aurais pas mon mot à dire…
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