Le Grand Cherokee, la fermette et l’abysse…

Là, ici en fait, tout est muet, calme, tout est neutre, l’horizon n’a pas de contour et je ne peux dire où commence le ciel.
La fraîcheur humide de l’air est plus intense, plus pénétrante que du vrai froid ; en respirant je suis conscient de mon propre mystère reflété dans l’aspect vitreux d’un miroir qui n’a plus rien à réfléchir.

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Je suis égaré dans une campagne, comme au sortir d’une nuit peuplée de mauvais rêves… et ma respiration laisse échapper de ma bouche de petites bouffées blanches.
L’antique garage, en partie effondré, fait penser à un caveau où on loge des morts en attente qu’ils émergent , tels des captifs brutalement élargis.
La Jeep oscille faiblement dans la boue figée, ondulée du restant des inondations de ce coin perdu du Nord.
J’ai le cœur troublé.
Un oiseau inquiet, aux ailes immobiles, plane…, comme un charognard au-dessus d’un massacre.
Ce pourrait être une mouette noire, encore que nous soyons si loin de la mer… et qu’il n’existe pas de mouettes noires sauf peut-être de l’autre coté du monde…
Dans la clarté incertaine, je reconnais un de ces corbeaux maléfiques qu’on clouait vifs aux portes des granges.
Il plonge soudain, effleure le toit de la Jeep Grand-Cherokee et le haut de mon crâne, d’un vol fantasque, comme une hirondelle troublée rase les champs avant l’orage.
Il lance deux ou trois lugubres avertissements, de ces cris déchirants dont on dit qu’ils sont ceux des âmes errantes, des innocents perdus ; sombres augures présents, présageant de plus sombres augures à venir.

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En un instant le vent se lève et mes yeux s’ouvrent sur autre chose…
La brume se dissout en même temps que j’émerge moi-même, de mes brumes !
Dans le nord-ouest, des nuages en partance s’étirent, se déchirent, s’infléchissent vers l’est, prennent une fuite échevelée.
Partout les nuages se chamaillent, se courent les uns après les autres, se montent du col, s’entrechoquent, se disputent en confusion.
Tout cela est maintenant sinistre et noir ; quelque chose de crépusculaire qui oscille entre ombre et ténèbres, avec parfois de fulgurants éclats blafards.
Et le bruit !
Une clameur lointaine grandit et enfle ; quelque chose qui ressemble à l’arrivée d’une horde de moines chantant du Grégorien à tue-tête ; une musique d’inquiétude, d’exaltation, d’espérance de milliers d’hommes misérables vantant le crescendo du destin !
(Cliquez ci-après pour écouter…)

Et le hululement du vent aussi !
Il faut avoir entendu cette voix cruelle quand il devient méchant !
Un regard de pierre, des yeux rougis d’insomnie, les paupières qui papillonnent, la mâchoire qui bouge d’un effort lent ; je sors de la voiture…
Les paumes à vif, les doigts gourds, gonflés de froid, je clique, encore et encore…, lentement, obstiné, comme une bête qui souffre trop.
Les photos sont en boîte…

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Battement de cœur assourdi, une sonnerie d’alarme lance sa mise en garde inutile dans ma tête…
Alors, doucement, dans le tumulte des éléments, dans les cris démoralisants du vent, j’entends des craquements, des arrachements ; des heurts qui claquent comme des coups de feu.
La vieille ferme délabrée n’a pas de nom.
Un vieille bâtisse, construite, m’a-t-on-dit, en première main, pour un fermier du Nord.
Quand il mourut il y a dix ans, d’une mort mystérieuse et sans laisser de descendance, la ferme devint, grâce à un généreux testament, la propriété du fou du village.
Les natifs de ce bled perdu appellent la fermette de plusieurs façons.
Ils parlent de la maison du fou, de la demeure des spectres.
Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a pas d’appellation spécifique.
Ce qui ne change jamais, en revanche, quelque nom qu’ils lui donnent, c’est la dévotion avec laquelle ils en parlent.
Quoi qu’ils en disent, leur ton laisse transparaître la ferveur et la déférence dont on use pour parler des choses intimes, de ses propres qualités et de ses propres défauts, de ses secrets les plus précieux, voire les plus terribles.

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Sa présence obstinée face à l’immensité des terres environnantes a rendu possible les événements qui sont advenus et ceux qui n’ont pas eu lieu ; les circonstances heureuses et les autres, qui, forcément, ont été les plus nombreuses.
Et, en vérité, sans la vieille fermette, sans la maison, sans la demeure, sans sa localisation privilégiée… et sans sa légende, bien entendu, ce récit serait différent.
La fermette a survécu à des années de désastres ; à d’innombrables journées de soleil et de pluies ; à l’érosion permanente du salpêtre ; à trois ou quatre arnaques politiciennes plus ou moins avortées ; à une pentarchie ; à divers présidents, certains éphémères, d’autres aussi tenaces que les mauvaises odeurs.
Si la fermette a réussi à survivre à tant de malheurs, aux tempêtes et aux vents qui arrachent les vieux arbres, elle le doit au voisinage bienveillant d’un chemin de ronces argentées parcouru, dit-on par des fantômes…, un kilomètre et demi d’un chemin envahi par les ronces menant à un cimetière abandonné.
Ce qui, en d’autres temps, il y a des lustres et des lustres, avait été un beau chemin bordé de fleurs, était à présent un sentier à l’abandon.
Peu à peu, sans qu’on s’en rendît compte, tout comme s’étaient produites les tragédies humaines, le chemin se transforma en un sentier de buissons épineux argentés.

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La première, parce qu’ils savaient qu’on ne pouvait rien faire pour y remédier, vu qu’ils n’avaient pas, et pour cause, les moyens appropriés.
Les personnes directement intéressées, à savoir les villageois, avaient accepté et même supporté ce délabrement progressif pour deux bonnes raisons.
La seconde, parce que ce chemin impraticable les isolait du monde et d’une réalité qu’ils préféraient tenir à distance, le plus loin possible de la fermette abandonnée, comme si ce vieux chemin était la limite précise, non seulement de l’espace mais encore du temps, quelque chose qui les protégeait des convulsions d’une histoire hors de leur contrôle… et qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient comprendre.
Seul un fermier… et parce qu’ils n’avait pas d’autre choix, devait le parcourir, pour rejoindre un de ses champs qui était à un kilomètre et demi en tracteur, ou en 4×4, jusqu’à la route de la carrière jouxtant le cimetière, aussi délabrés l’un et l’autre que le chemin.
Dans sa jeep, à peine moins vétuste qui datait de la Seconde Guerre mondiale, tout en maudissant son père qui lui avait légué ce champ emprisonné au fond d’un sens interdit…, il négociait les crevasses et les nids-de-poule, transformant le tout en parodie de quelque impossible planète…
« Maintenant, tout appartient aux fantômes », répétait-il avec un sourire impuissant, l’air de dire : « Vous ne m’avez pas cru, mais maintenant, vous en avez la preuve. Je l’avais toujours dit »…
Et il ajoutait en haussant les épaules : « Les problèmes qui n’ont pas de solution ne sont pas des problèmes ».
Il avait son idée pour arranger ce qui ne pouvait l’être…
Personne ne l’a jamais revu !

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Aussi ce « texticulet » plus textuel que sexuel, quoique…, se présente-t-il comme le récit véridique de la façon dont j’ai vécu sur une route un ressenti qui sembla ne pas avoir de fin.
Il est normal que ce récit, qui s’est ouvert sur une menace, étant donné que l’histoire que j’y raconte, parfois étrange et presque toujours compliquée, coïncide avec le moment où un violent orage s’annonce…, se termine de même dans le vide abyssal de l’incompréhension que vous allez ressentir de n’en jamais rien connaître…
L’affaire s’est ouverte non seulement sur une photographie, une vieille fermette et un chemin, mais, en outre, sur un long monologue tapoté un soir…
Elle se termine dans un basculement…
Le vôtre…
Sentez-vous le vide du puits sans fond de la bêtise humaine ?
Bienvenue…