Mes aventures en Géorgie… #2

De temps en temps, il arrive que je me surprenne en flagrant délit de sobriété…, clairement, je n’y vois qu’une explication satisfaisante : un type me vole mon temps à intervalles irréguliers et se met à vivre à ma place selon ses propres valeurs.
Quand je reprends le contrôle de la situation, comme ce soir, tout reste à faire de nouveau.
Je suis donc allé farfouiller pour en trouver un, en y repensant…
C’est trop tard maintenant… et la marche arrière est cassée de toute façon.
Je pratique donc en roue libre.

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Les corps immergés remontent à un moment ou un autre, il faut toujours qu’ils fassent leurs intéressants pour qu’on s’occupe d’eux, qu’on les prenne en considération au cas où ça servirait à quelque chose.
En général, ils continuent encore à tourner au ralenti à la surface pendant quelques minutes avant arrêt complet.
A partir de là, j’entre en scène et c’en est fini de leurs pitoyables existences alvéolées.
Ploc !
Une grosse flaque qui s’écrase sur le palais et mon haricot-surprise est dans le sac.
Toujours pareil…, je vaincs sans effort.
Le péril me connaît, c’est réciproque, quant à la gloire je crois que je n’y ai jamais vraiment songé, sauf quand je rêve que je suis poursuivi par le Mossad.
Mais ils ne m’attrapent jamais, non, car impossible de me profiler correctement ou d’anticiper mes mouvements vu que je suis un obscur sociopathe au modus operandi délibérément aléatoire.

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Dans tous, sans exceptions, on doit y subir des grosses dondons qui hurlent et des types à nuque plate qui poussent dans les queues (et ce n’est pas sexuel !), pour arriver douzième dans le grand championnat d’enregistrement des bagages…, après, ça piaille, ça rit grassement, dans un charabia qui ne soulgne que trop bien qu’ils n’ont jamais fait leurs devoirs pendant les vacances.
Je hais les aéroports…
Dans l’avion, il y a devant moi, une barrique à khinkalis qui déborde de son siège et écrase allégrement mes genoux.
Hors de l’avion, il y a des chauffeurs VIP sur le tarmac, la queue des passeports et la cohue des taxis…, cinquante laris en anglais, quinze en géorgien !
La vieille pancarte Nemiroff sur l’autoroute glauque qui conduit au centre-ville indique que j’arrive au bout du bout du monde civilisé…, après on m’accueille, on me file un verre de chacha, du pain et du chou mariné, un chocolat mou… et j’arrête de grogner.

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En Géorgie, il y a un facteur à prendre absolument en considération si l’on veut bosser sereinement et efficacement : c’est l’alcool.
Cette note se veut un avertissement à tout jeune blanc-bec qui s’aviserait de venir me défier sur mes terres, et oserait tenter de travailler dans cette contrée hostile où les hyènes ont le poil dur, les haricots le fil tenace, et où je mords.
Le bon journaliste aguerri, que je ne prétends pas être, mais j’ai inscrit tout ces objectifs sur mon prochain plan quinquennal, doit savoir l’utiliser à son avantage, contourner les écueils des sources de provenance inconnue en sachant profiter d’une source avinée pour en tirer l’essence.

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Je m’explique :
Leçon numéro un : tout reportage impliquant le dépassement technique, voire l’approche virtuelle du seuil d’un foyer familial, est immédiatement sanctionné d’un (les jours de chance) ou de plusieurs (les 364 jours restants) verres d’un alcool tirant entre 12° et 65°.
Et ce à n’importe quelle heure, chez un peintre de grues de chantier comme chez une institutrice à la retraite.
Méfiance donc face aux petites vieilles innocentes.
Leçon numéro deux : il est impensable de débarquer en Géorgie sans maîtriser sur le bout des doigts son arsenal d’excuses prévenant l’excès de boisson.
Le plus simple et le plus efficace reste de passer pour l’Occidental aux dents de lait n’ayant aucune expérience ou résistance aux breuvages dont le degré d’alcoolisation dépasse celui de la Tourtel.
Autre parade ayant fait ses preuves : l’excuse médicale.
Votre médecin vous a interdit de boire parce que vous êtes anémique / vous avez un ulcère de quinze centimètres / vous mourez demain.
Attention, cette excuse n’est valable qu’une fois et ne sert qu’à une personne.
Soyez indulgent avec votre photographe.
Leçon numéro trois (la plus importante) : tout interlocuteur est susceptible de se trouver, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit (en vertu de la leçon n°1), à une soupra, banquet en général copieusement arrosé, lorsqu’il vous répond au téléphone, ce qui le transforme aussitôt en une de ces sources journalistiques avinées dont je parlais plus haut… et vous permet d’obtenir de lui à peu près tout ce que vous voulez.
Une interview le lendemain à huit heures ?
Aucun problème !
Il répondra à toutes les questions avec plaisir !
La politique de gestion des eaux et forêts en Khevsourétie ?
Sa deuxième vocation !
Il en mange au petit-déjeuner !
Les plans de construction de la nouvelle centrale nucléaire ?
Dans la poche !
Là encore, l’expérience vous sera nécessaire pour refuser, poliment mais soigneusement, l’invitation au restaurant où se trouve votre source qui suivra inévitablement.
Leçon numéro quatre : profitez-en quand même.
Votre flair journalistique seul vous permettra de dénicher dans tel village perdu la famille qui fait ce petit vin artisanal si agréable à un point que vous n’auriez pas soupçonné… et où les filles de la maison sont ma foi fort sympathiques.
Mais une dernière fois, mon honnêteté et mon expérience me poussent à vous délivrer cet ultime avertissement : je mords.

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Toujours plus avide de sensations fortes et d’authentique, je me suis attaqué, après les marchroutkas en ville, aux marchroutkas à la campagne.
Mercredi avec Natacha, nous avons pris notre courage et notre baluchon à deux mains pour partir à Kazbegi, tout au nord de la Géorgie, à la frontière russe, de l’autre côté, Vladikavkaz, Beslan, un coin charmant, accessible par un col unique à 2400 mètres d’altitude, la plupart du temps pris par la neige, du moins l’hiver.
Mais, et c’est le must, accessible par une autoroute, l’Autoroute militaire de Géorgie.
A vrai dire, je ne sais pas s’ils comptent réellement la réutiliser, après l’offensive de 2008…, pour d’autres buts militaires.
Ou alors, c’est qu’ils ont déjà fait passer une colonne de tanks dessus et qu’elle n’a pas supporté.
Parce que quand on se retrouve au sommet du col, sur cette pente glacée et ravinée où les cailloux se battent en duel avec les congères… et que, comble du malheur pour une marchroutka géorgienne, on n’arrive plus à doubler, il est réellement permis de douter que l’on se trouve sur une autoroute.
Toujours est-il que c’est exactement là, que se déroule le 34ième rassemblement des nudistes-bûcherons de Géorgie, une association qui comme son nom l’indique, consiste à couper des arbres, entièrement « à poil »
Nous avons notre tenue de « nudistes-bûcherons » sur nous, Natacha et moi… et sommes donc prêts à tout…

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On part de Didube, la gare routière de Tbilissi, on trouve le bon véhicule, une Volga 4 portes transformée en Cabriolet tendance américaine des sixties… et on s’attaque à une huit-voies qui nous emmène droit vers le nord, en passant par Mtskheta, l’ancienne capitale de la Géorgie, son monastère perché sur un nid d’aigle, ses vaches et ses petites vieilles.
Tout commence pourtant bien.
C’est justement après Mtskheta que ça se corse.
C’est à deux voies que l’on passe au-dessus du splendide réservoir de Jinvali et que l’on continue à grimper après Pasanaouri dans les montagnes du Grand Caucase.
Et malgré le grand beau temps que nous avons eu pendant trois jours, enchaîner les nids de poules sur une route de la largeur de notre marchroutka procure les frissons de l’aventure au grand air.
Surtout quand au retour, on est bloqué trois heures au pied du col de Jvari (le col de la Croix) à cause des risques qu’un convoi militaire n’empêche le passage (c’est trop étroit) et qu’on doit se réfugier dans une stolovaia servant haricots et café au milieu d’une brochette de bœuf…

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Le plus rigolo étant de passer par des tunnels qui vous font demander pourquoi donc les Géorgiens ont été foutre des grottes de Lascaux sur une route à 2000 mètres d’altitude.
Parce que bien sûr, les tunnels ne sont pas éclairés, ça ne serait pas drôle sinon.
Et les marchroutkas ont des phares de 40 watts, ça serait de la triche autrement.
Il y a toujours un petit côté piquant à voir la lumière au bout du tunnel, légèrement obstruée par des cailloux, laissant se dessiner les doux contours d’un tank géorgien…
Et je dois dire que je ne suis pas peu fier d’avoir traversé mon premier tunnel géorgien… et d’en être ressorti vivant !
La suite se passe pied au plancher, au cœur des gorges caucasiennes en direction de la frontière russe.

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Dans ce vallon niché au creux d’une superbe gorge géorgienne de Kazbegi, à deux cents mètres du poste-frontière avec la Russie, par exemple.
C’est dans les endroits les plus improbables qu’on fait les meilleures rencontres.
Il a fallu rouler d’abord quinze kilomètres sur l’autoroute militaire…, l’autoroute la plus sûre du monde, du moins par rapport au nombre de voitures qui risquent de s’emboutir en frontal ; ceux qui roulent ignorent forcément moins les carcasses de bus au fond des ravins et les stèles funéraires régulièrement disposées le long de la route.
Eh bien, c’est là que se déroule la 34ième réunion amicale des nudistes-bûcherons de Géorgie, toutes et tous affairés à la tache…
Et, c’est là aussi, dans ce vallon donc, que j’ai rencontré Jésus.
Enfin, un de ses représentants sur Terre en tout cas.
Ce charmant moine, tout émoustillé à regarder ses « frères et soeurs couper le bois dans la tenue du créateur » ( ce sont ses mots)…, m’a expliqué, au milieu de pylônes de béton hérissées de barres de fer rouillées, qu’on érigeait là un « complexe monastérial » qui devrait, d’ici quelques années, compter pas moins de trois églises, un hôtel et les restes de deux ou trois martyrs géorgiens, sans oublier, bien sûr, la résidence du patriarche Ilia II et de Micha, au cas où ce dernier voudrait passer ses vacances de Pâques dans une atmosphère saine et spirituelle.
Ils pensent à tout ces moines.

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Dans une vague cabane de chantier tapissée de bâches bleues qui sert de chapelle provisoire, il m’a montré avec fierté les grandes icônes qui sont tellement impatientes d’être accrochées dans l’église flambant neuve, qu’elles saignent des croix et suintent des visages de la Vierge Marie sur la vitre qui les recouvre…, la plus grande d’entre elles représente les principaux saints de la Géorgie, Sainte Nino, qui a évangélisé le pays, Saint Georges, le saint patron, les archanges Michel et Gabriel, et bien sûr Marie qui, sympa, a convaincu Dieu de filer le bout de paradis qu’il s’était gardé sur Terre aux Géorgiens (arrivés en retard, comme d’habitude, à la distribution des terres aux peuples du monde).
Eh bien figurez-vous qu’elle a été peinte et brodée par un garçon de dix-huit ans qui ne savait pas dessiner ! Et qui a vu l’image en rêve, et l’a peinte le lendemain : « Maman, Papa, j’ai vu une icône en rêve ! Vite, donnez-moi des crayons de couleur ! »
Le plus important est que le moine est convaincu que grâce à la résidence présidentielle, Vladimir Poutine et Micha pourront venir parler de paix et d’amour des hommes dans un vrai bâtiment chrétien, le tout juste à côté de la frontière.
Pratique.
Si seulement les hommes politiques pouvaient écouter les moines plus souvent…

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Mais à tout seigneur tout honneur, commençons par la fin : il me faut d’abord rendre hommage, en cet après-midi de gueule de bois, à l’élixir magique, au médicament universel anti-casquette en chêne que l’on trouve ici.
Il est une chose que l’on ne peut pas contester aux Géorgiens : ils savent boire… et avec la manière.
Si, si, il existe, et, incroyable, ce sont les Géorgiens qui l’ont inventé…, ou trouvé sur leur terre, qui était prévu pour Dieu au départ.
Ce remède pétillant, cet apaisement de la glotte inégalé s’appelle la Nabeghlavi (prononcer Nabérhlavi).
C’est une eau minérale… et honnêtement, il est difficile d’imaginer a priori qu’elle soit naturelle.
Mais si.
Se présentant d’abord sous la forme inoffensive d’un liquide reposé et repu, elle se met à bouillir dès qu’on entrouve le bouchon.
A côté, les bulles de la Vichy-St-Yorre font figure de pets de verre de terre dans sa mare.
La première gorgée est toujours difficile.
Le palais souffre en premier… et une fois qu’on a réussi à mâcher les vingt grammes de soufre et de bicarbonate (eh oui), c’est un feu d’artifice dans l’oesophage.
Puis, après un processus difficile dont je tairai les détails par souci de ménager les âmes sensibles, on se sent vachement mieux.
Vive la Nabeghlavi !
C’est donc l’ingrédient essentiel d’un banquet géorgien réussi, enfin de la réussite de ses conséquences.

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Prenons un exemple au hasard.
Il y a deux semaines, Patricia Kaas est à l’affiche d’un bistro-resto local…
Je décide d’aller la voir… et j’invite (à mes frais), les membres du club « International » des VW Cox Géorgiennes, dont j’avais mis en vedette leur sens de l’organisation… dans le premier épisode de mes aventures en Géorgie…
Bières, graines de tournesol, tout commence bien.
Patricia Kaas chante faux, ça ne s’entend pas lorsqu’elle est en Play Back chez Drucker, mais dans l’arrière salle d’un souk Géorgien…, oui !
Tout est normal, sur la table de vingt, les serveurs apportent le fromage, les olives, le pain.
Et la vodka.
Aïe !

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C’est bizarre, pourtant d’habitude les Géorgiens boivent du vin, non ?
Oui, mais ils boivent aussi de la vodka… et pas qu’un peu… et que même s’ils ne sont pas vraiment manchots, ce que les géorgiens savent le mieux faire, c’est bien boire de la vodka à la santé de Patricia Kaas !
Quelques khinkalis, kababis (de la viande hachée enroulée dans une galette aux oignons et aux épices, du kebab luxe, quoi)… et toasts épicés plus tard, tout le monde est gai et les Géorgiens, forcément, se mettent à chanter…
Certains voudraient enculer Patricia Kaas, mais j’explique que certains l’ont déjà fait, que de toute façon elle est déjà prise (en double sens)… et que ça n’apporterait rien à la chanson Française…
Et comme on est quelques Français, forcément, il faut faire un concours international de celui qui va enculer les autres…
Re-aïe !

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Je sais pas si les Géorgiens participent à l’Eurovision de l’enculade, mais pour les chants de beuveries, ils sont très forts les saligauds.
Et c’est parti pour une heure de chants polyphoniques à tirer les larmes de derrière les nerfs optiques, à faire pâlir de jalousie « I Muvrini » (en passant, ce sont les Géorgiens qui ont inventé les chants corses).
Puis vient le fatidique « Allez, à vous les Français ! »…, regards hésitants, sourires gênés, puis d’un commun accord, nous entonnons « Mon mec à moi il me parle d’aventuuuuure… », histoire d’essayer de gueuler plus fort qu’eux et qu’elle (Patricia Kaas qui s’est cachée sous la table)…
C’est rigolo, comme on chante tous faux, mais avec des timbres différents, ça fait presque polyphonique.
Là-dessus, on se fait encore écraser par dix minutes de recueillement sonore.
Allez, tentons « Chevaliers de la table ronde » !
La distinction française sera toujours plus forte.
Bref, une fois que nous avons épuisé tout notre répertoire commun, nous n’avons plus eu qu’à admirer comment des mecs bourrés qui ont dû se taper deux bouteilles de vodka chacun, en pensant se taper Patricia Kaas…, arrivent à retourner les tripes par leurs chants (croyez-moi, les wc étaient plein de vomi après toute cette beuverie)…
Tout ça, avant de se retrouver on ne sait comment, quelques heures plus tard, à s’embrouiller vaguement avec un des serveurs du restaurant dans la rue.
Sinon c’est pas drôle.

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Au passage, cette réjouissance a duré neuf heures.
De quoi finir avec une belle gueule de contre-plaqué.
Heureusement qu’il y avait la Nabeghlavi !
Ce matin, j’ai été bien puni de mes médisances répétées sur la mégalomanie géorgienne.
Alors que j’achetais innocemment une bouteille de tkhémali (sauce pimentée), un petit vieux s’est approché de moi en me demandant : « German ? », « America ? » …
« No no »… que je lui dis, « je suis frantzouski ».
« Ah ! », s’exclame-t-il en me serrant le bras, l’oeil étincelant d’émotion, « je salue le peuple français ! Le peuple français est un grand peuple ! ».
« Ah mais euh », bégaie-je en tentant de lui rendre la pareille, « mais les Géorgiens aussi… ».
Le petit vieux m’interrompt en souriant : « Nous ? Allons, nous sommes tout petits. »
La vache !
Un Géorgien modeste.
Je suis estomaqué !
Du coup j’essaie de surenchérir, de dire qu’on a fait des trucs pas bien en Russie du temps de Napoléon, mais trop tard.
Mon marchroutka arrive et je me retrouve pour une fois défait dans le potlatch des nations.
Il aura fallu que j’aille en Géorgie pour l’apprendre.

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Désormais, je devrai vivre avec cette terrible vérité : tout les peuples ne sont pas égaux face à la boisson !
Il y a une différence génétique entre les Slaves et les hommes normaux.
Par contre elle ne fonctionne pas comme on pourrait le penser : en fait, les pauvres Russes, Ukrainiens, Georgiens et même les Polonais… sont démunis par rapport à nous, Français.
Génétiquement, ils ne supportent pas l’alcool !
Du coup, ils doivent boire pour oublier à quel point ils sont fragiles.
Je l’ai appris de la bouche d’un type qui m’a expliqué, chiffres à l’appui, pourquoi c’était super d’être Européen de l’ouest pour pouvoir se soûler en restant classe.
« Un Français ou un Allemand moyen », m’a-t-il dit, « peut ingurgiter sans dommage cinq litres de vin dans la soirée, alors que le pauvre Géorgien de base devra se limiter à trois litres seulement ».
Bigre !
La dernière fois que j’ai bu cinq litres de vin, j’ai mis une demi-heure à retrouver le métro Porte de Clignancourt.
« Mais », glissé-je pernicieusement, « trois litres de vin seulement, d’accord, et combien de litres de vodka ensuite ? »…
Ha ha, paf le Cosaque, un chtard dans le morpion, me dis-je, satisfait.
Eh bien non.
Leur foie (quel foie ?) ne le supporterait pas.
D’ailleurs, lui-même ne pouvait pas se soûler plus de quatre jours de suite…, la preuve.
Et d’enchaîner, comme depuis le début de la soirée, sur des histoires de poivrots.

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Voilà, je le crie désormais à la face du monde civilisé : bourrez-vous la gueule, sablez-vous le ciboulot tant que vous le pouvez, vous ne risquez rien.
Puisqu’on vous le dit, c’est gé-né-tique.
Je ne vous dirai pas le nombre de découvertes scientifiques que j’ai faites en Géorgie, comme d’apprendre que la bière n’est pas considérée comme une boisson alcoolisée : « parce qu’elle ne contient qu’un ou deux pour cent d’alcool » (décidément, ces opticiens sont tous des arnaqueurs), ou de réaliser à quel point il faut rester concentré pour pas tomber…
Bref, de la pédagogie dans les bouteilles de Vodka… et tout plein d’intérêt pour la connaissance de dedans le cerveau.
Non, ce n’est toujours pas la note promise, c’est une petite anecdote, mais je trouve que ça rend assez bien la vie d’ici…
Ce soir, avec quelques amis, après nous être gavés de khinkalis bien poivrés (enfin !), nous nous sommes dirigés vers un supermarché pour prendre une ou deux bouteilles afin de finir la soirée.
Et, là, le dilemme : Saperavi ou Mukuzani ? (c’est le genre de question que l’on se pose le samedi à 23 h à Tbilissi, ça fait tout de même plus classe que « Carte noire ou Boulaouane ? »)
Bref, nous voulions un vin rouge sec, et comme je ne sais pas comment on écrit « vin sec », je me suis tourné vers la vendeuse de garde, bien incapable de me répondre hélas.
C’est alors qu’un grand barbu s’est précipité vers nous, nous gratifiant d’un « attendez trois secondes », virevoltant et décrochant son téléphone portable.
« Allô Besso ? Oui, j’ai des amis qui cherchent une bonne bouteille, là, et ils ne savent pas quoi prendre… Mukuzani ? Oui ? ok, parfait ! »
Bon ben voilà, c’est ça la Géorgie.
Il suffit d’avoir un Géorgien à côté et tout va mieux.
Comme si ça ne suffisait pas, il s’est proposé de nous ramener en voiture…
Alors voilà, le Géorgien est sanguin, il est parfois tête de mule, arnaqueur et radin, mais le Géorgien (ou la Géorgienne d’ailleurs) est gentil.
Je devais le dire, au moins une fois.

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Et attention, pas n’importe quel petit déjeuner !
Dans la série « Je rencontre les grands cons de ce monde », dimanche dernier j’ai petit-déjeuné avec un grand prètre de Géorgie, Sa Sainteté et Béatitude, futur archevèque de Tbilissi et Petit pépère de toute la Géorgie (je n’invente rien).
S’il vous plaît…, à à peine cinq mètres du vénéré, le regard ému et le coeur serré à l’idée de côtoyer tant de sainteté.
Bon, c’est vrai, j’ai un peu triché : je ne suis pas un bon chrétien, mais je dois dire que ce n’était pas rien de manger en compagnie de Sa Pertinence, surtout qu’il était flanqué à sa gauche de la femme de l’ancien président-dictateur du pays, Zviad Gamsakhourdia, qui a plongé le pays dans la guerre civile avant de mourir dans des circonstances douteuses.
Il reste cependant un héros pour le pays et son ex-chère et tendre, ne manquant pas d’en profiter, servait le bon vieux Pépère de ses hors-d’oeuvre mielleux et de ses mises en bouches pâteuses.
Une vraie veuve noire, incroyablement fascinante d’outrance, de mélancolie jouée et d’orgueil rentré.
Mais le pire est qu’elle s’affublait ce matin-là d’une étrange robe noire fixée à ses tétons (érigés), à la forme semi-monastique, enfin peut-être s’agissait-il plutôt d’une création d’artiste.
Des yeux sombres, soulignés de crayon noir, comme il sied à une jeune veuve en chaleur, forcément.
Rappelons que son héros de mari est mort il y a plus de quinze ans.
Donc, il faut s’imaginer la scène.

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Tout le monde sort d’une nuit passée debout, à chanter, à prier, à poireauter en attendant que Sa Tolérance veuille bien bénir la table et copuler les jeunes assistantes, qu’on puisse enfin manger normalement après un hors d’oeuvre aux patates et à l’oignon.
Le silence n’est interrompu que par les chuchotements de la Castafiore du Caucase et par les toasts portés en personne par Son Importance.
Tout le monde s’acharne sur son os de poulet, son arête d’esturgeon et sa croûte de fromage sans moufter.
Tout d’un coup, un hurlement acide tord les boyaux, qui n’avaient pas besoin de ça après quelques heures à gargouiller férocement dans la cathédrale du sturpre…
Ah, non !
Mille excuses !
Il s’agit du choeur des chanteurs qui visiblement n’ont pas encore réussi à casser leurs cordes vocales et qui éprouvent le besoin impromptu de se détendre les amygdales, comme ça, entre l’aile et la cuisse.
Attention, c’est superbe.
Ca surprend juste un peu la première fois, mais c’est magnifique.

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D’ailleurs c’est bien la seule raison pour laquelle j’ai supporté la messe noire toute la nuit, même si j’étais là aussi pour baiser l’ex-femme du dictateur (enfin, disons que c’était pour l’amour du métier).
Et ma foi, ça accompagne fort bien le spectacle de la cour du Pépère, vaillant comme Jean Paul II il y a quinze ans, entre un évêque malicieux, un archiprêtre ancien barbouze des milices de Chevardnadzé, un artiste populaire de l’URSS encravaté, des prêtres qui ne sont visiblement là que pour bâfrer, des chanteuses pour bâfrer, chanter et copuler, des badauds venus pour baiser les chanteuses et la main de Sa Consistance ou juste pour se faire voir des premiers…, pour déjeuner en Père.
Mes conclusions sexuelles s’arrêtent là… car mon zob est à l’étroit et ma Vodka commence à présenter un niveau préoccupant.
La suite :
Mes aventures en Géorgie… #1
Mes aventures en Géorgie… #2
Mes aventures en Géorgie… #3