Mon Enzo Ferraillerie…

J’aime les sports immobiles, raison, entre autres, pour laquelle je n’aime pas la Formule1…, ni le football….
Cela vaut mieux pour moi… et pour les autres aussi.
L’enfer est en effet pavé de records inutiles auxquels il faut bien que je m’attaque, même si les battre ne me fera rien gagner, sinon un peu de temps, précieux… parait-il.

La littérature de la déliquescence ne m’apporte plus rien tant il est finalement facile de la dépasser.
Ecrire « normalement » m’est devenu pénible, bassement douloureux, car je ne sais que trop bien, après toutes ces années, à quel point le sang peut s’écouler directement de ma plume sans que cela serve à quoi que ce soit… ni à qui que ce soit n’est pas vampire.
C’est l’espoir qui demande des efforts à fournir.

C’est peut-être pour cela qu’on en fait plus des mécaniques huilées, que des vocations profondes.
J’avais commencé un texte pour expliquer, pour analyser le pourquoi et le comment de mes expériences automobiles, j’avais même trouvé un titre : Un demi siècle de Ferrailleries…, j’ai renoncé, surtout parce qu’absolument tout était résumé dans ce titre…
Qu’écrire d’autre ?
On m’aurait encore reproché une exhibition publique.

Un plantage malencontreux a rejeté cinq heures de travail épuisant dans le néant.
Curieusement, cela m’a soulagé.
J’ai passé ma journée à terminer divers dossiers à corriger, ainsi que peaufiner, deux nouveaux textes que je vous présenterai officiellement bientôt.

Pourquoi faut-il toujours que ma dérision l’emporte sur toute chose ?
Parce que la vie me gêne, sans nul doute, elle me serre aux entournures, elle est trop juste, elle n’est pas à ma taille.
A force de me débattre ainsi, elle va forcément se déchirer.
Alors pourquoi ne pas la déchirer tout de suite, maintenant ?
Ce serait gagner du temps.
Ce serait gagner quelque chose.

L’humour sauve de parfois bien des choses.
C’est vrai que la motivation est toujours fragile, l’espoir sans cesse incertain surtout dans l’écoeurement perpétuel de la bétise humaine, lovée dans un puits sans fond, royaume des névrosés, où sa contemplation me permet de retrouver le goût sordide de m’abandonner à ma peine…

Je rêve d’ailleurs assez souvent que je chine et que je trouve un objet rare et inédit, que je tente vainement de ramener dans le monde réel.
Beaucoup de pièces de mes collections sont introuvables, car ce sont des objets atypiques, trop avant-gardistes pour une époque qui ne cesse de rétrograder davantage.
Puis, je me réveille dans une semi-extase, m’étirant tel un chat sur mon lit.

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Alors que je farfouillais dans un show de voitures anciennes, je suis tombé sur une Ferrari Enzo.
Je déteste les Ferrari, mais les gens aiment les ennuis et donc adorent les Ferrari…
Et soudain, j’ai senti un malaise.
Le coeur qui rentrait dans ma coquille.

La vendeuse s’est aperçue que quelque chose n’allait pas :
« Monsieur, vous allez bien ? »
« A combien vendez-vous cette Ferrari Enzo ? » me suis-je entendu lui demander.
Elle m’a dit le prix : 600.000 euros.

C’était déraisonnable.
Mais je l’aurais acheté quand même si elle avait été trois fois moins cher.
J’ai payé, j’ai toujours 600.000 euros en liquide sur moi, au cas ou…
Mon geste me travaillait.
Je le sentais désespéré.
J’avais en moi le refus de changer mes habitudes.

Pourquoi l’avais-je achetée, finalement ?
Oui, c’était à cause de ma lassitude, un mal-être de bien-être permanent.
Mais je n’avais aucune autre raison de le faire.
La vie continuait pour moi quelque part au fond de ma coquille, peut-être parce que nous ne savons, toutes et tous, faire que deux choses au monde : continuer ce qu’on a commencé de faire et mourir.

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Quelques mètres plus loin, ce fut un gros volume relié : « L’Amour de Pierre Neuhart » d’Emmanuel Bove qui attira mon attention.
J’avais beau me dire que cela ne m’intéressait pas puisque j’avais acheté le même dix ans plus tôt…, je l’ai payé aussi.
Je suis ensuite rentré chez moi, soucieux, le coeur lourd, au volant de cet engin tonitruant, avec le livre sur le siège passager qui ne manquait pourtant pas à mon bonheur !

Pourquoi ne pas avoir patienté un jour de plus ?
Nous étions dimanche matin, ce show durait depuis la veille au soir…
Qu’est-ce que ça changeait ?
En plus, j’étais fébrile, presque paniqué.
Une telle mésaventure m’était arrivée, déjà, avec une autre Ferrari, dix ans plus tôt.

Les automobiles ne comprennent pas la panique qu’elles font naître, parfois en nous, quand on les aime vraiment.
On est des salauds quand on ne les aime pas, des fous taciturnes quand on les aime.
Et en ce dimanche à l’aube de tous les emmerdements du monde, je le sentais, je l’aimais.
Mon dieu, je l’aimais, comment était-il possible que je puisse aimer une Ferrari Enzo ?
Peu importait alors qu’elle m’ait forcé la main, que sur le moment je ne pouvais souffrir plus…, ce matin, je souffrais mille morts pour la tenir dans mes mains… via le volant…

Je devais me calmer.
L’indifférence me gagnait peu à peu, cette indifférence salutaire, sans passé, ni avenir, qui me protége de tout et aussi de moi-même.
Finalement, à quoi bon regretter ?
Il me fallait oublier.
Plus tard, quand la blessure cautérise, on peut se souvenir des bons moments, des images fortes.
Avec le temps, les souvenirs perdent en précision ce qu’ils gagnent en beauté, les scènes en extérieur se passent souvent pendant un jour d’été, ciel bleu, soleil éclatant.

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Mon visage souriant est devenu extatique, l’émotion devenant de plus en plus intense au fur et à mesure que les faits eux-mêmes s’effacaient de ma mémoire pour laisser place à un souvenir plus merveilleux qu’aucun de mes rêves d’enfant : le petit gourdin du matin…
Il arrivait, je le sentais…
Mais, la souffrance d’avoir payé 600.000 euros pour cette bétise roulante, a fait retomber ce qui aurait pu être un extraordinaire moment de jouissance…

Cette Ferrari Enzo me hantait malgré moi, malgré toutes les larmes versées par tous les acheteurs de Ferrari Enzo de par le monde.
Tout le monde sait ça.
Tout le monde termine sa vie avec une histoire réécrite et un bonheur de pacotille.
Qui étais-je pour avoir voulu mieux ?
Qui étais-je pour penser que le sort me favoriserait ?

Tout en conduisant les yeux fermés, mes yeux parcouraient : « L’Amour de Pierre Neuhart » d’Emmanuel Bove, un court et bouleversant roman sur la passion d’un homme mûr pour une jeune fille hystérique et écervelée, qui le mène à la ruine et à la déchéance sans même s’en rendre compte…, j’avais déjà lu ce livre, presque par instinct de survie…
Comme tout les romans de Bove, celui-ci m’avait bouleversé par son sens du détail, du symbole et par sa mécanique implacable.
Mais je n’avais pas compris que Bove m’avait prévenu, à sa manière.

Je m’étais dit que moi aussi, un jour, il faudrait que j’écrive un livre pour prévenir.
Puis je me suis demandé si ça n’était pas simplement pour justifier mes souffrances.
Mieux vaudrait écrire un roman de mes mains… qui analyse pourquoi nous avons tant peur dans cette vie de souffrir pour rien alors qu’on vit déjà pour pas grand chose.
J’ai allumé les lumières et j’ai sombré dans le noir…
Il faisait pourtant jour, je roulai au max possible…
Quand soudain, une odeur âcre a envahit l’habitacle…

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En quelques secondes, une fumée noire s’est insinueusement infiltrée partout, ne me laissant d’autre choix que de freiner en urgence sur la bande des pneus crevés…
Je l’étais moi-même…
Je me suis extrait de mon lit et n’ai pas eu le réflexe de claquer la portière…

Au péril de ma vie, je suis retourné dans la Ferrari Enzo, triturant la couette qui n’en pouvait, jettant mes oreillers fumants au loin et parvenant à agripper la patte de l’ours en peluche qui gémissait de douleur…
C’est alors que je me suis souvenu de mon nounours préféré que j’avais ramené d’Italie ou il errait, seul, au milieu de centaines d’autres, dans un magasin de Maranello ou j’avais aussi acheté du chocolat…
Lentement je l’ai tiré hors du lit pendant que la Ferrari Enzo brûlait toutes les flammes de l’enfer…

Mon nounours, a eu le reflexe de cliquer sur le bouton de son reflex ce qui a déformé l’atmosphère…
J’ai alors hurlé : Pompier, pompier, pim-pon…
Mais qui donc avait bien pu enflammer la Ferrari Enzo… ?
C’est alors que 5 démones me sont apparues…
J’ai joui comme un Pape…

Oui, les démones de l’apocalypse de nos cauchemars existent, mais elle ne glandent pas dans les halls des cités dortoirs, mais dans nos têtes…
Elles sont éternellement poursuivies par des uniformes procéduriers qui cherchent, bien entendu, toujours du côté de celui qui voudrait que des boucs émissaires soient responsables de tout.
Car il est connu depuis la nuit des temps que le meilleur moyen de ne pas subir les foudres du pouvoir, c’est d’intégrer ce pouvoir, de le corrompre et d’y imposer une nouvelle morale, hélas pas si nouvelle que ça : la loi du plus fort, la loi de la jungle, celle qui poussent des hommes à servir leur intérêt aux dépens de ceux d’autrui, et qui les écrase s’ils protestent.

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Et l’homme évolué, celui qui n’a ni besoin de morale, ni besoin de loi, et encore moins besoin d’un dieu pour situer où se trouve le respect des autres et le respect de lui-même, celui-là est maudit entre tous, car il sait mais il ne peut rien faire, sinon pleurer sur cette humanité dont il ne sera jamais.

J’ai reçu une formidable leçon de vie, durant cette nuit…, la plus atroce et la plus vraie qui soit, celle qui dit que l’on est toujours seul au milieu de la meute… et que la Justice, la morale, la sagesse ne sont que des illusions que la civilisation utilise pour maintenir en un équilibre fragile la bestialité inhérente de l’être humain.

On peut écrire, raconter, thésoriser, mais n’écouteront que ceux qui ont déjà les moyens de parvenir à des conclusions similaires de leur côté.
La communication n’existe pas.
J’ai rangé la Ferrari Enzo dans un tiroir, elle s’y trouve encore…

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