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Dans les antres enfumées et moites des soirées gothiques où je noyais mon chagrin dans l’alcool et dans les étreintes faciles, j’aimais à observer la décrépitude sans grâce des vampirella d’opérette, des Cruella de basse banlieue, des Morticia défraîchies, cachant l’éthylisme maladroit de leurs vies en impasse sous des tissus noirs satinés, résilles effilochées, chemises à jabot mangées par la bière et rouge-à-lèvres bon marché.

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J’ai le souvenir que devant moi, une jeune Gretchen blonde embrassait une Africaine aux longues dreadlocks pendantes.
Vautré dans cette décadence, je peinais à décader.
Le mélange de leurs couleurs était de loin ce qu’elles avaient de plus beau.
La Blanche était grasse, molle et trop grande, malgré une chevelure magnifique qui lui pendait jusqu’aux reins.
La Noire était petite, coincée dans un corset en plastique… et assez laide.
Leurs baisers baveux étaient trop empressés pour être sincères.
S’embrasseraient-elles seulement, s’il n’y avait eu ces mâles en rut dansant autour d’elles, le regard fébrile, la frustration en bandoulière ?

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Un peu plus tôt, dans cette soirée d’un autre temps, c’était un couple SM, qui visiblement s’était affublé d’une armure de plastique qui, si elle eût été plus colorée, aurait irrésistiblement fait penser à Goldorak.
En sus de ce déguisement aussi monstrueux que grotesque, le bouffon ainsi carapacé s’exprimait avec un accent méridional qui ne faisait qu’achever de réduire à néant toute tentative d’excitation sexuelle de sa part.

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Elle, affublée d’un haut de forme, avait su, avec un peu plus de goût, donner quelque magnificence à son physique insipide en s’improvisant dominatrice impérieuse du haut de son mètre soixante-trois, talons compris…, d’un vieil ivrogne chauve qui, profitant d’un vide relatif de la piste de danse, était venu ramper aux pieds de la belle, étalant sa langue gorgée de bière sur les chaussures vinyles montantes de la jeune femme, qui répondait à cet hommage ignoble avec une aisance déconcertante, adoptant un certain nombre de « poses » chorégraphiques qui eussent été du plus bel effet si la victime consentante n’eût pas autant ressemblé à un pilier de comptoir.

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A un moment donné, la maîtresse-femme au chapeau dur posa un pied sur le paillasson humain couché à ses pieds.
Dans cet équilibre instable, elle tenta d’affirmer un peu plus son personnage, mais le dos du monsieur étant bien moins plat que le sol de la boîte, elle perdit l’équilibre et se serait tout à fait vautrée les quatre fers en l’air si son Goldorak-chevalier servant ne l’avait rattrapée à temps, lui murmurant : « Peuchère, va pas t’escagasser par terre, putaing, connasse ! ».

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Plus tard, le spectacle lesbien et le spectacle S/M étant arrivés à leur terme, je me suis hasardé dans les recoins de la petite salle à la recherche d’un nouveau sketch improvisé.
Mais il arrive ainsi une heure où tous les clowns sont partis.
Privé de dérivatifs, mon regard errait sans fin d’une fille à l’autre, cherchant la motivation, cherchant aussi à la brider pour m’éviter une désillusion supplémentaire.
A côté de moi, quatre, cinq types aux physiques encore plus discutables que le mien observaient la piste en caressant sans doute les mêmes idées.

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Comprenant qu’on arrivait à l’heure de la curée, j’ai tenté de sympathiser avec quelques unes, sans grand succès.
Il y avait ce soir là seulement deux types de filles : des très laides et des très belles.
Fatalement, les premières étaient plutôt collantes, les secondes étaient atrocement distantes.
Situation sans issue, à moins d’avoir un phallus tout-terrain.
Et puis, mêmes les quelques regards intéressés que j’attirais, empestaient le désespoir d’un soir et le malentendu d’une vie.

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J’aurais dû être comédien.
Je suis un homme qu’on prend sans cesse pour un autre.
Mais je ne suis pas assez laid pour faire rire, pas assez beau pour émouvoir, pas assez fade pour m’attirer la sympathie du public.
Un véritable acteur ne doit pas être soi-même autant que moi.

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Entre ces deux détails malaisés, cette soirée malséante, comme toutes les autres, où rien de ce à quoi j’aspirais n’était au rendez-vous, j’ai fui les obsédés du coup de boule pour retrouver des obsédés du coup de bite.
Je suis rentré chez moi discrètement.
Il n’y avait rien d’autre à faire.

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Rien ne subsiste, à ces heures du sommeil qu’un écœurement progressif, une colère fatiguée mais pas assoupie qui me fait me lever, pour écrire ceci jusqu’à épuisement du mal.
Au petit matin, au fond de mon lit solitaire, les visages s’embrument, les décolletés s’évaporent, les cuisses d’albâtre s’éteignent, les souvenirs de baisers fugaces et enivrés abandonnent mes lèvres pour s’évanouir dans le néant.
Le soleil pointe à ma fenêtre.
Mes rétines brûlent en regardant le ciel bleu.
L’azur aussi est une cage : « Je suis cette fraction de ciel enfermée dans un cloître de chair ».
Un nuage de cendres dans un corps inutile.

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Face à la profonde décadence artistique qui m’entoure, dont j’arrive néanmoins après beaucoup d’entraînement, à m’abstraire, je trouve dans la réalisation de mon œuvre philosophique webbiène, allez savoir pourquoi…, un délassement profond, qui m’aide à accepter l’idée d’aller dormir en suite, puisque rien ne vaut qu’on échappe au néant en ces heures nocturnes et pré-matinales.

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Je pense n’être exotique pour personne si je confesse ici un second vice abominable quoique tout aussi inoffensif, qui consiste à m’abîmer dans l’écriture, enchaînant avec une régularité d’horloge des textes qui tournent en boucle depuis des heures dans ma tête…, faisant inlassablement la guerre à la plouquerie populacière, tentant inutilement de me démarquer de la mélasse éditoriale lacrymale pour ménagères esseulées.

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C’est dans cette fange intellectuelle que, de-ci, de-là, entre divers souvenirs dont celui décrit en ce début d’article, quelques moments prodigieux d’automobiles extraordinaires tentent, non sans un certain succès, de me revenir en mémoire, pour tenter de s’harmoniser dans l’immonde du réel-virtuel… jusqu’à bouleverser les sens artistiques végétatifs des primates ordinaires.

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Parmi ces véhicules étranges, le plus intéressant de ces derniers temps est certainement la Phantom Gargoylism de W.T.Burge, dont la bilinéarité spectrale dépouillée, interpelle au niveau de l’inconscient (une application bilinéaire est un cas particulier d’application multilinéaire. En algèbre linéaire, une application multilinéaire est une application à plusieurs variables vectorielles qui est linéaire en chaque variable)…
De temps en temps, il se trouve un OVNI, une voiture bizarroïde, imprévisible, dont le but échappe a tout entendement et dont les subtilités de la réalisation laissent perplexes, interdits.
Je n’ai donc pu m’empêcher, de m’y plonger avec délectation.

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Mais, comme je ne suis pas sûr que vous évoluiez dans le même flou artistique que moi, je vais vous raconter ce que moi je perçois de cette chose…, en apparence innocente, dont je vois, il faut le préciser, uniquement le flou, le terrible flou inspirateur.
Certes, on pourra me taxer de vision subjective, mais le plus important, n’est-ce pas qu’à partir du moment où moi-même je puis avoir ce type d’impression, d’autres aussi peuvent tout aussi bien le ressentir ?
Alors plongeons-nous ensemble dans cette apocalyptique dérive, le mot n’est pas trop fort.

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Mazette, me suis-je dit, ça sent l’œuvre d’art qui restera incomprise du public !
Dès le début, j’ai été surpris par le look gothique de cet engin, un design très sombre, très austère et très classieux.
Impossible de définir le style avec exactitude, mais cela peut faire penser à n’importe quoi…
D’abord parce que les lignes souples mais frigides, toutes en sensualité glacée, se fondent avec les visages des démons, figés, expressifs, dénués de toute mimique chaleureuse ou simplement humaine, avec leurs yeux errants dans le vague, comme brouillés par l’opium, exprimant la terreur d’une vision intérieure et l’abandon total et immédiat à la torpeur ultime.
Car là est la terrifiante métaphore.

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Le design de cette voiture est en fait du terrorisme esthétique, qui envoie une onde implacable en direction des beaufs qui, dès qu’elle touche une ou plusieurs personnes, les enferme dans une attitude itérative totalement ridicule et parodique.
Hommes, femmes, enfants et vieillards, à la vue de cet engin étrange, sont indifféremment frappés par le puissant maléfice, les laissant bouche bée, grotesques victimes de l’onde…
L’impression visuelle est malaisée, elle entraine même une pulsion de violence.

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Le public, torturé mais indulgent, s’attend à être délivré de cet insoutenable sortilège, qui n’est pas sans évoquer d’ailleurs les victimes des essais scientifiques sur le système nerveux (j’avais vu à l’époque un reportage saisissant sur des légumes humains qui tressautaient du soir au matin, en deux ou trois gestes contradictoires et perpétuellement enchaînés).
Mais non !
Cynisme extrême !
Provocation ultime !

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Les malheureux individus de condition modeste, qui ne demandaient rien à personne, après avoir été abrutis et ridiculisés quelques minutes en regardant cette voiture, sans aucune raison, sont simplement réduits à néant, gommés, annihilés, peut-être même digérés !
Qu’est-ce que cela veut dire ?

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Je m’adresse à toi, mon popu qui me lis avec l’avidité d’un masturbateur, malgré le choc, le dégoût, l’incertitude, tu continues à regarder les photos illustrant mon texte, vissé devant ton écran d’ordinateur tel un condamné attendant son verdict.
Car tu veux savoir, tu veux comprendre.
Ton attente ne sera pas récompensée.
Quiconque a eu son adolescence marquée par la lecture de mes ex-magazines Chromes&Flammes ne s’en est jamais remis et ne peut qu’y repenser avec angoisse.

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Qu’en penser ?
Quel est le message sinon la nocivité profonde d’un design insoutenable et démoniaque ?
Le péril extrême que représente cette histoire, n’est-ce qu’une métaphore plus subtile ?
Manipuler le peuple par exemple  ?
Dans tous les cas, ne crois pas que cette vision floue en est pour autant lacunaire.
Les impressionnistes ont été les premiers à se rendre compte de la puissance d’évocation du flou par rapport au figuratif.

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Fait comme bon te semble, mais ne prend pas de risques.
Je terminerai en te signalant (au passage) que William T. Burge est le créateur-constructeur de cette Phantom, une sculpture roulante qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même…
C’est lors du maintenant célèbre « Burning Man » qui a lieu chaque année aux USA, qu’il s’est fait connaître avec cette œuvre typiquement Gargoyliste…, imaginée au départ du châssis d’une VW Cox-Beetle 1968.

T.W. Burge’interview…
« I have always admired the hardcore rider, the people that build their own stuff. You know that guy or girl that always seems to be hanging out in the garage or disappeared on the road. To those people I give tribute. You are what my art is about. If you believe that cars should run, that things should work and not just be decoration or a façade that a certain love should be applied to your daily life and the things that you do, then my cars are for you. I strive to push art and machine together into a functioning way of life that gives joy to the driver and all that see it »

American readers’réactions…
– The Count’s catacomb find puts his earlier barn finds to shame, but his un-fortunate tire selection cost him Best in Show at the Transylvania Beach Concourse.
William Fraser, New York City
– Typical example where the owner used too much Armor. All before the show !
Frank Boyle, Stockton, CA
– Looking to gain the potential for more bite in the corners, Hans thought these aero addi-tions were just the thing.
Dave White, South Boston, VA
– Following the introduction of its « Abruzzi, » Panoz unveils the new « Doccione » model.
Edwin Marker, Kenai, AK
– Dante’s answer to the Pope mobile.
Robert Franano, Hallandale, Florida
– Hello Dali: Salvador’s last creation, the Cargoyle.
Gary Francis, Chico, CA
– Due to the unusual carbon fiber, tin-foil construction, i decided to rate this one a 4 with poor panel gaps, bugs stuck in teeth, and odd opaque windows that provide only limited visibility.
Peter Zimmermann, Bakersfield, CA
– The Gothie Prowler, keeping away evil spirits and buyers alike !
Paulo Teixeira, Mexico City
– I understand the poor guy went Baroque buying duct tape.
Allan Nelson, Pentwater, MI
– Calcutta spy photo uncovers Chris Bangle’s latest project for Morgan’s entry into the lndia market.
Daniel Brenzel, Menlo Park, CA
– Rare Gargoylemobile spotted at local concours !
Mike Heroy, Angola, IN
– Design by Frank Gehry, coachwork by Michelangelo.
Brian Dale, Wilmette, IL
– A good example of automotive gargoylism, characterized by grotesque deformities of the nose, trunk, and fenders, dwarfism, metal deformation and enlargement of the livery and spleen.
Dan Faustman, Elk Grove, CA
– An Enzo prototype that went south.
Robert Griffin, Novato, CA
– The coveted door prize at the annual Dungeons & Dragons Convention: The Warlock 2000.
Brad Kogut, Seattle, WA
– Third Place Muncie Tin Foil Origami Contest.
Stephen Miller, Muncie, IN