Quelqu’un et le Hot Rod Gang… Vous connaissez l’affaire des tueurs (et tueuses) du Bar Blanc-Vallon ? 
Certains affirmaient avoir croisé leur regard.
Faux !
C’étaient des ombrageux patibulaires qui conduisaient des Hot-Rods d’enfer, tandis que des blondasses aux seins pendouillants leurs suçaient le meilleur bout…
Des pipes d’enfer !
Certain que c’était tout ce qu’il y avait d’infernal dans cette histoire…
Les seuls qui les avaient jamais rencontrés étaient enterrés maintenant.
Explosés.
Le corps déchiqueté.
La nuit, on entend souvent les bruits furieux des Hot-Rods.
Des gros V-8 monstrueux, débridés, gavés de kérosène.
Ils roulent sans but, dans les rues.
Ils roulent vite, se doublent, slaloment, klaxonnent. 
Ils foncent, font la course.
Douze morts déjà.
Quinze blessés, dont six resteront handicapés à vie.
Et ce, depuis une semaine seulement, le non-droit est le maître.
J’étais là, épuisé, devant mon verre de Mojito.
Des gorgées brûlantes pour noyer ma tête, dans les brumes fantomatiques de l’au delà.
Qui sont-ils ces « Outlaw’s » et ces « amazones », ces  » Hot-Rods  » ?
Demain, j’irai voir Patrick H, mon pote qui rêve de les tronconner.
Ce soir, déprime.
Je dors tout habillé, suant, des dizaines de verres de Mojito dont les verres sont éparpillés à mes pieds.
Cette nuit, j’ai la tête perdue dans mes pensées, mes cauchemars.
Tête imbibée d’eau de vie.
Je découvre subitement la fragilité de l’existence.
Je prend conscience que la vie n’est pas éternelle, que la mort est au bout du chemin.
Qui sait si la prochaine nuit ne sera pas la dernière.
Comment contourner cette évidence…?
Ne plus dormir, et ainsi devenir immortel… Ouah !
Mon esprit est en bouillie.
Le soleil est déjà haut, très haut même.
Il est environ seize heures.
Un rai de lumière fait danser la poussière au-dessus de mon bureau.
Je me frotte les yeux, m’étire, vais pisser, avale un café.
Quelques photos, rares, floues, représentant des Hot-Rods sont étalées sur le bureau.
Impossible de les identifier avec précision.
L’homme qui a pris ces photos, il y a deux jours, est mort maintenant.
C’est par hasard que la pellicule a été retrouvée par la police, au milieu d’une bouillie de chairs, d’os et de vêtements.
Au volant d’un de ses Hot-Rods d’enfer, on aperçoit un mec, cheveux longs, traits hirsutes.
Dans les autres documents éparpillés sur le bureau, rien de concret.
Plusieurs témoins ont aperçu des mecs crades et des filles infernales conduisant des terribles machines, mais personne n’a pu dire d’où elles étaient arrivées et où elles allaient.
Il parait qu’on a vu un Hot-Rod sur le parking d’un super-marché avec un géant…
Une véritable psychose s’est emparée de la ville et de la région.
On n’ose plus sortir la nuit.
Seules certitudes : les Hot-Rods sont nombreux, de plus en plus nombreux ; et la rumeur prétend que ces machines sont même parfois pilotées par des femmes totalement nues.
Putain, hard ce Nescafé !
Amer comme ma solitude. Dix sept heure, je sors.
Le soleil baisse et se voile.
Le ciel se couvre.
J’approche du Bar Blanc-Vallon ou crèche Patrick.
J’entre sans saluer : on me connaît ici, mais on ne m’aime pas. 
Patrick est assis au comptoir, concentré.
Autour de lui, que des mecs hirsutes et patibulaires ainsi que des filles blondasses aux seins pendouillants !
Piting !!!
Y aurait-il un lien ?
J’entre et le salue :
– Du nouveau sur les tueurs du Bar Blanc-Vallon ?
Non, rien, pas de mort la nuit dernière, les flics ont ratissé toute la région, fouillé tous les garages, les parkings, rien…, le gouvernement a fait appel à des hélicoptères de l’armée équipés de viseurs nocturnes : rien…, je me demande si on n’a pas affaire à des fantômes, d’ailleurs ici personne ne les connait, il n’y a que des clients réguliers….
– Des démons, je réponds et des filles de Satan !
Pause.
On ne sait plus quoi dire.
La police, l’armée et l’état sont impuissants.
Même l’Eglise…
Elle propose des exorcistes !
Les voyants, les médiums , se font du blé sur cette histoire.
Des loubards ont voulu en profiter pour devenir maîtres des rues, des places, désertées par les  » honnêtes gens « …
Peine perdue.
La plupart qui ont croisé les Hot-Rods sont mort dans des conditions atroces.
– Même l’étude des victimes ne nous renseigne en rien, elles semblent choisies au hasard : différents milieux, sexes, âges.
– Bref, t’as rien…, moi non plus, pas le moindre début de piste, bon, c’est pas grave, à plus ! Je sors.
Je quitte la piaule.
Etienne Buzard, le journaleux local a peut-être du nouveau.
Je décide de lui rendre visite.
– Salut fouille merde, lèche-cul d’automobiles que je lui lance !
– Salut Quelqu’un, quoi de neuf ? qu’il me répond avec un sourire de constipé…
– Bof, pas grand chose, sauf qu’y’a un type bizarre, Patrick que tu connasses, qui m’a dit au Bar Blanc-Vallon qu’il n’avait aucune info sur les tueurs du Bar Blanc-Vallon, zarbi, non ?, alors j’espère que toi tu en as !
Des informations sur les tueurs et tueuses de la route, les tueurs du Bar Blanc-Vallon, ouaihhhh, j’en ai, c’est une véritable bombe, je me suis rencardé auprès d’un pensionnaire de l’hôpital psychiatrique six mois par an, tu vois le coco, il s’appelle « AL », il se prétend des services secrets, mais m’a tout l’air d’être des sévices secrets, il n’a rien voulu me dire au téléphone, c’est un allumé, quoi, moi j’ai pas de temps à perdre avec ça.
– Mais, je réponds, on n’a rien, que dalle, une piste, même pas sûre, faut la suivre, non ?
Tiens, voilà son adresse, t’as de la chance, il n’est pas chez les fous actuellement, moi, j’ai assez de boulot à réinventer des articles de ton pote Patrick, je pense les appeler « Tel père tel fils », des essais de voitures de même marque et type mais de 25 ans de différence d’âge, je vais me faire un blé d’enfer grâce à ça…, d’ailleurs, entre nous, ça me va qu’on ne les trouve pas ces dingues de la route : j’écris, je fait durer, j’entretiens l’angoisse et… ça fait vendre mes magazines !
– Salut pourriture !
Je sors. 
Etienne Buzard me donne le cafard.
Et on dit que c’est moi le charognard !
La hyène !
Il y a 30 ans ce constipé de la plume et du cul passait son temps à donner des coups de pieds dans les pneus de mon Oldsmobile…
Putain de société !
Putain de nature humaine !
Putain de fric !
Enculé de journaleux ! J’arrive chez « AL », l’allumé.
Quartier chic, maison bourgeoise, mal entretenue, une vieille Lotus Seven brinquebalante est stationnée devant sa porte.
Je sonne.
J’attends.
Enfin la porte s’ouvre.
– Je viens au sujet des tueurs et tueuses du Bar Blanc-Vallon.
Entre, entre, ne reste pas ici…, « Ils » et  » Elles  » vont nous voir !
« AL » me pousse littéralement à l’intérieur, dans un couloir.
Il referme brutalement la porte.
Ca sent l’humidité et l’urine de chat.
Il fait sombre.
– Tu as vu Patrick ?
– Oui…, je fais.
Viens, viens au salon.
Je regarde « AL-le dingue », un type maigre, voûté, une quarantaine d’années.
Il porte une robe de chambre rouge mitée sur un pull marron à col roulé.
Assis-toi, me crie-t-il en me montrant un vieux fauteuil pourri.
J’en ai vu des crades, mais celui-ci, c’est quelque chose !
Je m’assieds.
Mon postérieur écrase un truc mou : une crotte de chat !
Un whisky ?
– Euh, volontiers… (j’espère que ce sera bien du whisky)
Du hors d’âge, il ajoute.
Ben oui, gros malin, impossible de trouver du whisky jeune dans cette masure…
Il me sert.
Le whisky est bon et les verres crasseux.
Voilà, me dit-il, je sais qui sont les tueurs du Bar Blanc-Vallon…
– Ah bon. Et alors ?
Bientôt… bientôt, ils seront plus nombreux et plus féroces, bientôt, très bientôt, on ne moura plus d’accident, de maladie, de vieillesse, mais tués par ces monstres, ils viendront aussi à pied, nous étrangler jusque dans nos lits !
Allumé, le gars ! 
Etienne Buzard avait raison.
Rien d’intéressant à en tirer.
Je ne sais pas si c’est le temps pluvieux où l’endroit  » accueillant  » où je me trouve qui m’inspirent, mais j’ai envie de… m’amuser :
– Et alors, mourir de maladie ou sodomisé par les tueurs du Bar Blanc-Vallon, quelle différence ça fait, qu’est-ce que ça change ?
Mais tout…, avant, la mort frappait au hasard, il n’y avait pas moyen d’y échapper, maintenant, si…, les envoyés de la mort vont nous traquer, sans relâche, mais si on est intelligent et fort, on pourra leur échapper et même, si on est très fort et astucieux, comme moi, ils ne pourront pas nous trouver, et alors…
– Et alors ?
Alors, on sera IMMORTEL puis on mourra !
Le frappadingue !
Ce qu’il dit est logique, mais débile !
Reste avec moi, nous serons plus forts pour leur échapper !
– Bah, bah, bah, non, merci, demain peut-être, là, j’ai une course importante à faire !
Je me lève brusquement, renverse mon verre de whisky et cours vers la sortie.
« AL » le fou hurle :
– Tu as tort…, reste…, si tu sors tu es perdu, je le sais par les services secrets, par les renseignement généraux, tu es perdu, surtout qu’avec le bouquin que Patrick et toi avez écrit, « Les Protocoles de Sion » vous êtes les cibles !
Je sors quand même.
– Tu devrais faire un rapprochement intellectuel entre le Bar Blanc-Vallon et les tueurs du Bar Blanc-Vallon, c’est un indice sérieux, pas une coïncidence, d’ailleurs, Patrick H ne s’appelle pas Patrick Hache, rapport à un de ses outils de travail, mais Pat Hibulaire, le roi de la tronconneuse, c’est lui le chef…
Je démarre ma Cobra et quitte cette maison de fou.
Il n’y a pas grand monde sur la route.
C’est quoi ce con qui me suit ?
Je tourne mon rétroviseur.
Ah, enfin, il me dépasse.
Mais… c’est… un Rod !
Son moteur rauque rugit. 
Il me double à une vitesse folle.
Mon cœur cogne dans ma poitrine.
Le Hot-Rod, soudainement, se met en travers de la route, à deux cents mètres devant moi : par la vitre ouverte, j’aperçois une fille blonde, cheveux longs, qui me sourit.
Tu ne m’auras pas, charogne !
Je donne un méchant coup de volant et réussis à fuir.
Deux, puis quatre, puis six Hot-Rods me poursuivent, gagnent du terrain sur moi.
Stationnés de chaque côté de la route (horreur !), d’autres Hot-Rods attendent.
Des filles blondes, gainées de cuir noir et des mecs patibulaires…
Piting !
Ca doit-être eux, les tueurs du Bar Blanc-Vallon, je suis un homme mort.
Je panique.
J’accélère.
D’autres Hot-Rods démarrent.
Les V-8 explosent de toute part.
Je suis poursuivi pas des dizaines de monstres.
 » Bientôt, ils seront plus féroces « , les mots d’AL le fou résonnent en boucle dans ma tête.
Non…, des conneries tout ça.
Et si ?
Non !
Encore trois cents mètres.
Soudain, j’aperçois un être gigantesque, noir, comme flottant à un mètre au-dessus du sol.
Un géant, tenant une faux.
Un mec portant une cape et une capuche noire.
La mort !
Les Hot-Rods m’entourent maintenant.
Leurs rugissements déchirent ma tête et mes entrailles.
J’accélère, pour tuer la mort.
Pour écraser ce géant vêtu de noir.
Je vais plus vite.
Le bout de la rue se rapproche à une vitesse folle.
La façade de pierre grise !
Le mur…
Je contrebraque à fond, merde un camion poubelle ! 
Craaaaaaaaaaac !

Ni les curieux et opportunistes de tout bord, ni les rapaces se disputant bruyamment mes chairs par lambeaux ne troublent ma béatitude.
Etendu sur le bord de la route, à coté de ma Cobra fracassée contre le camion poubelle, je m’accorde quelque répit pour finir tranquillement de mourir.
Attirés par la rumeur, certains, enhardis, se sont enfin décidés à me dépecer.
La fin justifie les moyens, me dit, comme pour s’excuser de me couper une jambe, un apprenti boucher accouru avec son tablier et son hachoir.
Vous auriez quand même pu prévenir !
Pour la science, explique à l’assemblée un médecin légiste, tout en m’ôtant le cœur.
Et pour ma collection, glisse-t-il entre ses dents serrées, visiblement ravi de repartir en prime avec mon pancréas enveloppé avec soin dans son mouchoir.
Une personne, plus timide et visiblement maladroite, m’adresse d’un regard fuyant un « excusez-moi. C’est la première fois, vous savez…« , puis repart la tête basse, craignant d’être reconnue, et ne sachant plus comment se dépêtrer de mes poumons arrachés à la hâte.

Il est vrai que la presse d’Etienne Buzard couvre déjà « l’événement ».
Un bellâtre incrédule, me plante même un poignard dans le dos pour être certain que je ne m’en sorte plus, sous les cris horrifiés mais le regard admiratif des prétendantes.
Tout pourrait aller pour le mieux, n’eut été ce fâcheux poignard qui, planté entre mes épaules, m’oblige à rassurer sans cesse mon entourage.
– Ce n’est rien, m’évertue-je à leur dire.
Juste un petit accident !
J’ai peine à soutenir le regard courroucé de l’inspecteur de police dépêché en ces lieux, un peu honteux tout de même de me donner ainsi en spectacle.
Quel maladroit ! me lançe-t-il…, vous auriez pu blesser quelqu’un d’autre !
Un sacristain me propose ses services, en m’aidant à me redresser.
Mais devant mon refus obstiné d’accepter l’extrême onction, il me relâche aussitôt et poursuivit son chemin en jurant comme un charretier qu’on ne l’y reprendra plus.
Agacé d’être la source de tant d’agitation et d’hypocrites sollicitudes, je décide de me remettre en chemin, et tente de me redresser par mes propres moyens.
Mais les rapaces, qui, ne pouvant attendre leur tour, bravent à nouveau l’interdit pour concurrencer mes congénères.
De guerre lasse, je me résouds à subir en sus leurs assauts frénétiques.
Commençe alors une pitoyable curée, au son des coups et injures que s’échangent diverses admiratrices désireuses d’emporter mon sexe, sous l’œil impassible de l’inspecteur de police.
Une petite brunette réussit à couper le tout avec un sécateur, puis s’enfuit en courant, poursuivie par une centaine d’harpies hurlantes…

Sans mot piper, il fait signe de s’écarter de moi, et ne cesse ses ridicules roulements de mains que lorsque vingt pas me séparent des quiconques qui prétendent m’amputer du peu qu’il me reste.
Jugeant son heure enfin arrivée, l’inspecteur de police marque le fin des combats d’un long coup de sifflet.
Eparpillés, mes vêtements arrachés et mon pouce gauche sectionné, témoignent d’une lutte sans merci.
Circulez, décréte alors l’inspecteur d’un ton sec…, il n’y a plus rien à voir, plus grand chose à prendre non plus, murmure-t-il d’un air dépité. A moins que….
Pressant l’évacuation des badauds et contenant son impatience, il attend que le dernier curieux disparaisse de sa vue pour s’accroupir à mes côtés.
Voyons, voyons, pense-t-il à haute voix, tout en m’examinant scrupuleusement.
Il est sur le point d’ôter la main gauche, presque arrachée, lorsque je lui suggére une bien meilleure affaire.
– Prenez plutôt mon foie, lui dis-je. Je ne bois que du Mojito, alors, il est blindé…
Bien qu’il ne relève pas l’allusion, ses joues, son nez, ses yeux et son haleine ne laissent que peu de doute sur son passe-temps favori.
Bon, si vous le dites, lâche-t-il en détachant soigneusement mon viscère miraculeusement épargné.

Sa dîme prélevée, il s’en va d’un pas allègre, m’ayant promis sous peu la visite des fossoyeurs.
Il n’en fût rien.
J’attendis patiemment trois jours entiers leur visite, mais en vain.
Une dépanneuse vint charger la carcasse de ma Cobra et s’en fut, ma main encore agrippée au volant virevoltant au vent comme un geste d’adieu.
Au matin du quatrième jour, un chien efflanqué d’un paysan vint me renifler, sans doute attiré par l’odeur. Son maître ne lui laissa pas le temps d’améliorer quelque peu son quotidien.
L’air dubitatif, il contempla longuement ma carcasse.
Une idée parut traverser son esprit, animant l’espace d’un instant son morne visage.
La course fut brève, que je ne pus pleinement apprécier, jeté sur son épaule, plié en deux et porté tel un sac de son.
Au beau milieu d’un champ, face au lac qui m’avait vu tant de fois tourner à la recherche de mon aimée, il me vêtit de hardes grotesques, me coiffa d’un vieux chapeau, puis me redressa et me ligota prestement autour d’un échafaud sommaire en forme de croix de St André.
Le comble !
Reculant de quelques pas, il s’adonna à d’ultimes retouches.
Puis, fier de son œuvre, il s’en fût comme il était venu, sifflant son chien sans même se retourner.

Sauf peut-être les moineaux qui, faute de cerises, me crèvent délicatement les yeux entre deux pépiements.
J’attends depuis, sans savoir vraiment quoi, ayant rejoint dans une pose allégorique, ceux qui, comme moi, n’intéressent plus grand monde.
 
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