Me voilà sur la longue route du retour vers le nord.
Monotone monotonie.
Que faire d’autre que penser ?
Si ce n’est de temps à autre réaliser quelques photos de voitures migrant elles aussi vers le nord…

Quels fous peuvent jouer tant pour si peu en regard des réalités du monde ?
L’ironie du succès : se retrouver bombardé de l’extérieur vers l’intérieur de la tête, revoir les enchères fuser comme des bombes qui explosent…
Un peu de tôle, beaucoup de plastiques, du cuir, des chromes, des pneus, le tout vaut ou ne vaut rien, a valu, ou vaudra plus ou moins.
Il n’y a pas de pourquoi, pas de comment, simplement un chiffre atteint et des sourires qui sont à la fois narquois et envieux.
Les hommes regardent les choses, les femmes regardent les hommes qui regardent les choses.
Un seul geste sert à acheter, un regard sert à se vendre…

Elle m’a averti qu’elle se remettait à peine d’une autre histoire.
Une fois cette tâche accomplie, nous nous sommes retrouvés face à rien de précis.
Je lui ai offert mon livre : « Les Protocoles de Sion« , en me moquant totalement des comptes draconiens necessaires à toute comptabilité.
Elle a cru utile, alors, en agitant ses seins à peine couverts d’un chemisier, de me parler de son mari qui avait acheté une Mustang grise avec des bandes rouges.
Je ne lui ai pas dit que c’était la mienne, que j’étais ravi de l’avoir vendue, qu’il existe des voitures, comme des choses qu’on ne regrette pas, ni de perdre, ni de vendre.

Elle m’a dit qu’il essayait de la baiser en gardant la pipe à la bouche pour lui demander en finale de lui en faire une…
Elle m’a dit que c’était un crétin balourd d’origine norvégienne, travaillant depuis toujours sur un doctorat d’anthropologie.
Certains tentent inévitablement de ressembler à de vieux érudits excentriques jusque dans le lit des femmes, pire encore lorsque c’est la leur !
J’ai ricané au lieu d’éclater de rire. 
Est-elle sensée ridiculiser « son » homme parce qu’elle rêve de se faire baiser par un autre ?
Sans doute.

Elle avait les traits un peu tirés, mais je devais repartir à la tombée de la nuit et nous ne voulions pas manquer cette occasion.
Nous avons bu un verre rapide au café du cirque et je l’ai examinée avec attention.
Elle a bondi en l’air, sans en avoir l’air, ni la chanson, avant de retomber en exécutant un grand écart verbal.
Souffrant d’une légère surchauffe comme un moteur diesel, je lui ai fait un clin d’oeil, tirant profit d’une chance inespérée et d’une brève recherche au coeur de son chemisier entre-ouvert.
Son « mec » appartenait maintenant aux disparus et j’ai la gorge serrée en y pensant encore.

Je devrais vous rendre votre clin d’oeil, je ne crois pas que vous soyez très disert.
Elle a regardé au fond de mes yeux verts, puis elle a examiné mes vêtements d’un œil critique.
Lorsqu’elle s’est accroupie pour me caresser l’entre jambe, j’ai entraperçu la courbe intérieure de ses cuisses avant qu’elle ne tire sur sa jupe.
J’en suis resté ébahi, tandis qu’elle s’en amusait.
– Vous m’avez vue à moitié nue…, la belle affaire. Au fait, vous faites quoi dans la vie ?
– Je suis un nomade.
– Je n’aime pas qu’on me taquine.
Elle a un peu rougi.
Son langage était beaucoup trop châtié pour être Monégasque et les tournures de cette région sont parfaitement identifiables.

Elle me rappelait la gueule-de-loup, l’une de mes fleurs de jardin préférées…
Puis nous sommes restés là une minute ou deux, silencieux, tandis qu’elle commençait à me sucer.
– Vous voulez faire un tour de la ville ?
– Je vous ai déjà dit que j’étais mariée. Vous ne voulez même pas me dire ce que vous faites ni qui vous êtes.
J’ai procédé à un résumé rapide et peu compromettant, pendant qu’elle suivait des yeux les voitures qui passaient.
Elle a tracé un x imaginaire sur le trottoir et m’a dit d’être là dans deux heures.
Elle s’est éloignée… et voilà tout.

Quelques rues plus loin, elle tripotait nerveusement ses tétons.
Quand, au bout de deux heures affreusement longues, je suis revenu, elle était déjà là et elle est montée dans ma Jeep sans un mot.
– Je n’irai pas dans un motel, dit-elle.
– Moi non plus, si vous tenez au motel, il faudra y aller toute seule.
Elle eut un rire bref, mais sa lèvre inférieure tremblait.
– Pas sur un trottoir, peut-être dans la campagne.
J’ai roulé sur quelques kilomètres, jusqu’à l’héliport.
C’était une douce journée de la mi-mai et sa lèvre a cessé de trembler dès que nous sommes arrivés.

Elle courait comme une championne du 110 mètres haies ; très impressionné, je l’ai vue disparaître dans le parc.
Quand je me suis arrêté, elle s’est mise à courir.
Pendant environ quinze secondes j’ai marché d’un pas désabusé, les yeux rivés au sol, et quand j’ai relevé la tête, je l’ai trouvée assise sur un banc, sa jupe à fleurs remontée sur la poitrine.
A cause des moustiques, je lui ai demandé de se relever, puis je me suis agenouillé devant elle pour lui passer sur les jambes et les fesses une lotion antimoustique que j’ai toujours, rangée dans la boîte à gants.
Elle m’a dit qu’elle avait retrouvé son bon sens et que ce serait notre premier et dernier rendez-vous.

Elle hurlait puis rougissait.
Elle est revenue s’asseoir dans la Jeep et, d’un coup de pied malencontreux, elle a griffé le tableau de bord et elle s’en est trouvée confuse.
Son corps était, me dit-elle, ferme grâce à un mélange de danse, d’athlétisme, de natation et de travail à la ferme de son père.
Elle s’était mariée à dix-neuf ans, alors que son futur mari travaillait sur des fouilles archéologiques.
Il paraissait noble et sage en comparaison des voyous du coin et des garçons de l’association universitaire qu’elle avait rencontrés en première année de fac.

Elle faisait du striptease comme plusieurs autres étudiantes en danse, car en une seule soirée elles pouvaient gagner trois fois plus qu’une serveuse en une semaine entière.
C’était trois ans plus tôt.
Et puis ça émoustillait son mari, ce qui semblait la laisser perplexe.
– Je dois être un animal, dit-elle, mais je ne comprendf pas pourquoi il a acheté cette voiture.
Il m’a fallu une heure entière pour la convaincre que l’achat de son mari était admirable, qu’il serait heureux au volant de la Mustang Fastback grise à bandes rouge…
J’ai laissé mon pénis turgescent sortir, ce qui a contribué à détendre l’atmosphère.
J’ai dû ramper entre les sièges pour lui arracher son string et, quand je me suis extirpé de là-dessous en me vautrant à moitié dans le sturpre, j’ai levé les yeux vers son derrière tout nu, spectacle électrifiant.
Elle a baissé les yeux vers moi et rigolé avant de s’accroupir sur mon nez et ma bouche pendant qu’elle s’activait sur mon sexe.

Néanmoins, ma préoccupation ainsi que les siennes rendirent cette rencontre assez étrange.
Voilà pour le romantisme de ma génération.
En effet, je ne voulait pas qu’elle sache que j’étais l’ex-propriétaire de cette Mustang, et elle cherchait à savoir, auprès du spécialiste en automobiles de collection que j’étais sensé être à ses yeux, si l’achat par son mari de cette même Mustang, n’allait pas écorner leur budget !
Je venais de liquider, au sens ancien du terme, une voiture certes mythique mais qui ne m’avait pas enthousiasmé. 

Elle était partie aux toilettes, habitude quasi religieuse de toutes les femmes dont le mari s’arrète dans une station-service…
Trois jours avant la vente aux enchères, à hauteur de Beaulieu-Saint Jean Cap Ferrat, son mari s’était fait voler son véhicule.
Il venait de faire le plein, de remonter dans son véhicule, de remarquer que la jauge d’eau était trop basse et de retourner en vitesse dans la station-service, lorsqu’il est revenu, sa voiture était partie.
Un employé lui a dit avoir vu un jeune rôder dans le secteur.
Il avait toutes ses affaires dans ce véhicule, plus une décennie entière de ses journaux d’histoire naturelle, plus une petite bibliothèque, mais de loin le plus important, son ami Ralph, un clebs lépreux. 
Il a aussitôt appelé la police.

Par hasard, ils ont rencontré un certain Pierre qui venait rendre visite à son ami.
Puis, avec sa femme, ils ont pris un taxi jusqu’à un motel et attendu là d’avoir des nouvelles pendant trois jours, sans en recevoir la moindre et sans davantage en espérer.
Pierre leur a dit être accroc au web, et venir chaque année, en mai, à Monaco, assister à des ventes aux enchères de voitures de collection, ou son meilleur ami participait en y placant des voitures de rêve, dont cette année, une Mustang grise avec des bandes rouges…
C’est comme cela qu’ils sont venus à la vente Bonhams… 

Je me demandais que faire, ou plutôt je m’étais enfin demandé ce que je faisais, tout comme elle s’était déjà demandé ce qu’elle faisait.
Très mélancolique, je lui ai parlé de retrouver notre bon sens, ce qui me semblait parfaitement à côté de la plaque pour résoudre nos éventuels problèmes respectifs.
Chacun était un intrus dans l’existence de l’autre et nous devions sans doute reconnaître qu’une aventure entamée de manière aussi rocambolesque n’avait pas la moindre chance de durer.
Nous avons encore fait l’amour, puis elle m’a clairement signifié qu’elle ne me reverrait plus.
Après avoir passé près de dix ans à éviter jusqu’au plus bénin des pièges humains, j’aurais dû me sentir soulagé, mais ce ne fut pas le cas. .

Nos ébats en ont souffert.
Nous avons recommencé de faire l’amour, salués par un facteur qui passait là.
J’ai rendu son salut au facteur, mais elle s’est effondrée par terre, bourrelée de remords.
L’après-midi a encore dégénéré quand je lui ai demandé pourquoi elle attachait tant d’importance au fait qu’un facteur voie ses nénés.
Elle a pris ça pour une critique.
Nous nous trouvions dans une situation particulière et irrationnelle, où une femme juge convenable de vous comprendre de travers.
Elle essaie de se mettre en colère pour avoir une bonne raison de ne plus me revoir, pensai-je.
Elle a refusé de parler, mais quand je l’ai déposée à quelques rues de son hôtel, elle s’est penchée vers moi pour m’embrasser sur la joue et tenter de me dire au revoir d’une voix bredouillante et étouffée de sanglots.

Elle s’est éloignée derrière la Jeep et je l’ai regardée, les objets observés dans le rétroviseur sont plus proches qu’il n’y paraît.
Je lui ai bêtement saisi le bras avant de le lâcher.
Qu’avais-je donc en tête?
Dès l’instant où je l’avais vue, je n’avais pas pensé aux conséquences.
Roulant par cet après-midi brûlant, j’avais l’impression d’être un intrus merdeux.

Elle a appris l’espagnol grâce à sa mère qui avait passé presque toute son enfance au Mexique, où le père de cette dernière travaillait comme ingénieur des Mines.
Que savais-je d’elle, hormis quelques détails poignants ?
Sa mère avait fait un semestre d’études à l’université de Lyon avant qu’un jeune fermier bénéficiant d’une bourse universitaire ne la fasse tomber enceinte, juste assez pour une pauvrette sauvant à peine les apparences.
Sa mère connaissait ses activités de stripteaseuse, pas son père.
Elle aimait la poésie en espagnol, mais pas en anglais, car elle était mystérieuse.
Son sexe était adorable.
Compte tenu de l’hyperbole due à l’âge, je comparerais volontiers son périnée à la chapelle Sixtine ou à une splendeur architecturale similaire.

C’était à peu près tout, sauf que le plat préféré de son mari était la choucroute de porc, qu’elle-même détestait.
Elle m’a dit que ses parents n’avaient pas eu les moyens de lui payer un appareil dentaire et elle a fondu quand je lui ai rétorqué que les dents des vedettes de la télé me laissaient froid.
Je la croyais beaucoup plus intelligente qu’elle ne le pensait.
J’apprécie seulement les aspects strictement fonctionnels de l’intelligence.

La fuite de mots.
La page blanche… immaculée.
Combien de fois ai-je hésité ?
Combien de fois ma mémoire m’a fait faux bond ?
Il faut restituer, jouer avec sa pensée, la tordre, la démordre.
A trop tenter le ciel, je risque de tomber.
Sombrer dans ces abîmes funèbres, respirer l’air âpre de la nuit.
Aimer le crépuscule qui s’infiltre dans mes veines.
J’ai le regard aiguisé, perçant les autres d’une rage sans équivoque.
L’équinoxe ?
Parce que je n’ai peut être pas envie de comprendre…, j’ai piétiné l’histoire, j’ai saccagé les cœurs.
Notre bonheur dépend-il toujours du malheur de Quelqu’un ?
Il faut croire que oui…

Je ne veux pas changer, je cherche un sens à toute cette connerie puante.
L’individualité l’emporte sur la masse.
Mais rions, que dis-je, rions partisans de ma connerie.
J’honnis toute rébellion.
Ce matin… ce matin, je les ai perdus.
Où sont-ils… mais où se sont-ils donc enfuis ?
Ne les épiez pas, je vous en prie, c’est tout ce qu’il me reste de tangible.
J’ai trop d’histoires à proprement parler de ne rien dire, mais, au nom du ciel, ne me les enlevez pas.
C’est ce qu’il reste de mon mystère et de ma condescendance envers autrui.
L’alter…
L’ego.
Je ne veux pas être enclin à choisir.

Sans eux, je ne peux ni tuer, ni assouvir ma vengeance.
Rendez-moi mes rêves… mon sac de rêves.
Ma faiblesse s’exclame !
Ma faiblesse me ronge.
Et même si je suis indemne, j’ai tout autant le droit de crier mon affliction.
Je ne pense pas toujours avec ma tête, je ne réfléchis pas à mes faux pas.
Si cette folie ne se ressent que sur papier, vous comprendrez à quel point je me retiens de tout flanquer en l’air.
Parce que dans cette société bouffée de conventions, j’ai compris trop de choses incompréhensibles.
Est-ce alors ma personne qui est intemporelle, inadaptée ?

Je me sens appartenir à un autre siècle tout en étant déjà dans l’avenir.
Je crie au Romantisme, je gueule sur ce passé en ruines.
Je suis un Gatsby déjanté d’amertumes qui a créé www.GatsbyOnline.com pour partager ce qui peut l’être…
Qu’est ce que je raconte là ?
Les Mojitos font bien effet.
Et ça rigole, et ça se chamaille.
J’ai beau dire, j’ai beau écrire, là je ne vois plus, je ne m’entends plus, je m’enlise et me fourvoie dans un silence de plus en plus funeste.
Et je m’y attache.
Ce cercle vicieux, ces rouages infernaux ne stigmatiseront pas mes plaies.
Parce que je n’oublie pas les visages.
Je ne peux pas les oublier, c’est au dessus de mes forces.
Ils me hantent, ces séditieux aux contours vaporeux.

Mon regard se fait acier… acerbe Inconstance…
Le visage tourné vers l’infini, je ris à m’en décrocher la mâchoire…
J’en fais mon bouclier, pour que subsiste un bout de mon histoire, pour que je puisse encore « croire »…
Les faibles vivent selon le bon plaisir du monde, et les forts, selon le leur.
J’en ai morflé, bavé…, j’ai travaillé mon être, façonné ma chair.
Si je ne suis plus le même, c’est qu’à chaque chose suffit sa peine… 
  
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