En voulez-vous ?

– En voulez-vous ?
(Silence sépulcral en réponse)…
– 50.000, c’est pour rien pour une telle auto !
(Quelqu’un tousse)…
– 50.000, Monsieur ?
– …
– Oui ?
– …
– Non ?
– …
– 50.000 à ma droite…
– …
– 51.000 au fond…
– …
(Silence sépulcral, personne n’ose se gratter le nez ou autre chose)…
– 52.000 à ma gauche…
– …
– 53.000, Monsieur ?
– …
– Non ?
– 52.500
– 52.500 !
– 52.000
– Je ne puis accepter des demi-enchères pour une telle automobile, voyons…
– …
– 53.000 elle est à vous…
– …
– Madame en a envie, je le vois…, vous ne pouvez lui refuser, Monsieur, à deux semaines de la Saint-Valentin…
– …
– 53.000, un cadeau d’amoureux…
– …
– Elle a les yeux de même couleur, et ils pétillent…
– 53.000
– 53.000 au fond, merci Monsieur…
– …
– Elle vous échappe Madame, mais elle peut vous revenir…
– …
– 54.000 ?
– …
– Oui ? Non ? Vous hésitez…, elle est faite pour vous, je le sens…
– …
– 54.000, oui, Monsieur, enfin…, ce sera le plus beau jour de votre vie…
– …
– Ahhhh ! Non… 55.000 au fond…
– …
– 55.000
– …
– Elle vous échappe encore, Madame, elle était à vous…, elle ne l’est plus…, mais elle peut vous revenir à 56.000…
(Rires)
– En voulez-vous ?
– …
– Oui ? Non ! 56.000, juste un effort… Monsieur, mais enfin, le cadeau de Saint-Valentin de Madame… Comment pouvez-vous ?
– …
– 56…
– …
– 56.000 à ma droite…, merci Monsieur…
– …
– Je reviens vers vous, Madame, je ne peux accepter que vous vous priviez d’un tel trésor… Laissez-vous tenter, 57.000 maintenant, voyez combien vous auriez pu gagner si vous aviez investit à  53.000 !
(Rires), (Brouhaha), (Bruits de chaises)…
– 56.500
– Vous m’offrez 56.500 ? J’ai refusé une demi enchère, mais pour les yeux de Madame je peux accepter…, c’est exceptionnel, parce que la Saint-Valentin est proche…
– …
– 57.000 au fond…
– …
– Je suis désolé, profondément, elle était vôtre…, quel malheur, 57.500 ?
– …
– Je suis certain que le Monsieur au fond ne va plus sur-enchérir… Voyez, il ne lève plus la main…, elle est pour vous, je le sais…
– 57.500
– 57.500, je le savais, votre mari vous offre là un cadeau somptueux…
– 60.000 Maître…
– 60.000 au téléphone…Je vous avais promis que le Monsieur au fond n’enchérirait plus, mais au téléphone… Un dernier effort, un chiffre rond, 65.000 ?
– …
– A ce prix, plus personne d’autre n’osera vous ravir ce bijou inestimable…
– 60.500
– 60.500 ! Bien j’accepte, mais qui peut savoir si…
– 61.000 Maître Poulain, 61.000…
– 61.000 au téléphone…, je vous l’avais dit… Osez 65.000, vous verrez, sans risque, elle est à vous…
– 62.000
– 62.000 ?
(Rires), (Bruits de chaises), (Brouhaha)…
– Bien…, vous savez, nous sommes ici entre-nous, je puis me permettre de vous narrer quelques anecdotes…, cette voiture, c’est toute ma jeunesse, elle est lointaine certes, mais le poids des ans l’emporte en valeur…, à cette époque j’aimais déambuler sur les Champs à son volant…
– 62 pas plus…
– 62.000 donc ? Oui ? Bien…, je savais qu’elle était pour vous… Une fois ? Deux fois ? Et au téléphone ? Plus rien ?
– Maître Poulain…
– Matthieu, oui ? Vous avez eu votre client ? Il ne répond pas ?
– Maître…, je…
– Oui Matthieu ?
– Pas de tonalité Maître, pas de tonalité…, c’est horrible…
– C’est un signe du destin, cette voiture était pour Madame, ici devant moi…, un cadeau d’amour de Monsieur pour Madame… J’espère que c’est votre Mari ? Votre amant ? Non ? Vous riez ? Votre mari ? Oui ! Que d’amour… Trois fois, j’adjuge, 62.000 euros pour Monsieur ici devant moi. Merci Monsieur, elle est à vous Madame, elle est vôtre, merveilleux, c’est le jour de l’amour… Pas le vôtre Matthieu, quoique…
(Applaudissements)…
– Félicitations Madame, vous avez de très beaux yeux…
(Rires)…
– Magnifique voiture aussi, après la vacation venez me voir, je vous conterai l’histoire de cette voiture magnifique…
(Bruits de chaises), (Rires), (Brouhaha), (Toussotements)…
– Lot suivant, une rareté… Je débute à 100.000 pour ce qui est considéré comme un monument de l’automobile…
– …
– En voulez-vous ?
(Silence sépulcral en réponse)…

Voilà un résumé pastiche d’une vacation de Maître Hervé Poulain, d’Artcurial… une de celles qui se déroulent au centre des expositions de la Porte de Versailles à Paris lors des salons Rétromobile,  chacun étant de la même eau sulfureuse…
Pour s’y rendre, tout d’abord, la circulation sur le périphérique est abominable…
Ensuite, question stationnement, c’est assez simple, on descend une rampe à double-voie puis on s’élance dans un parking-labyrinthe…
Ce n’est qu’au -6 que j’ai découvert une place trop étroite pour ma Jeep Grand-Cherokee… et peu après, trouver la sortie piéton est problématique, il faut monter, descendre, s’inquiéter auprès de divers autres inquiets qui n’en savent pas plus… et par hasard, on découvre une coursive discrète qui mène à un palier desservi par deux ascenseurs…
Une fois à l’air libre, aucune indication d’où peut bien se nicher Rétromobile…
Je descend des tapis roulants, un, deux, trois, sûrement 500 mètres en pente… et une fois arrivé là-bas tout en bas d’on ne sais ou… rien, toujours aucune indication…
Au hasard je suis la foule, on monte sur des escaliers roulants, puis sur d’autres tapis roulants… et ça monte…, puis ça descend… et ça remonte pour redescendre et remonter…
Je passe au dessus du périphérique et arrive dans un bâtiment digne d’un vieux film de science-fiction noirci par le temps qui passe…
Et là, une seule petite affichette qui semble inviter à prendre les escalators montants…

7ième étage, enfin…, encore marcher, monter descendre…
Et ça monte… et ça monte… et ça monte…
Je m’adresse à un portier-préposé-gardien, habillé en gris… sûrement un ex-gardien de prison, poli comme une porte de prison…, je lui demande ou est le service presse… il me répond que pour y aller il me faut une carte d’accréditation…, je lui répond que je vais justement en demander une au service presse, il me répond que sans carte de presse on ne peut pas aller au service presse en demander une…
Kafkaïen…
J’abandonne…, je vais vers les caisses en maugréant, et là, un autre gardien m’entend et me dit qu’il va demander au service presse…
Il y va, j’attends…, on me hèle de loin…
Je déteste être hélé de loin comme un chien…, j’y vais quand même…
Une dame m’attend à coté du premier cerbère…
Je la salue, je me présente en tant que Patrice De Bruyne, ex-éditeur des ex-magazines Chromes&Flammes, qui a tant aidé Marc Nicolosi Maître d’œuvre de Rétromobile à l’époque ou il débutait…, rien…, je lui dis être aussi très bon client d’Artcurial et ami de Matthieu Lamoure…, rien non plus…, je lui tends ma carte de visite avec la mention de www.GatsbyOnline.com : 50.000.000 de visites en 4 ans… elle ne la prend pas…!
Non…, elle ne la prend pas !
Quelle cuistre…, quelle impolitesse, quel manque de savoir-vivre…
Rester le bras tendu poliment en offrant une carte de visite à une attachée de presse qui ne prend ni ma main ni la carte de visite est assez humiliant…
Elle me dit que je dois payer mon entrée à la caisse, je lui rétorque que j’étais venu avec sympathie quémander des infos et lui rappeler mon bon souvenir : Au moins pourrez-vous m’inviter l’année prochaine… lui ai-je même dit avec un grand sourire…
Peine perdue…
Résultat, j’ai envie de repartir, le premier accueil est nul, l’attachée de presse est une imbécile prétentieuse…
Mais compte tenu des kms faits pour venir spécialement à Paris, des heures d’embouteillages et du kilomètre et demi (au moins) de tapis roulants et escalators, je paye trop d’euros (en plus des 10 du parking) et j’entre dans une salle bondée…

Plus de 300 exposants dont 60 clubs et associations.
Je ne vois rien, que des gens, des troncs, des têtes… et quelques voitures derrière…
400 véhicules exposés !
Une fois décomptées les 150 voitures d’Artcurial, ne restent que deux centaines et quelques autos dont plus de la moitié se retrouvaient dans des brocantes automobiles il y a quelques années…
Entendre des suffisants m’affirmer qu’une Mazda MX5 et une Citroën GS sont des « collectors » (en anglais dans le « texte ») me rend malade…
Qu’y-a-t-il entre ça… et les prétentieux qui semblent préoccupés, leur portable rivé à l’oreille, affirmant entre diverses dédaignosités téléphoniques et téléphonées qu’une Talbot-Lago vedette de Villa-d’Este 2011, vaut maintenant des millions que pas le moindre péquenot qui trainasse dans Rétromobile ne verra jamais la couleur… ?
Des ploucs, des gnous et des pigeons qui roucoulent de bonheur !
C’est un spectacle « À la Française », haut en gueules et en couleurs diverses…, comportant des milliardaires habillés en clodos et des clodos déguisés en millionnaire d’un jour…, déambulant tous autours et alentours (parfois dedans aussi), d’engins sordides, insipides, moyen-âgeux, de temps à autre beaux, voire mythiques, parfois présentés par des personnalités du monde de l’automobile, parfois par des hallucinés d’automobiles mondiales, souvent par des félés et des collecteurs d’argent facile… !
Je pense souffler (me reposer, c’est à dire fuir la crasse bêtise humaine) sur le stand Artcurial qui est près de l’entrée…, parce qu’il me semble plus « aéré » que le reste de Rétromobile…, mais il se vide de sens en même temps que de « ses » voitures…

Matthieu Lamoure m’explique qu’il faut en redescendre une bonne moitié au rez-de chaussée pour la vente de 19 heures car elles doivent être présentées roulantes lors de la vacation… : Et ensuite elles reviennent ici jusque dimanche soir…
Je salue également Maître Poulain qui me montre sa « calculeuse » du-temps-qui-passe : Dans 4 minutes je fais l’Automobilia…
Je décide d’aller grignoter un bout à l’autre bout (sic !) dans un coin de la salle…
18 euros 50 pour une grosse tranche de jambon braisé avec de la purée au kilo…, 2 euros 50 pour une cannette de Coca tiède…
En prime on me renverse de la sauce sur ma veste…, sans excuses…
Pffffffffffffffffffffff !

Je repars en chasse, qu’y-a-t-il donc à voir dans ce capharnaüm ?
– Gulf : 1ère mondiale – 14 voitures présentées retraçant l’épopée du pétrolier en compétition automobile : Ford GT 40, Porsche 917, Mc Laren, Aston Martin…
– Les 100 ans de Fangio et les voitures avec lesquelles il a été sacré champion du monde…
– Les 50 ans de la 4L…
– Les 125 ans de Mercedes…
– La réplique du Fardier de Cugnot (1770) en démonstration dynamique…
– Une exposition de Youngtimers…
– Les 4CV Renault du Mans…
Je vous passe le solde…
Pas moyen de vraiment voir toutes les anciennes voitures souvent derrière des barrières gardées par des balaises parfois impolis, rarement excessivement gentils, de temps en temps entre deux…
Après tout cela…, totalement convaincu que tout ce que je cherche à vendre ne vaut rien, mais que tout ce qu’on cherche à me vendre vaut beaucoup plus…, je sors, c’est à dire que je rentre, puisque j’étais sorti…, je revisite, je tourne et retourne…, puis je redescends tout ce que j’ai monté… et, au rez de chaussée, par hasard (encore), je découvre l’endroit de la vacation…
Rien…, c’est là finalement le meilleur du spectacle…

Quand Maître Hervé Poulain ne présidera plus les vacations, j’espère que son remplaçant (ou sa remplaçante) aura le même charisme…
Autour de quelques joyaux des années 1903 à 2001 provenant de collections privées, une vente scénographiée en véritable road-show mobile, orchestrée sous le marteau de Maître Hervé Poulain, présente des motocyclettes, des montres et des objets Automobilia, avec, pour couronner l’ensemble, une sublime chose juste sortie de grange pour l’occasion…, mise en vente sans prix de réserve et qui ne devrait pas être restaurée tellement elle est magnifique telle quelle quasiment pourrie !…
Fin de l’affaire, autant dire qu’il fait nuit, près de minuit moins quelque chose…
Je suis vanné, crevé…, dépité…, mitigé…, ulcéré…
Pile-poil au point pour un super dîner suivi d’une nuit de rêve dans un super hôtel (censuré)…
A vrai dire… si je vous recommande de vivre divers bonheurs, je ne vous recommande pas de vivre les mêmes souffrances…, faites-vous-en votre opinion…