Steve Darnell…
Rat-Rod-Run-Cummins-Diesel !

Je suis descendu de l’avion vers minuit, personne ne disait un mot tandis que je traversais la piste noire jusqu’au terminal, l’air était épais et brûlant, comme dans un bain de vapeur…, à l’intérieur, des gens s’embrassaient et se serraient la main…, grands sourires et un cri de joie ici et là, quand soudain :

– Dieu du ciel ! Vieux bâtard ! C’est bon de te revoir, mon gars ! Et putain de bon…, je veux dire !

Dans un salon avec l’air conditionné, je venais de rencontrer Doug Alberty, un raté de Los Angeles que j’avais croisé quelques semaines plus tôt à l’occasion d’un show de Hot-Rods :

– Je suis prêt à tout, Dieu m’en est témoin ! Tout et n’importe quoi. Yep, qu’est-ce que tu bois mon pote ?

J’ai commandé une Margarita avec de la glace mais il n’a rien voulu savoir :

– Nan, nan…, qu’est-ce que c’est que c’est que cette putain de boisson, alors que tu reviens dans le trou-du-cul-du-monde des Hot-Rods et Dragsters ? Qu’est-ce qui va pas chez toi ?

J’ai haussé les épaules :

– Okay, un double Old Fitz avec de la glace…

Il a rigolé et fait un clin d’œil au barman :

– Nom de Dieu, faut éduquer ce mec. Servez-lui du bon whiskey…

Il a donné son approbation en hochant de la tête, m’a écouté lui dire que je venais faire un reportage sur des Dragsters-Diesel; que ça me fatiguait d’avance, que c’était tout pourri, un peu crétin, fatiguant…, il m’a alors tapé sur le bras pour s’assurer que je l’écoutais et s’est mis à beugler :

– Ecoute mon pote, je connais bien le monde du Hot-Rodding Californien, je suis de L.A. et vis ici toute année, et laisse-moi te dire une chose que j’ai apprise ici : ce n’est pas dans ce milieu que tu peux te permettre de donner l’impression que tu n’es pas un fanatique. Shit !, Ils vont t’étendre, te frapper à la tête et prendre jusqu’à tes putains de derniers cents si tu ne tombes pas en extase devant leurs Hot-Rods…

Il a regardé mon sac de cuir en lambeaux avec un intérêt étrange :

– C’est quoi que tu as là ? Des appareils de photos ? Eh bien, nom de Dieu ! Qu’est-ce que tu vas prendre ? Des photos de jolies filles à poils ? Haw ! Je présume que tu vas bosser plutôt dur et profond avec les pouliches…

Au début de notre discussion, Doug Alberty m’avait dit que les bimbos lui fondaient dessus :

– Whiskey, femmes…, shit ! Il y a des femmes dans cette ville qui feraient n’importe quoi pour de l’argent…

L’argent est une bonne chose à avoir en ces temps tordus…, même Obama court après comme un mort de faim…, seulement quelques jours avant mon arrivée, il avait déclaré : « Si j’avais de l’argent je l’investirais dans le marché boursier »…, et le marché, pendant ce temps, continuait de chuter sombrement !

J’ai secoué la tête sans rien dire, me contentant de le fixer un moment, essayant d’avoir l’air sinistre, faisant tournoyer la glace dans mon verre :

– Les Hot-Rods virent en Rat-Rods et comme c’est de plus en plus dingue, on en est à des Rat-Rods équipés de Cummins Turbo-Diesel de Trucks, en pleine crise ou la pollution est montrée du doigt comme un délit envers l’air pur, ces engins sont en total décalage… et je viens pour tenter de savoir pourquoi ils sont populaires même chez les bronchiteux et ceusses qui souffrent de problèmes respiratoires…

Son sourire s’est effacé :

– De quoi diable es-tu en train de parler , mon pote ?

Ses mains se sont envolées pour planer un moment entre nous, comme pour conjurer les mots qu’il venait d’entendre. Puis il a abattu son poing sur la table :

– Les fils de putes ! Dieu tout puissant ! Non ! Doux Jésus ! C’est presque une trop mauvaise nouvelle pour que je puisse y croire !

J’ai haussé les épaules et l’idée de l’enfumer grâââve avec une histoire « à-la-con » s’est imposée direct :

– Eh bien…, peut-être que je ne devrais pas le dire… Mais bordel, tout le monde a l’air d’être au courant. Le Gouverneur de Californie va déposer une interdiction d’utiliser les moteurs diesel des Trucks dans les Hot-Rods, les Rat-Rods et les Dragsters…Les flics et la garde nationale se tiennent prêts depuis six semaines. Ils ont 20.000 soldats en état d’alerte stationnés pas loin du Pomona-Drag-Racing-Raceway. Ils ont mis en garde toute la presse et les photographes doivent porter des casques, des masques à gaz et des vestes spéciales de type gilets pare-balles. Ils nous ont dit de nous attendre à des tirs…

Il s’est affaissé sur son tabouret et lorsqu’il a relevé la tête, ses yeux étaient brumeux :

– Pourquoi ? Pourquoi même ici ? Ne respectent-ils donc rien ?

Il est resté assis, paraissant blessé et confus… et pas tout à fait capable de digérer toutes ces horribles nouvelles…, puis il s’est écrié :

– Oh… Doux Jésus ! Qu’est-ce qui arrive à ce pays au nom du Christ ? Ou faut-il aller pour échapper à ça ?

J’ai haussé à nouveau les épaules :

– Il n’y a pas que les Dragsters, les Hot et Rat-Rods…, le FBI a dit que des Hells-Angels complètement cinglés commençaient à équiper des cadres de motos et de tricycles, avec des moteurs diesel… Des agents secrets vont se mêler à la foule des gens venus voir le Dragtrip et ils vont attaquer de tous les côtés en même temps. Ils seront habillés comme tout le monde. Mais les choses peuvent déraper…, eh bien, c’est pour ça que les flics sont si inquiets.

J’ai pris un air navré et, en ramassant mon sac… et j’ai susurré :

– Merci pour le verre… et bonne chance…

Il a saisi mon bras, m’exhortant à prendre un autre verre à la santé de l’Amérique et à celle de « Doux-Jésus »…, mais je lui ai dit que j’étais attendu au Club de la Presse et que j’allais devoir me tenir prêt pour cet affreux spectacle…, ajoutant :

– Que Dieu te garde en ces moments éprouvants…

Au kiosque de l’aéroport, j’ai acheté « Rat-Rod-Magazine » et « Kustomizing-News » pour examiner les gros titres de la première page et j’ai été surpris que ma blague à ce dingo de Doug était une réalité : Obama envoie des GI’s au Pomona Drag-Racing-Raceway pour tenter de maîtriser la situation en cause des fanatiques de courses de Dragsters-Diesel… 20.000 soldats américains supplémentaires vont être déployés pour maîtriser la tension grandissante…

Au bas de la page il y avait une photo d’un RatRod crachant une fumée noire tellement abondante qu’elle formait un nuage…, le reste du journal était constellé d’affreuses nouvelles de guerre et d’histoires d’agitations étudiantes…, mais, aucune mention de mon arrivée…

Je me suis rendu aux bureaux de chez Hertz pour récupérer la voiture que j’avais réservée, mais le jeune branché à face de lune qui travaillait là-bas m’a dit qu’ils n’en avaient plus.

– Vous n’en trouverez nulle part. Nos voitures sont toutes réservées depuis six semaines, pour la Drag-Raceway-week de Pomona, pour voir les Hot et Rat-Rods-Dragsters carburant au diesel…

Je lui ai expliqué que mon agent de voyage avait confirmé pour une Cadillac blanche décapotable, cet après-midi même, mais il a secoué la tête :

– On aura peut-être une annulation. Vous n’êtes pas en veine. Cette ville est totalement morte. Vous êtes à quel hôtel ?

J’ai haussé les épaules et, me penchant près de lui, mi-chuchotant je lui ai murmuré :

– Ecoutez, je bosse pas pour des « merdias » quelconques, je bosse même pas pour GatsbyOnline.com, JE SUIS GatsbyOnline.com…, putain ! Que diriez-vous d’un job ?

Il a reculé brusquement :

– Quoi ? GatsbyOnline ? Vrai de vrai. Incroyable, je regarde chaque soir sur internet. Cool ! Allez, quoi. Quel genre de job ?

Souriant, je lui ai dit :

– Peu importe. Vous venez de le manquer….

J’ai débarrassé mon sac du guichet et suis parti à la recherche d’un taxi…, le sac de voyage est un précieux accessoire dans ce type de travail ; le mien porte beaucoup d’étiquettes : SF, LA, NY, Lima, Rome, Bangkok, ce genre de trucs… et la plus prestigieuse d’entre elle est un on ne peut plus officiel machin plastifié qui indique « Photog. GatsbyOnline.com Mag »…, je l’avais acheté à un maquereau de New-York, qui m’avait expliqué comment l’utiliser : « Ne mentionne jamais GatsbyOnline.com avant d’être sûr qu’ils aient d’abord vu ce truc. Puis, quand tu vois qu’ils l’ont remarqué, il est temps de passer à l’attaque. Ils vont en tomber par terre à chaque fois. Ce truc est magique, je te le dis. Pure magie »…

Eh bien…, pourquoi pas, je l’avais utilisé sur le pauvre allumé au bar… et, fredonnant désormais dans un taxi en direction de la ville, je me sentais un peu coupable d’avoir fait cliqueter son pauvre cerveau de trou du cul avec cette fantaisie malveillante…, mais qu’est ce que c’était que ce bordel, après tout ?

Quiconque parcourt le monde pour réaliser des reportages sur les Hot-Rods, les Rat-Rods et les Dragsters, mérite absolument tout ce qui lui arrive…, après que quiconque (dont moi en personne) soit, malgré tout, venu ici encore une fois pour se conduire en abruti du dix-neuvième siècle au milieu de quelques blasés, des dingues ataviques qui n’ont rien à proposer à part la tradition très marchande du pays de l’Oncle-Sam…

Le jour suivant fut bien rempli par diverses nananas, quoique, seulement trente heures avant les courses de dragsters,, je n’avais toujours pas d’accréditation de presse et, selon le directeur du circuit à qui je téléphonais toutes les heures, je n’avais aucun espoir d’en obtenir une…

J’ai eu l’idée de me changer les idées des copulations effrénées…, les HopHopHop commençaient à me fatiguer et mes bijoux de famille nécessitaient d’être baigné dans de l’huile d’amandes douces…

Le gestionnaire de presse avait été choqué à l’idée que quelqu’un puisse être suffisamment stupide pour demander une accréditation de presse deux jours avant l’évènement :

– Bordel, vous ne pouvez pas être sérieux. La date limite était fixée il y a deux mois. Pour la tribune de presse, il n’y a plus de places… et qu’est-ce que c’est que ce foutu GatsbyOnline.com ?

J’avais loué une Cadillac Allanté chez un vendeur de voitures d’occasion du nom de Colonel Quick, puis loué une chambre dans une boîte à foutre à la périphérie de la ville…, la seule autre complication avait été de convaincre les nababs du service presse de la course de dragsters, que GatsbyOnline.com était un très prestigieux site-web sportif (sic !) consacré aux courses de drags…, si bien que le bon sens les contraignit à me donner un « Pass »…, cela n’avait pas été facile à faire, mon premier appel au bureau de presse avait abouti à un échec total.

J’avais poussé un gémissement douloureux…, il semblait sympathique, mais il n’y avait rien qu’il puisse faire…, je l’avais flatté avec d’autres baragouinages et il m’a proposé, finalement, un compromis, il pouvait m’avoir un « Pass » en échange de l’adresse de quelques de mes nananas…

– Intolérable, cela semble un peu bizarre, c’est inacceptable. Vous ne pensez quand même pas que j’ai parcouru tout ce chemin pour regarder ce putain de truc à la télévision, si ? D’une façon ou d’une autre, je vais entrer. Peut-être aurais-je besoin de soudoyer un vigile, ou même d’en gazer un…

J’avais pris une bombe lacrymogène « Mace » dans un drugstore en ville pour $5.98… et soudain, au milieu de cette conversation téléphonique, j’étais saisi par l’ignoble idée de l’utiliser pendant la course : Gazer des membres du service d’ordre au niveau de la porte étroite du sanctuaire intime du club-presse, puis me glisser à l’intérieur, tirant une grosse décharge de « Mace » dans le box du gouverneur, juste au moment où la course démarre, ou gazer des ivrognes sans défense dans les toilettes du club-presse, pour leur propre bien…

Vendredi à midi, j’étais encore sans accréditation de presse et finalement, j’ai décidé que mon seul espoir pour l’accréditations était d’aller sur la piste…, j’ai pris la sortie de la voie express pour le circuit, conduisant très vite et faisant bondir cette voiture sauvage d’avant en arrière entre les lignes, conduisant avec une cannette de Coke dans chaque main…, l’esprit si confus que j’ai failli bien aplatir une Volkswagen remplie de nonnes en faisant une embardée pour prendre la bonne sortie.

« Faites simplement comme si vous visitiez une énorme poubelle en plein air remplie de cinglés »…, m’a-t-on dit à l’entrée du circuit, résistant de justesse à l’envie de tirer à travers la pièce sur l’homme à face de rat qui tapait à la machine dans la zone de l’Associated Press.

Au milieu de l’après-midi j’avais tout sous contrôle, un siège faisant face à la ligne d’arrivée, une télé couleur et un bar gratuit dans la salle de presse, ainsi qu’une série de « Pass » qui aurait pu m’amener n’importe où du toit jusqu’aux chambres des pilotes…, la seule chose qui faisait défaut était un accès illimité au sanctuaire intime de la course de dragsters dans les sections « F » et « G »… et j’ai senti que j’en aurais besoin pour voir la noblesse du whiskey en action…, le gouverneur serait en « G », avec Obama…, j’ai senti que je serais à ma place dans le box « G » où l’on pouvait se reposer et siroter des « Mint-juleps », baigner un peu dans l’atmosphère et les vibrations spéciales…

Les bars et les salles à manger ne se trouvaient qu’en « F » et en « G », et les bars offraient un spectacle très spécial…, parmi les politiciens, les belles de société et les capitaines de commerce locaux, chaque crétin à moitié fou qui aurait jamais eu des prétentions pour quoi que ce soit dans un rayon de cent miles alentours, allait débarquer ici pour se pavaner ivre et claquer un tas d’épaules en ayant généralement l’air lucide.

Le Paddock bar est probablement le meilleur endroit de la piste pour s’asseoir et observer les visages…, personne n’imagine être dévisagé ; c’est pour ça qu’ils sont là…, certaines personnes passent le plus clair de leur temps au Paddock ; ils peuvent se replier à l’une des nombreuses tables en bois, se pencher en arrière dans un fauteuil confortable et observer la constante évolution des choses…, des serveurs noirs dans des tenues de service blanches se déplacent parmi la foule avec des plateaux de boissons, tandis que les spécialistes examinent tout à la recherche de n’importe-quoi…, puis, quand l’heure du départ approche, la foule s’éclaircit tandis que les gens retournent dans leur box.

De toute évidence, j’allais devoir trouver un moyen de passer plus de temps au club-presse dès demain…, mais les « Pass » pour la « promenade » de presse n’étaient valables que pour trente minutes à la fois, probablement pour permettre aux journaleux de se relayer pour des photos et de rapides interviews, mais aussi pour empêcher les zonards de passer toute la journée au bar, harcelant les nananas…, car, contrairement à la plupart des journaleux dans la zone de presse, je n’avais rien à foutre de ce qui se passait sur la piste, sauf lorsqu’arriveraient les « Hot-Rat-Rods-Dragsters-Diesel »…, je n’étais là que pour faire des photos de ces vraies bêtes en action.

Plus tard dans l’après-midi du vendredi, je me suis rendu sur le balcon de la tribune de presse et j’ai essayé de décrire la différence entre ce que je voyais aujourd’hui et ce qui pourrait se passer demain…, tout ce truc allait être envahi de gens ; cinquante mille au moins… et la plupart d’entre eux titubant d’ivresse, une scène fantastique, des milliers de personnes s’évanouissant, pleurant, copulant, se piétinant les uns/unes les autres et se battant avec des bouteilles de whiskey cassées…, il faudrait juste prendre garde de ne pas marcher sur l’estomac de quelqu’un et commencer une bagarre : des milliers d’ivrognes délirants et trébuchants, devenant de plus en plus dingues !

Au milieu de l’après-midi, ils boiraient goulument des « Mint-juleps » des deux mains et se vomiraient les uns/unes sur les autres entre chaque « run » de dragsters…, l’endroit tout entier étant envahi de corps humains, épaule contre épaule…, difficile de se déplacer…, les allées étant glissantes de vomi ; les gens tombant par terre et s’accrochant aux jambes des autres pour ne pas être piétinés…, des ivrognes se pissant dessus dans les files d’attente…, des fous jetant de pleines poignées d’argent à d’autres fous se battant pour les ramasser, j’étais, dans ma tête, tel le masque de la noblesse du whiskey, un prétentieux mélange de picole, de rêves manqués et d’une crise d’identité en phase finale ; l’inévitable résultat d’un excès de consanguinité dans une culture fermée et ignorante.

Sur le chemin du retour vers le motel après les courses du vendredi, j’avais en tête les autres problèmes auxquels j’allais devoir faire face…, au moins chaque personne à qui je parlerais serait saoule…, les gens semblant très agréables à première vue, pourraient soudainement se jeter sur moi sans la moindre raison…, mais, de retour au motel en me relaxant un peu avant le dîner, je me suis qu’il n’y avait aucun moyen pour douter que la semaine deviendrait un vicieux cauchemar en état d’ivresse…

L’une des règles essentielles dans l’élevage des chiens et chiennes est que la proche consanguinité tend à amplifier les points faibles d’une lignée tout comme ses points forts, mais, il y a un risque certain dans la reproduction…, mais l’élevage d’humains n’est pas aussi sagement supervisé, en particulier dans une société où la plus étroite sorte de consanguinité n’est pas seulement élégante et acceptable, mais encore plus pratique (pour les parents) comme un moyen de laisser leur progéniture libre de choisir leur propre conjoint, selon leurs propres raisons et comme bon leur semble..

C’était samedi matin, le jour de la course des dragsters-diesel, et j’avais pris le petit-déjeuner dans un palace en plastique du hambuger appelé le Fish-Meat Village, mais la nourriture y était si mauvaise que je ne pouvais plus en absorber…, les serveuses semblaient souffrir de périostite tibiale ; elles se déplaçaient très lentement, en gémissant et en maudissant les bronzés de la cuisine.

Passés la boisson et le manque de sommeil, mon seul réel problème à ce moment-là était la question de l’accès…, finalement, j’ai décidé d’aller de l’avant et de voler un « Pass », si nécessaire…, plutôt que de manquer cette partie de l’action…

Ce fut la dernière décision cohérente que j’ai été capable de prendre pour les prochaines quarante-huit heures…, à partir de là, quasiment dès l’instant où j’ai commencé à me rendre sur la piste, j’ai totalement perdu le contrôle des évènements et passé le reste du week-end à baratter dans les horreurs d’un océan d’ivrognes…, mes notes et souvenirs étant quelque peu brouillés.

Mais maintenant, en parcourant le grand cahier rouge que je transportais tout au long de cette scène, je comprends plus ou moins ce qui s’est passé…, le livre en lui lui-même est un peu déchiré et plié ; certaines pages sont arrachées, d’autres sont racornies ou tachées par ce qui semble être du whiskey, de la pisse et du foutre…, mais pris dans son ensemble, avec des éclairs de mémoire sporadiques, les notes semblent raconter ce qui s’est passé.

Toute la nuit et jusqu’à l’aube, je n’ai pas dormi, mon Dieu, j’y suis…, c’est un cauchemar de folie…, à midi, le soleil est brûlant, horrible, je suis piégé dans la tribune de presse…., holocauste…, une centaine de milliers de personnes sont en train de se battre pour essayer de sortir…, des ivrognes hurlent dans les flammes et d’autres courent sauvagement, aveugles au milieu de la fumée du drag-diesel…, la tribune s’effondrant dans les flammes avec moi au sommet…

A l’extérieur de la piste dans un taxi, évitant les horribles parkings devant « chez les particuliers », à $25 la place…, il n’y a que des vieux édentés avec de grosses pancartes : STATIONNEMENT ICI, qui ont mis des repères pour que les voitures se garent dans leur jardin et/ou leur cour…, les trottoirs sont remplis de gens allant tous dans la même direction, les enfants transportant doudous et rafraîchissements, tandis que des ados branchés dans des shorts roses et moulants ingurgitent des bières, il y a pas mal de noirs… des types noirs portant des feutres blancs avec des bandes en peau de léopard, et des flics ondulant au milieu de la circulation.

La foule est dense sur plusieurs blocs autour de la piste ; il est très difficile de se déplacer dans la cohue, il fait très chaud…, sur le chemin pour la zone de presse, juste à l’intérieur du club-presse, je tombe sur une altercation de soldats transportant tous des matraques anti-émeute…, environ deux sections, avec des casques…, un homme qui marchait derrière moi m’a dit qu’ils attendaient le gouverneur et sa petite fête…, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

L’entrée du club-presse est envahie de gens essayant de forcer le passage, criant sur les gardes, brandissant d’étranges badges :

-Bougez de là, écartez-vous pour laisser travailler la vraie presse… que j’ai crié…

Je suis le mouvement, comme glissant à travers la foule puis dans l’ascenseur, puis rapidement en haut pour le bar gratuit, une journée très chaude…, je ne me sens pas bien, ça doit être à cause de ce climat pourri : visages roses avec d’élégantes démarches, vieux looks universitaires et cols déboutonnés : les premiers bourgeons de la sénilité…, déjà grillés, ou juste pas assez pour avoir déjà brûlés…, pas beaucoup d’énergie sur les visages, pas beaucoup de curiosité…, souffrant en silence, aucun endroit où aller après trente ans de cette vie, en se contentant de s’accrocher et d’amuser les enfants…, laissez la jeunesse s’amuser comme elle peut…, la grande faucheuse apparaît tôt, dans cette ligue…, des banshees sur la pelouse la nuit, hurlant là-bas près de cette statue de nègre en acier…, peut-être que c’est lui qui hurle…

Oh doux Jésus…, le garçon a saccagé sa voiture neuve, encastrée dans la grande colonne de pierre au bas de l’allée, une jambe cassée, les yeux hagards.., le monde est devenu fou, complètement stone, observez la folie, la peur, des hommes vomissant dans les urinoirs…, ils ont généralement de grosses taches brunes de whiskey sur le devant de leur chemise, mais il faut regarder les chaussures, c’est l’astuce…, la plupart d’entre eux parviennent à éviter de se vomir dessus, mais ils ne manquent jamais leurs chaussures…

L’heure magique approche, aucune des choses horribles que j’avais en tête ne sont arrivées jusque-là, pas d’émeutes, de tempêtes de feu ou d’attaques sauvages d’ivrognes…, arriver en bord de piste est un tel choc culturel qu’il me faut un moment pour m’y adapter, je plonge en avant avec mon appareil photo, enjambant les corps, essayant de prendre des notes…, le chaos total, pas moyen de voir la course, même pas la piste…, personne ne s’en soucie…

Il y a de longues files d’attente ; une fille porte sur le dos un T-shirt disant, « Volé à la prison de Fort Lauderdale »…, des milliers d’adolescents, chantent en groupe « Let the Sun Shine In »…, dix bidasses gardent le drapeau américain et un gros ivrogne portant un maillot de football (N°80) titube avec une pinte de bière à la main…, pas d’alcool vendu ici, trop dangereux… pas de toilettes non plus : Muscle Beach… Woodstock… il y a de nombreux flics avec des matraques anti-émeute, mais aucun signe d’émeute.

La course en elle-même ne dure que quelques secondes… et même avec mon siège super privilégié et en utilisant des jumelles par 12, il n’y a aucun moyen de voir ce qui arrive réellement…, les moments d’après course prennent fin, la foule déferle en direction des sorties, en se ruant vers des taxis et des bus…, voilà…, quel souk !

Le Courier local du lendemain parlait des violences sur l’aire de stationnement ; des gens avaient été frappés puis piétinés, des poches avaient été vidées, des enfants perdus, des bouteilles lancées…, mais j’ai manqué tout ça, m’étant retiré dans le box de la presse pour boire quelques verres d’après-course.

A ce moment-là, j’étais à moitié dingue à cause d’un excès de whiskey, la fatigue due au soleil, au choc des cultures, du manque de sommeil et la désagrégation totale…, mortel !

J’ai squatté le box de la presse suffisamment longtemps pour assister à une interview de masse avec le propriétaire du « Rat-Rod-Diesel », Steve Darnell, qui disait qu’il était arrivé pas plus tard que ce matin en venant de Floride…, les journaleux murmurant leur admiration et un serveur remplissant le verre de Steve avec du Chivas Regal.

Aimer ou détester Steve Darnell est une appréciation perso, il a produit certains des Rat-Rods parmi les plus fous que la planète n’a jamais vu :

– Il y a tellement de façons qu’on peut construire une carrosserie de Rat-Rod, les possibilités de création sont infinies. Je reçois un nombre infini d’émails orduriers de ploucs qui veulent me faire leur leçon de morale sur les Rat-Rods. Je les emmerde tous. J’ai grandi dans l’industrie sidérurgique, et en plus j’ai l’habitude des gros moteurs diesel et je sais leur faire effectuer des tours de force. Il ne m’a pas fallu longtemps pour réaliser qu’un de ces groupes motopropulseurs pourrait être aussi puissant qu’un V8 7 litres avec Blower dans un Rat-Rod… Hey, assurez-vous d’informer vos lecteurs de GatsbyOnline.com que je conduis la merde hors de mes roubignolles tout le temps !

– Les gens disent que vos véhicules sont des abominations et pas de vrais Rat-Rods.

– Je leur dis d’aller se faire enculer, une voiture à moteur diesel Cummins a remporté la pôle position aux 500 miles d’Indianapolis en 1952, alors, comment ce serait pas un Hot-Rod ?…

Steve Darnell est certain que Dieu lui a donné une mission, un défi permanent :

– Je dis aux gens d’aller chercher leur petit jouet brillant pour venir faire un « Run » contre mon Rat-Rod 5,9 L Cummins… et nous allons voir lequel est le véritable Rod. Jusqu’ici, il n’y a eu aucun preneur sur ce pari, et j’ai le sentiment qu’il n’y aura pas de sitôt ! Dieu est avec moi.

Après cette « longue » conversation très intellectuelle, le reste de la journée s’est brouillé jusqu’à la folie…, et la nuit aussi…, tout comme la journée et la nuit du lendemain…, des choses si horribles arrivèrent, que je ne peux même pas me résoudre à y repenser à l’heure actuelle… et encore moins à les écrire sur papier, ou les tapoter sur ordinateur…

J’ai eu de la chance de m’en sortir finalement…, l’un de mes souvenirs les plus clairs de cette vicieuse période est celui où j’ai violé la reine de beauté locale, en réalité une pute de San-Francisco venue faire de la retape…, ça s’est passé dans la salle de billard du Pénis-Club, le samedi soir…, elle avait déchiré sa chemise jusqu’à la taille, aucun coup ne fut porté, mais les répercutions émotionnelles furent énormes…, puis, comme une sorte d’horreur finale, pluche tard, j’ai mis ma plume diabolique en action et essayé d’arranger les choses en faisant un petit résumé…

A un moment autour de dix heures trente lundi matin, j’ai été réveillé par un bruit de grattement à ma porte…, je me suis penché hors du lit et ai tiré le rideau en arrière, juste assez pour voir une femme de ménage à l’extérieur :

– Putain qu’est-ce que vous voulez ?

Je me suis précipité hors du lit et j’ai essayé d’ouvrir la porte, mais elle était bloquée par la chaîne…, je ne pouvais pas venir à bout de cette chaîne…, ce truc ne sortait pas de la charnière, alors je l’ai arraché du mur avec un coup vicieux sur la porte…, mes yeux étaient gonflés, presque fermés… et la soudaine explosion de lumière du soleil à travers la porte m’a laissé stupéfait et sans défense comme une taupe malade…, j’ai marmonné au sujet d’un mal au cœur et d’une chaleur terrible, je suis retombé sur le lit et j’ai essayé de me concentrer sur la femme de ménage pendant qu’elle se déplaçait à travers la pièce de façon très distraite pendant quelques instants…, puis tel DSK…, je me suis élancé tout à coup vers elle :

– « Jésus Christ, vous êtes en train de perdre le contrôle…, qu’elle m’a dit…

J’ai hoché la tête et répondu :

– Vous savez, c’est vraiment horrible, je dois quitter cet endroit…, l’avion décolle à trois heures et demie, mais je ne sais pas si j’y arriverai à temps…

Mes yeux s’étaient finalement suffisamment ouverts pour que je puisse me concentrer sur le miroir de l’autre côté de la pièce et j’étais stupéfait en me reconnaissant…, pendant un instant confus j’ai pensé que c’était quelqu’un d’autre, une caricature ravagée par l’alcool… comme une version dessin animé d’une vieille photo d’un vieil album…, horrible, horrible…, la femme de ménage m’a dit :

– Pourquoi n’iriez-vous pas au Fish-Meat pour manger un peu de ces fish and chips pourris ? Vous reviendrez vers midi…

Je me sentais trop proche de la mort pour descendre dans la rue à cette heure-ci…, j’allais probablement sombrer dans une sorte d’hystérie au DMT dès le soir, probablement juste au moment où je descendrai de l’avion à Kennedy Airport.

– Ils vont vous agrafer à une camisole de force et vous traîner dans les Tombs, puis vous frapper les reins avec de grosses matraques jusqu’à ce que vous vous soyez repris…, qu’elle m’a dit !

Je suis retourné au lit pour au moins une heure de plus, et plus tard, après mon habituel jus de pamplemousse, j’ai pris mon « dernier repas » au « Fish-Meat Village » : un déjeuner à base de pâtes et d’abats de boucher, frits dans une graisse épaisse dégueulasse…, c’est la seule chose qu’ils avaient « qui convienne à la consommation humaine », m’a-t-on expliqué…

Puis, avec plus ou moins une heure à tuer avant de prendre l’avion, j’ai tenté de réfléchir un moment, en me demandant si j’avais saisi l’esprit juste des évènements : un « Rat-Rod-Dragster-Diesel » fumant comme une locomotive charbon du siècle passé…, des gens tous bourrés déconnectés de leur propre cerveau et se vomissant dessus…, plus tout le reste… et maintenant, c’était mon tour…
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