Steve McQueen : The Man and Le Mans…

Fêtes, drogues, sexe… mort à 49 ans, Steve McQueen, ex-mécanicien et marin, a brûlé sa vie et terrorisé les plateaux de Hollywood…., un documentaire : Steve McQueen : The Man and Le Mans…, revient sur ce qui le faisait vibrer avant tout : la course automobile…., trente-cinq ans après la mort de Steve McQueen, la saga s’étoffe, les langues se délient et chacun peut réécrire son rôle à l’envi.

Prenez Alan Trustman, que le cinéma avait tout à fait oublié : sous les projecteurs de ce nouveau documentaire, l’ex-scénariste, qui s’est reconverti dans le négoce des métaux précieux, se gonfle d’importance, Steve Mc Queen disait de lui : « Ce fils de pute me connaît comme personne »…

En costume sombre et noeud papillon, sous des airs sages d’aristocrate du barreau (ce qu’il fut), l’octogénaire précieux raconte comment il devint le mentor d’une star qui vivait sur la réserve : « Je l’ai convaincu que, dès qu’il arrivait sur un plateau, et quoi que dise le réalisateur, il devait réciter ce mantra : « Je décide moi-même ce qui est bon ou mauvais, et je n’ai pas à m’en expliquer ! J’aime les femmes, mais je les crains un peu ! Je ne m’engage pas dans une relation parce qu’il y a toujours le risque d’en souffrir ! Je ne me bats pas, mais si vous me cherchez des noises, je vous démolis ! »

Selon Trustman, Steve McQueen récitait invariablement ces lignes avant chaque film… et jouait à merveille ce personnage de monstre écorché…, l’avocat connaît son sujet…, pour écrire les scénarios de L’Affaire Thomas Crown et de Bullit, qui firent de McQueen une divinité à la fin des années 1960, Trustman a étudié le comédien sous les moindres ­coutures, il l’a ensuite accompagné dans une période cruciale de sa vie, celle pendant laquelle l’acteur a voulu prendre le pouvoir à Hollywood et produire le film ultime sur la course automobile, pour se crasher en beauté…

Dans Steve McQueen : The Man and Le Mans…, Gabriel Clarke et John McKenna, deux documentaristes anglais, détaillent, avec une belle profusion de témoignages intimes et d’images d’archives, les obsessions et les défis insensés d’un comédien dont le coeur ne battait jamais si fort que dans la fièvre d’une course.

Ils ont de la suite dans les idées, leur film précédent, consacré au motard Barry Sheene et à James Hunt, vedette de la F1, est titré : « Quand les playboys régnaient sur le monde »…, il dépeint le début des années 1970, quand les pilotes faisaient la noce avec les stars et que la vitesse était la plus glamour des conquêtes : « L’époque était à la libération tous azimuts », dit Gabriel Clarke : « Hollywood, le rock, le sport, le sexe et la drogue faisaient bon ménage, et le credo était le même : toujours repousser les limi­tes »…

Steve McQueen n’a rien d’un flambeur, mais la vitesse est sa drogue…, en l’éloignant de son personnage de prolo magnifique pour le faire évoluer, dans une farandole de costumes trois pièces, en gentleman cambrioleur de la haute sphère des affaires, le « Thomas Crown » d’Alan Trustman lui a donné des idées…, l’acteur va devenir son propre boss et signer sa ­déclaration d’indépendance.

Il a la réputation de ne jamais laisser les réalisateurs en paix, demandant chaque jour à voir les rushes et discutant de chaque scène jusqu’à l’épuisement (« Un mélange de Socrate et de Stanislavski », a écrit un biographe)..

Il saute le pas, devient son propre producteur et lance son mini-studio de production baptisé ­Solar, dans le paysage du nouvek Hollywood de la fin des ­sixties…, il rêve de passer à la réalisation et, selon lui, le cinéma est devenu : « un business sans merci où il faut abattre ses propres cartes »…, il voit les choses en grand : « Après Thomas Crown », raconte Neile Adams, sa première épouse, qu’il rencontra quand elle était une reine de Broadway : « il m’a dit : « Je vais nous bâtir un empire, ma poupée ! »…

Steve McQueen est un chef dans l’âme, doublé d’une star contrariée, ses relations avec Hollywood ont toujours été compliquées, depuis ses débuts à Broadway, dans les années 1950, il refuse de se couler dans le moule et suit son instinct, qui n’est pas toujours le meilleur conseiller…., la liste des films qu’il a laissé filer est presque plus impressionnante que sa propre filmographie : Butch Cassidy et le Kid…, L’Inspecteur Harry…, French Connection…, La Porte du paradis…, Vol au-dessus d’un nid de coucou…, Apocalypse now… : « Il était intègre, scrupuleux et méfiant. Parfois trop »…, confiait Michael Cimino, compagnon des grandes virées à moto dans le désert de Californie. « Je suis un enfant de la rue », disait McQueen : « Je ne suis pas prêt à faire le moindre compromis »…

Quand il se présente à l’Actor’s Studio, à New York, en 1953, pour y prendre des cours d’art dramatique, il n’a guère plus de 20 ans mais un caractère bien trempé, sculpté par une biographie déjà longue et accidentée…, abandonné par son père, négligé par sa mère, il a pris la poudre d’escampette à l’adolescence, s’est engagé dans la marine, a sillonné l’Amérique avec un cirque itinérant ou sur les plateformes des trains de marchandise, fait un détour par une maison de correction…

On l’a connu bûcheron, chauffeur de taxi, mécanicien…, beau gosse tourmenté, cuir dur et profonde fêlure…, dans « The Man and Le Mans », un de ses proches rapporte que McQueen ­affirme n’avoir lu qu’un seul livre, une biographie d’Alexandre le Grand qui l’a profondément marqué parce qu’elle conte l’histoire d’un homme qui a conquis le monde sans jamais parvenir à s’apprivoiser lui-même.

Brutale ironie du sort, son destin doit beaucoup à la folie de la vitesse qui emporta un autre rebelle fantasque et chagrineux, James Dean, l’acteur roi de leur génération…, la mort du prodige de « La Fureur de vivre », au volant de sa Porsche Spyder, ouvre des perspectives à ses camarades, Paul Newman et Steve McQueen…, elle laisse vacants des premiers rôles (à commencer par celui de « Marqué par la haine », qui revint à Paul Newman, avec McQueen dans un petit rôle), mais aussi une place d’idole cool et virile dans l’Amérique d’Elvis Presley, ouverte à tous les vents de la jeunesse.

Paul Newman et Steve McQueen se la disputent ardemment, au point que la star de « La Grande Evasion » a laissé passer « Butch Cassidy et le Kid » pour ne pas avoir à partager le haut de l’affiche avec son rival : « C’était une véritable star », commentait Richard Zanuck, le ­patron de la Fox : « Il n’était pas question, pour lui, d’être le second, il préférait s’effacer »… McQueen et Newman partagent aussi, avec James Dean, le goût des bolides, mais sur ce terrain la star de « La Grande Evasion » et de « Bullitt », champion de moto à ses heures, est sûre d’avoir avoir une bonne longueur d’avance.

Quand il met à flot sa société de production, installée dans les bureaux des anciens studios « Republic Pictures« , qui produisent des films de John Ford et de Nicholas Ray, Steve McQueen ramasse la mise sans attendre…, « Bullit » et sa légendaire poursuite en voiture dans les rues de San Francisco (McQueen n’a pas pu prendre le risque de tenir le volant lui-même), est un immense succès commercial et critique : « On reproche à Steve McQueen de ne jouer, à l’écran, rien d’autre que lui-même », écrit Roger Ebert : « C’est totalement à côté de la plaque. Comme lui, Humphrey Bogart ou John Wayne ne sont pas, en premier lieu, des acteurs, mais des présences. Ils ont bâti un mythe et semblent jouer faux quand ils s’en écartent »…

Maîtrisant son image et sa carrière, l’acteur surfe sur les cimes d’une époque radieuse…, un « été de l’amour » qui s’étire sur plusieurs années s’offre à lui…, amour libre, cocaïne et marijuana…, il donne, dans son manoir ­californien, des fêtes somptueuses et gentiment décadentes où jouent Neil Young ou Johnny Rivers…, même si la folie douce tourne parfois à la paranoïa et s’il ne se promène pas sans un revolver Magnum (il ne doit qu’à un rendez-vous ­galant d’avoir échappé au massacre de Charles Manson dont il était une cible)…, il peut se consacrer enfin au projet d’une vie : le film « définitif » sur la course automobile, le trip total qui plongera le spectateur dans le vertige de la vitesse et lui fera comprendre ce que l’acteur ressent : « Seule la course vaut d’être vécue. Pendant le reste de son existence, on ne fait qu’attendre »

« Son projet pour Le Mans était une aventure visionnaire », explique le documentariste John McKenna : « Il voulait explorer des contrées que personne n’avait visitées avant lui. Etre, en même temps, producteur, acteur et pilote. Utiliser toutes les technologies pour donner un sentiment d’immersion, un peu comme Gravity l’a fait récemment avec l’espace. Il plaçait des ­caméras sur les voitures — une révolution à l’époque — pour atteindre le coeur de ce maelström »…, depuis le milieu des années 1960, Steve McQueen travaille sur un scénario : « Day of the champion », mais, pendant le tournage de « La Canonnière du Yang-Tsé », il a la désagréable surprise d’apprendre qu’il s’est fait doubler : John Frankenheimer a tourné « Grand Prix » en 1966, sur les grands circuits européens, avec James Garner et Yves Montand.

S’il n’est pas le premier, Steve McQueen sera le meilleur, il ne voit pas les choses autrement et ne peine pas à convaincre les financiers.

McQueen en veut d’autant plus à son ami ­Garner qu’il a un temps été pressenti pour le rôle, les deux hommes sont voisins, ils ne s’adressent plus la parole et la ­petite légende veut que, la nuit, Steve McQueen aille pisser sur la pelouse de son rival « comme tu l’as fait sur mon film »… pour corser l’affaire, Paul Newman sort à son tour, en 1969, un long métrage où il endosse la combinaison du pilote : ­ »Virages« , sur le circuit d’Indianapolis.

Au tournant des années 1970, rien ne lui résiste et son association avec la plus grande course du monde ne peut que faire un malheur au box-office…, pour placer la barre au plus haut, il s’engage, au premier jour du printemps 1970 (avec un pied cassé), dans l’une des plus ­fameuses courses du continent américain : les 12 Heures de Sebring…., le milieu de la course professionnelle le regarde ­arriver avec un brin d’amusement, mais, au soir de la course, l’acteur force le respect : son équipage termine à la deuxiè­me place et il a fallu que le champion Mario Andretti s’arrache pour l’emporter avec une ridicule avance de douze ­secondes !

Au Mans, McQueen voudrait remettre ça, mais les assurances ne lui permettent pas de s’engager…, dans ces ­années-là, la course automobile est meurtrière, les pilotes disparaissent les uns après les autres… et les 60 millions de dollars de budget reposent sur les épaules de la star… McQueen et ses associés alignent quand même des voitures dans les 24 Heures du Mans, en juin 1970, pour filmer la course de l’intérieur…, ils la reconstitueront ensuite pour les besoins de la fiction et installent leur « village Solar » sur le circuit pour plusieurs mois.

Pour la réalisation de ce film hors norme, Steve McQueen cherche la perle rare…, il a reçu quelques candidats prometteurs : Steven Spielberg (trop jeune) et Georges Lucas (trop petit), avant de se tourner vers un solide compagnon de route, John Sturges, avec qui il a tourné Les Sept Mercenaires et La Grande Evasion.

Le Mans doit marquer son envol et le propulser dans une autre dimension, mais pour Steve McQueen, c’est le début de la fin…, l’aventure s’enlise vite, l’acteur-producteur veut rendre hommage à sa passion et seules les sensations de la course l’intéressent, il ne veut pas le moindre compromis avec l’orthodoxie hollywoodienne, s’intéresse peu à l’intrigue amoureuse et tient à jouer un personnage de loser…, John Sturges et les producteurs associés s’arrachent les cheveux…, en dehors de la glorieuse incertitude du sport, le film n’a pas le commencement du début d’une intrigue… et McQueen n’en veut pas.

Des scénaristes se succèdent sur le circuit sans parvenir à avoir le dernier mot…, Alan Trustman, l’auteur de « Bullitt » et de « Thomas Crown », qui possède toutes les clés du personnage, est convié à son tour, fiasco : « Quand je suis arrivé à cette réunion », raconte-t-il, « j’étais le scénariste le mieux payé d’Amérique. Après que j’ai quitté ce film, mon téléphone n’a plus jamais sonné ! »…

Chaque jour de travail où les voitures tournent, engloutit des sommes considérables…, les pilotes ne ­savent pas trop ce qu’ils doivent faire, ni pourquoi ils le font… et l’un d’eux, David Piper, perd une jambe dans un accident.

Dans le château qu’il a loué, dans la campagne du Mans, les fêtes, sous influence persistante de « l’été de l’amour », tournent aussi au vinaigre…, miné par les multiples conquêtes de ­l’acteur-fonceur, auquel personne ne résiste, le couple de Neile et Steve McQueen se dissout en scènes épiques et ­brutales…, John Sturges jette l’éponge et les financiers ­envoient en France un réalisateur sans envergure, Lee H. Katzin, pour cadrer l’affaire…, Steve McQueen courbe l’échine, son rêve s’abîme et il prend ses distances…, on ne le voit pas à la première du Mans, qui sera un flop retentissant.

Sa carrière continue…, Steve McQueen tourne avec Sam Peckinpah (Guet-apens et Junior Bonner), triomphe dans La Tour infernale, aux côtés de Paul Newman, son ennemi préféré (qui lui fera l’affront suprême de terminer deuxième des 24 Heures du Mans en 1979), mais l’acteur ne sera jamais réalisateur et semble avoir perdu le feu sacré…, il ne lui reste plus que quelques ­années à vivre.

Au début du documentaire de Clarke et ­McKenna, on entend sa voix, peu de temps avant sa mort, au Mexique, en 1980…, il essaie de s’expliquer le cancer du poumon qui l’a cueilli à l’approche de la cinquantaine…, l’amiante, avance-t-il…, qu’il a approché pendant ses années dans la marine…, mais qu’on trouvait aussi dans les combinaisons de pilote… et la tension avec ses partenaires…, le poids des aventures qu’on rêvait détachées de toute gravité ; « Trop de pression », dit-il.

– Steve McQueen : The Man and Le Mans, documentaire de Gabriel Clarke et John McKenna, en salles le 4 novembre 2015.
– Steve McQueen, par le photographe William Claxton, éd. Taschen, 9,99 €.
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