XK120…

Je n’ai pas mal. Je ne sens rien. J’entends des voix.

– Patient en état de mort apparente, instable hémodynamiquement, traumatisme perforant, lésions multiples, lacérations profondes. Antécédents cardiaques. Probables contusions internes. Peu de réflexe pupillaire. Merde, je ne trouve plus son pouls… Vite, il va nous péter entre les mains !

Je perds conscience. Des silhouettes blanches, bleues et vertes. Des mots qui lézardent mon état comateux.

– On le lit tellement sur le web… Il est presque de ma famille… Oui, mais à toujours donner son avis sur tout, cela devait finir par lui arriver… Pauvre homme, quand même il ne méritait pas ça… Un essai automobile de trop, tout ça pour écrire des articles et dire des choses qui déplaisent… Et tout ça pour une Jaguar XK120 de merde…

J’entre en panique. J’étouffe. Le tube dans ma gorge vole dans la chambre. Pourtant il est toujours là entre mes lèvres desséchées. Je me sens expansif comme un génie sortant de sa lampe.

J’ai froid, terriblement froid… Mon vieux Blacky me fait wouahhh wouahhh… Je l’appelle : Blacky, c’est toi ? … Ma main caresse ta tête… Je me souviens… La Jaguar XK120 c’est vraiment un fer-à-repasser sur roulettes… Une sensation de brûlure. Des cris. Une lueur métallique. On m’avait dit un soir d’avant-nuit qu’on meurt quand on n’a plus rien à faire d’autre qu’à faire le pitre en bagnole. Mes derniers mots : « Je serai le dernier, quoi qu’il advienne »… Lutter contre le fantôme qui nous piège d’une défaite après chaque victoire, c’est usant. On en crève tous…. Tient… Maman est là, elle aussi… Elle est partie avec sa peau sur les os. Elle croyait à l’au-delà, ce lieu d’éternité vendu par l’Homme comme résidence divine où toute l’humanité depuis qu’elle existe, se concentrerait autour du même pot à tartiner, l’amour avec un grand A derrière lequel nous courons depuis l’aube des temps. C’est dire combien nous ne sommes pas foutus d’aimer, nous sommes des artistes de la haine. J’aurais dû être plus prudent, moins dogmatique. La vie possède un langage codé. Notre réalité n’est qu’une jungle de quiproquos que nous interprétons de façon erronée. C’est drôle comment la mémoire engrange avec acuité des moments qui n’en ont aucune et en efface d’autres qui nous ont bouleversé. Le visage de Maman, ses rires, se sont estompés. J’ai beau me consoler en me disant qu’avec l’âge, l’esprit prend des rondeurs et se laisse aller à quelques souplesses, je n’y vois là que démission devant l’inéluctable. La mort qui se rapproche, le chemin qui s’amenuise prend chez beaucoup des allures de sagesse, là où il n’y a qu’un pathétique renoncement. Il y a les hommes de l’ombre ou de Dieu, les prêts à tout, les bons à rien, les hommes à femmes ou ceux à putes. Moi je suis un homme de mots…, d’idées et de blessures, de celles qui ne se voient pas. Pour le reste… Quel cinéma… En dérive mélodique mi fugue mi abandon. Politiquement conscient. Humainement impuissant. Bref concerné. Mélancolique et sans illusion, deux mots qui me résument assez bien. Mais attention, sans illusion ne signifie pas cependant sans conviction. Attitude en parfaite adéquation avec la philosophie. Ma première peau, mon oxygène, mon addiction et ma perdition. Je suis un besogneux, un ascète du savoir. Mais jamais je n’aurais imaginé que renverser des mythes, bien ancrés dans notre culture hexagonale, puisse concourir à la fabrication du mien, de surcroît de mon vivant. Personnage médiatique, je fais partie de cette comédie humaine fixée sur celluloïd dont il est vrai, j’ai écrit en grande partie le scénario. Mon intimité est de tabloïd, une suite de farces et attrapes pour journalistes et spécialistes que mes fans et mes détracteurs croquent d’un regard gourmand et voyeur. On me consomme jusque dans la couleur de mes silences. Une orgie écœurante qui a fini par me fatiguer de tout et surtout de moi-même, me laissant épuisé d’impuissance. On ne fuit pas sans excuse, à quoi sert-il à l’Homme de vouloir sauver le monde entier s’il perd son âme ? « Au diable les merdias et le web », ai-je jubilé lorsque cette putain de Jaguar à décroché du cul. Plus de lectures ni d’aurores mâtinées d’écriture. Je ne contrôle plus rien, j’étais parti, direction le Sud. Je me cassais, je m’arrachais et me trissais. Une remise à plat plus qu’une fuite, le retour vers moi, en moi, pour moi. Une pause que je m’accordais, plus d’un millier de kilomètres, très peu d’arrêts, juste le nécessaire. La nuit se déshabillait, la journée s’annonçait huileuse. Des nuages gris plombés s’étaient le jour d’avant amoncelés. Même l’amour avait l’air faux. On se serait cru en plein hiver. J’ai tracé la route. J’aime sa puissance et le velouté de son 6 en ligne, son élégance rustique, ses sièges profonds en cuir. Elle va de pair avec mes fringues de baroudeur que j’affectionne. Je renouais avec ma propre et irrémédiable solitude. Somme toute, le choix entre me mentir pour faire joli dans mon décor, négocier ma lâcheté ordinaire ou celui de faire ce que je sens. Les mensonges, les miens et ceux des autres, ceux dont je fais partie avec ou sans mon accord, rendent prisonniers plus sûrement que la privation de liberté. On en est tous là. Écrire me renvoie à leur humanité et à la mienne. La comédie cesse, le brouhaha aussi. J’entre par la porte de service, je deviens spectateur de l’autre, de tous les autres et donc de moi. Un monologue ininterrompu où chacun, celui qui écrit et celui qui lit, fait semblant de s’intéresser à l’autre, l’écoute parler pour pouvoir encore parler de lui. Au fond, tout le monde s’en f…. On décortique le monde pour mieux truquer la réalité. Les apparences demeurent saines et sauves. Direction donc le sud. Personne. Juste l’aube qui grisonne lunaire que les arbres calligraphient de leurs silhouettes et moi, glissant dans l’engourdissement du temps. J’aime cette solitude onirique, le silence feutré… et par-dessus tout partir à l’aveuglette, passer d’un nulle part à un autre ailleurs, me laisser aller à moi-même.

Perdu au milieu de nulle part. Six heures du matin à ma montre. Ce genre de truc qui arrive sans crier gare, c’est ce que j’appelle les contingences de la vie. On est tributaire de leurs conséquences, qu’on les subisse ou qu’on les choisisse. Chacun est redevable et gardien de ses fêlures. Les miennes ont bifurqué ce matin-là. Noir complet. Tout s’embrouille. Suis-je vivant ? Suis-je mort ? Les bruits résonnent dans ma tête. Portes claquées, pas qui se traînent ou trottinent. Une longue somnolence entrecoupée de rêves et d’hallucinations. Des infirmières tournent autour de moi. Toujours par deux. Papillons de nuit et de jour. Parfums de femmes. Aigrelet ou capiteux. Je les entends se pencher sur moi. Voix jeunes ou balafrées par le tabac, peut-être l’âge, sûrement la fatigue. Voix chantantes ou rauques qui se mêlent à d’autres, implorantes ou impérieuses, moqueuses ou confidentes, tristes ou larmoyantes, véloces ou hésitantes, claires ou embrouillées, réelles, imaginaires ou surgies de mon passé. Elles racontent, partagent, murmurent, expliquent et commentent impudiquement ma dépouille tubaire. Elles s’incarnent, imposent leur tonalité à mon imagination où elles s’habillent de corps généreux ou mesquins. Elles pirouettent autour de mon corps inerte et se dénudent l’âme croyant qu’elles s’adressent à un homme devenu végétal, une plante verte, elles ont opiné, certaines signant d’une formule lapidaire ce qui m’attend, je le sens, un très long automne avant un hiver glacial. Et des fleurs partout à me donner la nausée. La mort est une amante fleurie. Je me suis toujours méfié du public et j’apprécie peu sa masse indistincte, enthousiaste et servile. Je ne suis pas de ceux qui se pâment devant ce qu’ils appellent leur public avec des spasmes de sanglots dans la voix ou sont déprimés grave dès que cessent les vivats. Il m’arrive souvent justement de penser à toutes ces autres vies alourdies de la mienne et qui sommeillent en moi – celles de Camus, de Nietzsche, de Démocrite, de Lorenzo Valla, de Sartre, de Freud, enfin bref… toutes ces vies que j’ai fringuées de mots dans mes écrits… vains… et qui y ont laissé une empreinte charmeuse ou répugnante. Des voyages immobiles, kaléidoscope de sensations, de couleurs, d’odeurs, de bruits et de pays. Mais bizarrement, il n’y a jamais personne d’autre que moi. Spectateur hors champ. J’ai faim, du moins me semble-t-il, à moins que ce ne soit les effluves douceâtres de la bouffe réchauffée sous cellophane s’échappant des chariots repas qui en suggèrent la sensation. Nos cinq sens ont une mémoire que nous contrôlons peu ou mal. Et pourtant, c’est par eux que nous sommes en relation avec le monde et les autres. Toute cette douleur. Je n’y ai jamais trouvé aucun sens, pas plus que je ne crois qu’il y a autre chose après la mort. Le challenge de la vie est de s’affronter à son absurdité et de l’assumer.
Un jour pas si lointain que cela, ce sera même le luxe ultime, avec l’anonymat, face à cet univers virtuel et robotique quasi orwellien, de plus en plus invasif que l’on nous impose et où chacun s’invente les règles, les droits et les devoirs qui lui conviennent. On se tisse ainsi insidieusement de l’indispensable. On se triture déjà des alibis pour se coller quotidiennement et studieusement sur les réseaux sociaux. Je me suis moi-même laissé prendre à cette starisation fictive. Un blog pour afficher mes convictions, un tweet pour dégoupiller les consciences, un second, un troisième pour désarmer l’ignorance. De vains mots pour écoper la tempête d’insultes. Crucifixion en ligne. Ce goût amer de salissure, tout ce vomi qui vous revient dans la gueule. Naufrage et sauve qui peut. Share it, pouce bleu levé, l’auto-stop de nos partages mensongers. Je le déplore amèrement…

Pourquoi on regarde les conneries, TV ? Le monde vu d’un écran plat ressemble à un mantra explosé. On n’en lira jamais la totalité parce qu’on n’aura jamais toutes les pièces en main. C’est du foutage de gueule, l’art scénarisé de meubler le vide par la répétition obsessionnelle d’un événement ou avec des trucs dont tout le monde se f…. Et je ne parle même pas du ballet incessant de ces journaleux, fastfoodeurs de l’actualité hard news qui ne vont jamais la chercher au-delà de la porte de leur bureau. Plagiant les séries fleuve américaines à coup de phrases-clés bidons, c’est le marathon au scoop. Celle qui remporte le jackpot de la stupidité est le leitmotiv décliné en direct par un type planté au milieu de nulle part et qui dit : « Eh bien oui, tout à fait, il ne se passe toujours rien. On attend. Bref, une affaire à suivre »

Dans les embruns mouvants de l’écran plat mural, la voix du journaliste de BFMTV, neutre, sobre :
– Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour. Au sommaire de ce journal. La météo. Depuis trente ans, on n’avait pas connu un été hivernal aussi chaud après un hiver printannier aussi froid. Il y a des départs de feu sexuellement partouze mais on les éteint malgré qu’ils se rallument. On rêve que la neige tombe sur le territoire. En France, l’état d’urgence et la saisie de 431 armes forment la non-actualité. Les chiffres du chômage vont-ils confirmer la hausse de la baisse du pouvoir d’achat ? A l’international et selon le FBI, Daesh souhaite propager le terrorisme dans l’Antartique en encourageant des attaques éparpillées contre des pingouins. Nous ferons également le point sur les bombardements russes en Syrie. Le sport enfin, avec le match de foot qui opposera ce soir Lyon à Guingamp. Mais tout de suite, nous commençons par l’image hallucinante de l’accident qui vient de survenir à une Jaguar XK120 …

Chaque jour, apporte son lot d’infos à vous flanquer la pétoche, plus envie d’en écouter plus. De toute façon il fait froid. Je fixe la télévision. Petit, empêtré dans un complet gris de premier communiant, la quarantaine lisse et un charisme de navet, le présentateur arbore un sourire figé de gravité et verbalise ce qui défile sur son prompteur.
– Nous interrompons notre programme pour un flash-info spécial. Il semblerait que l’éditeur du magazine Chromes&Flammes dont l’identité n’a pas été révélée, mais qui serait le fumeux Patrice De Bruyne, ne serait malheureusement pas encore mort, de même que son chien Cocker Blacky, dans un accident routier entre sa Jaguar XK120 et une Ferrari. Nous n’en savons pas plus pour l’instant sauf que le conducteur de cette Ferrari, est une conductrice qui lui a fait une queue de poisson après l’avoir reconnu… Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le pourquoi du comment car elle s’appretait à jeter le contenu d’un jerrycan d’essence sur la voiture et son conducteur, c’est le chien de celui-ci, un Cocker Spaniel qui a évité ce drame en sautant à la gorge de la jeune femme…

Putain, quel cauchemar…, je suis toujours encore vivant, pour un certain temps, je vais aller me promener avec Blacky…

Librement inspiré de l’œuvre de Mélanie Talcott ; « La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole »
N’hésitez pas à commander ce livre, je vous le recommande, c’est pas tous les jours qu’on découvre un si formidable talent d’écriture :
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