Saint-Tropez 2017 met Les Voiles…

Entre inauguration festive du Village et arrivée tonitruante, et dans le vent, des yachts classiques en provenance de Cannes, le millésime 2017 des Voiles de Saint-Tropez a frappé, le dimanche 1er octobre, les trois coups de sa belle théâtralité maritime…
53 voiliers Classiques engagés dans la Coupe d’Automne du Yacht Club de France ont profité d’un fort flux d’est pour débouler toutes voiles dehors au portant dans le golfe, venant marier avec style leur élégance indémodable aux nombreux yachts de la dernière génération à l’entrainement dans la perspective du début des régates Modernes.
Cette Coupe d’automne rend hommage au siècle et demi d’activité du yacht club cher au président Yves Lagane.

Dans un vent d’est soutenu (près de 20 noeuds établis), les yachts classiques s’en sont donné à cœur joie tout au long des 23 milles du parcours.
Compte tenu des conditions, la grande goélette de 41m Elena of London (Herreshoff 2009) a été la première à franchir la ligne d’arrivée mouillée au milieu du golfe.
Douze minutes plus tard, c’est le 15 M JI Mariska (Fife 1909) qui s’adjugeait, en temps réel, la deuxième place, à la barbe (3 minutes !) de Germania Nova, la goélette de 55 mètres.

En soirée 300 voiliers étaient à poste, parfaitement rangés dans le petit port varois ou au mouillage dans le golfe.
Près de 4.000 marins venus de tous les azimuts de la planète voile ont été accueillis à l’occasion de l’inauguration du Village, prêts à en découdre sur l’eau, et à communier à terre à la santé d’un yachting resplendissant.

La «Société d’Encouragement pour la Navigation de Plaisance», première dénomination du «Yacht Club de France», a été créée sous le haut parrainage de l’empereur Napoléon III le 15 juin 1867.
L’amiral Rigault de Genouilly, alors Ministre de la Marine, en est le premier Président.
Le 23 juin 1891, une deuxième société d’encouragement, l’Union des Yachts Français, se crée et fusionne avec le Yacht Club de France dès le 6 août 1891.
Le Yacht Club de France est depuis un siècle et demi fidèle à sa vocation : concourir au développement de la navigation de plaisance sous toutes ses formes, en croisière comme en course, défendre et promouvoir les valeurs de solidarité, de courtoisie et d’élégance morale qui animent tous les gens de mer.

Héritières de la Nioulargue, les Voiles de Saint-Tropez expriment une alchimie exceptionnelle, alliance du plaisir de naviguer et d’un sens inné de la fête.
Patrice de Colmont, directeur du Club 55 et fondateur de l’événement, et André Beaufils, président de la SNST et organisateur des Voiles, témoignent :

– On dit que l’origine des Voiles de Saint-Tropez tient à une rencontre qui a eu lieu il y a plus de trente ans. Comment tout cela a-t-il débuté ?

– Patrice de Colmont. Par un heureux hasard ! Fin septembre 1981, un couple d’Américains qui a un Swan de compétition s’attarde à Saint-Tropez après avoir disputé la Swan Cup à Porto Cervo. Ils participent à quelques régates à la SNST, finissent par connaître du monde et, un beau jour, alors que le propriétaire évoque ses succès en régate, le 12 Mètre Ikra fait son entrée dans le port. Quelqu’un lance alors : “Et Ikra, penses-tu que tu pourrais le battre ?” Réponse immédiate : “Pourquoi pas, si Ikra accepte le défi.” Je cours sur le champ voir Jean Laurin, skipper d’Ikra, qui accepte de sortir pour une régate le lendemain. C’est ainsi que tout a débuté, par un défi un peu dingue entre un Swan 44 et un 12 Mètre JI !

– C’était déjà l’alliance de l’ancien et du moderne. Quelle a été l’issue du combat ?

– Patrice de Colmont. Le matin du départ, avec un copain, on veut acheter une carte marine pour définir le parcours. Mais on trouve ça trop cher et on se rabat sur une carte routière où l’on crayonne dans la zone bleue marquée “golfe de Saint-Tropez” ! Le départ est donné devant la tour du Portalet, on va virer la bouée du haut-fond de la Nioulargue et l’arrivée est jugée devant chez moi, au Club 55, où une grande table attend tout le monde. Ikra arrive premier, bien avant Pride, le Swan 44, mais tout cela est secondaire. Les équipages déjeunent ensemble et, en guise de trophée, je remets au vainqueur un compotier en argent provenant de la vaisselle de la Marine nationale. L’ambiance bat son plein lorsque débarque le correspondant de Var Matin qui demande qui sont ces gens qui ont l’air de tant s’amuser. Je lui explique que c’est une régate. “Ah ! Quelle régate ?” Je réponds : “Mais… la Club 55 Cup !” et les équipages en rajoutent en déclarant : “Ça a été très dur, un défi de haut niveau, on aura notre revanche l’année prochaine”, etc. Le lendemain, gros titre dans Var Matin : “Une nouvelle America’s Cup est née !”

– Et cela a suffi à lancer l’événement ?

– Patrice de Colmont. Non, bien sûr. On avait presque tout oublié quand, au mois de septembre suivant, en 1982, notre ami américain a insisté pour prendre sa revanche et d’autres bateaux ont voulu se joindre au défi. Alors on a organisé une seconde édition avec quelques bateaux disparates dont, entre autres, le one-tonner Fantomas, Queen of Sheeba, un bateau belge, Helisara et aussi Bourru III, vieux cotre aurique et seul bateau classique de cette seconde édition. La remise des prix fut une nouvelle fois l’occasion d’un joyeux mélange des genres entre le maire décernant la médaille de la ville et les Belges gagnant leur poids en pommes de terre. Je crois même qu’il y avait aussi une citrouille en guise de prix ! C’est là qu’est arrivé un ami, Gouédard, quelqu’un d’assez décidé et qui nous affirme : “S’il n’y a pas de maxis, votre truc n’est pas une régate !” On s’est regardé, un moment interloqués, et on s’est dit sans trop savoir de quoi il s’agissait : “S’il n’y a que cela, on va inviter des maxis.”

– Mais c’était à l’époque une classe très organisée, un club très fermé. Comment vous y êtes-vous pris ?

– Patrice de Colmont. D’après les premiers renseignements obtenus il était impensable de les faire venir, alors a débuté la plus grande opération de bluff du yachting mondial. On a adressé un télex à l’Aga Khan, président du Yacht Club Costa Smeralda où se déroulait la seconde manche du championnat du monde des maxis en disant : “Le Yacht-Club de Saint-Tropez (qui n’existait pas !) souhaiterait présenter son programme de régates aux propriétaires de maxis, pourriez-vous organiser une réunion ?” Vingt-quatre heures plus tard, on avait un rendez-vous. Serge Krasnianski, dont la firme Kiss était en train de se faire connaître, nous a prêté son jet pour qu’un petit groupe se rende en Sardaigne. Là, on a raconté notre petite histoire et on s’est courtoisement fait éconduire par les skippers. Avant de partir, après avoir offert aux propriétaires toutes sortes de colifichets, des polos, des caisses de vins, des cigares aux armes de la Nioulargue, on a organisé un petit déjeuner surprise pour deux cents personnes sur le ponton même où étaient amarrés les maxis afin de régaler tous les équipages. Puis on est parti, laissant les gars intrigués et très impressionnés.

– Ça ressemblait quand même plutôt à un échec…

– Patrice de Colmont. Attendez ! Quelques semaines plus tard, on apprend que le maxi Mistress Quickly pointe son étrave dans la baie pour faire réparer son électronique à Port-Grimaud. Aussitôt on file là-bas et on leur fait un accueil d’enfer. Pour vous dire l’ambiance, alors que l’un des équipiers se plaint du bruit de l’horloge du clocher qui sonne toutes les heures, Gouédard ne fait ni une ni deux, s’élance, escalade le clocher à mains nues et bloque les aiguilles en les tordant sur place. “Comme ça, dit-il, vous dormirez tranquilles !” Les gars ont cru débarquer chez les fous ! Ensuite on les a invités à Saint-Tropez et le jeu a consisté à les retenir en organisant une fête continuelle, des dîners, des nuits folles, des tournois de boules, n’importe quoi. C’est là qu’on a créé une tradition nouvelle : le petit déjeuner australien, bière et croissants à huit heures du matin ! Puis arrive Midnight Sun et on apprend que Christian de Galéa, qui vient de lancer un nouveau maxi, a l’intention de venir courir. Du coup, les gars de Midnight sont tentés de courir à leur tour et ça devient sérieux. Deux bateaux, ça nous faisait une classe, une coupe… C’était gagné ! On a fini avec quatre maxis côte à côte dans le port et, à la fin de la course, François Carn, secrétaire de la classe, est venu nous dire que la Nioulargue allait être inscrite au calendrier officiel de la classe maxi à partir de l’année suivante.

– Mais quelle était l’idée derrière tout cela ?

– Patrice de Colmont. S’amuser ! Uniquement s’amuser ! On travaillait tous comme des fous toute la saison d’été et, quand arrivait le 1er octobre, c’était relâche. On avait envie d’utiliser Saint-Tropez pour notre plaisir et les régates nous donnaient un prétexte pour faire une vraie fête qui ne soit pas paillettes et artifices mais où les gens trouvaient un plaisir authentique. On n’avait aucun but commercial et toutes les extravagances étaient bienvenues ! Je compare les premières Nioulargue à la fête annuelle des bûcherons dans les forêts du Grand Nord. C’est à celui qui débitera son arbre le plus vite pendant que les enfants tirent à la corde et que les femmes rivalisent pour produire la meilleure tarte aux myrtilles ! Nous, c’était la même chose, mais autour de la mer.

– André Beaufils. C’est juste, la mer comptait plus que la voile et, à partir de 1984, on a inventé des catégories comme les “sea-explorers”, les “tropéziens-travail”, les “tropéziens-marconi” pour constituer des classes où l’on faisait entrer tout le monde. Les défilés, les déguisements, les jeux d’eau à l’entrée du port avec les filles en guêpière – les fameuses “girelles” –, les concours de boules, tout cela s’est greffé spontanément. Tout était bon pour s’amuser, les gens voulaient voir autre chose, avoir des souvenirs plein la tête, partager tous les ingrédients pour passer un bon moment ensemble. Cela dit, la Nioulargue a eu très vite une audience internationale et a donné un élan sans précédent aux restaurations. Les yachts classiques se sont développés grâce à des gens comme Albert Obrist qui ont commencé à fouiller les archives pour refaire des bateaux à l’identique. C’est au fil des éditions successives qu’on a vu revenir les bateaux avec des gréements authentiques. C’était un complet changement de mentalité parce qu’il fallait aussi trouver et former les équipages pour les manœuvrer.

– L’accident mortel survenu en 1995 entre la goélette Mariette et le 6 MJI Taos Brett a marqué la fin de la Nioulargue et d’un certain état d’esprit. Comment en est-on venu à la création des Voiles de Saint-Tropez ?

– André Beaufils. Après l’accident il y a eu procès et l’événement a été suspendu tant que le jugement n’a pas été rendu. Toutefois, les participants avaient pris l’habitude de se réunir et il y a eu pendant quelques années une régate de fin de saison pour les bateaux modernes et un rassemblement spontané, sans régates, pour les classiques. En 1999, la procédure étant terminée, la SNST s’est retrouvée devant un dilemme : tout abandonner ou continuer. Or la ville, les régatiers, les acteurs économiques locaux poussaient à la reprise. C’est ainsi que grâce à Thierry Catino, alors président de la SNST, sont nées les Voiles de Saint-Tropez. Aujourd’hui, nous accueillons environ trois cents bateaux, à peu près à égalité de nombre entre modernes et classiques.

– Mais l’état d’esprit a changé, on ne voit plus de jeunes filles balancer des seaux d’eau sur les équipages…

– André Beaufils. Ce sont l’époque, les règlements et les bateaux eux-mêmes qui ont changé. Aujourd’hui, les instructions de course stipulent que les jeux d’eau sont interdits alors qu’autrefois c’était plutôt l’inverse. Pas mal d’équipages dorment à l’hôtel, ce sont des évolutions dont il faut tenir compte et on ne peut plus avoir la désinvolture des premières éditions. Surtout, il ne faut pas oublier que c’est Patrice qui a fait tout le boulot pour faire venir les bateaux. Aujourd’hui, organiser les Voiles de Saint-Tropez est facile toutes proportions gardées, mais on est passé à autre chose.

– Justement, ne regrettez-vous pas l’ambiance délirante des premières éditions de la Nioulargue ?

– Patrice de Colmont. Il n’y a aucune nostalgie à avoir car on ne refait jamais deux fois la même chose. Un jour, on a demandé à Annabelle Buffet, la femme du peintre Bernard Buffet, si elle ne regrettait pas le Saint-Tropez d’avant et elle a eu cette réponse parfaite : “Je ne retrouve pas le Saint-Tropez que j’ai aimé, mais je sais que mes enfants aiment beaucoup le Saint-Tropez d’aujourd’hui.” Eh bien, pour les régates, c’est la même chose. La flotte des bateaux n’a jamais été aussi belle, on joue à guichets fermés et on sait que tous les grands classiques qui sortent de chantier navigueront un jour où l’autre à Saint-Tropez. Que voulez-vous de plus ?

– André Beaufils. Je me souviens de l’émerveillement d’Eric Tabarly qui disait : “Je n’imaginais jamais que je verrais un jour en vrai tout ce que j’avais vu dans les livres.” Personnellement, j’ai à cœur de respecter ce qu’a fait Patrice et je prends beaucoup de plaisir à veiller sur cette organisation. Les Voiles de Saint-Tropez préservent un caractère unique en son genre. C’est d’abord un état d’esprit que nous perpétuons et nous n’oublions pas l’origine de notre histoire. Propos recueillis par Eric Vibart