Mob’s….

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La première, la FN à moteur 47cc Sachs, je l’ai construite chez mon pépé, mon grand-père maternel, qui officiait dans un faubourg de nulle-part comme garagiste vélos & motos.
Je puisais dans les carcasses de mobylettes et motos cassées, hors d’usages, des pièces de toutes sortes, que je restaurais amoureusement.
En finale j’avais créé un « bitza » infernal que je voyais comme la plus belle moto du monde.
A seize ans on ne connaît rien du monde…

La seconde, j’en avais entendu parler par un copain qui recevait régulièrement de ses nouvelles.
C’était, à l’en croire, une petite sportive qu’il fréquentait pendant les vacances.
Je ne lui avais jamais demandé s’il l’avait déjà enfourchée, mais j’ai su par la suite qu’elle n’était pas de première main.
C’est cet ami qui me la présenta : ce fut le coup de foudre… et j’en fis l’acquisition pour deux francs et six sous.
Je ne connaissais pas grand- chose à ces mécaniques-là.
Pour mes premiers essais, autant que je me rappelle, son moteur qui montait facilement en régime et acceptait les à-coups que le débutant que j’étais lui faisait subir, sa suspension confortable et sa tenue de route, me réjouirent et me faisaient bien augurer de l’avenir.

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Toutes ces aptitudes ajoutées à un style atypique firent que j’eus soudain beaucoup d’amis.
Comme j’étudiais l’archi toute la journée, elle restait seule devant l’école et souvent l’un de mes (faux) amis venait l’essayer… et comme vous l’imaginez, elle ne se refusait jamais.
Je la soupçonne même d’avoir pris du plaisir à être conduite par un autre, plus disponible, plus viril ou casse-cou, d’avoir emprunté des chemins nouveaux avec des virages et des pentes raides qui la mettaient dans des positions inhabituelles : elle devait alors rugir au maximum de son régime.
Les regards de commisérations des autres me faisaient baisser la tête ; certains, bien intentionnés, me suggérèrent de mieux la cacher, ou d’en changer…

Hélas !
Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !
A dix-sept ans on n’entend rien que sa propre voix…
Que voulez-vous, je l’aimais, je l’ai donc gardée et nous avons vieilli ensemble.
Bien sûr, malgré un entretien croissant, elle a beaucoup perdu de ses attraits.
Sa peinture s’est oxydée, de profondes rayures l’ont marquée, les deux klaxons-poires que tant de mains avaient pressés se sont avachis et les suspensions ont durci.
Quant au moteur, le cylindre évasé  ne saurait trouver un piston de forme adéquate pour permettre encore un éventuel va et vient.

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Pourquoi ne pas l’avoir cédée à l’un de ses emprunteurs ?
Pourquoi ne pas avoir pris, à sa place, une autre plus récente, plus nerveuse, plus brillante ?
Je vous répondrais : l’habitude !
Car quand j’ai voulu, parfois, en essayer une autre, j’étais tout étonné de ses réactions, du bruit du moteur ou de l’échappement ; et puis j’étais toujours pressé, car, ou je louais (et ce n’était pas donné), ou, juste retour des choses, j’empruntais à son insu celle d’un ami (mais alors je redoutais le retour intempestif du légitime propriétaire).

Maintenant, nous sommes vieux et  je ne l’utilise plus depuis de nombreuses décennies.
Quand par hasard, mon regard tombe sur elle, mon cœur ne change pas de rythme : l’amour est mort et son autre face, la haine, aussi.
Bientôt je ne serai plus ; elle me survivra encore un moment et finira sans doute à la casse à moins qu’on ne la garde comme objet de collection pour l’instruction des générations à venir.

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