Chroniques d’AmĂ©rique…
Voici les 9 chapitres qu’a Ă©crit un ami avant de disparaĂźtre…
Il rĂȘvait d’AmĂ©rique !
1- La mesure du succĂšs
On ne peut pas Ă©crire un journal sur l’AmĂ©rique sans parler de ses poursuites judiciaires.
Quelques annĂ©es passĂ©es dans ce pays t’apprendront qu’elles sont le plus souvent initiĂ©es par des avocats assoiffĂ©s d’argent que par le citoyen lambda. La loi, comme tout ici, est un vĂ©ritable business, et les cours de justice sont des rĂ©crĂ©s pour adultes.
On les appelle aussi “ambulance chasers,” un surnom gagnĂ© pour leur rĂ©putation de suivre les ambulances jusqu’aux hĂŽpitaux. A peine arrivĂ©e, la victime est priĂ©e de signer des papiers autorisant l’avocat Ă la reprĂ©senter, et de rĂ©clamer justice pour le tort commis. En gĂ©nĂ©ral, cela ne te coĂ»tera pas un rond, Ă moins que ton avocat ne remporte un procĂšs contre la personne ou la sociĂ©tĂ© dont la nĂ©gligence a Ă©tĂ© la cause de ton malheur.
L’avocat touche 10% des indemnitĂ©s accordĂ©es. Et celles-ci sont en gĂ©nĂ©ral dans les millions de dollars.
Bien sĂ»r, une personne ou une sociĂ©tĂ© attaquĂ©e en justice doit se dĂ©fendre si elle veut garder sa rĂ©putation intacte et ne pas dĂ©bourser les millions appelĂ©s aux dĂ©dommagements. La diffĂ©rence dans le cas d’une dĂ©fense, c’est que les avocats ne sont plus prĂȘts Ă travailler gratuitement, car un jugement en leur faveur ne voudra pas dire qu’il y aura une recompense–mais juste un non-lieu. Tu paies donc des milliers de dollars de frais d’avocat juste pour te dĂ©fendre.
Personne n’est Ă l’abri de ces attaques. Et les procĂšs ridicules, suivis de verdicts qui le sont encore plus, font couler de l’encre chaque jour dans la presse amĂ©ricaine. Les AmĂ©ricains font des procĂšs Ă leurs Ă©coles pour avoir imposĂ© une certaine discipline Ă leurs enfants. Ils font des procĂšs aux restaurants fast food pour les faire grossir. Ils font mĂȘme des procĂšs Ă leur pasteur pour ne pas avoir pu empĂȘcher un suicide.
Je connais un mĂ©decin qui a dĂ©cidĂ© de changer de carriĂšre, car il ne pouvait plus supporter la pression. Une erreur et c’Ă©tait l’attaque judiciaire garantie; l’imperfection et c’Ă©tait le procĂšs.
Les mĂ©decins aux Etats-Unis versent chaque mois une somme importante aux assurances pour se protĂ©ger contre de tels jugements (plus de 50 000 dollars par an de frais d’assurance!). Et pour certains, la diffĂ©rence entre le salaire et le coĂ»t de l’indemnitĂ© ne vaut plus la peine de faire ce mĂ©tier.
Les pilotes de ligne aux Ătats-Unis ne sont pas non plus Ă l’abri, bien que ces attaques soient plus rares. Contrairement aux mĂ©decins, si les pilotes font une erreur, ils suivront leurs passagers dans la mort payant dĂ©jĂ le prix ultime.
Il n’y a pas longtemps, un commandant de bord d’American Eagle s’Ă©tait fait personnellement attaquer en justice par un de ses passagers, qui avait Ă©tĂ© lui-mĂȘme blessĂ© Ă cause d’une turbulence. Le passager n’avait pas sa ceinture de sĂ©curitĂ© attachĂ©e car le commandant de bord avait Ă©teint la consigne lumineuse.
Sans doute le vrai cauchemar pour un pilote de ligne serait d’avoir une urgence mĂ©dicale Ă bord mais de ne pas pouvoir poser l’avion Ă temps…
…On est Ă 28.000 pieds Ă dĂ©foncer la nuit noire sur le Greenville — Chicago, vol 7455 ce 21 Novembre. On est Ă prĂ©sent au-dessus de l’Ohio, en train d’indiquer Mach 0.77. Un sourire aux lĂšvres. CĂ “tchatche” bien sur la frĂ©quence ce vendredi soir.
âBlueridge 455, I have holding instructions for you.â
Mon sourire s’efface aussi vite qu’il est apparu.
Notre trajet de la Caroline du Nord va ĂȘtre subitement ralenti par un bouchon aĂ©rien infernal. En effet, on est Ă plus de 600km de Chicago et les avions s’empilent dĂ©jĂ sur les voies aĂ©riennes comme sur le pĂ©riphe Ă Paris.
Tu ne peux Ă©videmment pas mettre ton birĂ©acteur au poids mort et attendre avec les moteurs coupĂ©s. Un avion lorsqu’il rentre dans un bouchon, il doit toujours voler. Et il bouffe du carburant.
Un bouchon aĂ©rien ça ressemble plutĂŽt Ă un hippodrome. L’avion fait des circuits d’attente dans le ciel. On est entassĂ© Ă des niveaux de vols diffĂ©rents. On peut voir les gars tourner au-dessus de nous. Les lumiĂšres blanches et rouges clignotent dans la nuit, mĂ©langĂ©es aux Ă©toiles. Mais c’est le trou noir en dessous: la campagne Ă 28.000 pieds plus bas.
Je rĂ©ponds au contrĂŽleur: “Go ahead.” Mon stylo dans la main gauche, mon papier Ă peine Ă©clairĂ©.
“Blueridge 455 hold southwest as published on the FLM VOR, 10-mile legs approved. EFC 23:50”
Je clique sur mon micro d’une main, et rĂ©pĂšte ses instructions tandis que de l’autre, je signale Ă mon copi de ramener la manette des gaz… Roger, as published… and we’ll expect further clearance at 23:50 Zulu. Un coup d’oeil sur ma montre me rĂ©vĂšle que les prochaines 45 minutes se passeront au-dessus de l’Ohio rurale, bien loin de Chicago.
Jeff Ă©mit l’Ă©quivalent amĂ©ricain de “zut”, qui est presque aussi court et n’a que la lettre “u” en commun. C’est notre dernier vol ce soir, et aprĂšs une rotation de 3 jours, on espĂ©rait rentrer du bureau Ă l’heure. “Etre basĂ© Ă Chicago” et “Rentrer Ă l’heure” sont deux expressions qui n’ont jamais appartenues Ă la mĂȘme phrase.
Je pianote sur mon FMS et j’envoie un message Ă mon Dispatch Ă Washington, DC. Il est dĂ©cidĂ© que le “Bingo Fuel” sera 5300 livres.
“Bingo” est un terme militaire Ă©loquent pour dĂ©crire l’interruption d’une mission pour rentrer Ă la base. Cette expression a Ă©tĂ© reprise par la ligne bien que la mission de tout pilote de ligne… soit de rentrer Ă la base. Ce soir, le Bingo Fuel est la quantitĂ© d’essence qui nous obligera Ă interrompre notre circuit d’attente et Ă nous dĂ©router.
Notre aĂ©roport de dĂ©routement sera South Bend, une petite ville perchĂ©e dans l’Indiana (l’universitĂ© de Notre Dame). L’aĂ©roport a Ă©tĂ© choisi par notre Dispatcher Ă cause de sa mĂ©tĂ©o favorable et de sa situation proche de Chicago.
AprĂšs un message diplomatique sur le Public Address, je retourne vers mes calculs de conso. On a commencĂ© notre premier virage dans le circuit d’attente. On fait des ronds Ă 250 noeuds, soit prĂšs de 290 km/h, la vitesse minimale pour notre jet Ă cette altitude. Nos hippodromes font une vingtaine de km. Essaie ça sur le periphe.
J’espĂšre un miracle mais les 5300 livres arrivent trop vite. Bingo Fuel. Ca fait seulement 1/2 h qu’on est en attente. Il est temps d’informer le centre de contrĂŽle de notre dĂ©routement. J’envoie un autre message Ă Dispatch, un public address aux passagers, et on prĂ©pare notre arrivĂ©e sur South Bend.
Et c’est Ă ce moment lĂ que c’est arrivĂ©.
Ding. Dong. La lumiĂšre verte “CALL” flashe sur notre console entre mon copi et moi. Notre hĂŽtesse nous appelle sur l’intercom. Mon copi dĂ©croche, et il est informĂ© qu’un passager, un homme d’environ une quarantaine d’annĂ©es, a l’air vraiment pĂąle et ne se sent pas trĂšs bien.
Il n’y a pas de raison de s’inquiĂ©ter, du moins pour le moment. Lorsque tu fais des ronds Ă 300 Ă l’heure dans une nuit d’encre, il est facile d’avoir le vertige. On continuera vers South Bend. Un coup d’oeil sur ma carte Ă©lectronique m’indique que Cincinnati est en bout d’aile s’il y a urgence, mais South Bend est bien plus proche de Chicago.
Elle rappelle quelques minutes plus tard. Cette fois-ci je décroche en avalant ma salive.
Le passager en question, toujours trĂšs pĂąle, a maintenant des difficultĂ©s Ă respirer, il a une douleur trĂšs forte dans l’abdomen, et il transpire Ă©normĂ©ment. Et si l’hĂŽtesse est en train de paniquer, sa voix ne la trahit pas du tout. Comme je sais que le ton de la mienne aura Ă©galement un grand effet sur son comportement, je lui donne mes instructions calmement.
“Heather, do me a favor. Go on the PA. Ask if there are any doctors or nurses on board. Okay?”
Elle a l’air soulagĂ©e et me remercie. Puis raccroche. Les trente prochaines secondes ont l’air d’une Ă©ternitĂ©.
Ding. Dong. LumiÚre verte qui clignote. Je décroche.
“Dan, there is no one.”
Pas de docteur ni d’infirmiĂšre Ă bord. Damn.
On est a 28.000 pieds. MĂȘme si on descendait Ă 4000 pieds par minute, il nous faudrait au moins 10 minutes pour se poser, car le dernier tronçon de l’approche, la finale, ne peut se faire qu’Ă 1000 pieds-minute maxi.
Heather attendait ma dĂ©cision. Une dĂ©cision basĂ©e uniquement sur une description vague, et une dĂ©cision basĂ©e sans l’opinion d’un professionnel de la santĂ©. Je ne voulais pas d’ambiguĂŻtĂ©, et je ne voulais pas faire une descente d’urgence de nuit sur un aĂ©roport qui ne m’est pas familier, si le passager n’avait que la nausĂ©e.
J’ai peu d’information mais je dois agir vite. Avant de raccrocher pour dĂ©clarer une urgence, je lui pose une derniĂšre question pour ĂȘtre sĂ»r que l’on soit d’accord.
“Heather, is this an emergency ?”
“Oh… Yes. Sorry, I should have told you !”
“We’ll be on the ground in 10 minutes. I’ll make an announcement.” Je raccroche.
Le centre de contrĂŽle vient juste de nous donner un cap pour South Bend, et je briefe mon copi. Puis j’annonce Ă la radio :
“Center, Blueridge 455, change of plans : We’re declaring a medical emergency. We need to divert to Cincinnati now.”
Le contrĂŽleur, sans rĂ©pit, rĂ©pond par une clairance direct Cincinnati et une descente au niveau 180. L’avion se met en virage Ă gauche, son nez piquĂ© Ă 3500 pieds par minute pendant que mon copi, dans le cockpit sombre, m’avoue qu’il ne s’est jamais posĂ© Ă Cincinnati. Je lui dis que j’y suis dĂ©jĂ allĂ© une fois ou deux. J’ai sĂ»rement la frĂ©quence de notre station d’opĂ©rations Ă©crite quelque part sur ma carte.
J’envoie un message rapide Ă mon Dispatcher Ă Washington:
DVT TO CVG MEDICAL EMERGENCY.
Rapidement, je sors la carte Jeppesen de l’aĂ©roport, et l’adrĂ©naline commence Ă pomper. C’est la premiĂšre fois que je vois cette carte, et j’en dĂ©duis que c’est Ă Columbus, ville voisine dans l’Ohio, que je m’Ă©tais une fois posĂ©. Et non Cincinnati.
Donc ça va se compliquer.
Comme je ne suis jamais allĂ© Ă Cincinnati, je ne sais mĂȘme pas si on a une station d’opĂ©rations, et je ne sais pas non plus oĂč me garer pour pouvoir dĂ©barquer mon passager Ă temps.
Cincinnati est bien l’aĂ©roport le plus proche, mais il nous faut pouvoir contacter quelqu’un au sol pour organiser une ambulance et l’Ă©vacuation du passager, sinon on perdra beaucoup de temps, trop de temps.
Et la situation s’empire.
Ding. Dong. Mon hĂŽtesse me rappelle. Elle parle un peu plus vite, un signe que son niveau de panique s’est Ă©levĂ©.
“His pulse is at 48 and he still has a hard time breathing and he is sweating like crazy. I moved him out of his row and laid him down in the aisle.”
Un coup d’oeil Ă ma montre. PosĂ© dans 8 minutes, je n’ai pas vraiment le temps d’avoir une conversation. “Okay. Thanks. Prepare the cabin for arrival.” Et je raccroche sec.
Je n’ai pas le temps non plus de pianoter sur le FMS pour demander Ă ma compagnie la frĂ©quence des opĂ©rations. Les messages, bien que fiables, mettent du temps Ă parvenir. Et j’ai besoin de savoir tout de suite si on a une station Ă Cincinnati, et de connaĂźtre sa position sur l’aĂ©roport ou il faudra que je me dĂ©route autre part avant qu’il ne soit trop tard. Avant que l’on ne soit trop bas.
Sur la deuxiĂšme radio, je dĂ©cide d’appeler mon Dispatch Ă travers ARINC, pour rĂ©soudre mon problĂšme. ARINC est un rĂ©seau de radios qui me permet de contacter notre compagnie depuis n’importe quelle situation dans le pays–que je sois Ă 31.000 au-dessus du New York, ou au sol en plein milieu du Kansas.
Du moins, en théorie.
J’essaie plusieurs fois et j’essaie plusieurs frĂ©quences, et malheureusement pas de bol. Personne ne rĂ©pond. Arrrgh ! Les minutes s’Ă©coulent, et avec les minutes, notre altitude.
On descend Ă fond le ballon, et je dois maintenant me concentrer sur la prĂ©paration de l’arrivĂ©e. La nuit, on ne voit pas grand chose, et je ne peux pas mettre 50 vies en danger pour en sauver une. On met la frĂ©quence de l’ILS, on briefe le relief, l’altitude de dĂ©cision, la vitesse d’approche Ă utiliser pour notre poids actuel. On fait tout cela minutieusement malgrĂ© la pression.
Devrais-je choisir un autre aéroport ? Il est sûrement trop tard maintenant.
Mais comment savoir si on a une station d’opĂ©rations sur ce terrain ? Et d’un coup, je pense Ă mon PDA.
Dans mon PDA, qui se trouve sur la pochette avant de ma chemise blanche, j’ai le planning entier de ma compagnie. Je peux donc savoir si on a des vols de Chicago Ă Cincinnati, par exemple, et si c’est le cas, ça voudra dire qu’on a une station sur cet aĂ©roport.
J’ouvre mon PDA rapidement et je l’allume pendant que mon copi continue Ă piloter l’avion. Tap, tap, tap sur l’Ă©cran vert illuminĂ©, ORD-CVG. Oui, bonne nouvelle, on fait effectivement la ligne avec un 737 ! On a donc une station qui pourra nous accueillir. Mais oĂč se trouve-t-elle sur cet aĂ©roport immense et comment la contacter ? Aucune idĂ©e.
On passe les 8.000 pieds, et comme on a dĂ©clarĂ© une urgence, on a prioritĂ© sur tout le trafic aĂ©rien. Il est presque 18h ce vendredi soir, et c’est l’heure de pointe dans n’importe quelle aĂ©roport du pays. Notre arrivĂ©e va semer la panique.
On sera posĂ© dans quelques minutes, et alors que mon copi se concentre sur la descente, je dois anticiper le roulage. OĂč aller aprĂšs avoir dĂ©gager la piste ? Qui contacter pour recevoir de l’assistance ?
Je clique sur mon micro:
Approach, Blueridge 455, we can’t get hold of our operations, and we are busy getting ourselves ready for the approach. Would you mind relaying to them that we are coming in with a medical emergency ?
J’attends la rĂ©ponse du contrĂŽleur. Lui aussi, il est busy et n’a sĂ»rement pas le temps de passer le coup de fil Ă mes opĂ©rations. S’il est d’accord, je ne saurais toujours pas vers quel terminal me diriger une fois la piste dĂ©gagĂ©e, mais on avisera, et peut ĂȘtre que le contrĂŽle au sol pourra nous aider. J’espĂšre au moins que mes opĂ©rations auront la prĂ©sence d’esprit de commander une ambulance lorsqu’ils prendront connaissance de notre arrivĂ©e.
Il me rĂ©pond par un bref : “Okay, we’ll give ’em a call.”
Puis aprĂšs une pause, il nous rappelle : “Would you like an ambulance waiting for you at the gate?”
Une ambulance Ă la porte d’arrivĂ©e ? Je me donne quelques secondes pour rĂ©flĂ©chir, ce qui n’est pas facile lorsque tu es responsable d’un jet qui dĂ©chire le ciel noir Ă 3500 pieds par minute en virage. C’est mĂȘme un peu distrayant. Je vois mon copi ajuster le taux de descente.
“No, not at the gate. We need the ambulance as soon as we clear the runway. Have them wait for us on the taxiway parallel to the runway.”
“Roger. We’ll let them know.”
Puis la frĂ©quence d’approche nous demande de passer sur la frĂ©quence tour pour l’autorisation Ă l’atterrissage. On passe en Ă©tape de base, les trains et les volets sortis. On peut voir une ligne d’avions sur le taxiway parallĂšle. On peut Ă©galement voir les gyrophares des vĂ©hicules de l’aĂ©roport foncer Ă toute blinde vers la piste. Je viens Ă peine de finir la checklist “avant-atterrissage.” On est stable sur l’approche. Il y a moins d’un quart d’heure on Ă©tait au niveau 280. Difficile Ă croire.
L’atterro n’est pas peaufinĂ© mais il est prĂ©cis, et aprĂšs un coup de reverse, on dĂ©gage la piste 18L oĂč les vĂ©hicules foncent vers nous. Virage sur le taxiway parallĂšle, on s’arrĂȘte. Et aprĂšs avoir serrĂ© le frein de parking, on coupe le moteur gauche.
Je peux voir une Ă©quipe mĂ©dicale composĂ©e de trois personnes courir vers l’avion, une ambulance garĂ©e plus loin. Plusieurs voitures avec des gyrophares. J’avais Ă©teint mes phares puissants tout de suite aprĂšs l’atterrissage pour ne pas Ă©blouir l’Ă©quipe qui se prĂ©cipitait vers notre avion. J’appelle mon hĂŽtesse sur l’intercom, et lui demande d’ouvrir la porte d’embarquement.
Mon passager est encore conscient, et l’Ă©quipe mĂ©dicale dĂ©cide de l’Ă©vacuer vers l’hĂŽpital le plus proche. AprĂšs avoir remerciĂ© l’equipe et refermĂ© la porte, on s’est dirigĂ© vers notre terminal grĂące Ă l’aide du contrĂŽleur. Cela nous a pris au moins une dizaine de minutes Ă rouler de nuit sur un aĂ©roport de cet taille. Et aprĂšs avoir ravitaillĂ©, on est reparti pour Chicago.
Je ne sais toujours pas ce qu’est devenu mon passager, quel avait Ă©tĂ© son problĂšme, et si on lui avait vraiment sauvĂ© la vie. Je n’ai mĂȘme jamais eu de remerciements pour les dĂ©cisions et les risques calculĂ©s que nous avions pris ce vendredi soir. Mais Ă l’heure oĂč j’Ă©cris ces mots, personne n’a encore essayĂ© de me faire un procĂšs.
Et ca, dans ce pays, c’est la vĂ©ritable mesure du succĂšs.
So long, Ă bientĂŽt !
2- Bonne nuit
Je reviens juste du bar, et je suis dans ma chambre d’hĂŽtel. Je ne bois d’habitude jamais mais j’avais promis de prendre une biĂšre avec mon Ă©quipage. J’en ai pris une, mon copi trois. Entre deux discussions, j’ai appris que la femme derriĂšre le bar Ă©tait une enseignante. Elle Ă©tait Ă l’Ă©cole ce matin, et elle servait Ă boire le soir. Ce n’est plus rare de rencontrer des gens qui ont plusieurs professions. C’est la conjoncture actuelle qui le veut. Je connais mĂȘme un pilote de ligne qui conduit des limousines le week-end pour se faire de l’argent de poche.
Il fait -20 degrĂ©s Celsius ce soir Ă Syracuse, qu’on surnomme affectueusement ‘Sybericuse’ entre pilotes. La semaine a Ă©tĂ© chargĂ©e et donc la biĂšre fut mĂ©ritĂ©e. Mon hĂŽtesse, qui Ă©tait assise Ă cĂŽtĂ© de moi au bar, est une remplaçante, la mienne s’Ă©tant fait virĂ©e il y a trois jours.
Il y a juste une semaine je volais avec elle, et elle m’a dit qu’elle venait d’ĂȘtre mise sur une liste d’hĂŽtesses qui allaient se faire renvoyer. Pour la description, Sarah a juste 25 ans, elle est rouquine et a un beau sourire. Les passagers l’adorent. Mais sous ce sourire d’ange, elle aime faire la fĂȘte. Elle aime Ă©couter de la musique Punk, elle a quelques tatouages qui sont bien placĂ©s et des piercings qui le sont encore mieux (dont un Ă travers la langue qu’elle retire soigneusement avant un vol). Une fois Ă bord, par contre, c’est une vraie pro.
Ce n’est pas Ă cause de ses tatouages ou de ses piercings discrets qu’elle s’est fait renvoyer, mais plutĂŽt parce qu’elle Ă©tait absente trois fois dans une pĂ©riode d’un an–un crime terrible dans une compagnie aĂ©rienne. Lorsqu’un membre d’Ă©quipage est absent, un remplaçant doit ĂȘtre trouvĂ© Ă la derniĂšre minute ou le vol est annulĂ©. Et ça crĂ©e la pagaille parmi les crew schedulers de la compagnie. La rĂšgle pour les hĂŽtesses c’est trois ‘no shows’, et elles sont virĂ©es. (Tu peux te porter malade si tu prĂ©viens la compagnie 3 heures avant ton vol.)
Je volais avec Sarah la semaine derniĂšre lorsqu’elle m’a parlĂ© de sa convocation pour un entretien avec son supervisor. Elle a appelĂ© son syndicat, le syndicat des hĂŽtesses de l’air, qui lui a confirmĂ© qu’elle allait sĂ»rement se retrouver Ă la porte… dĂšs la fin de l’entretien.
Notre compagnie a besoin de rĂ©duire ses effectifs, et c’est malheureusement ainsi qu’ils s’y prennent. La moindre erreur et tu viens de leur donner la raison pour ton renvoi.
Ils pourraient simplement licencier les employés pour des raisons économiques au lieu de licencier pour une faute trouvée. Mais ça, ça se saurait parmi les actionnaires, et on préfÚre licencier discrÚtement pour ne pas alarmer les investisseurs.
Et comme se faire virer a des consĂ©quences faramineuses sur la suite de ta carriĂšre dans un pays aussi compĂ©titif que celui-ci, j’avais conseillĂ© Ă Sarah de dĂ©missionner avant le jour de sa convocation. Il est toujours mieux de dĂ©missionner que de se faire renvoyer. C’est bien plus facile Ă expliquer aux futurs entretiens.
Sarah croyait qu’elle pouvait convaincre le “inflight supervisor” de ne pas la renvoyer, et elle espĂ©rait que ses excuses lui feront changer d’avis. C’Ă©tait un pari Ă prendre, mais quel risque !
Lorsque je me suis trouvĂ© dans la salle d’Ă©quipage deux heures aprĂšs son rendez-vous, elle n’Ă©tait plus lĂ . On m’a donc donnĂ© une remplaçante il y a juste trois jours…
Je dois aller me coucher maintenant car je dois me lever Ă 4h00 demain matin. L’Etat de New York, oĂč je suis en ce moment, ayant une heure de dĂ©calage, ce sera 3h00 du matin pour moi ! Lorsqu’il fait -20°C dehors et que le sol est couvert de neige, on ne se marre pas pendant la prĂ©vol.
Ce sera un retour sur Chicago oĂč il y a des tempĂ©s plus raisonnables, mais oĂč il n’a pas cessĂ© de neiger. (By the way, Chicago vient d’ĂȘtre nommĂ© l’aĂ©roport avec le plus de retards au monde.) Ce sera peut ĂȘtre une longue journĂ©e, comme le style de journĂ©es que j’ai eues la semaine derniĂšre : 35 heures de service en trois jours. SacrĂ©e semaine de 35 heures, je te raconte pas.
En plus de l’appel-rĂ©veil de l’hĂŽtel demain matin Ă 4:00 AM locales, je vais mettre 2 alarmes supplĂ©mentaires–ma montre et l’horloge-radio de la chambre. Voler dans le Nord des Etats-Unis pendant l’Hiver c’est peut ĂȘtre pas facile, mais garder son boulot dans une compagnie aĂ©rienne aujourd’hui, l’est encore moins.
So long, Ă bientĂŽt !
3- licenciement aux USA
Les lettres de licenciements pour tous nos membres d’Ă©quipage avaient Ă©tĂ© envoyĂ©es la veille de NoĂ«l. L’annonce concernant la fermeture dĂ©finitive de la compagnie, elle, a Ă©tĂ© faite Ă travers un communiquĂ© de presse, un jour aprĂšs le Nouvel An. Aujourd’hui le 5 Janvier, c’est l’anniversaire de ma femme. C’est aussi le dernier jour d’opĂ©rations pour Independence Air.
Happy Birthday, Gina.
On me demande souvent comment il faut faire pour devenir pilote.
Ah, devenir pilote, c’est facile, tu vas Ă l’Ă©cole. Etre embauchĂ©, ça c’est une autre histoire. Cette histoire relĂšve sans doute un peu de la chance, une chance qu’il faut aller chercher, cultiver, et reconnaĂźtre lors des hasards heureux, et oublier lors des hasards malheureux.
Il y a une expression aux Etats-Unis que j’aime beaucoup: “fortune favors the bold.” La chance sourit Ă l’audacieux. Je crois en ça. Je crois que la chance est comme un champ. La moisson peut ĂȘtre bonne ou mauvaise, encore faut-il avoir semĂ©. Et il faut savoir encore semer quand on n’a rien rĂ©coltĂ©.
A l’heure oĂč j’Ă©cris ces lignes, des centaines de pilotes avec des milliers d’heures de vol rejoignent la cohorte de ceux qui s’Ă©taient dĂ©jĂ faits licencier par notre compagnie juste un an plutĂŽt.
Ceux qui sont licenciĂ©s les premiers (les pilotes avec le moins d’anciennetĂ©) sont aussi les premiers Ă retrouver du boulot. L’inconvenient, en fait, d’avoir de l’anciennetĂ© dans une compagnie qui fait faillite, c’est que tu es le dernier Ă partir, le dernier Ă chercher un emploi. Le dernier aprĂšs les pilotes d’American, Delta, United, USAir qui ont Ă©tĂ© Ă©galement licenciĂ©s Ă tour de bras depuis le 11 Septembre 2001.
Tu te pointes quatre ans plus tard. Quatre ans trop tard, dans une pĂ©riode qui a Ă©tĂ© dĂ©crite comme la pire de l’histoire du transport aĂ©rien aux US.
Alors comment devenir pilote, tu me demandes ? AprĂšs 6000 heures de vol et 4 qualifs de type, je ne sais pas moi-mĂȘme. Mais avec un peu d’audace, tu auras de la chance. Remember, fortune favors the bold.
C’Ă©tait vendredi soir Ă Washington-Dulles, je rentrais chez moi Ă Chicago, en passager. FatiguĂ© et dĂ©moralisĂ©. Le vol Ă©tait plein, le dĂ©part imminent, et comme d’habitude, la porte d’embarquement Ă©tait Ă l’autre bout du terminal. Je n’avais pas envie de courir en uniforme. Je voyageais en stand-by, et il n’y avait aucune garantie qu’il y ait un siĂšge de libre. Le prochain vol sur Chicago partait dans deux heures seulement, et il Ă©tait Ă moitiĂ© plein, selon les ordinateurs de la salle d’Ă©quipage.
Mais au dernier moment, je vis mes pas s’accĂ©lĂ©rer, et je me retrouvais devant la porte d’embarquement A5, juste quelques minutes avant sa fermeture. La personne derriĂšre le guichet me donna le dernier siĂšge disponible, le siĂšge 12B. Le siĂšge qui changea ma vie.
Le vol Ă©tait terrible, et Ă mi-chemin, l’avion fit demi-tour. ProblĂšme du systĂšme de dĂ©givrage selon le Captain. Puis, les passagers se retournĂšrent vers moi, en me jettant un regard. Le genre de regard que seuls les passagers savent faire, mi-inquiet, mi-agacĂ©. J’Ă©tais en uniforme, et ils voulaient des explications.
Alors j’expliquais, lentement, en choisissant mes mots. Je m’excusais au nom de la compagnie, bien sĂ»r. “Obviously this is not how we want to run an operation,” je leur disais. “But safety is the number one priority…”
Certains visages se dĂ©tendaient. Les questions s’enchaĂźnĂšrent.
Puis, je decidais d’entamer une conversation avec la personne assise Ă cotĂ© de moi. Il s’appelait Tim, il travaillait Ă©galement pour une compagnie aĂ©rienne. Il rentrait chez lui, et je me disais, pas con, le mec, de ne pas voyager en uniforme.
AprĂšs un retour Ă Washington et un changement d’avion qui dura presqu’une heure, je profitais pour expliquer aux passagers ce “petit” problĂšme technique. Un cours d’aĂ©rodynamique, des excuses supplĂ©mentaires. Certains Ă©taient enragĂ©s, d’autres complĂštement ignorants. J’avais une patience d’enfer. Et je ne savais mĂȘme pas pourquoi je faisais ça.
Notre compagnie Ă©tait sous Chapitre 11, on perdait un million de dollars par jour. La fin Ă©tait proche, trĂšs proche. On avait maintenant plus besoin d’investisseurs que de passagers. Des investisseurs avec des gros porte-monnaies.
Ces investisseurs ne seront jamais venus.
Je me retournais vers Tim. On parlait de tout et de rien, de la politique, du secteur aĂ©rien, et de notre boulot. On arrivait mĂȘme Ă plaisanter. Il trouvait les employĂ©s d’Independence Air trĂšs bons. Meilleurs que ceux de United et American. Je souris, satisfait.
Tim travaille pour Maxjet, une compagnie qui fait du New York-Londres sur 767, configurĂ© 100 % classe affaires. 102 siĂšges au lieu des 245 standards sur cette machine. Les siĂšges sont tous en cuir, les hĂŽtesses sont belles et nombreuses, le champagne coule comme si c’Ă©tait de l’eau, et les repas sont servis sur de la porcelaine de Chine. Je l’Ă©coutais, admiratif.
Un rĂȘve de gosse.
Les pilotes ont en moyenne 10.000 heures de vol, des anciens de TWA et Delta aux cheveux gris, qui ont croisĂ© l’Atlantique plus d’une centaine de fois.
Enfin il sortit sa carte de visite de sa poche qu’il me tendit. Je n’en croyais pas mes yeux. Tim n’Ă©tait pas qu’un pilote. Il Ă©tait le chef pilote de la compagnie, et c’est pour ça qu’il ne portait pas l’uniforme. Avec un sourire digne des meilleurs feuilletons americains, il dit: “Give me a call.”
Je vois son adresse email au bas de la carte. Je dis: “You’ll have my rĂ©sumĂ© by Monday.”
Voila un peu comment tu deviens pilote. Certains disent que j’ai eu beaucoup de courage pour ĂȘtre parti rĂ©aliser mon rĂȘve. Je dis que j’ai juste eu un peu d’audace.
Et beaucoup de chance.
So long, Ă bientĂŽt !
4- Etudier aux Etats-Unis
J’ai retrouvĂ© le texte suivant que j’ai Ă©crit il y a bien longtemps. Je parle de mon entrĂ©e dans une fac amĂ©ricaine…
On m’avait dit que le systĂšme d’Ă©ducation amĂ©ricain n’Ă©tait pas dĂ©mocratique, puisque les Ă©lĂšves Ă©taient sĂ©lectionnĂ©s en fonction de la taille de leur porte-monnaie, et non celle de leur cerveau. AprĂšs avoir passĂ© un an Ă la fac en France et presque deux dans une universitĂ© amĂ©ricaine, je me suis rendu compte ĂŽ combien ce qu’on m’avait dit Ă©tait faux.
Lorsque je mis les pieds pour la premiĂšre fois dans la “Registration Office” de l’Arizona State University, je venais juste d’avoir mon permis de travail temporaire, et j’avais dĂ©barquĂ© de France oĂč, malgrĂ© mon Bac C (Maths), je n’ai pu rentrer ni Ă Math Sup, ni dans une Ă©cole d’ingĂ©nieur. Déçu, j’avais alors tentĂ© de me faire accepter, en France, dans une Ă©cole de mĂ©canicien aĂ©ronautique. Et malgrĂ© mon Bac et une licence de pilote privĂ©e française, j’ai Ă©tĂ© refusĂ©. On ne prenait que 36 candidats sur 600 cette annĂ©e-lĂ . Et cette annĂ©e-lĂ , il y avait 36 candidats qui, selon l’Ă©cole, seraient de meilleurs mĂ©caniciens que moi.
Lorsqu’aux Etats-Unis, la femme blonde derriĂšre le guichet m’adressa un bref “How can I help you?”, j’avalai ma salive, et je lui ai dit que j’Ă©tais lĂ pour m’inscrire. Elle me demanda de “dĂ©clarer” mon major, et sous le guichet me donna une liste de diplĂŽmes que l’universitĂ© offrait. Mes yeux s’arrĂȘtĂšrent sur l’Ă©cole d’ingĂ©nieur, qui offrait parmi ses nombreuses matiĂšres, un diplĂŽme en “Aerospace Engineering.”
Et avec un sourire aux lĂšvres, je “dĂ©clarai” solennellement. Et avec autant de simplicitĂ©, elle entra dans l’ordinateur que j’Ă©tais dĂ©sormais un student in Aerospace Engineering. J’avais une pensĂ©e Ă©mue pour tous mes potes en train de cravacher en fac de droit et d’Ă©co.
Puis je reçus la liste des cours Ă prendre pour le premier semestre. “You need to take Engineering 101. If you pass, you’ll be able to take 102, etc…” On me donna les bouquins. Here you go. Good luck.
Le systĂšme français est parfait si ça ne te dĂ©range pas de ne pas Ă©tudier ce que tu veux Ă©tudier. DĂšs que tu as des rĂȘves ou des ambitions, ça devient plus difficile. Pour moi l’idĂ©e que mon future soit dĂ©cidĂ© par des notes du lycĂ©e, et que des opportunitĂ©s Ă l’Ă©ducation soient fermĂ©es par des concours ne me paraissaient pas trĂšs juste. Le fait qu’on ne me donnait mĂȘme pas une chance, et que je n’avais pas droit aux mĂȘmes opportunitĂ©s que n’importe qui ne me paraissait pas dĂ©mocratique.
Et lorsqu’il Ă©tait temps de payer, j’avalai pour la seconde fois ma salive.
Et c’est lĂ que le systĂšme amĂ©ricain m’a vraiment mis sur le cul.
L’universitĂ© aux Etats-Unis peut accepter autant d’Ă©tudiants dans n’importe quelle matiĂšre parce que:
Si tu “Ă©choues” une matiĂšre, tu ne redoubles pas une annĂ©e entiĂšre mais juste cette matiĂšre (je crois que le systĂšme europĂ©en se transforme doucement vers un systĂšme similaire). Donc, si tu rĂ©ussis Engineering 101, les Maths (Calculus I), la Physique, mais pas la chimie (Chemistry 101), le deuxiĂšme semestre tu pourras Ă©tudier Engineering 102, Calculus II mais tu devras refaire, bien sĂ»r, Chemistry 101.
L’universitĂ© n’est pas gratuite pour tout le monde. Si tu peux te la payer, tu dois payer, et sinon, c’est gratuit. Oui, tu as bien lu, gratuit. Si tu vis dans l’Etat en question depuis plus d’un an c’est moins cher que si tu viens d’un autre Etat (in-state tuition vs. out-of-state tuition). Parce que tu as dĂ©jĂ payĂ© des impĂŽts dans cet Etat.
Dans mon cas, le gouvernement amĂ©ricain m’autorisait Ă Ă©tudier gratuitement en me donnant ce qu’ils appellent des “Pell Grants” (les frais d’inscription Ă©taient remboursĂ©es et directement versĂ©s Ă l’universitĂ©.) je n’Ă©tais mĂȘme pas un citoyen amĂ©ricain, mais comme j’Ă©tais mariĂ©, l’Ă©ligibilitĂ© Ă©tait basĂ©e sur mon salaire et non celle de mes parents. Donc, je faisais des Ă©tudes d’ingĂ©nieur aĂ©ronautique gratos. AprĂšs deux ans, et des “A” dans toutes les matiĂšres, une compagnie air ambulance m’a offert un boulot de pilote. Ce fut, en fait, une dĂ©cision difficile Ă prendre car je savais que si je quittais l’Ă©cole pour aller voler, je n’aurai plus droit au bourses d’Ă©tudes (mon salaire serait trop Ă©levĂ©). Mais je savais Ă©galement que les Ă©coles seraient toujours lĂ , contrairement aux boulots de pilote.
Je continue maintenant mes Ă©tudes par correspondance (“online”) oĂč je fais une maĂźtrise d’aeronautics Ă travers l’universitĂ© aĂ©ronautique la plus rĂ©putĂ©e au monde : Embry Riddle. Demain, d’un hĂŽtel de New York, je ferai mes partielles d’Aircraft Accident Investigation. Je viens juste de finir un cours de Flight Physiology. Entre temps, j’ai pu accumuler plus de 5000 h de vol, presque 1000 h de jet, devenir instructeur pilote de ligne en compagnie, et recevoir 3 qualifs de type. Je ne regrette donc pas d’avoir quittĂ© l’Ă©cole.
Pour revenir aux bourses d’Ă©tudes, il y a Ă©galement d’autres types de bourses. Par exemple, j’Ă©tais bon au tennis, et l’universitĂ© m’offrait de payer mes Ă©tudes si je jouais dans son Ă©quipe. Comme il fallait s’entraĂźner plusieurs heures par jour aprĂšs les classes, et que le gouvernement me donnait dĂ©jĂ des bourses pour Ă©tudier gratuitement, j’ai refusĂ©. J’avais un boulot le soir (Loadmaster pour Airborne Express) qui me permettait de payer mon loyer. Jouer au tennis n’aurait pas pu faire ça.
Le service militaire aux US n’est pas obligatoire mais si tu le fais, tu reçois Ă©galement des bourses Ă©tudes pour Ă©tudier gratuitement. Le service dure 4 ans, mais rien ne t’empĂȘche d’Ă©tudier pendant ton service. Tu n’as pas besoin d’ĂȘtre citoyen amĂ©ricain pour faire ton service, mais tu as besoin de la Greencard. Et rentrer dans une Ă©cole d’ingĂ©nieur Ă l’Ăąge de 22 ans, c’est pas trop vieux, surtout qu’en France tu devrais faire des classes prĂ©paratoires.
Donc, voilĂ , certains penseront que ce n’est peut ĂȘtre pas dĂ©mocratique qu’un riche doit se payer l’universitĂ© alors qu’un pauvre l’ait gratuitement. Bien sĂ»r, comme tout le monde, je prĂ©fĂ©rais que les Ă©tudes soient gratuites pour tous, mais si je dois dĂ©cider entre Ă©tudier ce que je veux Ă©tudier avec du matĂ©riel dernier cri, et la sĂ©lection française qui ne me donnait mĂȘme pas une chance de devenir mĂ©cano (je me suis retrouvĂ© en fac d’Ă©co Ă faire mes partielles assis par terre, car il n’y avait pas assez de chaises), alors je prĂ©fĂšre le systĂšme amĂ©ricain.
D’ailleurs tu devrais voir la gueule des universitĂ©s ici, ce sont de vraies villes.
So long, Ă bientĂŽt !
5- Expatrié
Je sens mon français s’appauvrir de jour en jour. J’ai de plus en plus de mal Ă Ă©crire. Ca fait maintenant plus de 8 ans que je ne suis plus rentrĂ© en France. Mon passeport français a expirĂ©. Ma carte d’identitĂ© a expirĂ©. Et lorsque je croise des Français dans les terminaux d’aĂ©roports, je ne lĂšve mĂȘme plus la tĂȘte.
AprĂšs deux semaines de congĂ©s je me retrouve Ă nouveau dans le cockpit du 767, Ă 39.000 pieds au-dessus de l’Atlantique. Ma premiĂšre rotation de l’annĂ©e. Il fait nuit. La radio crĂ©pite dans le fond. J’ajuste le volume du haut-parleur Ă ma droite, juste Ă cĂŽtĂ© du “tiller” et du masque Ă oxygĂšne. Au-dessus de l’Atlantique, on Ă©coute la frĂ©quence Air-to-Air, 123.45. C’est la frĂ©quence pour pilotes. On entend parfois des reports de turbulenceâou les rĂ©sultats du foot.
J’ai eu le T-Bone steak, mon Captain le saumon. Nos procĂ©dures nous empĂȘchent de manger la mĂȘme chose. Notre 3e pilote, le Relief Officer, est en train de se reposer. Dans quelques minutes, il remplacera le Captain qui, lui, ira roupiller Ă l’arriĂšre de l’avion. Quant Ă moi, j’irai en break entre 30 degrĂ©s Ouest et Belfast.
Mes yeux sont rouges. Je suis crevĂ©. L’hĂŽtesse vient de m’amener une part de tarte Ă l’orange. L’infusion de sucre m’aidera pendant une demi-heure avant de me rendre encore plus fatiguĂ©. Je pense Ă Londres qu’on atteindra dans un peu plus de 4 heures. LĂ , toute la nourriture Ă bord sera jetĂ©e. Ce gĂąchis me dĂ©goute. Mes annĂ©es de pilote d’air ambulance dans les rĂ©serve indiennes paraissent bien loin.
Une heure et quarante minutes avant mon break. Il y a deux pilotes d’Air France qui commencent Ă discuter sur la frĂ©quence.
Je baisse le volume…
So long, Ă bientĂŽt !
6- Le parcours du combattant
Je suis en uniforme, et je marche lentement autour de l’avion. Il fait dĂ©jĂ nuit. J’ai une lampe de poche dans ma main gauche, ma casquette est vissĂ©e sur la tĂȘte. Je la tiens avec l’autre main Ă cause des rafales de vent. On est garĂ© ce soir Ă la porte 5 du terminal 1, New York John F. Kennedy International. Ca souffle.
Bien qu’il fasse sombre, la lumiĂšre de la cabine perce Ă travers les hublots. A l’intĂ©rieur, les stews et les hĂŽtesses se prĂ©parent Ă l’embarquement. Les uniformes sont rĂ©ajustĂ©s pour la dixiĂšme fois, les PA sont testĂ©s, les centaines de journaux sont dĂ©ballĂ©s.
Je passe sur le cĂŽtĂ© droit de l’avion. Je lĂšve la tĂȘte, et j’inspecte les bords d’attaques de l’aile immense du Boeing 767, l’avion le plus utilisĂ© au monde pour les vols transatlantiques.
Le bruit sur le tarmac est infernal. La piste 13R est juste Ă cĂŽtĂ© du terminal 1, et les dĂ©parts vers l’Europe viennent de commencer. Lorsque je me retourne, un A340 de Virgin Atlantic est en pleine rotation. Le bruit dĂ©chire la nuit. Les trains se rentrent. Un 767 aux couleurs Delta s’aligne juste derriĂšre lui, prĂȘt, phares allumĂ©s.
Je continue Ă marcher, et j’inspecte l’immense rĂ©acteur Pratt et Whitney qui va tourner sans rĂ©pit pendant plus de 7 heuresâen montĂ©e, en descente, dans la pluie, dans la neige, Ă 37000 pieds, et dans des tempĂ©ratures de -50°C au dessus de l’Atlantique Nord. Je ne constate aucune fuite d’huile. Les pĂąles du fan N1 ont l’air d’ĂȘtre en bonne Ă©tat, et je continue, satisfait.
C’est lors des prĂ©vols que je pense Ă mon parcours. Un parcours pas facile, qui a Ă©tĂ© marquĂ© par autant d’Ă©checs que de succĂšs. J’avais passĂ© le bac avec un modeste 11/20. RefusĂ© dans les prĂ©pas, je me suis retrouvĂ© en fac, oĂč j’ai loupĂ© mes partielles. J’ai quittĂ© l’universitĂ© en plein milieu de l’annĂ©e sous l’oeil inquiet de mes parents, et je suis parti au service militaire. Avec un -7.0 de dioptries, je n’avais aucune chance de devenir pilote professionnel, je le savais. C’est au retour du service que j’ai alors essayĂ© une Ă©cole de mĂ©canicien avion. Mais celle-ci m’a refusĂ© l’entrĂ©e.
La premiĂšre fois que j’ai vu l’intĂ©rieur d’un Cessna, je n’avais aucune connaissance aĂ©ro. L’instructeur pointait Ă l’horizon artificiel, au vario, et au badin. Je secouais la tĂȘte. Je haussais les Ă©paules; j’avais honte d’ĂȘtre aussi ignorant. Il a dit, reviens cet aprĂšs-midi si tu veux vraiment faire un vol. Je n’avais pas assez d’argent, mais je suis quand mĂȘme revenu. L’instructeur a payĂ© le reste de sa poche, et ça a changĂ© ma vie.
James Dean a dit, “Dream as if you’ll live forever, live as if you’ll die tomorrow.” RĂȘve comme si tu vivais Ă©ternellement, vis comme si tu allais mourir demain. Alors Ă 20 ans, je suis parti en AmĂ©rique, et j’ai dĂ©cidĂ© de devenir pilote.
12 ans plus tard, je suis pilote sur 767. La ligne New-York-Londres, que je fais maintenant rĂ©guliĂšrement est une ligne historique, et je suis fier d’en faire partie.
J’adore l’histoire de l’aviation. Elle a commencĂ© dans les dunes de la Caroline du Nord, avec deux frĂšresâdeux vendeurs de bicyclettesâqui n’avaient jamais mis les pieds dans une universitĂ©. L’histoire de l’aviation me rappelle beaucoup la mienne, car elle a Ă©tĂ© marquĂ©e par autant d’Ă©checs que de succĂšs.
Les premiĂšres compagnies aĂ©riennes amĂ©ricaines avaient un taux de fatalitĂ© qui Ă©tait 1500 fois plus Ă©levĂ©s que les trains, et 900 fois plus Ă©levĂ©s que les bus. Le premier avion de ligne Ă rĂ©action ne fut pas amĂ©ricain mais anglaisâle Comet. Deux Comets s’Ă©crasĂšrent en moins d’un an, tuant tous les passagers Ă bord. Les appareils furent clouĂ©s au sol, et Boeing dĂ©voila le 707. Celui-ci rĂ©volutionnera l’industrie.
Il y avait Pan Am, TWA, American, United, Braniff, Delta, et Eastern. L’histoire de l’aviation a Ă©tĂ© créée par des chefs d’entreprise, des ingĂ©nieurs, des pilotes. Bref, des gens qui rĂȘvaient comme s’ils allaient vivre Ă©ternellement.
Eastern et Braniff ont fait faillite. Du jour au lendemain, des milliers de pilotes se sont trouvés à la rue. Western a été avalée par Delta. National a été absorbée par Pan Am. Pan Am, elle, a vendu ses routes à Delta et United, puis a déclaré faillite. Le Boeing 767 garé à la porte 5, dont je fais la prévol, appartenait à TWA, avant que celle-ci ne disparaisse, ruinée, et avalée par American Airlines.
J’ai moi-mĂȘme vĂ©cu la brutalitĂ© de ce systĂšme. Je n’ai que 32 ans, mais les 4 compagnies pour lesquelles j’ai travaillĂ© ont dĂ©jĂ toutes disparu, enterrĂ©es par la concurrence. Chaque fois que je repense Ă mon parcours, ou aux pionniers de la ligne, je me rends compte de la fragilitĂ© de mon mĂ©tier.
Et lorsque je remonte les escaliers de la passerelle 5, lampe de poche Ă la main, j’esquisse un sourire. Je jette un coup d’oeil au 767, et pendant une seconde, j’oublie que le futur existe.
Pour citer James Dean, je continue Ă rĂȘver grand, mais je vis chaque jourâchaque volâcomme si c’Ă©tait le dernier.
So long, Ă bientĂŽt !
7- A la recherche d’un nouveau job
Je n’ai toujours pas de connexion internet Ă la maison… j’enverrai ce message dĂšs que je capte un signal WiFi. Here’s the latest :
Je reviens juste de la “Bishop’s Storehouse,” le centre de depĂŽt mormon, oĂč je peux avoir accĂšs Ă la nourriture gratuitement. Une fois par mois–gĂ©nĂ©ralement le premier Dimanche du mois–les membres de cette Eglise jeĂ»nent volontairement pendant deux repas. Puis ils donnent l’argent qu’ils auraient dĂ©pensĂ© pour ces repas et mettent en place un magasin de nourriture gratuite pour ceux qui en ont besoin.
Des gars comme moi, qui viennent de perdre leur boulot sans préavis, sont le récipient de cette générosité et de ce sacrifice. Je ne verrai jamais le visage de ceux qui se sont affamés volontairement pour que ma famille puisse manger. Mais je ne les oublierai jamais.
L’Ă©conomie ici est en chute libre, et la banque nationale amĂ©ricaine, la Federal Reserve, vient de rĂ©duire son taux directeur de 3/4 de points–la rĂ©duction la plus importante des deux derniĂšres dĂ©cennies. La crise de l’immobilier s’est Ă©tendue aux banques, et on parle maintenant de crise majeure du systeme financier. Celle-ci a des rĂ©percussions dans tous les secteurs, comme il y a moins de cash disponible pour les emprĂ»nts et les investissements. Citigroup vient de reporter une perte de presque 10 milliards de dollars. Les candidats Ă la presidentielle, eux, parlent dĂ©jĂ de rĂ©cession.
Je n’ai reçu qu’un seul chĂšque du gouvernement amĂ©ricain depuis le 25 DĂ©cembre–mon premier jour de chĂŽmage. AprĂšs que ma demande d’allocation ait Ă©tĂ© refusĂ©e par l’Etat de l’Illinois puis celui de Virginie, New York m’a envoyĂ© une indemnitĂ© de $405… trois semaines plus tard. Il y a une “waiting week” automatique, on m’avait Ă©crit dans une lettre. C’est-Ă -dire que la premiĂšre semaine aprĂšs ta demande n’est pas comptĂ©e, mĂȘme si ça fait dĂ©jĂ 15 jours que tu as perdu ton boulot, et que tu joues au yoyo entre l’Illinois et la Virginie.
J’ai reçu un coup de fil de Mary Ellen Ă United Airlines–la compagnie avec laquelle j’avais Ă©galement passĂ© un entretien il y a un mois. Je n’en ai jamais parlĂ©, car United te fait signer un “Confidentiality Agreement” t’interdisant de partager les dĂ©tails de l’interview avec qui que ce soit. United m’a donc offert un job, et ma date de formation Ă Denver est prevue pour la mĂȘme date que Delta–le 18 FĂ©vrier. Maintenant, j’ai un choix important Ă faire.
Delta est en train de nĂ©gocier une fusion avec Northwest ou United. Une fusion n’est jamais bonne pour les nouvelles embauches, car ce sont gĂ©nĂ©ralement les premiĂšres Ă perdre leur boulot. Aux US, le pilote avec le plus d’anciennetĂ© a le plus de sĂ©curitĂ© d’emploi, selon le contrat signĂ© entre le syndicat et la direction. Les gars comme moi seraient les premiers Ă recevoir le pink slip–la notification de licenciement.
Si Delta merge avec Northwest, United serait un meilleur choix car j’Ă©viterai les dĂ©bĂącles d’une fusion entre deux majors. Mais si elle merge avec United, j’ai plus de chance de garder mon emploi si je suis embauchĂ© avec la compagnie qui achĂšte que celle qui est achetĂ©e, en l’occurence Delta.
En tout cas, si je fais le bon choix et que ma carriĂšre avec les majors se passent sans problĂšme, il y a un truc que je me suis jurĂ© de faire–jeĂ»ner pendant deux repas par mois pour aider une autre famille. C’est comme ça qu’on survit dans un pays oĂč le systĂšme social est absent.
So long, Ă bientĂŽt !
8- All Kids
La porte en bois avait des fissures, et le bĂątiment dĂ©lapidĂ© du cabinet du mĂ©decin se trouvait dans un pauvre quartier de Chicago. Il avait neigĂ© toute la journĂ©e, et j’avais dĂ©rapĂ© plusieurs fois sur la route pour faire ces 13 km.
Tommy, qui a 8 ans et une fiĂšvre de plus de 40 degrĂ©s, m’a demandĂ© pourquoi il n’y avait que des Mexicains dans la salle d’attente. J’ai haussĂ© les Ă©paules, et je ne lui ai pas expliquĂ© qu’aux Etats-Unis, quand tu perds ton boulot, tu perds Ă©galement ton assurance mĂ©dicale. Je ne lui ai pas dit non plus qu’aprĂšs des dĂ©marches importantes, j’ai rĂ©ussi Ă dĂ©crocher une assurance payĂ©e par l’Etat et rĂ©servĂ©e aux enfants de parents sans emploi, ce qui est nouveau et rare dans ce pays. Cette couverture sociale s’appelle “All Kids.”
Par contre, ici, les mĂ©decins ont le droit de refuser les assurances–mĂȘme celle offerte par l’Etat–si les remboursements ne sont pas suffisants. J’ai dĂ©couvert ça quand la tempĂ©rature de mon fils avait atteint les 40 degrĂ©s et qu’il se plaignait de douleurs Ă la gorge et Ă la poitrine. J’ai alors appelĂ© notre docteur de famille, et sa secrĂ©taire m’avait dit froidement que, dĂ©solĂ©, on n’accepte pas “All Kids.” Donc une simple visite chez un pĂ©diatre me couterait dans les 150 dollars. Les coĂ»ts exorbitants de la mĂ©decine amĂ©ricaine sont en partie dues aux frais d’avocats et aux assurances contre les poursuites judiciaires.
Je n’ai donc pas pris rendez-vous, et j’ai dĂ©cidĂ© d’appeler le DĂ©partement de SantĂ© de l’Illinois pour recevoir une liste de mĂ©decins agréés “All Kids.” J’ai appelĂ© trois fois, j’ai laissĂ© trois messages, et le DĂ©partement ne m’a jamais rappelĂ©. J’ai alors ouvert les pages jaunes sous “Pediatrics” puis j’ai appelĂ© chaque cabinet individuellement. Et lorsque Tommy m’a demandĂ© pourquoi il n’y avait que des Mexicains ici, je ne lui ai pas dit non plus qu’on Ă©tait chez le seul mĂ©decin dans un rayon de 15 km, qui prenait la sĂ©curitĂ© sociale de l’Etat.
Le mĂ©decin en question Ă©tait une jeune femme d’origine indienne avec un accent assez prononcĂ©. Elle Ă©tait sĂ»rement lĂ pour l’expĂ©rience et pour gonfler son CV jusqu’Ă ce qu’un vrai cabinet, avec un vrai salaire, puisse l’embaucher et rembourser ses Ă©tudes. J’avais Ă©tĂ© moi-mĂȘme jeune pilote d’Air Ambulance avant d’intĂ©grer une compagnie aĂ©rienne, donc je sais comment ça marche. Aux US, tu fais de l’humanitaire quand t’es riche, pas quand t’es pauvre. Et surtout pas quand t’es un immigrant qui a tout quittĂ© pour l’American Dream.
En parlant d’American Dream, je dĂ©buterai dans une grosse compagnie aĂ©rienne ce Lundi, et je recevrai donc Ă nouveau une couverture sociale pour toute ma famille. J’avais reçu deux offres d’emploi, et j’ai choisi Delta Air Lines.
Pour la petite histoire, celle-ci a Ă©tĂ© créée il y a 80 ans. Elle est en ce moment la 3e plus grande compagnie du monde. Son siĂšge social se trouve Ă Atlanta et ses “crew bases” sont les suivantes : Atlanta, New York, Salt Lake City, Cincinnati, et Los Angeles. Delta a plus de 300 destinations (un record) et va dans le plus grand nombre de pays que n’importe quelle compagnie–57 pays au total. Elle est Ă©galement la compagnie qui transporte le plus de passagers Ă travers l’Atlantique et la seule compagnie amĂ©ricaine qui va en Afrique.
Delta a une flotte de 448 avions, dont la flotte la plus large de 757/767 au monde. Elle a également des Boeing 777, Boeing 737-800, et MD88/90.
Lorsque Delta merge avec Northwest, elle deviendra la plus grande compagnie du monde. Le rĂȘve americain est Ă ma portĂ©e–je peux dĂ©jĂ le goĂ»ter–et je compte les jours jusqu’au 18. Par contre, une fusion entre deux compagnies n’est jamais bonne pour les nouvelles embauches. Ce sont gĂ©nĂ©ralement les premiĂšres Ă perdre leur boulot lorsque la fusion est finalisĂ©e et la synergie créée.
Quant au mĂ©decin de la banlieue de Chicago, j’ai dĂ©cidĂ© de garder son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. Quelque chose me dit que j’en aurai encore besoin.
Ce pays si avancĂ©, si grand, si puissant, et soit disant si riche et gĂ©nĂ©reux, n’est plus ce qu’il Ă©tait (peut ĂȘtre ?) Ă une certaine Ă©poqueâŠ
Les USA dĂ©pensent 20.000 dollars par minute pour aller faire tuer ses pauvres trouffions ou les faire mutiler pour la vie, et massacrer des centaines de milliers d’innocents civils, alors qu’ici, quoi qu’en dise la propagande, il y a beaucoup de misĂšre avec des gens qui crĂšvent de faim et qui ont un choix Ă faire : manger et se faire soignerâŠ
So long, Ă bientĂŽt !
9- So long, mais plus Ă bientĂŽt
J’ai une passion dangereuse; et vous ne serez sĂ»rement pas interessĂ©s Ă mon journal intime si j’Ă©tais pĂȘcheur ou joueur de golf.
Je fais de l’avion. Il y a des accidents, il y a des morts. C’est un gars que tu connaissais, un pote d’aĂ©ro-club, peut ĂȘtre un collĂšgue, ou mĂȘme quelqu’un de plus proche si tu as moins de chance. Quoi qu’il en soit, et que tu le veuilles ou non, tu enterreras des pilotes et des passagers. La mort frappera un jour, et elle frappera plus prĂ©s que tu ne l’auras jamais voulu.
Que dire Ă une femme Ă qui on a enlevĂ© son mari par un beau Dimanche aprĂšs-midi ? Que dire Ă deux enfants, comme ceux que j’ai connus lorsque j’ai appris Ă voler, devenus subitement orphelins Ă cause d’un dĂ©part hĂątif et d’une mĂ©tĂ©o pourrie ? C’est facile d’ĂȘtre maladroit lorsque tu les revois Ă l’aĂ©ro-club. Facile d’ĂȘtre muet ou d’ĂȘtre trop bavard. Ou de garder les yeux baissĂ©s.
J’ai Ă©tĂ© formĂ© par deux grandes compagnies aĂ©riennes aux Etats-Unis, United et Delta, en psychologie du “survivant” ce qui inclut les familles des victimes des accidents d’avion. On apprend des termes genre “survivor’s guilt”, “acute phase of grief”, “second assault”, “post-traumatic stress.” On regarde des interviews filmĂ©s de survivants, de mĂšres de famille qui ont perdu leurs enfants, des gens qui ont Ă©chappĂ© Ă la mort. On apprend tous les moindres dĂ©tails de ce que c’est que de perdre quelqu’un, que de survivre un crash d’avion, que de vivre un crash d’avion. Et que de le revivre toutes les nuits.
Et on fait des jeux de rĂŽle, des jeux de rĂŽle, et des jeux de rĂŽle. “Please have my heartfelt sympathy.”, “I’m terribly sorry for this tragic accident.”, “Yes, your son’s name is on the passenger list. No, there are no known survivor.” A la fin du stage, on est fatiguĂ© non seulement physiquement mais surtout Ă©motionellement. Et lorsque je suis rentrĂ© Ă la maison, j’ai embrassĂ© ma fille, Marie, qui a 16 mois.
En cas de crash je suis donc un des volontaires que United et Delta peuvent appeler. On me donne une famille, sans doute une famille française s’il y avait un français Ă bord, et je frappe Ă leur porte, je me prĂ©sente, et je leur explique ce qui s’est passĂ©. Ils peuvent s’effondrer en pleurant ou bien ils peuvent nier et me dire que la personne en question a sĂ»rement pris un autre vol. Qu’il doit sĂ»rement y avoir une erreur. Que c’est sĂ»rement le dĂ©but d’un long cauchemar…
Et je leur porte assistance. Ils veulent aller sur les lieux du crash. Pas de problĂšme, j’ai un badge qui permet full access. Ils veuillent recueillir des affaires Ă moitiĂ© brĂ»lĂ©es qui ont Ă©tĂ© trouvĂ©es Ă cĂŽtĂ© d’un corps de ce que devait ĂȘtre leur jeune fille de 18 ans–c’est aussi moi qu’ils appellent. Ils veulent discuter, pleurer, ou m’insulter Ă trois heures du matin–ils ont mon numĂ©ro. Ca s’appelle l’Air Disaster Family Assistance Act, une loi parue aux Etats-Unis en 1996.
Oui, je me suis portĂ© volontaire pour faire partie de cette Emergency Response Team. Je ne touche pas un rond pour le faire. Nous, pilotes de lignes, bĂ©nissons le ciel du boulot que nous avons, alors nous sommes trĂšs aptes Ă faire du volontariat. Ce que tu fais n’a pas d’importance, du moment que tu fais quelque chose. Tu peux ĂȘtre prĂ©sident d’aĂ©ro-club et crĂ©er des rĂȘves, ou tu peux t’occuper d’une famille qui ne peut plus s’occuper d’elle-mĂȘme Ă cause d’une dĂ©cision mal prise.
Vous avez cette passion dangereuse et vous avez appris Ă voler. J’aimerais aujourd’hui vous aider Ă trouver les mots qui sont ĂŽ combien introuvables lorsque cette passion fut trop dangereuse pour un autre.
D’abord je vais commencer par les expressions Ă ne pas dire. Que vous le croyez ou non, les exemples suivants font plus de mal que de bien et NE CONSOLENT PAS:
“Tout le monde doit mourir un jour ou l’autre.”
“Vous ĂȘtes jeunes. Vous pourrez avoir d’autres enfants.”
“Vous avez beaucoup de chance d’ĂȘtre en vie.”
“Je comprends ce que vous ressentez.”
“Ca aurait pu ĂȘtre bien pire.”
“Vous ne vous ĂȘtes pas encore remis ?”
“C’Ă©tait la volontĂ© de Dieu.”
“Au moins vous avez pu passer pas mal de temps avec elle.”
“Tu trouveras quelqu’un d’autre. Il y a plein de femmes.”
Maintenant voici quelques EXPRESSIONS UTILES. La liste n’est bien sur pas exhaustive mais vous donnera une idĂ©e de ce qu’on peut dire.
“Ca doit ĂȘtre si terrible.”
“Vous avez tout Ă fait le droit d’ĂȘtre en colĂšre.”
“Vous avez vĂ©cu quelque chose de trĂšs tragique. Est-ce qu’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous aider?”
“Je suis dĂ©solĂ©.”
“Cela doit ĂȘtre trĂšs dur d’avoir de tels sentiments. Est-ce vous souhaitez ĂȘtre seul pour le moment?”
“J’aimerai tant changer ce qui est arrivĂ©.”
“S’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous aider, s’il-vous plait appelez-moi.”
“Ce qui est arrive est horrible. Je suis sincĂšrement dĂ©solĂ©.”
En bref, le but c’est de ne pas vouloir justifier la mort mais d’avoir de la compassion. Quelqu’un est mort et c’est terrible. Ce que tu dois faire c’est d’essayer de partager la peine et non de la rejeter. Bien sĂ»r tu peux aussi garder les yeux baissĂ©s, partir, et choisir un autre club.
Dans ce cas-la, choisis un club de pĂȘche ou de golf.
Bye bye, have a nice day !
















