The Alchemist, HotRod Gasser “Romance of Rust”…
Au cœur de la perfide Albion, dans un coin tranquille des docks de Brentford, à l’intérieur d’un bâtiment industriel du XIXe siècle, froid et d’une authenticité sans fard, se trouve un atelier qui ressemble moins à une entreprise qu’à des archives vivantes. Il s’agit de “Romance of Rust”, un garage fondé en 1990 par Lance McCormack, un homme qui se décrit lui-même, à moitié en plaisantant, comme un réfugié de la révolution industrielle aimant le romantisme de la rouille ayant la passion de l’artisanat à l’ère du numérique. Célébrant aujourd’hui un demi-siècle d’expérience dans la restauration automobile, la carrière de Lance embrasse le dernier âge d’or de la carrosserie britannique jusqu’à l’ère numérique actuelle. Pourtant, “Romance of Rust” ne se limite pas à la simple restauration de voitures, il préserver un savoir-faire, des formes, un langage et un mode de vie en voie de disparition mais n’hésite pas à se faire remarquer en construisant de temps à autre un Hot Rod tout rouillé, forgé à la manière Mulliner Park Ward, re-constructeur de Rolls Royce.
La philosophie de Lance McCormack s’est forgée le jour de ses 17 ans, en 1976, lorsqu’il intègre la division Mulliner Park Ward de Rolls-Royce en tant qu’apprenti carrossier. “C’était comme un camp d’entraînement. On y appliquait une discipline très militaire. Arriver avec les cheveux décolorés n’a pas facilité les choses, mais la discipline m’est restée”. Ces années formatrices lui ont inculqué des codes de conduite qui définissent encore aujourd’hui l’esprit de “Romance of Rust”. Mulliner Park Ward était le dernier véritable carrossier de Rolls-Royce, produisant à la main des Corniche’s et des Phantom’s. L’accent étant mis sur la précision, la responsabilité et le respect des matériaux. “Ces valeurs”, m’a dit Lance, “ne m’ont jamais quitté”. Après avoir terminé son apprentissage, il s’est délibérément éloigné du monde automobile et a passé plusieurs années à Roehampton à fabriquer des prothèses. Sous la direction du sculpteur Roy Rasmussen, il a appris la forme humaine, les proportions et l’empathie. “C’était comme être armurier”, me dit-il.
Apprendre les formes dans un but précis furent des leçons qui se retrouveraient plus tard aussi bien dans ses panneaux métalliques que dans ses sculptures. Rolls-Royce a fini par le rappeler. Dès lors, Lance a gravi les échelons jusqu’à devenir le plus jeune inspecteur final de l’histoire de Rolls-Royce, responsable de la qualité de chaque Corniche et Phantom avant leur expédition aux concessionnaires du monde entier. Cela lui a appris le sens des responsabilités et d’être responsable du résultat, les voitures existaient en lui en tant qu’artefacts culturels. Ce sens des responsabilités sous-tend certaines des restaurations les plus importantes de Lance. Parmi elles figure la Phantom V blanche de John et Yoko Ono (souvenez-vous des Beatles), une voiture profondément ancrée dans l’histoire culturelle. Lance s’en était vu confier la carrosserie, une tâche en parfaite adéquation avec sa formation initiale sur les modèles Phantom VI. D’autres projets ont repoussé les limites encore plus loin.
“Planet Voodoo”, la célèbre Mercury customisée, a ébloui le public dès le Concours d’Élégance Louis Vuitton. “Alchemist”, le Hot Rod Gasser star de cet article, entièrement conçu selon un concept précis, a été un temps considéré comme l’un des plus emblématiques construits en Europe parce que chaque détail y avait été soigneusement pensé. Pour Lance, la restauration n’est pas une question de nostalgie, c’est une interprétation empreinte de retenue : “Il faut comprendre ce que la voiture est censée être et ensuite, on ne la trahit pas”. Son atelier est imprégné d’histoires “Romance of Rust” a pris racine dans de vieux bâtiments : des écuries à Ealing et une forge près du stade de Brentford. Il y a là un héritage culturel. L’espace y est froid et impitoyable en hiver. Plus de 80 marteaux spécialisés sont alignés le long des murs. Des machines traditionnelles vrombissent aux côtés de carcasses de voitures en pleine restauration. Des enseignes anciennes sont accrochées aux briques apparentes. C’est un témoignage vivant de l’histoire, pas un gage de confort.
Ce qui distingue véritablement “Romance of Rust”, c’est son champ d’action qui dépasse le simple cadre automobile. Lance a créé des accessoires de cinéma, notamment le bouclier de “Captain America” et le miroir avant l’utilisation des images de synthèse pour “Blanche-Neige et le Chasseur”. Il a restauré des environnements spécifiques pour un restaurateur officiel Rolex et collaboré à des projets de ferronnerie architecturale. Notamment, il a travaillé avec son fils Algy à la création d’un bar à cocktails en cuivre façonné à la main pour le restaurant étoilé Michelin HIDE, situé à Piccadilly : “Ce bar nous survivra tous” m’a affirmé Lance. Entièrement déplacé à la main, en cuivre patiné surmonté d’une imposante dalle d’if, il s’apparente moins à un meuble qu’à une sculpture permanente. Même si le restaurant venait à disparaître, il serait vendu comme une œuvre d’art. Ici aussi, le langage compte pour lui, il n’est pas un fabricant, c’est un carrossier. Ces noms ont une signification. “Si les mots de perdent, nous perdons la tradition”…
L’éducation est au cœur de la philosophie de Lance. Il enseigne régulièrement aux étudiants de master et aux étudiants internationaux du Royal College of Art, les guidant dans les techniques traditionnelles de travail du métal, qu’ils soient designers de produits, sculpteurs ou designers automobiles. Certains d’entre eux ont ensuite intégré des entreprises prestigieuses comme Bentley Motors et Louis Vuitton. Si on lui demande : “Est-ce que je peux faire ça ?”, il répond : “Non. Mais je peux vous montrer comment faire. Il ne faut pas être avare de connaissances. Quelqu’un me les a transmises, je les restitue”... Cette philosophie s’étend à sa famille. Son fils aîné, Merlin, a fondé “Duke of London”, aujourd’hui l’un des centres les plus influents du Royaume-Uni en matière de voitures classiques et de Supercars. Son cadet, Algy, a quitté l’université pour se former auprès de son père et est devenu un métallurgiste hautement qualifié. Ils sont complètement différents, comme le lièvre et la tortue. Dans un monde automatisé et de fabrication numérique,
Lance reste résolument attaché à l’analogique : “Je ne me lève pas le matin en pensant aux boutons. Je pense au petit-déjeuner. Pourtant, je ne rejette pas la technologie, je suis convaincu que le savoir-faire artisanal la complète. Être artisan, ce n’est pas un métier, c’est un mode de vie”... Et après des décennies, là où les artisans traditionnels se sentent dépassés, il constate un changement : “On nous respecte à nouveau. On ne nous remplace pas. On nous intègre”…
Le garagene prône pas la résistance au progrès, mais son ancrage. Il s’agit du métal façonné par l’œil, l’oreille et la main. Il s’agit de transmettre des savoir-faire qui, un demi-siècle plus tard, permettent encore de gagner sa vie et de donner du sens au travail. Il y a de fortes chances que vous ayez déjà vu le travail de Lance McCormack. À l’écran. Sur les pelouses des concours d’élégance. Dans la courbe d’un panneau ou l’éclat du cuivre. Vous ignoriez peut-être simplement d’où il provenait. C’est peut-être là le charme de la rouille.

























