Bonjour chez vous…
De nos jours, livrer une Ĺ“uvre de qualitĂ© honorable suffit Ă susciter les acclamations de milliers de thurifĂ©raires, qui crient immĂ©diatement au culte…, de plus en plus nombreuses sont “les choses” auxquelles l’on prĂ©dit trop vite un grand avenir dans la mĂ©moire collective…, quelques-unes dont on pense aimablement qu’elles resteront un siècle au panthĂ©on des crĂ©ations de l’esprit…, puis, Ă cĂ´tĂ© des spĂ©culations, il y a les faits…
La sĂ©rie la plus aboutie de tous les temps, qui n’est pas amĂ©ricaine, ne date pas de la dernière dĂ©cennie et ne parle mĂŞme pas de sexe…, elle ne contient ni aliens gris, ni police scientifique, ni femmes dĂ©sespĂ©rĂ©es, ni flashbacks inutiles…, elle a vu le jour sur les Ă©crans anglais en 1967… et n’a jamais tant fait parler d’elle qu’actuellement (presque 50 ans !)…
Ses admirateurs racontent souvent, pour la flatter, qu’elle est toujours d’actualitĂ© malgrĂ© le sablier… et qu’elle est restĂ©e la mĂŞme…, en rĂ©alitĂ©, ce serait la sous-estimer que d’affirmer qu’elle demeure aussi pertinente actuellement qu’à ses dĂ©buts : elle l’est bien davantage aujourd’hui.
ForcĂ©ment, elle est le bĂ©bĂ© d’un auteur visionnaire, qui a su se projeter mieux que quiconque dans ce que serait le futur des sociĂ©tĂ©s humaines du XXI° siècle…, de fait, elle avait bien cinquante hivers d’avance sur son Ă©poque : elle fut Ă la tĂ©lĂ©vision ce que “Le Meilleur Des Mondes” d’Aldous Huxley fut Ă la littĂ©rature, Ă savoir l’anticipation la plus forte et Ă©vocatrice de son mĂ©dia.“Le Prisonnier”…, puisque c’est son nom, est bien plus que la simple sĂ©rie sociologique et critique Ă laquelle on la rĂ©duit rĂ©gulièrement…, elle renferme une infinitĂ© de dimensions, qui vont de l’alerte politique Ă la dĂ©finition d’un code de conduite, de l’hommage aux films de genre Ă la fibre psychanalytique, en passant par moultes sĂ©quences tragi-comiques issues du monde du théâtre…
Hybride au carrefour de la science-fiction glaciale, de l’humour british, de l’espionnage paranoĂŻaque et du yĂ©yĂ© arc-en-ciel, “Le Prisonnier” terrifie et amuse Ă la fois…, faut-il rire ou pleurer de son cynisme sans fin ?
Attention, comme toute nourriture cĂ©rĂ©brale trop consistante, “Le Prisonnier” peut rendre fou Ă lier…, vais-je en vivant dans un clone du Village, le devenir ?
Un ex-agent secret, patronyme inconnu, est kidnappĂ© chez lui au moyen d’un gaz soporifique…, il se rĂ©veille quelques heures plus tard dans un lieu Ă©trange, en apparence inoffensif et aseptisĂ©, que ses habitants prĂ©nomment “le Village”…, ici, les gens sont toujours heureux, arborent des habits multicolores, ne font que consommer et se divertir, dans un dĂ©cor paradisiaque oĂą ne manquent ni les jolies rues folkloriques, ni les clochers, ni les aires de gazon…
Ici, les gens ne se posent pas la moindre question, car les haut-parleurs qui encadrent “le Village” n’ont de cesse de leur rappeler combien il fait bon vivre en ces murs…, ici les gens ont de drĂ´les de coutumes et se saluent mutuellement en s’échangeant l’ésotĂ©rique formule : “Bonjour chez vous”.
Ici, les gens n’ont plus de nom, mais un badge sur lequel est inscrit un numĂ©ro d’identification ; plus ce dernier est Ă©levĂ©, moins l’individu importe au sein de la hiĂ©rarchie du Village…, ici, c’est une prison dorĂ©e dont tout le monde voit l’or mais ignore les barreaux…, ici, personne n’est autorisĂ© Ă partir, car ici, c’est ici et ailleurs, c’est le reste…
L’ex-agent pour sa part est le N°6…, en dĂ©pit de cette position sociale honorifique, gracieusement accordĂ©e par les chefs du Village qui ont visiblement des projets le concernant…, le N°6 n’a qu’une idĂ©e en tĂŞte : s’enfuir, courir, quitter ce lieu idylliquement mièvre mais toutefois concentrationnaire afin de recouvrer sa libertĂ©, mais surtout son humanitĂ©, celle-lĂ mĂŞme qui lui rendra son nom…
S’engage alors une guerre physique, psychologique, onirique, entre le N°6 et les Ă©nigmatiques tĂŞtes pensantes du Village ; une bataille par l’usure, entre un individualiste chevronnĂ© et un système ultra-standardisĂ©, dogmatique, mathĂ©matique qui fait de la sclĂ©rose de l’esprit sa principale arme… et son objectif suprĂŞme.
Au fil de ses tentatives d’évasion, les questionnements du N°6 se focaliseront constamment sur un même leitmotiv : mais qui est donc le N°1, l’homme invisible censé être aux commandes du Village ?
RĂ©sister Ă ses nouveaux geĂ´liers est dès lors l’unique moyen Ă la portĂ©e du N°6 pour ne pas laisser fondre son identitĂ©, refuser d’être fichĂ©, classĂ©, rangĂ© dans des tiroirs occultes, puis utilisĂ© comme une vulgaire statistique…, le N°6 ne capitulera pas avant d’avoir rencontrĂ© en personne l’instigateur de ce cauchemar des temps modernes : “le Village”.
– Le N°6 : “Et alors, la Terre entière deviendra comme le Village”…
– Le N°2 : “C’est ce que j’espère oui. Et vous, qu’en pensez-vous ?”…
– Le N°6 : “Je voudrais ĂŞtre le premier homme Ă aller habiter sur Mars”…
La quintessence de la sĂ©rie “Le Prisonnier”, rĂ©side dans les frĂ©quents dialogues qui confrontent le N°6 et le N°2 autour de l’avenir du Village… et donc du monde…, le N°2, politicien au service d’une idĂ©ologie expansive, tente en vain de persuader le N°6 des propriĂ©tĂ©s d’apaisement social inclues dans le projet du Village…, selon les Ă©pisodes, le N°2 expĂ©rimente diverses manières de faire plier l’ego de son prisonnier, qui vont d’une approche paternaliste et rassurante Ă des mĂ©thodes nettement plus brutales…, la première est l’élĂ©gant lavage de cerveau rĂ©publicain, la seconde un recours aux violences para-totalitaires.
Acteur, crĂ©ateur, producteur, co-scĂ©nariste (parfois sous pseudonymes) mais aussi rĂ©alisateur sporadique du Prisonnier, Patrick McGoohan est l’architecte en chef derrière le colossal Ă©difice…, sa vision limpide de l’œuvre l’amène Ă fignoler le moindre dĂ©tail et Ă s’impliquer dans tous les mĂ©canismes de production comme aucun “showrunner” ne le fera par la suite…
À dĂ©faut de savoir exactement comment procĂ©der, McGoohan sait dĂ©jĂ quelles rĂ©flexions la sĂ©rie doit vĂ©hiculer : difficile de croire que sous le masque de ce chrĂ©tien convaincu aux allures de top-model se dissimule en vĂ©ritĂ© une plume acerbe et perfectionniste, dĂ©terminĂ©e Ă assassiner la bureaucratie par mĂ©taphores interposĂ©es…, un homme qui sera suffisamment intransigeant avec lui-mĂŞme pour refuser d’incarner James Bond.
McGoohan Ă cette pĂ©riode est connu du grand-public pour son rĂ´le de l’agent secret John Drake dans “Destination Danger”, une sĂ©rie d’espionnage autrement plus classique que l’ovni auquel il s’apprĂŞte Ă insuffler la vie…, dĂ©tail ludique, bien que le vĂ©ritable nom du N°6 ne soit jamais divulguĂ©, McGoohan, Ă plusieurs reprises, sous-entendra incarner un John Drake blasĂ© et transformĂ© par son travail, au moyen de divers clins d’œil habiles Ă la sĂ©rie antĂ©rieure, notamment dans l’épisode judicieusement nommĂ© “The Schizoid Man”…
NĂ©anmoins le N°6 est dĂ©nuĂ© de la palette Ă©motionnelle de John Drake. McGoohan a construit son personnage tel un dolmen inĂ©branlable : un solitaire froid, distant, mĂ©fiant, rĂ©calcitrant, cynique, parfois colĂ©rique et Ă l’empathie quasi-inexistante…, Ă©ternel perdant du monde physique, sa noblesse vient du fait qu’il ne s’avoue jamais vaincu ; de sorte, il triomphe dans le mĂŞme temps de tous ses bourreaux sur le plan des principes.
A première vue, le N°6 et son rictus Ă©nigmatique n’ont rien du hĂ©ros de fiction tĂ©lĂ©visĂ©e apte Ă sĂ©duire la mĂ©nagère, et ça n’est pas le but. McGoohan veut montrer qu’en dĂ©pit de son anti-sentimentalisme et de sa virilitĂ© tĂ©nĂ©breuse, le N°6 reste paradoxalement le plus humain des habitants du Village, lesquels ont tous Ă©tĂ© conditionnĂ©s pour en arriver Ă pareille attitude courtoise et passion euphorique…, on peut Ă©galement rapprocher la caractĂ©risation poussive et charismatique du N°6 de l’intĂ©rĂŞt de l’auteur pour le western, genre cinĂ©matographique auquel l’esthĂ©tique Ă©pisode Living In Harmony est tout spĂ©cialement dĂ©diĂ©.
Quant Ă mettre en scène le Village, c’est encore McGoohan qui va dĂ©cider en quel lieu greffer l’équipe de tournage…, dans un Ă©clair de gĂ©nie, il dĂ©signe Portmeirion au Pays De Galles, un petit coin anachronique et innocent, complètement Ă l’opposĂ© du monstrueux Village uniformiste Ă©laborĂ© dans son cerveau…, un endroit sympathique comme tout pour passer le week-end…, contre toute attente, l’alchimie est parfaite : le contraste entre les noires raisons d’être du Village et ses formes mignonnes de pastel, presque infantiles, produit justement le sentiment d’angoisse et d’incertitude dĂ©sirĂ© par McGoohan.
Les producteurs qui ont donnĂ© le feu vert Ă la mise en chantier du Prisonnier en 1966 Ă©taient tout simplement larguĂ©s par le manuscrit posĂ© sur leur bureau…, ils avaient naĂŻvement pensĂ© que la seule prĂ©sence de McGoohan Ă l’écran se chargerait de fabriquer l’audimat, qu’importe la substance du scenario…, au final et Ă leur dĂ©sarroi, la sĂ©rie s’avĂ©ra très coĂ»teuse et fut un Ă©chec relatif lors de sa première diffusion : seul le temps et le recul des tĂ©lĂ©spectateurs lui rendit justice par la suite.
Par sociĂ©tĂ© libĂ©rale, McGoohan n’entend pas une doctrine Ă©conomique spĂ©cifique, mais un système dans lequel la libertĂ© est si ouvertement exprimĂ©e qu’elle en devient une entrave Ă sa propre application…, Ă bien des Ă©gards, la rhĂ©torique du Prisonnier s’apparente Ă la critique d’une sociĂ©tĂ© qui Ă force de supra-symbolisme annihile toute action dans le domaine concret.
Politique politicienne, Ă©ducation Ă visĂ©e productiviste, science de l’intĂ©rĂŞt privĂ© sont parmi les thĂ©matiques les plus discutĂ©es par McGoohan durant les dix-sept Ă©pisodes du Prisonnier…, ces activitĂ©s scĂ©lĂ©rates n’ont qu’un but : faire suivre au berger le chemin de la brebis, en clonant les esprits les uns sur les autres sans autre perspective que la rĂ©plication continue et infinie, non seulement d’un mĂŞme système tournant en boucle, mais de protagonistes taillĂ©s sur mesure pour s’y imbriquer.
“Le Prisonnier” rend compte des principes de gouvernance…, si le N°1 demeure obscur et persiste, le N°2 pour sa part est rĂ©gulièrement remplacĂ© par un autre N°2 dès lors qu’il Ă©choue dans son entreprise de reconversion sociale du N°6…, l’irrĂ©ductibilitĂ© du N°1, par opposition au statut de pion du N°2, est dĂ»e au fait que le N°1 ne reprĂ©sente pas un homme, mais un concept : le Pouvoir est Ă©ternel, tandis que ses agents sont interchangeables.., si le N°1 est la politique, le N°2 n’en est que le politicien… et si le N°1 est la religion, le N°2 n’en est que le clergĂ©.
Ce regard lucide de McGoohan sur les rouages du haut-fonctionnariat, Ă des annĂ©es-lumières de la confrontation bipolaire, rappelle que les gouvernants eux-mĂŞmes sont les prisonniers de leurs propres dĂ©cisions et stratĂ©gies de castes….
Plus dĂ©licieux encore est l’épisode Free For All, proposant sa propre interprĂ©tation des coulisses d’une Ă©lection dĂ©mocratique : un concours de dĂ©magogie, une tartufferie sans Ă©quivalent au cours de laquelle chaque candidat simule de haĂŻr son adversaire, mise en scène intĂ©grale oĂą le peuple ahuri se doit de rire et d’applaudir au moment jugĂ© opportun par les prĂ©sidentiables et par les mĂ©dias, tous semblables, qui les soutiennent…, impossible de ne pas rire face au constat proposĂ© par l’auteur, mais d’un rire jaune et dĂ©primant.
“Le Prisonnier” stigmatise la normalitĂ©…, Ă l’exception du N°6 et de quelques très rares marginaux – dont le plus mĂ©morable spĂ©cimen intervient dans le final – le peuple est tout Ă fait satisfait, voire ravi de son obligation d’être heureux en toutes circonstances…, le monde du Prisonnier n’est pas loin de la dictature du bonheur dĂ©crite par Jean Baudrillard : les loisirs sont forcĂ©s et n’en sont donc plus, la culture s’obtient en un instant par le biais de machines et crĂ©e des clones intellectuels…, ou comment McGoohan dĂ©montre que l’égalitarisme Ă tout prix peut Ă©galement devenir vecteur d’aliĂ©nation… et l’illusion du festif dissimule les ficelles du contrĂ´le social (voir l’épisode Dance Of The Dead et son carnaval oĂą il est dĂ©conseillĂ© de choisir son dĂ©guisement).
Ainsi le N°6 est frĂ©quemment “traitĂ©” d’individualiste par de jeunes gens patriotes, qui Ă©cument les sentiers pour vanter les louanges du système, dĂ©rogeant Ă la tradition sĂ©culaire qui voudrait qu’ils soient, au contraire, Ă l’avant-garde de la contestation…, s’intĂ©grer, nous dit McGoohan, ne devrait jamais ĂŞtre la suite d’une renonciation.
Le Prisonnier dĂ©crit une Guerre Froide intra-muros…, les geĂ´liers du Village ont pris soin de cacher les infrastructures les moins sympathiques Ă l’abri des regards…, les laboratoires de neurologie, les salles de surveillance et autres fleurons de la science moderne jouent pourtant le rĂ´le principal dans ce microcosme…
Les premiers, dirigĂ©s par des savants en blouse Ă©voquant les expĂ©rimentation jadis pratiquĂ©es sur malades mentaux, dĂ©veloppent des techniques de suggestion quasi-hypnotiques vouĂ©es Ă conditionner les plus rĂ©ticents Ă l’intĂ©gration…, les autres Ă©pient, Ă©tudient, analysent et archivent le moindre geste de chaque habitant du Village Ă l’aide de camĂ©ras rotoscopiques et de tout ce qu’un espion peut rĂŞver de matĂ©riel high-tech.
La robotique et l’informatique en particulier ont vĂ©cu des avancĂ©es magistrales, Ă tel point que le peuple endoctrinĂ© vĂ©nère un super-ordinateur censĂ© avoir rĂ©ponse Ă tout… et dont le Village avide d’opium populaire Ă distribuer aurait bien aimĂ© pouvoir faire un Dieu (comme montrĂ© dans le futuriste Ă©pisode “The General“)…, la science et l’industrie au service exclusif du Pouvoir conformiste, voilĂ le lot quotidien mais discret du Village et du DĂ´me oĂą siègent ses privilĂ©giĂ©s…, avec comme leitmotiv le piĂ©tinement des individualitĂ©s sous le poids de la bureaucratie, capitaliste ou communiste, et comme rĂ©compense finale une sociĂ©tĂ© idĂ©ale de zombies homogènes…
“Le Prisonnier” n’aime pas l’estampe impĂ©riale…, c’est une Ĺ“uvre Ă©tonnante dans ce qu’elle a entrevu de l’avenir des frontières terrestres, de leur amenuisement progressif…, dès le premier Ă©pisode, par des mĂ©thodes presque imperceptibles, le Village nous est prĂ©sentĂ© comme un lieu oĂą sont reprĂ©sentĂ©es toutes les nationalitĂ©s d’Europe, d’AmĂ©rique et d’Asie, rĂ©unies autour d’un mĂŞme mode de vie ; ce dĂ©tail est particulièrement relevant si l’on resitue la sĂ©rie dans son contexte, Ă l’aube de la mondialisation et de la mise en branle effective de cette notion – ironiquement – baptisĂ©e Village PlanĂ©taire.
La sĂ©rie comporte dĂ©jĂ en trame de fond les germes de la globalisation financière et de l’acculturation du faible par le fort : en bref, le meurtre ethnocentriste de la diversitĂ©, le dĂ©ni de l’identitĂ© culturelle et du pluralisme de la pensĂ©e (nous sommes en 1966)… volontiers qualifiĂ©e d’anarchiste par certains analystes en raison de ses considĂ©rations proudhoniennes, ou inversement dĂ©noncĂ©e pour son prĂ©tendu populisme, la sĂ©rie pourrait bien ĂŞtre rapprochĂ©e d’un ersatz de situationnisme, vraisemblablement accidentel ; en effet, “Le Prisonnier” partage avec le corpus de Guy Debord l’idĂ©e selon laquelle la sur-exhibition dĂ©mocratique serait le contenant moderne d’une idĂ©ologie prĂ´nant un nombrilisme de marchĂ©. Alors en gros, “Le Prisonnier”, sĂ©rie de gauche, sĂ©rie de droite ?
TantĂ´t l’une lorsqu’elle rend compte des rigiditĂ©s immuables des poulies de la promotion sociale, tantĂ´t l’autre lorsqu’elle dĂ©peint l’interventionnisme d’Etat sous un jour des plus sinistres…, en rĂ©alitĂ©, la sĂ©rie est dĂ©libĂ©rĂ©ment inclassable : tous les dĂ©bats de fans s’étant donnĂ©s pour objectif de situer “Le Prisonnier” sur l’échiquier politique se sont heurtĂ©s au mur du scolastique…, pour la simple et bonne raison que McGoohan a fait de sa sĂ©rie l’exact reflet de son personnage : elle ne veut pas ĂŞtre un numĂ©ro, mais une Ĺ“uvre libre.., chacun y verra ce qu’il voudra bien y voir… et pour cause, c’est un pamphlet qui n’a ni dieux ni maĂ®tres.
McGoohan ne souhaite pas seulement faire rĂ©flĂ©chir le tĂ©lĂ©spectateur sur le fonctionnement des institutions en remettant en question ce qui paraĂ®t naturel, mais veut Ă©galement le plonger dans un bocal psychĂ©dĂ©lique oĂą l’absurde est lĂ©gion…, en virtuose du non-sens Ă©vocateur, il va jouer la carte de l’ambiguĂŻtĂ©, laissant souvent planer le doute sur le sĂ©rieux, la vĂ©racitĂ©-mĂŞme des situations qu’il met en scène…, Ă la fois Ray Bradbury et Lewis Carrol, il a ainsi créé un certain nombre d’accessoires et de rĂ©currences cĂ©lèbres dans le monde entier :
Des portes qui s’ouvrent toutes seules, des tĂ©lĂ©phones sans fil fluorescents, des sièges en forme d’œufs, le mystĂ©rieux vĂ©lo Grand Bi, la mythique Lotus Seven, l’échiquier gĂ©ant, les Ă©crans high-tech du DĂ´me…, autant de signes qui font l’identitĂ© du Prisonnier, sur les produits dĂ©rivĂ©s mais Ă©galement dans la mĂ©moire collective et dans les souvenirs de nos aĂ®nĂ©s…, ces gadgets et dĂ©cors fascinants en grand nombre, toujours mis en scène avec davantage d’ingĂ©niositĂ© que d’effets spĂ©ciaux (et qui disposent d’un charme fou) sont de formidables extrapolations de l’imaginaire liĂ© aux services secrets.
McGoohan s’amuse et livre sa vision de ce que serait l’arsenal futuriste de l’espion transposĂ© dans l’univers caustique et colorĂ© de Portmeirion : ainsi chaque gimmick est habitĂ© d’une double-personnalitĂ©, une face fonctionnelle sombre, et une face apparente enfantine, surrĂ©aliste, parfois humoristique, voire religieuse dans le cas du signe “Bonjour chez vous”, qui est en rĂ©alitĂ© une variante du signe chrĂ©tien du poisson…, tout un petit microcosme codifiĂ© par l’anecdote…
Ces composantes ne s’inscrivent pas directement dans le discours critique, mais dans la volontĂ© qu’a McGoohan de parodier le genre de l’espionnage, qui a prĂ©cĂ©demment fait de lui une star… et, au passage, de destabiliser un spectateur confus par le solennel du fond qui se heurte Ă l’aberration de la forme.
Bien sĂ»r, chaque Ă©lĂ©ment est plus ou moins porteur d’un message diffus, depuis les tĂ©lĂ©phones qui figurent la sociĂ©tĂ© de sur-information, en passant par la Lotus symbole de libertĂ© ou les salutations spĂ©ciales en Ă©cho aux rites d’initiation occultes…
Toutefois, ces mĂ©canismes sont avant tout des points de reconnaissance visuelle et dĂ©montrent combien McGoohan Ă©tait un prĂ©curseur dans le domaine du leitmotiv tĂ©lĂ©visĂ©…, cette maĂ®trise s’avèrera Ă©galement efficace en termes de marketing, nombre de produits dĂ©rivĂ©s ou de supports publicitaires en arborant par la suite les sigles et logos divers.
Mais le plus mĂ©morable de tous les Ă©lĂ©ments rĂ©currents de la sĂ©rie est bien Ă©videmment le RĂ´deur, ou Rover, cette Ă©norme boule blanche chargĂ©e de traquer ceux qui veulent s’évader du Village…, il est certainement le symbole le plus puissant du Prisonnier, tant physiquement que dans la sĂ©mantique qu’il distille.., il ne tue pas ses victimes n’importe comment, mais en les Ă©touffant comme pour les condamner au silence…, cette crĂ©ature qui a marquĂ© la tĂ©lĂ©vision Ă tout jamais n’est pourtant qu’un simple ballon tirĂ© par des ficelles…, son intĂ©rĂŞt est ailleurs que dans l’esbrouffe technique, dans toute l’ambivalence qu’il vĂ©hicule.
Le RĂ´deur est-il un animal, un chien, un Cocker, un monstre, un extraterrestre, un robot, un champignon ou mĂŞme un humain ?
Aucune confirmation, aucune infirmation…, ses vĂ©ritables allĂ©geances non plus ne seront jamais tirĂ©es au clair : parfois, il semble davantage disposĂ© Ă observer et protĂ©ger le N°6 qu’à le persĂ©cuter…, le RĂ´deur, qui est un produit du Village, n’aurait-il pas en partie Ă©chappĂ© Ă l’emprise mentale du N°1 ?
Serait-il une allĂ©gorie du libre-arbitre, un ĂŞtre bien plus complexe que sa simple Ă©tiquette de maton indubitable ? Ses origines Ă©galement sont inconnues, bien que la sĂ©rie sous-entende qu’il ait Ă©tĂ© conçu, sinon cultivĂ©, dans les souterrains du Village…, la mĂ©thode de McGoohan, qui consiste Ă en dire le moins possible sur le RĂ´deur, Ă ne le cantonner qu’à des apparitions si sporadiques qu’elles en deviennent d’une intensitĂ© rare, Ă ne jamais le ranger de manière dĂ©finitive du cĂ´tĂ© des mĂ©chants, rĂ©ussit le tour de force de rendre un ballon blanc terrifiant…
Ă€ chacune de ses apparitions, marquĂ©es par une oscillation sonore fantĂ´matique, le temps semble se figer : les interventions du RĂ´deur ont des allures de deus ex machina, comme si le crĂ©ateur lui-mĂŞme s’immiscait au cĹ“ur de l’histoire pour trancher sur la direction Ă prendre dans l’immĂ©diat…, pour d’indicibles raisons, le RĂ´deur a une aura humaine qui transgresse les limites de son apparence.
Le N°6 se mĂ©fie de toute chose et de tout le monde, jusqu’à la paranoĂŻa la plus extrĂŞme…, pourtant, la sĂ©rie n’a de cesse de lui donner raison et de fait, se coupe de thĂ©matiques purement relationnelles telles que l’amour, la confiance et l’amitiĂ©…, “Le Prisonnier” rĂ©ussit l’exploit de captiver sans le moindre usage franc de ces Ă©lĂ©ments, que le tĂ©lĂ©spectateur pensait pourtant indispensables Ă la crĂ©ation d’enjeux dans une fiction tĂ©lĂ©visĂ©e.
TraquĂ© par des fans rĂ©voltĂ©s qui le qualifient d’imposteur, il plie bagages et s’enfuit Ă l’étranger, en Suisse tout d’abord…, personne n’avait jamais vu ça, pas mĂŞme dans l’industrie cinĂ©matographique…, ou comment prouver, dĂ©jĂ Ă l’époque, que plus que tout autre format la sĂ©rie TV suscite des passions vĂ©loces et brĂ»lantes.
La raison d’une telle Ă©bullition s’intitule Le DĂ©nouement, le dix-septième et dernier Ă©pisode du Prisonnier…, la lĂ©gende veut qu’il ait Ă©tĂ© Ă©crit par McGoohan en un week-end…, la lĂ©gende veut aussi que McGoohan ait prĂ©vu la teneur approximative de cette fin très Ă l’avance…, la lĂ©gende, c’est la pĂ©rennitĂ© de ce segment qui a marquĂ© la vie de centaines de tĂ©lĂ©phages…, bienvenue dans la zone fertile de l’ambiguĂŻtĂ© telle que dĂ©crite par Stanley Kubrick, ce mince interstice pluri-directionnel dans lequel tout est possible et oĂą l’on ne manque pas de vous lâcher la main.
Suivie par onze millions de tĂ©lĂ©spectateurs au sommet de sa rĂ©putation, la sĂ©rie aurait pu terminer sa route pĂ©père…, adolescente rebelle dans l’âme, elle leur fit le pied de nez ultime Ă l’occasion du tomber de rideau : elle leur fit rĂ©aliser qu’ils n’étaient que des consommateurs bĂ©ats..
Il faudra attendre “Neon Genesis Evangelion”, trente ans plus tard, pour trouver position similaire…, elle leur a offert avec insolence, sur fond de Beatles psychotropes, une non-explication mĂ©taphysique en lieu et place de la rĂ©solution matĂ©rialiste Ă laquelle le quidam aspirait.
Violent, libertaire, schyzophrène, nombreux sont les Ă©pithètes extrĂŞmes qui viennent Ă l’esprit pour dĂ©crire le final du Prisonnier…., controversĂ©e, la conclusion choisit une voie intermĂ©diaire, sans rapport avec l’optimisme ou le fatalisme traditionnels : si le N°6, dĂ©sormais devenu Monsieur, naviguera tragiquement de Village en Village jusqu’à sa dernière heure, il sait dĂ©sormais que ses propres condamnations et solutions rĂ©sident en lui…, chacun porte son Village avec soi tout au long de la vie, mais il est possible de l’altĂ©rer au prix d’un combat quotidien contre la rĂ©signation face Ă la tyrannie de la “normalitĂ©” et du “bon sens“.
Message d’espoir, portĂ© sur le champ du possible ou bien Ă l’opposĂ© message funèbre, mettant l’annulaire sur les contraintes engendrĂ©es par la psychĂ© humaine… et quid des motivations du Village ?
En effet, le moins que l’on puisse dire c’est que la rĂ©vĂ©lation globalisante de l’identitĂ© du N°1, matinĂ©e d’allusions darwinistes, est loin d’avoir convaincu les foules inaptes…, tout juste a-t’elle mis des millions d’aficionados dans une colère noire au point que la sĂ©curitĂ© de l’auteur s’en est trouvĂ©e incertaine et qu’il a dĂ» s’échapper du vĂ©ritable Village, valises sous les aisselles…
McGoohan l’iconoclaste, poursuivi par les adorateurs du consensus, avait la preuve par l’exemple que le Village Ă©tait davantage qu’un concept de sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e…, avoir rejetĂ© l’axiome DĂ©but-Milieu-Fin de la littĂ©rature classique fit de notre homme l’ennemi de l’acadĂ©misme qu’il avait vilipendĂ© dans son Ĺ“uvre…, on ne pouvait rĂŞver mieux pour dĂ©finitivement inscrire son nom au tableau des arts…, on ne pouvait trouver Ă©piphĂ©nomène aussi savoureux pour l’édification, une gĂ©nĂ©ration plus tard, d’un culte autour de la sĂ©rie…, au-delĂ cette fois de toute expression galvaudĂ©e.
Il est alors intĂ©ressant de noter, Ă l’échelle de la sĂ©rie, qu’à l’antipode de beaucoup de dĂ©clarations enthousiastes mais peu Ă©tayĂ©es “Le Prisonnier” n’est pas une sĂ©rie-puzzle…, la structure de l’œuvre en Ă©pisodes “stand-alone”, bien qu’interconnectĂ©s par les gimmicks et les motivations sus-citĂ©es, n’en est pas l’illustration majeure ; la conclusion en elle-mĂŞme prĂ©sente les apparences d’une construction qui n’est pas faite de briques d’informations.
En proposant une rĂ©ponse totalisante Ă un ensemble de questions distinctes, McGoohan se soustrait Ă la notion de “mythologie” moderne : la sĂ©rie n’est pas conçue comme un puzzle, n’a pas la complexitĂ© mĂ©canique des succès actuels, elle est justement trop simple pour ĂŞtre entièrement intelligible et reliable Ă ses diverses parties.
La difficultĂ© d’assimilation du Prisonnier tient prĂ©cisĂ©ment Ă la simplicitĂ© qu’il dĂ©voile au moment oĂą tout cartĂ©sien prĂ©sageait d’une inĂ©vitable complexitĂ©…, l’empilement de rĂ©ponses occasionnelles n’aboutit pas Ă la vĂ©ritĂ© de l’auteur : il n’existe, officiellement, qu’une seule macro-rĂ©ponse qui ne peut Ă©merger du tĂ©lĂ©spectateur, car rien ne la laisse transparaĂ®tre au travers des rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes…, c’est lĂ ce qui a pu Ă©nerver nombre de fidèles de la sĂ©rie Ă l’époque ; peu importe qu’ils aient rĂ©uni des indices, Ă©lĂ©ments et autres thĂ©ories sur A, sur B, sur C, car McGoohan a modifiĂ© la somme afin qu’elle ne donne pas A+B+C.
Cet aspect autoritaire de la rĂ©ponse globale, imposĂ©e sans prĂ©ambule, est l’une des spĂ©cificitĂ©s du Prisonnier…, son exĂ©cution est nuancĂ©e par sa nature singulière, celle-lĂ mĂŞme qui confère au Prisonnier une gamme d’interprĂ©tations et d’interrogations assez fantastique…, après des dĂ©buts aphoriques, adossĂ©s Ă des thèses et tributaires d’une forme alternative de matĂ©rialisme social, McGoohan orne d’une Ă©pitaphe mĂ©taphysique son insaisissable crĂ©ation : il met en scène le chaos ordonnĂ© du monde civilisĂ© qui vit Ă l’extĂ©rieur de l’individu, pour finalement l’y introduire.
Si la sĂ©rie proclamait l’impĂ©ratif de l’individualisme – au sens positif du terme – depuis ses origines, elle Ă©tait pourtant trop impliquĂ©e dans la description “scientifique” de l’environnement du N°6 pour vĂ©ritablement assumer ce propos…, McGoohan comprit la nĂ©cessitĂ© d’un focus ciblĂ© pour terminer son chef-d’œuvre : au terme du dernier Ă©pisode, l’individu dĂ©fendu par la sĂ©rie prend enfin tout son sens, jusqu’à lui-mĂŞme devenir l’ultime “rĂ©ponse” Ă l’intrigue.
Chacun pourrait dĂ©battre des heures, des semaines, des annĂ©es durant sur le sens profond du dĂ©nouement, et donc a fortiori sur celui de la sĂ©rie – d’ailleurs, certains s’y appliquent…, mais l’envie spontanĂ©e d’y rĂ©flĂ©chir ne serait-ce que cinq minutes suffit dĂ©jĂ Ă dĂ©montrer l’extraordinaire pouvoir qu’a pu exercer la sĂ©rie sur les consciences.
– Le N°6 : “OĂą suis-je ?”…
– Le N°2 : “Au Village”…
– Le N°6 : “Qu’est-ce que vous voulez ?”…
– Le N°2 : “Des renseignements”…
– Le N°6 : “Dans quel camp ĂŞtes-vous ?”…
– Le N°2 : “Vous le saurez en temps utile. Nous voulons des renseignements !”…
– Le N°6 : “Vous n’en aurez pas !”…
– Le N°2 : “De grĂ© ou de force, vous parlerez”…
– Le N°6 : “Qui ĂŞtes-vous ?”…
– Le N°2 : “Je suis le nouveau N°2″…
– Le N°6 : “Qui est le N°1 ?”…
– Le N°2 : “Vous ĂŞtes le N°6″…
– Le N°6 : “Je ne suis pas un numĂ©ro, je suis un homme libre !”…
Ce dialogue, le plus cĂ©lèbre de l’histoire de la tĂ©lĂ©vision, revĂŞt un tout nouvel aspect dès lors que l’on assiste Ă la fin de la sĂ©rie…, alors la question se pose de comprendre quelle Ă©tait la transcription psychanalytique de ces fameux renseignements…, Ă vos marques, prĂŞts, pensez.
Evoquer “Le Prisonnier” aujourd’hui, en cĂ©lĂ©brant sa rĂ©ussite artistique, c’est Ă©galement affirmer par la preuve que l’Europe n’est pas condamnĂ©e Ă une tĂ©lĂ©vision mĂ©diocre et formatĂ©e…, en un temps, la France patrie du policier du jeudi diffusait mĂŞme “BelphĂ©gor”, et la Grande-Bretagne “The Avengers”…
Paradoxalement, ce n’est pas en singeant la fiction amĂ©ricaine avec les moyens du pauvre que la tĂ©lĂ©vision europĂ©enne pourra trouver sa voie, mais bel et bien en revisitant son passĂ©, autrement plus permissif et audacieux que ce que le prime-time propose de productions fades et d’idĂ©es piochĂ©es aux Etats-Unis…, en ce sens, le phare le plus haut perchĂ© de ce glorieux passĂ© oubliĂ© demeure “Le Prisonnier” : une Ĺ“uvre bâtie sur l’unique malice rĂ©flexive d’un homme, sans artifices superflus, sans moyens faramineux, sans aucune obligation envers les canons du genre…, c’est un cas d’école et une leçon pour la fiction française Ă venir !
En matière de séries, le scenario est tout : engager les derniers acteurs à la mode, interdire au téléspectateur de combler les trous de lui-même, fabriquer des histoires pleines et conventionnelles, s’enfermer dans le socio-moralisme, viser l’ensemble du public plutôt qu’une fourchette délimitée sont autant de freins à une véritable créativité audiovisuelle hexagonale.
Le salut du format sĂ©rie Ă l’europĂ©enne ne se fera pas les yeux rivĂ©s sur les tendances des Etats-Unis, mais Ă la condition de rĂ©aliser que des programmes de qualitĂ© ont dĂ©jĂ vu le jour durant les dernières dĂ©cennies sur le vieux continent, parmi ceux-lĂ , “Le Prisonnier” revendique le statut d’ambassadeur et justifie notre prosĂ©lytisme fervent… et que McGoohan, par trop perfectionniste, se rassure, personne hormis lui-mĂŞme ne pense effectivement qu’il a Ă©chouĂ© dans son objectif : bien au contraire, si une unique sĂ©rie devait se targuer d’avoir sorti la tĂ©lĂ©vision de son propre Village, il s’agirait bien de son Prisonnier…
Une tentative qui a Ă©chouĂ© concrètement de faire quelque chose de lĂ©gèrement diffĂ©rent Ă la tĂ©lĂ©vision et en mĂŞme temps, d’exprimer ma position sur la classification en numĂ©ros, la mĂ©diocritĂ©, le nivellement des gens par l’acceptation…, la rĂ©bellion de nos jours, c’est se rebeller contre l’acceptation…
























