1955 Thunderbird Speedster…

J’abrite en mon sein un cœur immense, une tendre béance, un caprice du temps.
Les automobiles me perdent, m’égarent, me font succomber à des vertiges d’amours mécaniques qui se perdent à l’horizon, me déboussolent, me rendent fou.
Je m’y cloisonne dans des mensonges aux allures de cercueils, rêvant des passions naines jusqu’à en étouffer, jusqu’à m’en échapper, à bout de souffle, un souffle au cœur, au cœur de rien.
D’âpres carmins saccagent mes larmes de rage d’avoir, à chaque fois été trompé… et puis le néant reprend sa place, j’en perds la face une fois pour toutes.
Je dépose les armes, je ne veux pas me battre contre des voitures qui battent la démesure, en contrepoint de suture.

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J’en suis là, exsangue et mortifié, lorsque surgit du néant une incroyable Thunderbird, qui déferle comme une vague de fond aux vestiges de mon rivage.
Comment fait-elle, l’angélique, pour remplir en quelques secondes ma cathédrale de chair, au point d’y jouer une partition déroutante, me meurtrissant d’avance de rêves dorés et impossibles.
L’amour automobile m’est douloureux comme le bonheur d’une autre.
Moi aussi, je me débats, je me convulse, je cherche à fuir cette extase trop grande pour moi.
En vain.
Je suis déjà assujetti à cette automobile que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître, mais qui triomphe telle une évidence.

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Déjà, les plaies, les tuméfactions, les hématomes qui ont suivi son apparition laissent la place à d’étranges fleurs rouges et noires qui commencent à tapisser la paroi intérieure de mon cœur.
L’image de cette Thunderbird fait son nid de ce tapis d’opium, s’y prélasse comme un chat en son domaine.
Pour l’avoir, faudrait-il me faire avoir, posséder, me faudrait-il vivre avec elle, avec ses caprices intempestifs, ses bruits inquiétants, ses sursauts brusques et ses ronronnements, ses jeux impromptus et graves.
A ces moments-là, je sens qu’elle est partout autour de moi, à chaque coin de rue, il me semble qu’elle va surgir et poser sur moi le regard de ses phares, qui ne me laissera aucune chance, en se fendant de ce petit sourire de calandre que je lui ai vu parfois, ce sourire de prédatrice satisfaite de ne pas même avoir à sortir ses griffes.
D’ailleurs, je ne veux rien, puisque j’ai déjà tout.
L’histoire s’achève sans avoir commencé, il s’en est fallu de peu.
J’aurais préféré qu’elle n’existe même pas, fatalité que j’encense pour une romance sans sens.
J’aurais tant voulu écrire plus sur elle, je n’ai réussi qu’à écrire sur mon humeur vagabonde, parce que je ne sais rien d’elle, parce que j’apprends tout de moi.

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Fleurit dans mon âme cette idée idiote et sublime : Fuir l’automobile à défaut de fuir ma vie, à cet âge où l’on est ni jeune ni vieux, avec la seule certitude de ce que je ne veux plus être et de ce que je ne veux jamais devenir.
Retrouver la terre meuble, les îlots de verdure, étreindre le ciel de mes bras grands ouverts, comme si c’était le monde des hommes qui m’empêchait d’en être un.
Me tirer du néant pour me jeter dans une impasse, m’astreindre à aimer pour respirer de nouveau, parce que la solitude m’étouffe, parce que la maturité me suffoque, parce que la raison me dompte.
Je ne puis désormais plus vieillir comme cela, avec le cynisme comme croix de guerre, en vétéran modèle et respecté, dont la haute expérience admirée de tous cacherait mal l’abdication de lui-même à la fatalité.

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Au pied de l’arbre mort de mes amours défoliés, je m’allonge sur le côté, la tête appuyée contre la naissance du tronc, les cheveux éparpillés sur le sol, les yeux éperdus dans le vert.
Loin de tout et de tous, c’est là que je sens le mieux…
Je lui parle doucement, je la rassure, je la conforte, je lui susurre de la sorte que je suis un homme mûr sûr, que ma vie est une place forte, où elle sera toujours à l’abri de tout, même de moi-même.
C’est alors qu’elle se révèle, qu’elle déploie ses ailes…

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J’échoue à chaque seconde à la conformer à une image fixe, à un astre mort.
Il y a tant de facettes en elle, tant de choses que j’aime, des plus insolites aux plus quelconques, de sa violence contenue à sa générosité attendrie, à la fascination malsaine qu’exercent sur moi les corps déformés ou boursouflés…
Cette Thunderbird est un monde où chaque paradoxe est la pièce d’un puzzle, un dérèglement du possible !
Pourtant, elle me fascine.
Il y a en elle quelque chose d’antique et de noble.
Sa beauté n’est pas de celles qui ravissent un esthète, il faut un temps pour en mesurer toute sa majesté, une beauté aventureuse, une splendeur audacieuse, qui ne doit rien aux dogmes désuets de la perfection.

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J’en aime l’expression grave et la mélancolie légère, elle est belle au-delà même de l’absolu, d’une beauté façonnée par une étoile, trop radieuse dans l’azur pour que je rêve encore de l’y rejoindre.
Comment aurais-je pu passer mon chemin ?
Pourquoi seulement le reprendre à présent ?
Mon pèlerinage amoureux s’achève, les yeux tournés vers le ciel inexpugnable d’un amour inaccompli.