Pour ma part, j'aime le toucher du bois sur un tableau de bord, j'aime sentir la pellicule défiler quand je réarme mon appareil photo, j'aime poser le diamant sur le sillon et me relever pour changer de face...
Ce n'est pas seulement une question de style ou de cachet, je suis intimement convaincu que l'évolution de la manière dont nous interagissons avec les objets du quotidien... et particulièrement ceux liés à la culture, finit par influencer terriblement toute notre conception du monde et de la vie.
L'heure est à la dématérialisation, au numérique : plus question d'aller chiner, dans une échoppe poussiéreuse, l'album magique, de s'imprégner de l'odeur de carton et de colle de la pochette, de le ramener chez soi en salivant d'anticipation avant de le poser amoureusement sur sa platine.
C'est tellement plus simple, de rester posé devant son écran, à acheter des morceaux au coup par coup sur l'iTunes music store qui iront remplir un joli petit baladeur blanc et chrome plutôt que de s'aligner sur les rayonnage d'une étagère en bois.
Plus besoin d'armer l'obturateur, de faire sa mise au point, de régler le diaphragme, de se demander si la pelloche Ilford HP5 à 400ISO ne va pas être trop contrastée vu la lumière, puis d'attendre d'avoir fini le film et payé le tirage pour enfin voir le résultat.
Aujourd'hui on brandit un carré de plastique, souvent un téléphone, avec une lentille dont la taille rappelle celle du légume du même nom... et hop, gratification instantanée !
Si elle n'est pas bonne, on la jette !
Et ainsi de suite.
On dessine sous Photoshop, on écrit sous "Mot de Micro-Mou"... et les réalisateurs font des films, sans film, justement, sur disque dur.
Bien sûr, j'ai l'air d'un vieux râleur nostalgique, mais ce n'est pas simplement qu'une question de médium, de forme, de moyen : toute cette instantanéité, toute cette facilité, finit, en modifiant les paradigmes d'usage, de création..., par influer sur le fond lui-même.
Est-ce que Robert Doisneau aurait pu prendre des photos avec son Nokia ?
Est-ce que George Martin aurait pu faire Sergeant Pepper sous Pro Tools ?
C'est très dangereux de situer ce débat uniquement sous une dimension pratique, mine de rien, la dictature du pomme-Z, la mutabilité, la flexibilité, la praticité des supports numériques modernes (que j'apprécie, ne nous méprenons pas) influe diaboliquement sur le contenu.
Est-ce que Céline aurait écrit son "Voyage Au Bout De La Nuit" de la même manière si il avait la possibilité d'annuler, de reprendre, de couper, de coller ?
J'en doute.

  


Et ça ne touche pas seulement les processus de création ou de consommation culturelle (tellement ignoble, mais tellement vrai) : A l'heure où le matérialisme est érigé en religion, les objets... et la manière dont nous les utilisons, finissent par modeler notre mode de vie.
Vivre entouré d'objets jetables dans un monde en plastique, finit forcement par avoir des conséquences.
Quelle tête aura votre clio neuve, votre appareil photo numérique, dans 30 ans ?...
Se porteront-ils aussi bien que mon vieux Minolta ou la Pierce Arrow de mes rêves ?
Nous nous construisons un monde joli, plastique blanc et aluminium chromé, avec un petit logo à la pomme.
Des voitures sans risques, des meubles scandinaves, du safe sex, ne plus fumer, être politiquement correct, lisse, retouché sous photoshop.
Le perfectionnisme technologique a donné l'impression que l'on pouvait tendre vers des outils de plus en plus parfaits.
Et du coup, on obtient des pratiques et des actions exécutées de plus en plus parfaitement.
C'était oublier la terrible uniformité de la perfection, sa grande tristesse.
Toutes les bonnes choses procèdent d'une part d'imperfection, d'accident.
Et ça s'applique aussi bien à la distorsion d'un ampli à tubes qu'à une recette ratée, un juron à la télé, le fait de tomber amoureux, ou le feulement d'un huit cylindres en ligne qui rend impossible la moindre conversation...
Du coup, le monde d'aujourd'hui semble attendre des individus le même degré de perfection clinique.
L'homme idéal du 21ième siècle est comme un iPod : svelte, complet, efficace, pratique, mais terriblement stérile.



Étonnamment, nombre de béotiens considèrent encore Bugatti S.A.S. comme un constructeur d'essence hexagonale quand certaines revues de salle d'attente n'hésitent pas à référencer cette entreprise aux couleurs du coq gaulois.
Avouons que le deuil du prestige à la française n'a jamais été facile à faire quand on aborde l'industrie automobile comme un match de football.
Bugatti S.A.S. a beau avoir emménagé à Dorlishem (67), dans le château qu'Ettore utilisait jadis pour flatter ses richissimes clients, la Bugatti portant le nom de Pierre Veyron n'en reste pas moins aussi française qu'un membre du groupe Tokyo Hôtel se débattant avec la langue de Molière devant un parterre de petits parisiens hystériques.
L'imposture va débuter avec l'utilisation du logo Bugatti sur une pâle copie en plastique évoquant de très loin la Type 55 de Jean Bugatti..., œuvrette pathétique de Xavier DeLaChapelle qui sera sommé d'arrêter sa production de réplique après avoir commis l'outrage ultime de singer au 3/5ième (et toujours en plastique), la fameuse Bugatti Atalante...



La création de faux et leur usage étant accentué par le montage d'une réplique du moteur Bugatti dans une DLC type 57 immatriculée (Dieu seul sait comment) en Suisse...
Ce premier épisode qui se soldera (en double sens) par une faillite... étant tellement pathétique, tant Messier-Hispano-Bugatti, qu'ensuite Romano Artioli et VW ont préféré masquer ce pénible épisode de l'histoire de leur marque, comme s'il n'avait jamais existé !



En 1991, l'industriel italien Romano Artioli a été le second à galvauder l'ovale Bugatti dont les droits appartenaient toujours et jusqu'alors à Hispano-Suiza, (Messier-Hispano-Bugatti) suite au rachat de la marque en 1963.
Toutefois, Artioli avait au moins eu l'honnêteté de ne pas cacher la nationalité de sa société "Bugatti SpA".
De l'orientation "GT" voulue par Paolo Stanzani, entre autres père des Lamborghini Miura et Countach, aux lignes tendues au couteau de Giugiaro (en passant par des financements à l'opacité mafieuse ajouteront les mauvaises langues), l'EB110 relevait en effet d'une initiative purement italienne.
Et la proue de la nouvelle Bugatti avait beau arborer le célèbre fer à cheval inspiré, dit-on, par la porte médiévale de Molsheim, la voiture tenait plutôt du fer à repasser.
Adieu, l'Alsace !
Pour le symbole, un feu de forge avait d'ailleurs fait le voyage de Molsheim à Campogalliano, telle une flamme olympique et une lueur d'espoir... qui fit d'ailleurs long feu avec la faillite de cette seconde imposture, en 1995.
Nous y perdons l'occasion de voir commercialisée l'EB112, savant clin-d'œil esthétique de Giugiaro aux Bugatti Royale, Atlantic et autres "tanks" d'avant-guerre.



Troisième épisode, en 1998..., Volkswagen, dont le mégalo empereur d'alors, Ferdinand Piech, veut une égo-mobile à sa démesure, rallume le flambeau.
Le meccano industriel des moteurs modulables VW accouche à l'envi d'ubuesques W18, ou triple V6 (!), mais plusieurs concept-cars successifs trahissent l'hésitation des nouveaux tenants de la licence Bugatti entre des paquebots néo-classiques EB118 et 218 dans la lignée de la EB112 mort-née, et la supercar "18.3 Chiron", suite logique de la peu passéiste EB110.
La deuxième option finit par l'emporter mais prudence !
En ces temps de retour aux sources où sévit le culte de l'authentique, le marketing se cherche une continuité historique avec le temps révolu d'Ettore et de Jean.
Entre-temps, VW rachète le château des Bugatti, transformé en parc d'attraction pour les futurs clients soucieux d'authenticité, ainsi qu'une des six Royale (le coupé de ville carrossé par Binder, hideux mais malgré tout authentique...) en guise de caution historique à la future imposture, dûment immatriculée "67", cela va de soit.
Et si l'emblématique usine de Molsheim, qui existe toujours, s'appelle désormais Messier-Bugatti et travaille pour l'aéronautique, VW en construit une autre de toutes pièces dans la cour du château.
Il ne manquait plus aux Allemands qu'à baptiser le nouveau modèle du nom d'un pilote Bugatti des temps héroïques, j'ai nommé Pierre Veyron, pour s'acheter définitivement une légitimité.
Et la légitimité de cette "16.4 Veyron" que VW, pardon, Bugatti S.A.S., finit par commercialiser en 2006, qu'en est-il justement ?
"Rien n'est trop beau, rien n'est trop cher", déclarait Ettore Bugatti.
En ce sens, la Veyron, avec sa surenchère technologique sans finalité rentable et sa fiche technique où n'a de place aucun petit chiffre, tient de la délirante Royale.
A cette nuance près que la Royale fait figure d'exception dans une épopée Bugatti marquée par le culte de la légèreté.
"Les Bugatti 13 et 35 se manient comme un vélo. Elles sont très faciles à placer en virage", argumente Marc Nicolosi, fondateur de Rétromobile et président du Club Bugatti France, "Ettore avait compris avant tout le monde l'avantage de la légèreté, un principe que Colin Chapman a repris sur ses Lotus : la recherche de la légèreté pour plus d'efficacité".



Le poids, voilà bien un ennemi que les stakhanovistes de VW ont omis dans leur obsession des 1001 chevaux si porteurs au pays des 1001 nuits blanches, mais si coûteuse sur la balance.
Deux tonnes : l'invraisemblable défi des 400 km/h tout confort porte préjudice à l'obèse Veyron, ridiculisée sur la piste de Top Gear par de fluettes Pagani Zonda F et Catherman R500, des adversaires bien moins puissants mais au poids plume.
En découvrant les singeries que les Allemands ont fait de son nom et de sa philosophie, Ettore raillerait-il "le camion le plus rapide du monde" comme il le faisait des Bentley au Mans ?
Toujours est-il que le masque tombe et que la Bugatti Piech/Volkswagen Veyron trahit son appartenance à cette école typiquement germanique recherchant bêtement la puissance pour la puissance.
A la lumière d'un cataclysme financier, à l'heure où des obsédés de la surmotorisation tels AMG découvrent soudainement qu'il est possible d'utiliser plus intelligemment l'énergie fossile, que va-t-on bien pouvoir retenir de cette usurpatrice "Bugatti", sinon un coup médiatique du groupe VW sans fondement ni lendemain ?



Dans nos économies ultra-concurrentielles, les nouveaux disciples de Mercure ont poussé l'obsession mercantile jusqu'à faire des chartes graphiques un enjeu de pinaillages anxiogènes alors que les exhibitions publiques de leur camelote tiennent désormais du projet architectural d'envergure.
Dès lors, vous comprendrez combien l'achalandage sexuellement naïf de ce stand Bugatti, me laisse songeur.
Nous touchons-là le bordel du mercatique !
Dans ce capharnaüm de modeste foire locale où trône pourtant l'une des Jocondes automobiles, s'amoncelle une ribambelle de pots de fleurs qui tentent d'enjoliver l'engine...
Ingénu souvenir d'un monde infiniment moins productif et performant que spontané !

 
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