Caruna 914, la Borghini Babantadore d’Alfredo et Louisa…

Quand on paie l’essence au prix actuel à cause des pitreries qui ont entraîné l’Europe dans diverses guerres et génocides (un embargo, en Droit international, est un acte de guerre)…, pour aller réaliser le reportage exclusif d’une automobile extraordinaire qui serait à ce point sublime qu’elle renverrait la Lamborgnini Avantador chez les Grecs (étrange, non, comme comparaison ?), on a le droit de râler ferme et sec lorsqu’on arrive au coeur de la Suisse, à Werthenstein, près de Luzern, après 10 heures de route, devant l’engin qui est (et fait) l’objet de ce reportage ubuesque…

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Arrive quand même un moment où l’on se dit, pendant la séance de photos-discussions-tortures, qu’on s’est bien fait avoir ou qu’on est vraiment con…, qu’on aurait pu rester chez soi pour continuer à mater un porno… et ce qui est sûr, c’est qu’on n’est pas dans les hauteurs ici, plutôt ras le bitume ! (ça tombe bien, Alfredo le propriétaire de la chose vit quasiment dans sa bagnole de peur qu’on lui vole), sauf quand sa copine Louisa, est en transe sur le brûlant Sinner man de Nina Simone, se déchaînant face à l’univers.

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Alfredo, qui voulait capter un bout du réel sans vouloir aller trop loin dans le choc des civilisations (ce sont ses dires), n’a réussi qu’à créer une daube.
Cette voiture n’est pas transcendante, pas inventive !
Alfredo, la soixantaine, est chômeur retraité handicapé… et Suisse !
Louisa, sa copine est femme de ménage, cinq fois divorcée, la cinquantaine banale, n’a pas plus de dents que de maison… mais est également Suisse…
Personne n’est parfait et en Suisse, tout le monde n’est pas banquier.
Louisa galère… et Alfred rame…, de parkings en bars, de bureaux sociaux en cafétérias, pour retrouver un peu de dignité et surtout un box pour y garer précieusement leur trésor.

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Leur quotidien, sans suspens ni progression (juste les combines au jour le jour et, comme but à atteindre, un possible miracle), donne dans l’épure, mais une épure qui semble davantage camoufler un manque d’originalité qu’une louable intention de faire modeste, naturaliste.
C’est terrible, parce qu’un Français, ne sait pas être ému par la narration de la situation précaire et difficile de deux Suisses…
Je n’ai donc pas pu me concerner de leurs soucis, me persuadant que c’était une histoire Suisse, dont l’humour peut être redoutable.
L’histoire des coucous Suisses l’est tout autant !

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Certes, ce sont des anciens customizeurs, anciens lecteurs de mes magazines Chromes&Flammes qui ont cru s’élever en virant vers les kit-cars, à une époque ou tout était possible…
Pourtant, même en Suisse, la dèche, les coups durs et les gestes simples qui deviennent les plus compliqués (s’habiller le matin, prendre une douche, se laver les dents, manger comme on peut…), deviennent l’ordinaire des classes ordinaires paupérisées.
Mais cette ancienne fratrie commune, quoique de la branche Suisse romande qui ne représentait que 3,56% du tirage total de mes C&F…, ne m’a pas touché…

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Je ne me suis donc pas attaché à leurs problèmes, pas parce que Louisa n’était pas aimable, tirait tout le temps la gueule et clopait comme une malade, mais parce qu’Alfredo était un personnage-bloc fait dans un seul et même matériau, le même que sa voiture…, semblant rejeter les aspérités (l’inverse d’un montagnard local)… et toutes nuances.
C’était pourtant bouleversant de voir ce couple, dans toute son atroce et pathétique paupérisation Suisse, lutter contre l’oubli, espérant que leur automobile (Suisse elle aussi) rivaliserait avec les pires autres bouzes de la planète automobile, mais qui se nomment Ferrari, Lamborghini, Maserati et autres bêtises !

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J’ose la comparaison pour faire couiner dans les chaumières : cette voiture est une pute, une pute vulgaire, laide et racoleuse, exerçant de bien médiocres prestations quand elle n’est pas à refiler une blennorragie dans le meilleur des cas.
Leur voiture, c’est du social qui tache mais n’arrache rien ; c’est le reflet d’un bout de crise donné en pâture aux bobos… et c’est plus que bof !
Elle est détestable et lamentable.

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Le design est celui d’un commerce de bric-à-brac, il dégorge de clichés et de poncifs comme un caniveau refluant de la fange, c’est d’une atroce lourdeur et d’un pathétique si brillant que ça en devient inversement exceptionnel.
Et quand son propriétaire m’a balancé, à propos de son engin bouffi et prétentieux : « J’ai essayé seulement de faire en sorte que ma voiture ait l’air vraie, j’ai cherché des émotions réelles, je déteste le fait de jouer, je déteste les choses qui n’ont pas l’air authentiques »..., je me suis pris soudain à rêver de tenailles, de plumes et de goudron brûlant !

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Toutefois, Alfredo m’a précisé un élément important : « C’est une Caruna 914, un kit-car Suisse de 1966 basé sur une VW-Porsche 914. Louisa et moi l’avons découverte dans une décharge et décidé de la refaire dans l’esprit Suisse. Tout est d’origine. C’est à dire que tout vient de la même décharge 100% Suisse »…
Comme vous vous en doutez, après cet aveu, j’étais fondu comme un chocolat Milka…
J’ai rétorqué que la Porsche 914 n’existait pas en 1966…, ce a quoi il a insisté, ses papiers d’immatriculation Suisses en main… et j’ai redit que la Porsche 914 n’existait pas en 1966, n’étant apparue seulement en 1970…, que de plus comme son bitza était un kit-car construit bien après l’arrivée des premières VW Porsche 914, elle ne pouvait que dater de la fin des années « septante » (à la Suisse c’est comme à la Belge), c’est à dire, le milieu des années soixante-dix…

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Il devait y avoir magouille !
Mais, Alfredo a toutefois précisé : « Oublions cela… Louisa et moi, avons surnommé notre Caruna 914 : Borghini Babantadore, parce qu’elle a un petit air de la Lamborghini Aventador »...
La pratique du kit-car et/ou de la réplique, voire de l’hommage… n’est pas chose facile, donnant soit dans la laideur décomplexée, soit dans la bouse à oublier pour toujours.., un soupçon de doigté dans les finitions est au moins toujours requis, sous peine de virer à la poubelle pleine à vomir de références laborieuses et de gimmicks fourre-tout.
Leur Caruna 914 Borghini Babantadore…, aurait sans doute réussit à provoquer en moi, efficacement, le vertige, le vrai, celui-là même qu’il peine à installer, à prodiguer, ou suscite de temps en temps… si le design eut été autre, de même que la finition et surtout la motorisation VW 4cylindres.

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Cette chose roulante, est l’histoire d’un homme qui perd pied, d’un homme troublé, ébranlé, mal branlé aussi…, en proie à des visions dantesques où les nuages se chargent d’apocalypse et rendent fou…, dans une lente dislocation de ses croyances et la perte de ses acquis.
Fin du monde ?
Crise existentielle ?
Implosion du couple ou désintégration de la cellule familiale ?
Et si c’était la résultante d’une hallucination paranoïaque où Alfredo, congestionné sexuellement…, serait parvenu à s’impliquer dans ses propres angoisses, dans ses doutes insaisissables, plus seulement lui, mais sa copine Louisa, aussi, témoin volontaire, esclave consentante de sa psychose et/ou d’un désastre inéluctable ?

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Elle sait intriguer, bouleverser parfois les cyclistes dépassés et déportés…, mais seulement parfois.
Entre fantastique et réalité établie (la vie actuelle des petites gens sans emplois, des commerçants faillis, celle des classes très populaires et des prêts bancaires à risque), folie et prophétie, obsessions et drame intimiste, cette Caruna 914 Borghini Babantadore… navigue ainsi sans livrer de réponses, ni de points trop évidents.
En Suisse, les orages arrivent dans un horizon que nul ne voit jamais à cause des montagnes oppressantes, précurseurs d’une menace palpable, d’une société qui va un jour imploser, puis s’enrouler autour de la conscience Suisse, prenant ce peuple au piège comme Alfredo et sa copine Louisa, dans l’automobile qu’il ont construit comme on érige un autel, sans doute chacun avec un masque à gaz dérisoire sur le visage pour se protéger des vapeurs…, tandis que les orages financiers se déchaînent au-dehors !

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Plusieurs scènes très fortes ont marqué ma visite chez ces deux demeurés : les visions de Louisa…, sa crise de vomissements en pleine nuit…, sa rage qui a explosé à l’aube lorsqu’Alfredo a voulu se faire branler… et les nuées de corbeaux dessinant dans le ciel des arabesques étranges, et menaçantes…
Rien n’a pourtant réussi à contrecarrer mon sentiment profond d’une automobile ratée, à la limite de tout !
Sous ses allures joviales de gros bonhomme poupon, Alfredo, sorti de nulle part et n’ayant nulle part ou aller…, a tenté de me manipuler, exacerbant en moi une envie de justice sommaire !

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Ce genre de lobotomisation aurait fatalement une influence néfaste, opaque, sur les gens simplets.
Comprenez, chers tousses, que je ne puis exploiter la misère et la détresse humaine en écrivant du bien de cette Caruna 914 Borghoni Babantadore, comme le font les journaleux de sévices pour la dernière Lamborghini…, affirmant que c’est la merveille de tout un quartier de désœuvrés, cherchant une crédibilité, une justification aux crimes et expéditions punitives de ses géniteurs !
Entre pauvreté, déroute sociale, abus sexuels et meurtres brutaux, l’univers de l’automobile ne fait ni dans la dentelle ni dans le manichéisme, il saisit avec ferveur l’engrenage impitoyable et populaire dans une violence qui se déploie progressivement (à l’image du serpent dévorant lentement sa proie), puis frappant plus tard avec une brutalité inouïe.

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À aucun moment je ne me suis laissé aller à plonger dans le misérabilisme (malgré le sujet de ce reportage) ou dans la complaisance…, même guidé par les jeux sexuels de Louisa, par la symphonie des sensations de divers branlages, par l’atmosphère moite et des senteurs d’une puissance évocatrice rare…, ou j’étais pourtant arraché à mes songes d’un autre monde, à une réalité altérée ou différente.
J’ai ainsi pu jouir… et ensuite réaliser des photos dans une mise en scène hypnotique, sur le fil, pas loin de l’instantané photographique, m’accrochant férocement, crûment, à ces deux âmes et leur automobile à l’abandon.

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Sous les lambeaux du constat social et d’un naturalisme concret, mon reportage s’est toutefois, à mon corps défendant, transformé peu à peu en un poème noir, un conte de fées morbide et initiatique reposant avant tout sur des liens sexuels troubles, physiques, glauques au possible, mais dégageant une force insondable, des oscillations rythmiques, des pulsions archaïques qui ont remonté en moi jusqu’aux tripes et jusqu’aux nerfs.
Ensorcelants, habités, tendus, parvenant tous deux à presque me mener au fond de leur abîme sans broncher et sans que j’y trouve à y redire, ils ont incarné avec fièvre, tout un week-end de stupre (je garderai en tête la scène intense ou Alfredo a poussé Louisa à dépasser la limite sexuelle qui la retenait encore à une forme de normalité et d’indépendance Suisse), cette femme de ménage, rongée par une barbarie latente… et cet homme qui déraille…, ont quasi abusé de moi, je l’avoue !

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J’espère avoir ainsi, au plus profond de mes tripes, saisi brillamment tout ce climat délétère et malsain d’où à émergé les démons rampants d’une société Suisse décomposée, en marge…, celle d’une partie du monde des Kit-cars Suisses.
Un monde grotesque au charme poisseux, vénéneux, rêche comme du papier de verre frotté sur une carrosserie laissée là, abandonnée !