A quelques rues d’ici des beaufs lobotomisés depuis des décenies par les médias automobiles, s’extasient devant tout et n’importe quoi, pataugeant dans la fange des illusions mécaniques…
Ils ne crient pas, ils ne rient pas non plus, bien évidemment…, car pour eux, rire de leur connerie est impensable.
J’ai vu l’un d’entre eux se faire casser le poignet à coups de manche à balai l’autre soir par une ménagère lambda ne supportant plus la réunion perpétuelle à laquelle ils ne cessent de participer devant chez elle.
On a entendu les autres piailler, tentant de protéger leurs carrosseries.
Quelques minutes plus tard ils avaient tout oublié, ils se sont installés un peu plus loin, devant l’épicerie d’un Paki névrosé…
Ces Kékés-Tuneurs me dépriment, ils dépriment d’ailleurs beaucoup de gens !
Il y en a partout, je ne pourrais même pas dire combien ils sont.
Une centaine dans toute cette ville, peut-être plus.
Des dizaines de milliers dans le pays, plusieurs millions de par le monde…
Et ils ont tous les mêmes yeux grisâtres remplis de fumée.
Des yeux cernés de fantasmes sauvages et nerveux.
Le pire c’est que ce sont mes enfants, la descendance des « ceusses » qui ont lu mes magazines Chromes&Flammes et ont viré « Tuning » lorsque, rongé par le désespoir, j’ai fait évoluer mes publications vers un style autre…, laissant des centaines de milliers d’orphelins me maudire dans un délire freudien…
Une apocalypse.
Cela m’oblige à sortir masqué…

La ville entière a pris la couleur de ruines antiques, entre la pierre et la rouille.
Les façades des bâtiments de cette périphérie sont recouvertes par une fine croûte de poussière crasseuse.
Parfois on peut voir un échiquier brun apparaître, la terre morte, là où des siècles, des mois, quelques jours plus tôt, on aurait pu voir des immeubles.
Et il est toujours midi, chaque fois que je me lève et chaque fois que je me couche, le ciel est toujours bleu.
On jette un ampli de guitare encore branché par une fenêtre du deuxième étage.
J’ai le temps d’entendre un larsen strident avant de devoir faire un écart pour éviter de me faire broyer une cheville.
En touchant le sol il rebondit presque, sans se briser, dans le goudron fondu.
Le larsen s’arrête brusquement.
Lorsque je relève les yeux, deux kékés-Tuneurs habillés de cuir arrivent vers moi avec des masses de chantier en hurlant : « C’est l’ancien Boss de Chromes&Flammes, ce salaud n’aime pas le Tuning, faut le massacrer« …
Dans le hall de l’hôtel ou je suis descendu, de plus en plus de déchets s’installent depuis que les plombs ont sautés.
Les clients préfèrent rester dans le hall et s’entasser à trois sur le même fauteuil que de monter dans les chambres à l’étage.
Elles sont toutes orientées face à l’autre hôtel construit à coté.
La ruelle qui les sépare est tellement étroite que le soleil n’y brille que pendant une heure ou deux, avant de se coucher derrière la verrière dévastée de la gare. 
Depuis que le Tuning a envahit les villes, il y a eu perte totale des références temporelles, les gens ne ressentent plus le temps qui passe, donc le temps n’existe plus.
L’éternité.

Je les soupçonne de ne pas vouloir aller dans ces chambres à cause des cauchemars suscités par les voitures des kékés-Tuneurs.
En se penchant sur les rambardes forgées des balcons on peut presque toucher les fenêtres d’en face.
Il y a une semaine les clients de l’hôtel ont barricadé la porte du garage ou ils ont entassé précipitemment leurs voitures « normales » : Rolls-Phantom, Lamborgini Murcielago, Ferrari Enzo, Aston-Martin Vanquisch, Shelby Mustang GT500, Dodge Viper, TVR, Marcos, Morgan Aéro…, Il y a même une Twingo, la seule ayant rescapé au massacre du Tuning…
Si les Kékés-Tuneurs le savaient, ils viendraient en nombre pour s’en saisir et prendraient toutes les autres pour les transformer…
L’un d’entre nous demande, non ordonne, à ceux qui sont vautrés derrière le guichet de tenter une sortie.
Personne ne répond.
Le comptoir du bar de l’hôtel est saturé de strychnine et de lactose.
Il saute par-dessus, la lumière faiblit, il se penche sur l’un, l’autre… et passe ses mains sous leurs manteaux. Je m’entends alors demander s’ils sont vivants mais je n’écoute pas la réponse.
Il continue de fouiller leurs poches pour prendre les clés de leur voiture.
Pour passer inaperçu, nous décidons de prendre la Mustang 2008 d’un allemand, la voiture a été préparée d’étrange façon, elle devrait se fondre dans la masse des autos-tunées qui foisonnent partout…

Comme une poétesse en état d’arrestation.
Le mec qui m’a embarqué dans cette aventure en forme de fuite en avant, vers l’inconnu, alors que nous étions face au gouffre de l’imbécilité inhumaine… conduit la Mustang comme pourrait le faire un Kéké…, comme un con…, la baronne du krack est venue avec nous, pleurant sa Rolls Phantom qui finira par tomber aux mains des Kékés-Tuneurs…, cette vieille souche grignote des Tranxènes sur la banquette arrière en observant la route défiler en sens inverse.
Elle est assise sur le couvercle qui cache la capote, elle s’accroche au « roll-bar » et postillonne des effluves narcotiques anesthésiantes.
Le bien-être ruisselle de chaque pore de nos peaux, s’effiloche et se délie comme des milliers de petits cheveux sur le plastique du tableau de bord et plonge sous nos paupières en vagues synthétiques.
Ma nuque me fait mal quand je tourne la tête vers les autres occupants de l’habitacle et nous nous sourions. Nous savons tous que notre groupe risque sa vie, peut être même avant minuit si on a de la chance.
Quelques Kékés-Tuneur ont maté notre caisse orange et blanche et ont brandi le pouce en signe d’acquièssement, nous prenant pour des leurs…
En quelques minutes, l’air s’est progressivement solidifié.
Dans le ciel : l’orage, et l’orange, et le rose polaire… et les traînées d’eaux, là bas, sur l’horizon.
La chaleur retombe sur l’asphalte et sa sueur coule dans les caniveaux.
Avec la fraîcheur, la faune des Kékés-Tuneurs sort des parkings et descend dans les rues.
Il en vient de partout.
Les tours au nord résonnent du bruit des moteurs.
L’endroit vide dans la journée devient tous les soirs un point de ralliement, le théâtre des opérations.
Après un virage vers la rue principale, le conducteur fait une embardée pour éviter un barbu noir qui, emmitouflé dans ses couvertures, nous jette une bouteille de vieux rhum sans s’arrêter de danser.
Il est acclamé.
Des fous.
Tous accrocs à des drogues qui n’existent plus.
Un enfant recouvert de merde menace ce qui semble être son père en hurlant.
Les femmes parées de plumes de coqs et recouvertes d’encre, les poches pleines de petites cuillères brûlées des dizaines, peut être des centaines de fois.
Qui sait ?
Pas elles en tout cas.
Des épaules puissantes qui promènent des crânes rasés pleins de cicatrices.
La masse s’écarte inconsciemment.
Et les feux….
Autour d’une épave en flamme de Delorean, certains tendent le bras avec précaution pour allumer leurs cigares.
Un chasseur osseux, armé d’une lance de tungstène de trois mètres interminables regarde notre Mustang passer.
Puis quelques rues plus loin, le calme de nouveau.
On pourrait presque prendre ça pour du silence.
Nous aurions pu rêver.
J’abaisse la vitre tandis que nous nous glissons sur une route silencieuse.
Des mecs hilares se concertent et désignent des cibles sur lesquelles ils plongent sans pitié après avoir passé la rambarde.
L’un d’entre eux brandit une caméra.
En remontant dans de petites rues, le conducteur fait onduler la voiture comme un serpent animé par des pieds nus, percés à la seringue entre les orteils.
Un fakir excité.

Même les paranoïaques ont des ennemis.
Je fais signe d’arrêter la voiture devant un kiosque, descends par la fenêtre, sort un billet en marchant que je jette dans le tas de magazines, personne…, je me sers directement un magazine au hasard, deux, demi-tour, puis au bout de trois pas, je reviens en prendre quatre autres et me mets à courir vers la Mustang.
Tout ça ressemble beaucoup trop à une agonie.
Je connais tout, j’ai tout vu d’ici, et je m’ennuie.
Ces temps-ci chaque fois que j’observe les choses autour de moi j’ai la certitude que c’est pour la dernière fois.
Je me sens terriblement normal et je crois que j’aime ça.
Averse.
Je tente d’éviter le regard de trois grandes chiennes chinoises qui descendent la large strasse.
Elles portent des robes en latex blanc / rouge / noir / leurs perruques / des anneaux chromés.
Leurs langues frottent leurs dents fines quand elles sourient.
Elles ont les yeux hagards, perdus.
Une grosse bouteille est plaquée par le latex de la robe, tout contre les côtes de la petite.
On m’a déjà dit que ce genre de fille se balade toujours avec des pointes d’acier chirurgicales qu’elles utilisent pour se maquiller !
Elles se rapprochent encore en longeant les grillages du bord de la rue.
Celle qui parait être la plus jeune fait claquer son pouce sur sa joue en me désignant du menton puis elle se mets à me parler, trop vite pour que je comprenne, mais apparemment elles veulent qu’on les suive.
Je ne réponds pas, mon sexe est soudain devenu subitement une entité fascinante.
Sa peau a des teintes spectrales irisées.
Une métisse.
Tout cela pourrait être tellement divertissant pourtant.
Les autres roulent des hanches et ont l’air de s’impatienter.
Après-minuit d’apesanteur.
Après m’être vaporisé de sperme sur des centaines de mètres, elle me dévisage, sans me reconnaître.
 
Une foule frigorifiée se presse pour entendre les carillons glacés et décharnés qui coulent en cascade sur le marbre;;;
Leurs pieds baignent dans le son mais ils les regardent à peine.
Des projecteurs bleus isolent certains individus comme des misanthropes stroboscopiques.
C’est l’habituel carnaval des kékés-Tuneurs qui reprend chaque soir…
Ils boivent de l’absinthe dans de grands verres triangulaires en cristal rose qu’ils font tinter pour ponctuer des conversations superficielles.
L’Electrique hypnotique est partout.
Certains kékés lisent les pages d’une thèse de cybernétique sur le Tuning japonais tout en s’injectant des toxines… et les gens dansent comme si c’était la fin du monde !
Tout cela ressemble trop à une agonie… et même ma peau sent le bois brûlé… et la musique mute dans une sorte de menuet futuriste et assommant de neutralité.
Je m’épuise !
Depuis que les magasins ont tous été pillés on ne trouve plus rien à manger, il n’y a que les kékés pour digérer des ovules de poissons morts.
Le dernier panthéon sera le plus joyeux, ils remplaceront les vieilles icônes comme ils le font déjà !
Déjà le monde retient sa respiration quand deux d’entre-eux se rencontrent.
Je me dégoûte soudainement…
J’ai une vague envie de mourir en regardant toutes ces voitures Tunées passer et repasser dans les rues, sans but…
Un Kéké porte un pantalon en serpent assorti aux sièges de sa Peugeot 203…, j’aurais pu l’écraser rien qu’en le regardant quelques temps avant tout ce merdier…, je lui arrache des mains sa coupe champagne et disparaît dans la foule.
Une fille me crie que j’ai perdu le contrôle et je lui répond par un vomi, la gueule grande ouverte comme un dragon foutraque, la nuque désarticulée et branlante…
Hystérique je l’attaque avec une fourchette mais elle me repousse et appelle au secours…
Je décide de me rapprocher du noyau autour duquel tout ce beau monde gravite.
L’agressivité monte et je la sent comme si des flèches passaient entre mes côtes, les néons blancs éclatent les uns après les autres, déchirants des gorges qui hurlent… et pendant ce temps de fines particules probablement radioactives se collent dans mes yeux, dans les yeux des autres, me faisant pleurer des litres de larmes.
Une aiguille se plante dans ma paume et y trace une seconde ligne de vie.

Des vulves dégoulinent depuis des heures maintenant sur des hampes et des pistons de métal.
Terreur et technologie.
Les machines jaillissent du sol, des murs, de partout… et se rejoignent au centre… et rencontrent des viandes nues… et violent aveuglément tout ce qu’on leur tend.
Les filles s’assoient sur des bras mécaniques qui les soulèvent brusquement en les faisant hurler de douleur, se branchent sur des générateurs et leur pulsent des électrochocs mortels de plusieurs milliers de volts, droit à travers les organes.
Leurs muqueuses et leur viande fondent et grillent dans la même microseconde. 
Une sono retransmet les cris, les halètements, les supplications, les remerciements assourdis par la rumeur d’usine.
Une balafrée, plaque son anus hermétiquement recousu contre une prise murale qu’elle vient de fracasser.
Elle s’empale sur une tige de cuivre qui la fend jusqu’au nombril en grésillant.
L’électricité la possède et, comme si elle cherchait une voie de sortie, fait tressauter le corps éventré dans toutes les directions.
La fille est morte, mais continue de frotter et de tortiller son cul contre le mur gluant.
Un homme avec une raie sur le coté s’enfonce un levier dans la gorge en se masturbant.
Il l’actionne au moment de jouir et une presse hydraulique lui broie le bassin.
J’entends ses os claquer.
Ses jambes ressortent comme des branches d’arbres, dégouttantes de sang.
Il jouit bruyamment mais son sperme ne jaillit pas et va se perdre, j’imagine, dans la poche de sang qui lui grossit les couilles.
Une autre baise dix machines toutes ensembles à s’en écorcher.
Une belle brune sodomise son amant couché sous elle, puis elle l’étrangle.
Quelqu’un se sépare du groupe, un marqueur à la main et écrit : « Vive le Tuning » sur un mur, en riant. D’autres applaudissent…
Le dessinateur se fait faucher par une barre d’acier pendant sa révérence et meurt sur le coup.
Des Kékés, nus mis à part leurs lunettes noires de protection, contrôlent les mécanismes, passent la serpillière, jouent avec les nerfs des autres, éjaculent au hasard.
Au contact du sperme bouillant, les vitres des autos non-tunnées explosent.
Je m’appuie contre la Mustang et la foule se fend en deux pour laisser s’approcher un hermaphrodite nu.
La foule s’est rendue compte depuis longtemps que tout était vrai.
Bien que l’ensemble continue d’apprécier, certains deviennent nerveux.
Son corps bouge trop lentement, comme une danse ou une sorte de parade.
Un cercle se forme autour de lui, il sourit et montre ses seins parfaits.
Avant même que je n’aie réalisé à quel point les visages étaient menaçants il a sauté, la cuisse levée au niveau de son épaule comme un danseur balinais, fauché la nuque d’une fille… et lui a écrasé les cervicales avec l’arrière de son genou plié.
Choc.
Flash.
Crépitations.
Quelques heures plus tard je me retrouve dans une voiture inconnue.
Avec perchée sur moi une inconnue elle aussi, des cheveux longs et bruns, des yeux vert laser.
Et la neige partout autour de la voiture, forcément carbonique parce qu’il ne neige jamais.
Elle et moi, nous regardons par la vitre tandis que les humains courent et tentent de s’échapper.
Le soleil est jaune et, lui aussi malade du Tuning…
Après cela, je suppose que j’aurais envie de m’égorger avec le miroir d’un rétroviseur brisé.
Pour échapper à tout ça…
Probablement.
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