La vieille Mustang déglinguée filait à travers le paysage en direction de l’infini, laissant derrière elle un nuage de poussières flottantes.
Comme des pensées errantes qui auraient pris tout leur temps pour recouvrir les traces de notre passage.
A l’intérieur de l’habitacle, j’avais l’impression d’être pris dans une pâte informe, vaguement visqueuse.
Matérialité indistincte de deux corps mêlés, compressés, roulant l’un sur l’autre au gré des chaos.
A deux doigts de s’enchaîner furieusement dans une copulation spontanée.
La femme que les soubresauts de la route projetaient contre moi, était nue.
Nue sous ses vètements délirants ; depuis une bonne cinquantaine de kilomètres que sa chair glissait sur moi à intervales réguliers, ça ne faisait à présent plus aucun doute.
Mon corps avait pu en juger et je pouvais me fier à lui.
Elle et moi, ballotés comme des pantins, vaguement cramponnés l’un à l’autre.
La chaleur roulait en une vague compacte à travers l’habitacle.
Le souffle plus empoussiéré que celui des mineurs de fond, nous foncions, toutes fenêtres ouvertes, sur la grand-route ; et cela m’ennivrait.
Tout ce que j’avais à faire, c’était tenter de conserver le cap en dépit des mouvements sournois du véhicule qui faisait son possible pour sortir de la route, même aux endroits les plus improbables.
Et tandis que sous le toit de tôle surchauffé du véhicule, la distance admissible entre la femme et moi ne cessait de se réduire, à chaque virage, à chaque coup de frein, je vivais un écroulement des corps dégringolant l’un sur l’autre, en une précision de l’intime, venu me hanter… en caresses volées.
Au départ, j’avais eu droit à ses yeux qui pétillaient d’humour sans vraiment attendre de réponse…, c’est là pur plaisir de la rencontre, de ce destin qui ne peut être décidément qu’une farce pour vous mettre ainsi sur leur chemin familier.
Peu après avoir quitté la ville, je sentais rouler contre moi une paire de seins doux et souples que rien d’autre que moi ne venait retenir.
Il entrait dans son regard plus de résignation que de colère ; de l’étonnement peut-être.
Cela faisait maintenant des heures que nous mélangions nos sueurs.
Nos corps, instinctivement, avaient dû s’habituer l’un à l’autre sans que nous y prenions garde.
Brûlant sous le métal surchauffé, ils s’étaient peu à peu ménagés un espace qui n’existait que par l’accueil fait à l’autre, en dehors de toute volonté consciente, partageant ensemble les mêmes secousses, les mêmes poussées, les mêmes rythmes.
Compacté en elle comme elle était compactée en moi, je partageais le moindre tressaillement de ses volumes, la moindre tension de sa peau.
Le revers de ma main sentait sa cuisse qu’aucun sous-vêtement ne semblait contenir.
Sa chair allait et venait librement sous ses vètements, dans son débord joyeux.
Elle était au-delà du jeune et du vieux, du beau ou du laid, en dehors de toute situation, de tout marquage.
Sa fine silhouette…, un corps aux prises avec lui-même est chose émouvante, parce que la solitude est irréductible.
Il faut être dans le mouvement des choses si l’on veut les apercevoir.
Il faut avoir perdu le présent pour en reconstituer la part visible.
L’inconfort chauffé à blanc de ce bazar à roulette que je conduisais à tombeau ouvert, pesait fort peu devant le parfait de l’instant.

Je ne savais rien d’elle, je ne voyais rien d’elle, ou si peu…, pourtant il me semblait désormais la connaître.
Je pilotais depuis des heures, hideux, transpirant, mais bien décidé à endurer plus encore tant que mon corps continuerait à sa façon mystique son dialogue silencieux et doux avec son corps.
A un moment elle abandonna même sa main, à plat contre ma poitrine, un de ces gestes qui n’appartiennent d’ordinaire qu’à l’intime des affections, mais que l’incongruité de la situation avait laissé échapper à l’ordre des choses.
Nous nous sommes tenus ainsi comme des amants nus, en nage.
Tout homme est programmé pour succomber au jeu aphrodisiaque de la présence et du caché.
Il me fallut bien des kilomètres pour éroder la sensualité obsédante de la situation.
Passant outre mon plaisir, je tentais d’envisager les choses autrement que ce que m’en dictait ma culture originaire.
Il me fallait sentir sa présence depuis son effacement même.
Sentir la force de cette réalité insoumise à l’oeil.
Bien sûr la présence de ce corps rendait plus vive la ténuité de ce que je voyais d’elle, un corps en vie, un corps brûlant fait en proportion du mien, ajusté à moi avec plus de précision qu’une pièce mécanique forgée tout exprès.
Corps insoumis !
L’événement de sa présence ne se substituait pas à l’événement du monde, il le continuait seulement, dans son ampleur indéfinie.
Ce qui se soustrait au regard appartient en silence à d’autres profondeurs.
A d’autres états de réalité.
Ne voir en l’autre que l’intention qu’on lui prête…
Je suspendais mon jugement.
J’étais avec cette femme comme une partie d’elle-même.
Je pensai à toutes ces semaines pendant lesquelles j’avais erré, la gorge serrée par l’émerveillement.
Vérité translucide…, quand la nudité du corps rejoint la nudité du regard, quelque chose du monde a été saisi, ce qui avait été perdu est alors redonné, de toute la force de l’initial.
C’est ce souvenir-là, précisément, que sa présence contre moi avait soudainement éveillé.
Le corps nous obsède, l’éros n’est qu’un subterfuge pour le tenir à distance par l’instrumentalisation et l’idéalisation.
Mais il y a autre chose…
Quelque chose que nous voulons continuer à ignorer ; car le voir… et notre système s’effondre.
Cette part de liberté qui se confond avec le désir omni-consommant, le désir de désir que nous impose par tradition notre société faussement hédoniste du divertissement perpétuel, cette hallucination collective connue sous le nom de libéralisme qui nous pousse au ravage et à l’avidité de la consommation sans fin.
Liberté que nous devons au cynisme, à la dissimulation, à la rouerie.
Désir idéologique, plus qu’élan du corps.
Le vide avide de désir infini, un désir sans objet véritable qui n’est que l’immense dévoration de ce tout que j’égale en le dévorant, moteur de notre Occident impérialiste, inapte à saisir l’altérité ni la diversité que son supposé universalisme n’a eu jusqu’à présent d’autre fonction que d’éradiquer un peu partout sur la planète, élevant ce désir sans objet à son carré absolu et non pas le combattre.
C’est là l’empire d’un même vide tout obsédé de lui-même.
A quel moment est-ce arrivé ?
Je ne sais plus.
Elle n’est jamais vraiment sortie de ma vie.
Je lui reste fidèle.
Comme à la figure même de l’altérité.
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