Eldomino
0bsession est un mot fascinant qu’on utilise pour décrire un désir qui nous submerge et nous fait perdre la raison. Les objets de nos obsessions en disent long sur notre personnalité et c’est assurément le cas de Terry Clark, propriétaire de cette inimitable et loufoque Eldomino. Clark passe son temps dans des rallyes familiaux tel le “Colorado Climb 2025”, où il pilote une Ford GT 2005 rouge. Au fil d’un dîner, il m’a parlé de la voiture sur mesure qu’il était en train de construire et le projet semblait de plus en plus fou à chaque verre de bourbon. Des photos prises avec son téléphone portable révélaient une mystérieuse machine en devenir. Alors, quand Clark m’a dit que je pouvais venir voir la voiture terminée, j’ai sauté sur l’occasion et je suis arrivé à son garage, au milieu des vignobles industriels de Lodi, en Californie, juste avant les fêtes de fin d’année.
Son Eldomino a nécessité 11 ans de construction, mais son inspiration remonte à plus d’un demi-siècle. Clark, ancien géant de la lutte antiparasitaire, a aujourd’hui 62 ans et est retraité. Il m’a accueilli dans son garage où il abrite sa collection : une Mustang Mach 1 de 1971 personnalisée, deux Ford GT500 de 2012 et 2007, un Mauck (un camping-car rare à mi-chemin entre le Family Truckster et le véhicule tout-terrain urbain). Et là, dans un coin trônait l’Eldomino…. Fruit d’un croisement entre une Cadillac Eldorado de 1971 et une Chevrolet El Camino d’une année inconnue, l’Eldomino est le résultat de onze années de travail et son allure est fascinante et extravagante. La peinture est la résultante d’un mélange unique concocté par House of Kolor, une entreprise de l’Ohio, qui a nécessité environ huit couches de paillettes dorées scintillant à travers des couches rouge sang.
Cela donne à la voiture un éclat irrésistible. Le cadre du tableau de bord a été martelé à la main par un artisan sur une enclume. Les jantes, uniques en leur genre, ont été conçues par un fabricant sur mesure de Los Angeles. Leurs valves, invisibles à l’œil nu, rendent le réglage de la pression des pneus quasiment impossible. La voiture est un véritable patchwork, avec la benne/pick-up d’une El Camino greffée sur la carrosserie déjà démesurément allongée de la Cadillac. “Voilà ce qui arrive quand on donne assez d’argent à un gamin de 12 ans pour qu’il s’achète tout ce qu’il veut” a plaisanté Clark, se comparant à un enfant de 12 ans dans un corps d’homme de 62 ans… “On se retrouve avec un pick-up Cadillac à 400.000 dollars. Il m’aura fallu onze ans pour construire l’Eldomino, mais mon inspiration remonte à plus d’un demi-siècle”...
Clark rêvait de l’Eldomino depuis l’âge de huit ans. Tout a commencé par un voyage à Disneyland en 1971. “La mère de mon meilleur ami était serveuse dans un restaurant et son patron a proposé d’emmener son fils à Disneyland. Il m’a aussi proposé de les accompagner. Nous voilà donc sur la Highway 99, dans une Cadillac Eldorado décapotable blanche. Le soleil brillait, la capote était baissée, et nous roulions tranquillement, attrapant tous des coups de soleil. Cette expérience m’a marqué. Assis à l’arrière, je me suis dit que je voulais une Cadillac de 1971”. Clark est ensuite devenu mécanicien pour une écurie de course et copropriétaire, avec son frère, de “Clark Pest Control”, une entreprise connue des seuls Californiens, dont les camions sillonnent quotidiennement les banlieues de l’État. Clark a consacré des décennies à développer son entreprise, travaillant sans relâche.
Il se souvient d’innombrables matins glacials, avant l’aube, à se glisser sous les camions pour les maintenir en état de marche. À un moment donné, il supervisait une flotte de 1.200 camions répartis sur 23 sites le long de la côte ouest. Puis, il a vendu son entreprise et pris sa retraite pour se consacrer à sa passion : les voitures. Il a alors entrepris d’aménager son garage de 850m² et de le transformer en un lieu de loisirs. Il y a une douzaine d’années, Clark regardait la “Daytona 500”, lorsqu’un ami lui a montré sur son téléphone la photo d’une Cadillac de 1971 à vendre pour 5.000 $. C’était exactement la même Cadillac que celle dont il se souvenait de son voyage à Disneyland quand il était enfant. Clark a acheté la Cadillac, l’a conduite, l’a emmenée dans un garage, l’a fait démonter, et c’est là qu’il a eu l’idée de créer ce bolide hybride.
L’aventure a commencé au fil des ateliers de restauration. La voiture a passé beaucoup de temps chez “Kustom Kurves”, à Lodi, la ville natale de Clark. Elle est ensuite passée chez “Finish Line”, un atelier de restauration d’intérieurs à Santa Clara, puis chez “Full Circle Restoration” à Lockeford, en Californie. Le nom “Eldomino” est apparu environ trois ans après le début de la restauration. “Rien n’a été simple sur cette voiture. Fixer la benne de l’El Camino sur le châssis de la Cadillac a posé d’innombrables problèmes, la cloison pare-feu entre la cabine et la benne a dû être façonnée à la main. Le logo Eldomino apparaît à trois endroits (sans compter les plaques d’immatriculation). La suspension pneumatique assure le confort de conduite ; sans elle, le poids du véhicule et le châssis allongé provoqueraient des vibrations insupportables. L’intérieur est presque entièrement personnalisé, tandis que les instruments de bord proviennent de chez “Speedhut”…
Le compteur de vitesse est équipé d’un GPS et se calibre donc automatiquement... De plus, la voiture possède une fonctionnalité pour le moins ingénieuse : le panneau arrière s’ouvre et révèle un tiroir qui se déploie par simple pression d’un bouton. Ce tiroir, actionné par des chaînes de vélo et un moteur d’essuie-glace, permet de ranger la capote lorsqu’elle est retirée. Le moteur est un V8 Cadillac d’origine, 8,2 litres, entièrement remis à neuf, avec un arbre à cames légèrement modifié, un collecteur d’admission surélevé et une injection de carburant. Il sonne comme un puissant muscle car de Detroit nourri au bœuf californien. Après onze ans de construction, l’Eldomino a enfin rejoint le garage de Clark peu avant ma visite.
Sa première initiative fut de l’emmener à un rassemblement de voitures anciennes à Lodi, qui a lieu tous les jeudis soirs au restaurant A&W local. Le moteur avait été remonté avec une telle précision qu’il fallait qu’il soit glacé pour le redémarrer ; Clark dut donc patienter des heures avant de pouvoir rentrer chez lui après le rassemblement. Et puis, les phares refusèrent de fonctionner. “L’Eldomino est un projet en constante évolution. Une restauration comme celle-ci n’est jamais vraiment terminée”. Clark espère présenter sa voiture à ses premiers grands salons automobiles en 2026. Vu le style résolument extravagant du véhicule, il s’est offert un costume Gucci en velours rouge pour l’occasion. Lors d’un court tour de sa propriété, il conduit avec un sourire aussi large que le pare-chocs avant chromé de l’Eldomino, si imposant qu’il faut être deux pour le soulever.
La voiture incarne sa passion, elle n’est pas seulement le fruit de l’union d’une Eldorado et d’une El Camino, mais l’aboutissement d’une longue vie de rêves et surtout de labeurs acharnés. Désormais, il peut donner vie à cette passion. “J’ai pu concrétiser ma vision”, m’a-t-il dit… Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Clark s’est déjà lancé dans sa prochaine obsession, une Datsun Sport 240 Z de 1971 équipée d’un V6 biturbo provenant d’une Blackwing dénichée dans une casse. Le nom et le style restent à définir…
























