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L’automobile est une maladie qui n’a pas encore trouvé d’antidote efficace, elle vous suit toute votre vie.
Vous l’attrapez jeune et elle ne vous quitte plus, elle vous obsède à chaque instant, elle est votre Madeleine de Proust, votre tuteur et votre espoir.
Les voitures ne sont pas des produits industriels comme les autres, des choses jetables qui, après usage, retourneraient à l’état de poussières.
Elles portent en elles le sceau d’une époque, d’une atmosphère, révèlent les hommes, sont le meilleur témoignage de notre passé et un indice précieux de notre avenir.
L’époque est à la démolition des mythes, selon divers experts, l’automobile aurait trop vécu.
La sauvegarde de notre planète nous imposerait de l’éradiquer de la surface du globe !
Trop polluante, trop gourmande, trop encombrante, elle serait la cause principale de tous nos maux.
Pourquoi pas ?
Nos enfants ne méritent pas de vivre dans un environnement saturé, mais n’oublions jamais qu’elle restera la plus extraordinaire invention de l’homme.
Elle a accompagné le progrès social, émancipé des populations et contribué à ce que les frontières disparaissent.
Son œuvre civilisatrice est immense, elle n’est pas seulement un amas d’acier, elle est une ouverture sur le monde.
Elle a redonné aux hommes ce sentiment inestimable qu’est la liberté de se mouvoir, de se déplacer, elle n’est pas froide et sans saveur comme un aspirateur ou une machine à laver, elle est le plus fidèle compagnon de l’homme depuis un siècle.
L’automobile est entrée dans nos vies pour le pire et pour le meilleur, pour beaucoup, elle n’est qu’un outil qui facilite ou complique les déplacements, un vulgaire moyen de transport.
Mais pour quelques-uns dont je fais partie, elle est une source inépuisable d’émerveillement, de plaisir et d’agacement.
Regarder la circulation, c’est scruter la société, déceler les différentes classes sociales qui la composent, les modes passées et les tendances de demain.
L’automobile est un formidable indicateur, un thermomètre qui prend la température du monde, d’une époque, le meilleur des manuels d’histoire.
Voici une balade personnelle à travers le temps.
Le choix des véhicules est purement subjectif.
Chacun se construit sa propre passion.
L’automobile est une histoire d’amour qui ne suit aucune logique.
Pourquoi suis-je tombé en pamoison devant l’AMC Pacer ou l’Excalibur ?
Parce que, pour moi, l’automobile est liée à l’actualité politique, littéraire, musicale et cinématographique.
C’est pourquoi, un modèle me rappellera avant tout la scène d’un film ou le comportement d’un acteur qui m’a aidé à mieux grandir et tout simplement à mieux me sentir dans ma peau.
J’espère que vous prendrez plaisir à m’accompagner dans ce voyage !
1936
En 1936, le monde tremble, les cartes politiques sont bouleversées.
La machine de guerre est irrémédiablement lancée, il est trop tard pour l’arrêter.
Différents modèles s’affrontent sur l’échiquier.
En Allemagne, c’est l’escalade nazie qui chaque jour pervertit le pays et rend les hommes fous.
En Italie, le Duce fait une crise de délirium tremens et enfonce sa patrie dans la fange de l’histoire.
En Espagne, la victoire des Républicains sera de courte durée, le Général Franco conteste le vote démocratique issu des urnes, les espagnols ne sont qu’au début d’un long cauchemar qui durera presque quarante ans.
En France, les ouvriers croient à un monde meilleur, le gouvernement du Front Populaire tente d’adoucir la peine des masses laborieuses, la semaine de 40 heures est adoptée ainsi que deux semaines de congés payés sont royalement accordées.
C’est la joie à la sortie des usines, on prend son vélo, on pique-nique sur les bords de la Loire, on découvre la mer, on est tout simplement heureux.
Cette bonne humeur n’est pas du goût de tout le monde.
Certains, prophétisant la grande déglingue de l’ensemble du littoral Français et ensuite une fuite colossale des revenus vers les pays étrangers, s’inquiètent de ce déferlement nauséabond qui va salir irrémédiablement “nos” plages françaises et provoquer une folie de constructions le long des cotes…
Les congés payés, vont en effet modifier, voire détruire, pour toujours, la beauté naturelle des cotes Françaises.
Le patronat, de son coté, a peur du bolchévique sanguinaire, l’heure du partage des richesses n’est pourtant pas encore arrivée.
La presse se passionne pour le procès Stavisky où affairisme, relents d’antisémitisme et clientélisme donnent l’image d’une classe politique corrompue.
Aux Etats-Unis, Franklin Delano Roosevelt est facilement réélu.
Sa politique de New deal a porté ses fruits, le pays se relève de la crise de 1929…
Les américains sont tellement sûrs d’eux qu’ils tentent des choses incroyables, ils ont dix ans d’avance sur les européens dans tous les domaines.
Dans l’automobile par exemple, Chrysler a lancé en 1934 son modèle Airflow, on nage en plein roman de science-fiction.
Les lignes aérodynamiques du modèle imaginé par l’ingénieur Carl Beer sont directement inspirées de l’aéronautique.
Le futur est à notre porte, bientôt, les voitures voleront.
On habitera sur la Lune et nous mangerons de la nourriture en tubes.
Toutes ces idées verront, peut-être, le jour.
Mais pour l’instant, l’accueil du public américain pour cette avant-gardiste Airflow a été très timide.
Les automobilistes ne sont pas encore prêts à se lancer dans l’aventure sidérale.
L’époque n’est finalement pas aux excès d’optimisme, la menace plane au-dessus de nos têtes.
Inconsciemment, les populations se préparent au pire.
1947
En 1947, le monde est obsédé par le style, les lignes, l’allure.
Les années de restriction ont donné envie aux créateurs de bouleverser les codes, de réinventer la façon de s’habiller, de voir, de penser même.
Christian Dior présente sa collection New Look…, les français crient au scandale, ils sont outrés par tant de luxe, une telle débauche de soie est indécente…, la guerre vient juste de se terminer et ce couturier se permet de faire défiler des mannequins somptueusement vêtus.
Dior a réinstauré des rapports de classe, il a libéré les consciences, décomplexé ses riches clientes et redonné à la mode sa place essentielle et futile.
Il n’est pas le seul à choquer, dans la littérature, Raymond Queneau publie Exercices de style, ce mathématicien se joue des mots et de la narration.
Tous les enfants de France seront bientôt contraints de lire cet ouvrage sur les bancs de l’école.
Ettore Bugatti, le constructeur automobile s’éteint et Dick Fosbury, le sauteur en hauteur, voit le jour.
Deux artistes qui ont révolutionné leur discipline en appliquant leur propre code iconoclaste.
Ce sont des inventeurs, des précurseurs.
Au même moment, à Modène, Enzo Ferrari lance sa première voiture de course : la 125 S.
Elle est propulsée par un moteur V12.
Elle est belle et rapide, l’alliance explosive du caractère et de l’élégance.
La vitesse a désormais son maître, son magicien taciturne et provocateur.
El Commandatore règnera dorénavant sur les circuits en despote éclairé.
1949
En 1949, on crée, on fabrique, on innove.
Il est temps de mettre un terme à toutes Les années de privation.
Il s’agit désormais d’appréhender le monde avec un œil neuf.
Les hommes politiques se prennent pour des architectes, ils coupent, partagent et redimensionnent les territoires…, de vrais petits constructeurs qui voient dans la terre, une pate à modeler facilement malléable.
La RFA voit le jour et donne naissance à son alter égo, la RDA.
Mao proclame la République Démocratique de Chine.
La reconnaissance d’Israël est en marche, le drame Palestinien aussi !…
Il faut redessiner les contours de notre planète et surtout oublier les horreurs de la guerre, quitte à en créer d’autres !
De nouvelles têtes apparaissent.
En cyclisme, un certain Fausto Coppi gagne le Tour de France et le Giro…, par contre, la boxe française perd l’un de ses plus grands champions : Marcel Cerdan.
Le bombardier marocain, meurt dans un accident d’avion.
Dans le music-hall, Ray Ventura et ses collégiens triomphent.
Rita Hayworth épouse le prince Aly Khan.
Et au cinéma, Jacques Tati fait rire la France entière avec François, le facteur fantasque de Jour de Fête.
Le succès du film démontre que le vélo est encore le moyen de locomotion le plus répandu dans notre pays et surtout dans nos campagnes.
Les voitures sont rares et chères…, Citroën va remédier à cette pénurie.
Depuis les années 30, les ingénieurs travaillaient sur le projet d’une Très Petite Voiture (TPV).
Des prototypes roulaient déjà, mais le conflit mondial les a condamné à la discrétion.
On les a démontées et cachées soigneusement à l’abri des envahisseurs.
Dès 1946, les essais ont repris et la 2CV a été officiellement présentée au salon de l’auto de 1948.
Au départ, l’engouement fut plutôt mesuré, les clients Citroën habitués aux grosses voitures l’ont boudé.
La presse a fait la grimace devant une ligne aussi étrange et a tiqué notamment sur ce capot ondulé très incongru pour l’époque.
Mais dès 1949 le grand public adhère au concept et les commandes s’envolent.
Cette deudeuche devient même le nouvel étendard national Français.
Qui mieux qu’elle incarne la patrie retrouvée ! Sa carrière est alors d’une longévité extraordinaire. Presque 4 millions d’unités produites ?
La dernière voiture sortira de l’usine du Portugal en 1990 avec le sentiment d’avoir donné une image joyeuse de la France.
1950
Les hommes des années 50 sont fascinés par la vitesse, il faut toujours aller plus vite.
Sur un vélo à la manière de Federico Bahamontes qui remportera le Tour de France en 59, ou, la même année sur un char comme Ben Hur interprété par Charlton Heston…, mais ça, c’est pour la des années cinquante…, commençons par le début !
Quel que soit le moyen de locomotion, le monde va devenir un gigantesque circuit où tout va s’accélérer.
A Cuba, on va profiter du passage d’une nouvelle année pour déloger Batista…, en une nuit les Barbudos emmenés par Fidel Castro et Che Guevara vont prendre le pouvoir.
L’amour ne va pas attendre non plus le nombre des années, Alain Delon et Romy Schneider vont se fiancer. Mais Gérard Philippe va simultanément quitter la scène à 37 ans !
Dans les airs, la pilote d’essai Jacqueline Auriol va porter le record de vitesse à 1.849 km/h sur un Mirage III…, mais sur terre, un homme va devenir le maître absolu de la vitesse.
Il habite Modène en Italie, ses admirateurs l’appellent Il Commendatore.
Enzo Ferrari porte des lunettes noires du matin au soir, son caractère brutal et taciturne fait de lui un chef d’entreprise respecté par ses ouvriers et craint de ses pilotes.
Ses colères et ses jugements à l’emporte-pièce donnent une image pittoresque et héroïque de la course automobile…, et pourtant tous les enfants du monde ne vont rêver que d’une seule chose : pouvoir conduire un jour sa “dernière” production !
1953
En 1953, les gens en ont marre.
Ils ont besoin de prendre des vacances, de partir très loin, de se reposer dans un petit hôtel en bord de mer, de faire des réussites sur une terrasse un verre d’anisette à portée de la main.
Le Colonel Hunt qui vient de gravir l’Everest, est complètement crevé, il est à bout de souffle, il échangerait bien les neiges de l’Himalaya pour quelques grains de sable fin d’une plage des Caraïbes.
Et que dire de la jeune Elisabeth II dont le couronnement a fait la Une des actualités télévisées…, les courbettes, le protocole, les interviews, elle n’en peut plus.
Le Prince Charles, âgé de cinq ans, semble lui aussi épuisé, il scrute ce spectacle d’un regard désolé, le poing sous le menton et la tête ailleurs, les mondanités l’ennuient prodigieusement.
Oui, décidément, il faut partir, quitter son pays et dormir des heures et des heures.
Louison Bobet qui a remporté le Tour de France a les jambes en coton, le derrière en feu et un bronzage zébré, il ne peut plus pédaler, il n’en a plus la force.
Yvette Horner a laissé son accordéon au vestiaire, c’est qu’il pèse un âne mort cet instrument de malheur.
Pour faire bonne figure, elle a quand même gardé son chapeau de paille et son écharpe publicitaire qui vante les vertus médicinales de la Suze.
Au cinéma, Audrey Hepburn a décroché l’oscar de la meilleure actrice pour sa participation dans Vacances romaines…, elle a tout compris cette jeune belge…, se promener dans les rues de Rome avec Grégory Peck comme chevalier servant, c’est quand même plus agréable que de se coltiner Les vacances de Monsieur Hulot où Jacques Tati multiplie les gaffes et les maladresses.
Dans la presse, ça bouge aussi, il faut se mettre à l’heure américaine.
Les longs éditos, les reportages de plusieurs milliers de signes, sont les marques d’une presse dépassée.
JJSS et Françoise Giroud créent l’Express qui va se charger, chaque semaine, de digérer l’actualité.
Plus de photos, moins de textes, une nouvelle forme de journalisme où les connivences et les soumissions n’ont malheureusement pas disparu.
Avant l’automne 1953, la presse magazine avait bien quelques titres prestigieux Time et Newsweek aux Etats-Unis, Stern en Allemagne, Paris-Match en France.
A vrai dire, des publications sans grand intérêt dont le contenu divergeait peu des quotidiens.
Les mêmes rubriques reconditionnées dans un format plus facile à prendre en main et égayées de quelques photos reportage.
Une habile opération de packaging.
Il a fallu réellement attendre le mois de novembre 1953 pour que sorte à 50.000 exemplaires le premier numéro de Playboy qui faillit s’appeler au départ Stag Party (soirée entre hommes).
Ce concept de génie est inventé par Hugh Hefner, un journaliste de 27 ans qui fume la pipe, porte des socquettes blanches et se présente avec l’assurance d’un jeune puceau.
Comment ce type d’une banalité affligeante dans l’Amérique des années 50 est-il à l’origine d’une révolution journalistique ?
C’est un garçon bien sage, poli mais déterminé qui va mettre en couverture Marilyn Monroe avec cette accroche en Une : First time in any magazine, full color, the famous Marilyn Monroe nude.
Personne n’avait pensé avant lui aux centres d’intérêts masculins.
Il est donc le premier à marier tous les genres : la fiction, la politique, la culture, le sport et bien évidemment une fille dénudée qui expose l’intégralité de son anatomie en trois volets.
Hefner a compris qu’il fallait décomplexer une Amérique puritaine.
Le rapport Kinsey sur la sexualité va l’aider à bousculer les mentalités.
Mais Hugh est surtout un redoutable commercial, il connaît très bien les comportements des lecteurs : ils n’oseront jamais acheter un magazine de charme.
Il leur proposera alors le plus grand magazine d’actualités du monde avec des interviews de Fidel Castro, Malcom X, Miles Davis, Martin Luther King Jr., la Princesse Grace ou encore Frank Sinatra, des débats sur la guerre du Vietnam, des nouvelles de Ian Fleming, Henri Miller, Truman Capote ou Woody Allen.
Une playmate et du contenu, les deux sont indissociables dans le succès du magazine, l’un favorise l’acte d’achat, l’autre déculpabilise.
Aujourd’hui, il commence à devenir gâteux, il partage la Mansion avec trois écervelées blondes, la couleur qu’il a toujours affectionnée.
Il faut pourtant se souvenir de lui comme le représentant d’un nouveau monde terriblement excitant, des bunnies aguicheuses, un DC-9 aux couleurs du Lapin, des soirées débridées et un grand vent de liberté.
Les jeunes sont une catégorie de la société qui prend peu à peu forme.
Ils vénèrent une nouvelle égérie, la frêle Françoise Sagan qui a publié Bonjour Tristesse.
Mais pour profiter pleinement de sa liberté, il faut pouvoir se déplacer : les italiens possèdent la Vespa et les français le Vélosolex qui fait des mollets d’athlètes.
Motobécane va inventer la mobylette.
Son rapport qualité/prix est très attractif, elle est plutôt robuste, confortable et facile d’utilisation.
Plus besoin de pédaler comme un damné pour avancer.
En 1953 apparaît même une version évoluée avec un embrayage automatique qui change la vie des ouvriers qui abandonneront très vite leurs bicyclettes.
Elle ne fonce pas aussi vite que le personnage Speedy Gonzales qui débarque sur les télés américaines, mais elle offre un parfum de liberté et de vacances avant l’heure.
En 1954, la France s’embourbe dans la cuvette de Diên Biên Phu. Mendès est appelé à la rescousse. Les militaires n’avalent pas cette défaite. Ils se vengeront en Algérie. Pourtant, cette Indochine avec ses provinces si poétiques que le Tonkin ou la Cochinchine, était une terre de mystère et de féérie. C’est l’époque où les fusiliers marins revenaient avec des histoires incroyables de bordels, de paradis artificiels et de fleurs odoriférantes. Les français aiment le voyage. Ernest Hemingway qui vient d’obtenir le prix Nobel de littérature, leur donne à travers ses livres cette dose d’aventure et d’exotisme qui leur fait cruellement défaut. Sa vie remplie de chasses extraordinaires, de bars d’hôtels, de blessures de guerre, de conquêtes avortées et de pêches miraculeuses fascine. Celui qu’on surnomme affectueusement « Papa » est une vieux bougon à la barbe poivre et sel dont l’immense notoriété lui a fait perdre le goût de vivre. Les enfants américains préfèrent, pour l’instant, regarder les débuts de la chienne Lassie à la télévision que de lire ce grand auteur. Ils demandent à leurs parents de leur acheter un colley pour Noël. Leurs frères aînés sont partis en Corée et ils préfèreraient jouer avec un chien plutôt que de se battre à des milliers de kilomètres de chez eux. Heureusement que Marilyn Monroe est venue les soutenir de sa voix sensuelle. Sa robe légère a soulevé l’espace d’un instant l’amertume de milliers de soldats. Cette actrice est finalement aussi perdue que ces jeunes Gi’s. Si on se passionne pour les contrées lointaines, on apprécie également les drames ruraux.
L’affaire Dominici bat son plein et tient en haleine tout le pays. Alors coupable ou victime, ce bon vieux Gaston, terreur des Basses Alpes ? On est également sensible à l’appel de l’Abbé Pierre, cet ancien député de la Meurthe-et-Moselle et fondateur des compagnons d’Emmaüs. L’hiver 1954 est rude. La solidarité des français s’organise et ce n’est malheureusement qu’un triste début. On applaudit les exploits de Zatopek sur 5000 mètres, 10 000 mètres, 20 km et marathon. Ce coureur tchèque rafle tout comme Bobet en cyclisme. Le rugby se joue sur le stade Yves-du-Manoir et acquiert ses lettres de noblesse dans la gadoue et le combat loyal. L’amateurisme garantit les valeurs de fraternité et d’engagement. La machine industrielle redémarre un peu partout en Europe. L’automobile est perçue comme un outil d’émancipation. Il faut « motoriser » les populations. Alors on fabrique des voitures économiques pour des budgets modestes : 2CV, Coccinelle, 4CV, etc… Mais, les riches n’ont pas disparu. Bien au contraire, les années de collaboration, le marché noir et la reconstruction d’une Europe en ruine ont permis à une poignée d’hommes d’amasser des fortunes considérables. C’est une marque allemande qui va leur donner l’occasion d’exposer aux yeux de tous leur réussite triomphante. Mercedes présente au salon de New-York sa nouvelle voiture de sport : la 300 SL à portes papillons. Elle est déstinée prioritairement au marché américain grâce à l’influent importateur Max Hoffman. Mais quelques exemplaires circulent sur les routes européennes. Elle est puissante, légère et belle. Elle incarne le rêve absolu de tous les conducteurs. Un engin qui défie les lois du temps et de la vitesse. Elle montre également à la face du monde que l’Europe a recommencé à vivre, à créer et à espérer des jours meilleurs.
1955, c’est déjà un avant-goût de l’an 2000. Tout va plus vite, plus loin, plus fort. Et pourtant, la guerre n’est finie que depuis une petite dizaine d’années. Les tickets de rationnement, le marché noir, les villes à reconstruire, la perte des êtres chers, sont des souvenirs encore très frais dans les mémoires. On croise les doigts pour que la génération qui vient de naître ne connaisse pas tant de souffrances. Alors, il faut faire du ménage, inventer une nouvelle façon de vivre, de s’amuser. Aux Etats-Unis, le tube « Rock around the clock » de Bill Halley fait danser tout le pays et tourner la tête des jeunes américaines. La Caravelle effectue son premier vol à Toulouse. Le transport aérien transforme les règles du commerce. Le monde est désormais à portée de main. Le formica devient le nouvel ami de la ménagère française. Il recouvre tous les meubles de la maison et rend nos intérieurs kitchs. Trente ans plus tard, on brulera ces réalisations et on se passionnera pour le mobilier rustique que certains brocanteurs et antiquaires avisés ont jalousement conservé. La station Europe 1 a repris officiellement la fréquence de Radio Paris qui a tant œuvré pour le rapprochement franco-allemand. Les enfants se passionnent pour les aventures de Blake et Mortimer. « Le mystère de la grande pyramide » d’Edgar P Jacobs est un mélange d’aventure, de fantastique et de réalité. La bande-dessinée explore de nouveaux espaces qui plaisent autant aux petits qu’aux grands. C’est sûr, une société nouvelle est sur le point d’émerger. L’automobile vit des heures mouvementées. L’accident de Pierre Levegh aux 24 heures du Mans a choqué les français. La Mercedes du pilote s’est envolée dans les tribunes et a provoqué un véritable carnage, un de ces traumatismes sanglants qui entache les sports mécaniques d’une part d’ombre. James Dean trouve lui aussi la mort dans un accident à bord de sa Porsche 550 Spyder. Dans cette effervescence des années 50, Citroën décide de changer la donne. Il est temps de mettre la Traction Avant au rencart. On l’a assez vue entre les mains de la Milice ou des FFI. Elle véhicule trop de mauvais souvenirs. Il faut rajeunir le haut de gamme de la marque. Citroën fait donc appel, une nouvelle fois, au duo célèbre composé d’André Lefèvre et de Flaminio Bertoni. Sous la verrière du Grand Palais, pour le traditionnel salon de l’auto, la DS dévoile sa ligne devant un parterre de spécialistes médusés. Le 1er octobre, jour de la présentation du modèle, le monde automobile s’est arrêté de respirer. Elle ne ressemble à rien d’autre d’existant sur la route, elle est fuselée, aérodynamique, incongrue, exotique, mais finalement assez bourgeoise. Difficile de dire si elle est longue ou courte, petite ou grosse. Elle est ailleurs. Elle modifie notre perception de l’espace. Les qualificatifs les plus étonnants vont s’abattre sur elle : vaisseau spatial, navire amiral, soucoupe volante, futuriste, avant-gardiste. Cette DS est tellement singulière qu’elle séduit le plus grand nombre. Les commandes pleuvent. Les clients veulent être les premiers à conduire cet engin si atypique. Car au-delà de son esthétique audacieuse, cette DS est un concentré de technologie au niveau du confort, du freinage et du comportement routier. Sa suspension hydropneumatique désarçonnera malgré tout les premiers acheteurs. Avec une DS, vous ne roulez plus, vous flottez, vous voguez sur l’asphalte. Cette nouvelle façon de conduire passionnera les intellectuels qui feront de la DS un objet poétique, presque vivant. Les réalisateurs ne se priveront pas de l’utiliser dans leurs films. La DS est un personnage à elle seule. Elle remplace même avantageusement certains acteurs. C’est une comédienne née. Les chauffeurs de taxi, les ambulanciers ou encore les Présidents de la République n’envisagent plus de se déplacer sans elle. Si la DS semblait être en avance sur son temps, elle réussit le pari de réunir les français toutes origines sociales confondues autour d’elle. Elle devient alors un nouveau symbole de notre unité nationale.
Les français sont indécis en 1956. Ils sont tentés par des désirs contradictoires. Ils ne savent plus vraiment quelle direction prendre. Au cinéma, ils ont beaucoup aimé « Sissi impératrice » interprétée par une jeune actrice allemande si romantique et si tourmentée. Mais, leur meilleur souvenir reste l’apparition de Brigitte Bardot complètement nue dans « Et dieu créa la femme ». Entre la rigueur des châteaux de Bavière et la chaleur des plages tropéziennes, leur cœur balance. Pas facile de faire un choix. En musique, c’est la même chose, on pleure la disparition de Mistinguett ou les adieux à la scène de Joséphine Baker, mais au même moment on danse sur une musique venue des Etats-Unis. Les stars du moment s’appellent Elvis Presley, Bill Haley, Louis Prima et Gene Vincent. En politique intérieure, Pierre Poujade obtient cinquante députés à l’assemblée nationale. Il embrasse sa mère dans le village de Saint-Céré. La troisième semaine de congés payés est adoptée. La IVème République et sa valse de présidents du conseil animent la vie politique française. Ce serait presque oublier l’extrême tension qui secoue le monde. En Algérie, le conflit s’enflamme. 50 000 réservistes sont rappelés. Nasser nationalise le canal de Suez. A Budapest, les étudiants tentent de faire barrage aux chars russes.
Heureusement, il y a quelques événements heureux comme le mariage de Grace et de Rainier sur le rocher de Monaco. Lui, petit, moustachu, joufflu, encombré par ses gestes malhabiles et elle, altière, aventurière, sortie d’un roman de Scott Fitzgerald. L’alliage est surprenant, l’opération de communication sensationnelle. Ce petit morceau de côte d’Azur va devenir un endroit à la mode où les riches du monde entier se sentiront bientôt comme dans un jardin d’enfant protecteur. En sport, c’est le changement d’une génération. Jacques Anquetil pulvérise le record du monde de l’heure : 46, 15976 km ! Fausto Coppi a trouvé son successeur. Dans le monde automobile, Renault cherche de nouvelles idées. Le constructeur capitalise sur le succès de la 4 CV, la reine de la gamme. Mais entre ce modèle économique qui devient la première voiture d’une grande majorité de ménages français et la grosse Frégate dédiée à une catégorie plus aisée, les dirigeants du losange inventent une délicieuse intermédiaire. Vendue 554 000 francs, la Dauphine s’intercale entre les deux extrémités de la production. Les journalistes vont d’abord l’essayer sur les routes corses et puis le grand public la découvrira au Palais de Chaillot, Porte…Dauphine. Elle séduit par sa ligne qualifiée à l’époque d’« aérodynamique », sa faible consommation et surtout sa bouille sympathique. Elle est à croquer. On dirait un sucre d’orge brillant. Ses rondeurs câlines, ses phares expressifs, son air aguicheur, elle incarne un peu l’esprit français. Désinvolte et pragmatique.
En 1957, toute la société est tournée vers la famille. L’Europe politique et économique se constitue autour d’un noyau dur composé de six états membres. La signature du Traité de Rome est la première pierre d’un édifice très peu stable. Cette grande famille ne cessera de s’agrandir au fil des années et de se chamailler sur des sujets aussi stratégiques que l’interdiction du lait cru dans la fabrication du fromage ou l’appellation « chocolat » sur des produits contenant plus de matières grasses végétales que de cacao. Les gourmets sont à la diète. Chez les stars et les têtes couronnées, il y a un fort besoin de procréer. Un véritable baby-boom s’est emparé des plateaux de télévision. Gina Lollobrigida et Elisabeth Taylor donnent naissance à des bambins. Charlie Chaplin est encore une fois papa et la Princesse Grace pose pour les photographes de Paris-Match avec Caroline en layette. L’arrivée d’un enfant non désiré peut pourtant provoquer beaucoup de peines et de déboires. L’association « Maternité heureuse » qui deviendra plus tard le Planning Familial se bat contre la loi de 1920 qui interdit toutes formes de contraception. Pour transporter tous ces nouveau-nés, une berline classique n’est plus adaptée. Citroën a déjà présenté sa DS Familiale en 1955 et Renault sa Domaine, Peugeot dévoile alors au salon de l’auto fin 1956 sa 403 Familiale. Avec son empattement allongé, elle peut accueillir jusqu’à huit personnes. Petits et grands se sentent protégés dans ce break très spacieux. Les familles préfèrent penser aux prochaines vacances en 403 qu’aux événements d’Algérie. Ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée est, parait-il, terrible. Les rumeurs qui parviennent jusqu’à la métropole glacent le sang des mères de famille qui ont peur de voir partir leur petit dernier sous le soleil de l’Afrique du Nord.
En 1958, un seul mot d’ordre : faire du neuf avec du vieux. De Gaulle revient au pouvoir avec une constitution rafistolée à son image de sauveur déchu. La Vème République démarre sur un malentendu. Le message adressé aux français d’Algérie laissera des traces dans les mémoires. Certains mots font mal. La politique est décidément allergique à la transparence. Un jeune Oranais de 22 ans présente sa première collection de haute couture. Ce « Yves Saint Laurent » est prometteur pourtant avec ses costumes cintrés et ses lunettes noires, il ressemble à un ingénieur des ponts et chaussées égaré dans un salon d’essayage. On l’imagine plus facilement travailler sur une table de calcul qu’une aiguille à la main. Les enfants s’amusent avec le hula-hoop, un vulgaire cerceau qui est censé tournoyer autour de la taille. Les plus habiles réalisent des figures assez spectaculaires. Comme quoi, avec trois fois rien, les jeunes s’amusent. Louis Malle réalise « Ascenseur pour l’échafaud ». Il utilise les bonnes vieilles recettes du suspens haletant grâce au trompettiste Mille Davis qui électrifie l’atmosphère. L’assurance automobile est désormais obligatoire pour tous les conducteurs de France. Juan Manuel Fangio doit rigoler. En 1958, il n’a même pas son permis de conduire et il est pourtant le plus grand pilote de tous les temps. Sa trajectoire est si pure, si naturelle que personne n’arrive à la copier. Il enfile les virages faisant corps avec sa monoplace. Sa renommée mondiale est telle que les révolutionnaires castristes décident de le séquestrer quelques heures pendant le Grand Prix de la Havane. Les rebelles n’osent pas le maltraiter. Ils sont presque intimidés par l’aura mystérieuse du champion. Sa nonchalance mystique est déroutante. Boris Pasternak aura moins de chance. Il obtient le prix Nobel de littérature pour « Docteur Jivago » mais le refuse sous la pression des autorités russes. Le constructeur Volkswagen est confronté au même dilemme que ce docteur russe tiraillé entre une épouse légitime et une maîtresse désirable. Il faudrait redonner un peu de couleur à la Coccinelle, l’habiller de façon plus gracieuse. Et si elle était carrossée par un italien. L’alliance entre le savoir-faire industriel allemand et l’élégance transalpine. Un mariage de raison qui va donner la Karmann-Ghia un coupé en 1955 et une version cabriolet en 1958. Les américains seront les premiers séduits. Ils raffolent de découvrables faciles à vivre. Les publicités de l’époque vantent sa puissance accrue et sa boîte de vitesses entièrement synchronisée. Cette coccinelle qui a revêtu l’habit de lumière est une promesse d’un monde meilleur.
L’actualité est brulante en 1959. Les hostilités ont été lancées à Cuba. Une bande de Barbudos menée par Fidel Castro et Ernesto Guevara de la Serna ont décidé de déloger Batista de l’île. Les américains ne sont pas contents. Ils aimaient bien se détendre dans le bordel cubain. Ce bon vieux dictateur Fulgencio avait façonné l’île à son image, corrompue et souillée. La prostitution et le jeu avaient pignon sur rue. Alcools de contrebande, voitures américaines et jolies pépés à tous les carrefours. C’est l’heure des révoltes un peu partout dans le monde. Les moines tibétains s’insurgent contre le pouvoir chinois. Patrice Lumumba, le Katangais, fait trembler le roi des Belges. François Mitterrand saute dans un bosquet pour échapper à un attentat, rue de l’Observatoire. Sa Peugeot 403 immatriculée 9 ET 75 est criblée de balles. Les versions contradictoires et successives de cette affaire écornent la carrière du sénateur de la Nièvre. Ce ne sont pas les journalistes Lazareff, Desgraupes, Dumayet, Barrière et Victor qui vont s’en plaindre. Leur émission “Cinq colonnes à la Une” diffusée sur l’ORTF est un véritable succès. La télévision française a une mission pédagogique et didactique. Antoine Blondin qui vient de publier « Un singe en hiver » pleure la démolition du Vel d’Hiv. L’enfer des Six jours s’éteint. Le cyclisme était une grande fête populaire. On pédalait comme des damnés au son de l’accordéon et de la Môme Piaf. Les publicités Cinzano, Byrrh ou Ovomaltine vont disparaitre de notre mémoire. L’esprit titi parisien va être balayé. Seuls quelques nostalgiques, Michel Audiard ou André Pousse feront revivre l’atmosphère de ces courses acharnées dans leur conversation si savoureuse. Deux idoles de l’Après-guerre disparaissent coup sur coup. Boris Vian et Gérard Philippe n’avaient même pas quarante ans. L’ancien monde s’écroule. La couleur remplace le noir et blanc. Et les jeunes écoutent « Salut les copains » sur Europe 1. Brigitte Bardot se marie avec l’acteur Jacques Charrier. Justement, BB incarne une France décomplexée et privilégiée qui a envie de tourner la page de la Seconde Guerre Mondiale.L’insouciance, la légèreté, le bonheur remplacent les tickets de rationnement et la peur au ventre. Dans leurs chambres, les gamins rêvent tous de devenir les vedettes de demain, de partir sur un coup de tête à Saint-Tropez et d’échapper à la trop lourde autorité parentale. Les constructeurs automobiles ont compris qu’il fallait mettre un peu de passion, de fougue, d’aventure dans leurs productions. Au lendemain de la guerre, ils avaient une seule idée en tête « motoriser les ménages français ». Ils y sont parvenus avec la 2 CV, puis la 4 CV et maintenant la Dauphine. Mais ce n’est pas suffisant. Les américains et les italiens éveillent les sens avec des carrosseries toujours plus spectaculaires et aguicheuses. Renault décide donc de faire appel à Pietro Frua pour égayer la gamme. Sur la base de la Dauphine, il réalise un joli cabriolet appelé Floride. L’opération de séduction fonctionne. Les starlettes de l’époque s’entichent de ce cabriolet aux couleurs pimpantes. Elle fait la Une des magazines. Le cinéma la fait tourner. On ne voit qu’elle, dans « Cléo de cinq à sept », « Le corniaud » ou encore « Mélodie en sous-sol ». La Floride, c’est un rayon de soleil à l’aube des années 60, un petit morceau de rêve américain. Fin des années cinquante, après une décénie d’efforts, Enzo va présenter “sa” 250 GT SWB Berlinetta. Construite à seulement 158 exemplaires entre 1959 et 1963, ce coupé d’exception représente la quintessence du savoir et de l’expérience Ferrari. Presque cinquante ans après avoir été dévoilé au salon de Paris, les amateurs d’automobiles de sport la considèrent comme un graal, un objet de fantasme et de plaisir. Le pilote britannique Stirling Moss parle de ce modèle comme d’une réussite totale : « Sans aucun doute, c’est la meilleure Ferrari de route, peut-être la meilleure voiture de tous les temps. Avec elle, vous pouvez vous engager en compétition, courir, remporter la course et revenir à son volant à votre domicile ». L’hommage venant d’un pilote de légende est un signe qui ne trompe pas. La presse anglaise la surnomme sobrement « The Greatest ». Cette Ferrari 250 GT procure des sensations mécaniques qui annihilent toute concurrence. Elle réussit à marier deux éléments très rares dans la production automobile : la beauté des lignes et l’efficacité sur route. Le style et le comportement ne font plus qu’un. L’osmose parfaite. Le cœur de cette machine est animé par le moteur V12 que l’on doit à l’ingénieur Colombo. Juste sa musique suffit à ensorceler les plus farouches adversaires de la chose automobile. Cette « œuvre d’art » a malheureusement un prix. Inabordable pour le commun des mortels.
Années soixante !
Contrairement à ce qu’affirme le succès littéraire d’Alberto Moravia, on ne « s’ennuie » pas en 1960. C’est même une période drôlement pétillante. Le nouveau franc fait son entrée dans le porte-monnaie des ménagères. Ca boume tellement que des essais atomiques sont réalisés dans le Sahara marocain. Un vent d’indépendance souffle sur l’Afrique. Une ère nouvelle s’ouvre pour de nombreux pays. Cameroun, Sénégal, Togo, Bénin, Niger, Burkina Fasso, Côte d’Ivoire, Tchad, Congo, République Centrafricaine, Mali et Mauritanie exercent le droit fondamental des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette révolution des mentalités n’est pas encore effective en Algérie minée par une guerre qui n’ose pas dire son nom. C’est la peur au ventre que les jeunes appelés français partent pour les 15 départements d’Afrique du Nord. L’Armée perd son sang froid, à Paris, les hommes politiques se discréditent, les pieds noirs ne savent pas encore que la baie d’Alger hantera longtemps leurs nuits et le FLN se bat pour récupérer le pouvoir. Les guerres coloniales sont sales, elles finissent aussi salement qu’elles ont commencé. Tous les français ont l’impression d’un immense gâchis. Ils se réjouissent pourtant de la mise à flot du Paquebot « France » qui sort des arsenaux de Saint-Nazaire. Tante Yvonne inaugure elle-même ce navire devant un million et demi de spectateurs. La France a du panache quand elle construit et innove. Elle a pourtant tremblé en apprenant le rapt du petit Eric Peugeot. Elle respire à nouveau normalement lorsque son père le ramène au domicile familial, 170 avenue Victor Hugo sous les applaudissements et soulagements de la foule. L’Algérie est tellement présente dans le cœur des français, que l’accident de la route qui coûte la vie à Albert Camus, prend une signification tout particulière. 1960 oscille entre tristesse et espoir. Les Etats-Unis viennent de choisir un nouveau président John Fitzgerald Kennedy. Il est beau, il est jeune, il est riche. Le gendre parfait d’une Amérique dont la jeunesse se déhanche sur les rythmes endiablés du rock’n roll.
Le cinéma prend lui aussi un sérieux coup de jeune. Bien sûr, Lino Ventura tient la vedette dans « Un taxi pour Tobrouk » aux côtés d’un Charles Aznavour piquant et d’un Maurice Biraud nonchalant. Mais la révélation s’appelle Jean-Paul Belmondo dans « A bout de souffle » de Jean-Luc Godard. Ce fils d’un sculpteur célèbre, adepte des salles de boxe et turbulent élève du Conservatoire est en passe de devenir le sex-symbol de toute une génération. Il n’a pas le physique académique des jeunes premiers, à la manière d’un Gérard Philippe, mais son nez écrasé, son naturel, son détachement, séduisent les cinéphiles. En Italie, Federico Fellini nous propose une « Dolce Vita » envoûtante. Anita Ekberg explose de sensualité dans la fontaine de Trevi et Marcello Mastroianni gagne ses galons de séducteur mondain. C’est doux, frais, amoral, tout l’esprit de l’année 1960 est conditionné dans ce chef d’œuvre. L’Italie n’inspire pas seulement les metteurs en scène. Les constructeurs automobiles puisent aussi dans ce climat propice à la création de nouvelles idées. Peugeot fait appel au carrossier Pininfarina pour dessiner la 404.
Dans les années 60, les jeunes mettaient des costumes pour sortir. Le dimanche, les garçons portaient une tenue spécifique pour se rendre à l’église. Une veste trop serrée et un pantalon en flanelle qui faisait rire les copains et provoquait de douloureuses démangeaisons. Les femmes se parfumaient à la fleur de violette. Des groupes de demoiselles en robes à fleurs se faisaient remarquer en riant un peu trop fort sur la place du village. La France ronronnait gentiment. On s’habillait, on pensait, on dansait comme dans les années 50. Le temps s’égrenait sans surprise. Les journées avaient la lenteur des Dimanches soirs. On attendait patiemment qu’un incident, minuscule, vienne casser cette belle machine à endormir les consciences et les désirs. Parce qu’ailleurs, ça bougeait sacrément. De l’autre côté de la Manche, les anglais avaient déjà mis un sérieux coup de pied dans la fourmilière. Nous regardions ce spectacle avec désolation et envie. C’est la rue qui donnait le tempo à cette agitation, à ce souffle de liberté. Sans le savoir, des milliers de jeunes prolétaires britanniques faisaient à leur façon une véritable révolution culturelle. On les appelait les Mods. Ils écoutaient les Who et les productions du label Tamla Motown, cette soul noire américaine si langoureuse qui distille le chagrin de la triste banlieue londonienne. Ces gamins avaient fière allure au guidon de leurs Lambretta customisées. Ils ne ressemblaient à rien d’existant sur la planète. Ils s’inspiraient de la mode américaine, française et italienne. Nés pauvres, ils ne voulaient pas faire pitié. Bien au contraire, ils avaient la volonté de s’habiller, de se comporter, de vivre avec beaucoup d’élégance et de dignité. Leur tenue fétiche se composait d’un Levi’s 501, d’un polo Fred Perry, d’un Harrington G9 sans oublier aux pieds les indispensables Desert Boot de chez Clarks. Ces fameuses chaussures à semelle de crêpe très confortables inventées par les frères Clark, des tanneurs spécialisés dans la fabrication de pantoufles en peau de mouton. Les Desert Boot s’inspiraient des bottes souples que les officiers anglais avaient dénichées dans les bazars du Caire. Leur look fit immédiatement fureur si bien que de nombreuses stars d’Hollywood le récupérèrent à leur compte. Steve McQueen ou Frank Sinatra popularisèrent ce mode de vie décontracté et rebelle.
La Californie a joué un rôle déterminant dans le développement des tout-terrains. Une nouvelle génération de voitures dites « récréatives » est née entre San Francisco et San Diego. Les plages sans fin, le soleil de plomb, le surf, la musique des Beach Boys ont fait éclore un art de vivre à l’américaine et surtout l’envie de rouler au grand air ! Le groupe « The mamas and the papas » entonnait en chœur « California Dreamin » en 1965. Une chanson qui évoque le mal du pays, le vague à l’âme qui vous emporte lorsque vous avez quitté les plages de Californie. Dans la grisaille de votre studio new-yorkais, vous vous rappelez avec nostalgie de la baie de Monterey, de Santa Barbara, de Santa Monica, de Laguna Beach ou l’atypique ville de Carmel figée dans son décor des années 20. La Californie est une formidable carte postale. Les gens sont bronzés, ils font du surf sur la plage, organisent des fêtes improvisées autour d’un barbecue de fortune et l’esprit hippie se propage sur cette lande de terre sauvage. Au milieu des années 60, le tourisme n’a pas encore envahi ce territoire béni des dieux. Des milliers de jeunes se retrouvent pour danser au coin du feu et entendre le tube « California Girls » des Beach Boys. Au même moment, en France, Jean Ferrat célèbre la mutinerie du cuirassé « Potemkine ». La jeunesse américaine a adopté le Volkswagen Combi pour se déplacer sur les routes ensoleillées de Californie. Mais les Etats-Unis restent un pays d’aventuriers, de découvreurs de nouveaux moyens de locomotion. La démesure est inscrite dans leurs gènes. Des illuminés ont ainsi créé des « Dune Buggies » à la fin des années 50. Ce sont des engins motorisés qui permettent de dévaler les dunes de sable. Ces véhicules sont très rudimentaires, un châssis, un moteur V8 et des gros pneus. Ces « Hot rod » de plage font le bonheur d’une jeunesse avide de sensations fortes. Un homme, Bruce Meyers, un ancien de la Navy, observe ce spectacle sur la plage de Pismo. Il est fasciné par ce ballet de buggies sautant d’une dune à l’autre. Il décide de s’intéresser à ce phénomène et crée son propre véhicule. Il utilise une structure monocoque en fibre de verre, une technique issue du nautisme, il y adjoint une mécanique d’origine Volkswagen. Le « Meyers Manx » sera une formidable réussite commerciale car il en construira près de 6 000 exemplaires. Son buggy est tellement efficace qu’il remporte la course de côte de « Pikes peak » et fait des miracles dans la « Baja 1000 ». La folie buggy va s’emparer de la planète quasiment jusqu’à la fin des années 70. En France, en Italie, en Angleterre, des dizaines de sociétés vont se spécialiser dans cette niche en utilisant très souvent des moteurs Volkswagen mais également Renault. Ce sont généralement des kits à monter qui font d’une vieille Cox un véhicule ludique et branché à peu de frais. Mais le « Meyers Manx » n’aurait pas connu une telle popularité sans le coup de pouce « involontaire » donné par Steve McQueen.L’acteur, passionné de compétition, participe à des courses de motocross dans le désert de Mojave au début des années 60. Il court à cette époque sur une Triumph TR6 650 cm3. Son ami Bud Ekins, le cascadeur qui le double dans ses films ( La Grande Evasion, Bullit, Le Kid de Cincinnati, etc …) l’accompagne durant ces longues journées harassantes où la chaleur foudroie souvent les pilotes. Steve McQueen plonge à ce moment-là dans la culture californienne des buggies. Il donnera à cet engin hors norme ses lettres de noblesse dans « L’Affaire Thomas Crown » en 1968. La séquence où McQueen conduit son buggy ne dure que quelques secondes. Mais pourtant, elle suffit à rendre mythique ce drôle de crapaud sur roues. La magie tient à peu de chose, McQueen en pilote, Faye Dunaway en passagère, la musique de Michel Legrand et un splendide « Meyers Manx » rouge animé par un moteur de Corvair. Les buggies vont donc déferler sur la planète et faire de n’importe quel automobiliste lambda, un type cool et dans le vent. La Californie sera désormais le terrain de recherche et de jeu des constructeurs qui scrutent les nouvelles tendances « balnéaires ».
En 1961, un quarteron de généraux en retraite reprend du service. Un dernier baroud d’honneur pour une Armée à la dérive qui s’est salement comportée dans une sale guerre. C’était le temps où le Général travaillait ses discours comme un acteur de la Comédie Française. Ses mots faisaient mouche. Il avait du vocabulaire pour un militaire. Quand il parlait d’un pronunciamiento, on imaginait une sorte de rébellion à la mexicaine, quelque chose de joyeux et colorée. La réalité était moins folklorique. On électrocutait à la gégène. On tranchait les gorges. On violait les femmes et les enfants dans les villages. Les méthodes n’étaient pas sans rappeler les pratiques barbares de la rue Lauriston. L’honneur de la France était bafoué. A Paris, ce n’était guère mieux. La Préfecture de Police jetait à la Seine des Algériens comme de vulgaires sacs à patates ! Bizarrement, on retrouvait dans ses heures noires, les visages familiers de l’horreur, notamment de sinistre mémoire, un certain Maurice Papon. 1961 restera dans l’histoire comme une année charnière. C’est le moment où nous avons compris que notre empire colonial n’était qu’un château de cartes. Un souffle l’a emporté. Hemingway a décidé de partir. Tandis que Kennedy effectuait sa première visite officielle avec sa jeune femme, née Jacqueline Bouvier, de lointaine ascendance française. Les ménagères dévorent des yeux ce jeune président si séduisant qui a, parait-il, un succès fou auprès des actrices. Dans l’automobile, une véritable révolution se prépare. Citroën a présenté en avril sa nouvelle Ami 6. On doit sa ligne tourmentée avec cette splendide lunette arrière inversée au carrossier italien Flaminio Bertoni. Cette élégante 3 CV séduira plus de un million d’automobilistes en dix ans de carrière. Elle est la preuve qu’une voiture moyenne peut être belle, avant-gardiste, provocante et charmante. Nos routes de campagne avaient de l’allure grâce à ce modèle tout droit sorti d’un musée d’art moderne.
Il y a deux mondes qui s’ignorent en 1961. Chacun dans sa sphère. L’ouvrier se demande comment économiser suffisamment d’argent pour se payer la nouvelle 4 L de Renault qui remplace la Dauphine. Et puis la jet-set qui s’en donne à cœur joie, qui court entre St Tropez, Megève, St Moritz et Deauville. Les vedettes de l’époque sont les têtes couronnées, les stars du cinéma, les chanteurs de la nouvelle scène musicale et les sportifs capés. Les journaux ne parlent que d’eux. La frénésie people date de cette époque là. On se demande si la relation qu’entretiennent Roger Vadim et Catherine Deneuve est bien raisonnable. C’est déjà un cinéaste confirmé et elle, une gamine de dix-sept ans et demi. La morale en prend un coup dans le nez. Et que dire de cette nuit du Rock’n Roll qui a réuni les vedettes de la chanson au Palais des Sports, notamment un adolescent de dix-sept ans qui vit encore dans sa chambre de Clichy, mais qui déclenche l’hystérie de la jeunesse française avec son jeu de jambes virevoltant. Il s’appelle Johnny Hallyday, les maisons de disques lui offrent un pont d’or pour signer chez elles un contrat d’exclusivité. Sa popularité est telle qu’il ne faut pas moins de 67 agents en uniforme pour éviter tous débordements. Les enfants des années 60 ont les yeux scotchés sur l’émission « Age tendre et tête d bois » animée par Albert Reisner. On rêve de paillettes, de gloire et d’argent facile. Les exploits du toréador Manuel Benitez Perez dit El Cordobès galvanise la foule des arènes. C’est un dieu vivant, les femmes s’offrent à lui et les hommes louent son courage. Les espagnols se félicitent des fiançailles de Juan Carlos de Bourbon et de Sophie de Grèce. Tout ce qui brille attire. Les jeunes filles veulent toutes devenir de grandes actrices. Dans le ballet des débutantes, l’une sort particulièrement du lot en 1961. Claudia Cardinale est née à Tunis d’un père italien. Son adorable visage a tapé dans l’œil du réalisateur Henri Verneuil. Elle a la peau joliment bronzée et une voix cassée qui fait dérailler les garçons.
En 1962, ce sont les enfants qui dictent la marche du monde. Sur les écrans de cinéma, Yves Robert fait rire la France entière avec son petit Gibus dans « La guerre des boutons ». Evidemment, s’il avait su, il ne serait pas venu. Dans un registre plus scandaleux, Stanley Kubrick adapte « Lolita », le roman sulfureux de Nabokov. La société ne considère plus les enfants comme des êtres dénués d’intelligence et d’émotion. Ils ont été les grands oubliés de l’après-guerre. Pourtant les industriels de l’agroalimentaire et du divertissement ne pensent plus qu’à eux. Ils deviennent des acteurs économiques au sein de leurs familles. Même si on les écoute encore d’une oreille distraite, ils influencent le panier de la ménagère. Cette génération va être choyée. Les parents se sentent responsables de leur bien être. De retour d’Algérie, leurs grands frères ont le regard vide et la tête remplie d’horreurs. Dans les familles françaises, on veut oublier à tous prix de sacrifier une autre génération. Alors, on lâche un peu la bride. Avec leur argent de poche, ils se ruent chaque semaine sur le magazine « Salut les copains ». Frank Ténot et Daniel Fillipachi ont eu l’idée géniale de leur consacrer un journal, rien que pour eux. Les adultes regardent un peu circonspects cet intérêt soudain pour des sujets aussi légers, mais ils laissent faire. Comme le dit l’adage populaire, il faut bien que jeunesse se passe. En couverture du premier numéro, un sujet de fond « Pour ou contre Vince Taylor », un reportage sur Johnny Hallyday et une mystérieuse enquête « Sylvie en couleurs ». Le rock et le twist réchaufferont les corps et les cœurs durant l’hiver rude de l’année 1962. La jeunesse se passionne pour de nouvelles idoles. Coup dur pour les anciennes gloires du music-hall. Luis Mariano, Maurice Chevalier, Tino Rossi vont bientôt être balayés par cette vague yéyé. Tous les adolescents écoutent à leur transistor une élève du petit conservatoire de Mireille. Mademoiselle Hardy comme on l’appelle encore, fait sa première apparition à l’ORTF avec son tube « Tous les garçons et les filles ». Tandis que Danyel Gérard exhorte « Le petit Gonzalès » à ne pas retrouver la belle Anna sous peine de représailles de la part de son père. Pendant ce temps là, aux Etats-Unis, une autre enfant blessée, fatiguée et meurtrie nous quitte. Marylin Monroe, la petite Norma Jean aura eu un destin foudroyé. Que de soucis avec les enfants ! Ce n’est pas Jean-Paul Belmondo qui nous dira le contraire. Dans « Un singe en hiver », il interprète un jeune père qui vient récupérer sa fille, prisonnière d’un orphelinat de la Côte Normande. Quand il arrive à Tigreville, il n’en mène pas large. Il rêve de corridas et d’espagnolades. Et il noie son chagrin et son courage à coups de Picon bière. Heureusement qu’il trouvera sur son chemin, un ancien fusiller-marin au verbe haut et au cœur tendre. La littérature enfantine a également trouvé son maître René Goscinny dont les histoires fascinent tous les garçons. Avec Uderzo, il a créé le personnage d’Ompah-pah, un indien à la force extraordinaire qui est le grand-père d’Astérix. Ce bourreau de travail et de sensibilité, s’est également associé au dessinateur Jean-Jacques Sempé pour créer le Petit Nicolas. En 1962, sortent « Les vacances du Petit-Nicolas ». Les enfants se passionnent pour les aventures du garçon et de ses amis aux prénoms magiques d’Alceste, Clotaire, Eudes ou Agnan. L’enfant terrible de la littérature, François Sagan, vient de donner naissance à un garçon. Dans les cours de récréation, on joue aux gendarmes et aux voleurs et on fait semblant de conduire une grosse voiture en bruitant le moteur avec sa bouche. Mais depuis 1959, rouler dans une petite voiture, ce n’est plus le comble du ridicule mais plutôt de la branchitude. Alec Issigonis a inventé la Mini qui fait rêver les petits et les grands. Elle est compacte, marrante, snobe, délurée. Elle symbolise une Angleterre débridée et fantasque. Elle est capable de se faufiler sur les grands boulevards et de remporter le Rallye de Monte-Carlo. En clair, elle est le porte-drapeau d’une génération qui veut s’amuser. C’est un formidable jouet d’adultes et un bain de jouvence. Les fils et filles de bonne famille ne jurent que par elle. Et les parents ne dédaignent pas la conduire. Elle est tellement pratique. Tout le monde en veut une pour arpenter la ville. Mais que faire à la campagne ? Ses dimensions ne lui permettent pas d’emporter beaucoup de bagages. Les hommes du marketing vont donc imaginer une version break pour gentleman farmer. Décorée de panneaux en bois, la Mini Countryman a enfilé sa tenue de chasse pour des week-ends à la campagne très, très distingués.
1963 Le traité de l’Elysée qui scelle l’amitié franco-allemande a été signé entre le Général de Gaulle et Konrad Adenauer. On panse les plaies et le souvenir de la Deuxième Guerre Mondiale se fait plus lointain. L’heure est à la réconciliation européenne en 1963. Les anciens ennemis sont devenus les nouveaux alliés. Il y a comme un paradoxe, le spectre de la Guerre s’éloigne et pourtant, les populations n’ont jamais eu autant besoin de héros. C’est le cinéma qui va leur apporter ces idoles, ces nouvelles figures du courage sur grand écran. A chacun son style. Les français courent voir « Les tontons flingueurs », le polar comique de Georges Lautner. Les enfants raffolent de la boîte à mandales de Lino Ventura tandis que les plus grands savourent les dialogues de Michel Audiard où il est question de puzzle, d’alcool de contrebande et d’un certain mexicain. Dans le registre gastronomique, Fernandel et Bourvil s’affrontent dans « La cuisine au beurre ». Tout ça est plutôt bon enfant comme l’annonce des fiançailles entre Johnny et Sylvie. Le cinéma américain invente un autre genre de héros intouchable, impénétrable et peu porté sur la gaudriole. « James Bond contre Dr No » sorti fin 62 aux Etats-Unis arrive début 63 dans les salles de l’hexagone. Les filles vont toutes tomber sous le charme de Sean Connery, cet acteur écossais qui incarne un agent secret de sa Majesté la Reine d’Angleterre. Quoi qu’il arrive, cet espion se révèle impeccable. En short ou en smoking, il a une classe folle. Il a pourtant des habitudes de vieux garçon, il boit toujours sa Vodka-Martini au shaker, se présente toujours de la même façon et reluque les filles en maillot de bain. Pour l’instant, il roule en Sunbeam Alpine, c’est à partir de « Goldfinger » qu’il adoptera définitivement une Aston Martin DB5. Ce premier opus d’une longue série marque surtout les esprits des cinéphiles masculins pour une apparition féérique, celle d’Ursula Andress en bikini blanc sur une plage déserte. Elle sort de l’eau, le corps ruisselant, la démarche chaloupée, un coquillage à la main et un couteau sur la hanche gauche. Cette première James Bond girl est un choc à une époque où les femmes portent encore d’affreuses gaines en élastomère. Ursula est le véritable symbole, le signe de la liberté retrouvée. Dans la vraie vie, elle fera un joli couple avec Jean-Paul Belmondo pendant une petite dizaine d’années. Sean Connery a de la concurrence en 1963. Il doit faire face à un jeune acteur qui a triomphé à la télévision dans la série « Au nom de la loi » interprétant Josh Randall, un chasseur de primes qui utilise une Winchester à canon raccourci. Steve McQueen est un garçon turbulent, un gosse des rues devenu une star de cinéma. Il impressionne dans « La grande évasion » par son habileté à s’envoler au guidon de sa Triumph T110. Il n’est qu’au début de ses acrobaties routières. Il n’hésitera pas à payer de sa personne. Des rues de San Francisco jusqu’au circuit de la Sarthe, il cherchera toute sa vie à abattre des chronos. Le monde recherche des héros, des types capables de le protéger. On ne sait jamais si tout recommençait, si la folie des hommes repartait. Alors on se rassure, avec des gars comme Bond ou Josh Randall, deux types qui ont le permis de tuer, nos enfants seront toujours protégés. Pourtant ces surhommes ne sont pas immortels. Les américains en font la triste constatation. Leur président JFK est assassiné à Dallas. Il portait en lui l’espoir d’un monde nouveau. D’autres comme James Dean sont partis si jeunes. Déjà huit ans qu’il s’est tué au volant de sa Porsche 550 Spyder et pourtant sa légende n’a jamais été aussi forte. Des millions d’hommes à travers le monde ont adopté sa tenue : un simple tee-shirt blanc et un blue-jean. James Dean fut l’une des premières stars d’Hollywood à craquer pour la marque allemande Porsche. En mars 1955, alors qu’il se promène, il tombe sous le charme d’une Pré-A Speedster 1500 Super. Elle lui plaît tellement qu’il s’engage dans des courses pour amateurs organisées par le California Sports Car Club. Il se débrouille même plutôt bien lors de sa première épreuve à Palm Springs. Il faut dire que Porsche est train de conquérir le cœur des américains. La 356 fait même office de pacificatrice. Elle est la meilleure ambassadrice allemande. L’homme d’affaires Max Hoffman qui distribue les marques européennes aux Etats-Unis négocie directement avec les constructeurs allemands pour qu’ils adaptent leurs modèles au marché américain. Il leur demande plus de glamour et d’élégance. Naîtront ainsi les versions Speedster chez Porsche mais aussi la Mercedes 300 SL Roadster. En 1963, la 356, première Porsche de l’histoire est plutôt en fin de carrière. Sa remplaçante, la 911, se profile pour l’année suivante. Pourtant, les clients resteront toujours très attachés à ce modèle tout en rondeurs et délicatesse. A sa façon, elle est une héroïne d’Hollywood. Gracieuse et fragile comme une actrice.
1964…La vieille Europe a repris des forces. Oubliés les tickets de rationnement et les privations. En vingt ans, le visage de la France s’est transformé. La jeunesse attend son heure de gloire. Elle n’est pas encore tout à fait arrivée. Il faut être patient. François Mitterrand publie en 1964 son essai « Le coup d’état permanent », une attaque en règle contre le régime gaulliste. Lui aussi devra être très patient. Il n’est qu’aux prémices de son ascension, il a pourtant déjà quarante-huit ans. Nos jeunes athlètes se sentent pousser des ailes. Les sœurs Goitschel font des miracles sur des skis et la belle Kiki Caron aligne les longueurs de bassin avec la régularité d’un métronome. Cette nouvelle génération est un bol d’air frais dans le sport français. Certains font de la résistance comme le cavalier Pierre Jonquères d’Oriola qui remporte la médaille d’or en saut d’obstacles aux Jeux Olympique de Tokyo. Il a quarante quatre ans et sauve l’honneur de la France! Aux Etats-Unis, c’est un jeune boxeur au nom d’empereur romain, Cassius Clay qui foudroie Sonny Liston. Son punch est démoniaque et son jeu de jambes infatigable. Il est monté sur ressort. Il sautille, il bouge, il esquive et il frappe avec la force d’un escadron de la mort. Au cinéma, c’est également le vieux débat entre modernes et anciens. D’un côté, Jean-Paul Belmondo nous épuise dans « L’homme de Rio ». On peine à le suivre dans cette course-poursuite infernale qui le mène de Paris à Brasilia. Et de l’autre côté, Louis de Funès triomphe dans « Le Gendarme de St Tropez ». Deux comédies, deux rythmes différents. Dans un registre encore plus audacieux, Jacques Demy réalise la comédie musicale « Les parapluies de Cherbourg » avec la délicieuse Catherine Deneuve. Les enfants tremblent devant le masque terrifiant de « Fantômas » et se marre quand le commissaire Juve joue les fins limiers. 1964 marque également les grands débuts radiophoniques du duo Jacques Martin et Jean Yanne. Les deux trublions à l’humour potache font rire les auditeurs de RTL.
En Angleterre, l’émission « Top of the Pops » révolutionne l’industrie du disque en affichant les classements des ventes. La Beatlemania va déferler sur le monde. En France, Johnny reprend « Le pénitencier », une ballade folk qui a pour titre original « The house of the rising sun » dont la version du groupe The Animals a été un grand succès. Plus classique, Gilbert Bécaud rêve de boire un chocolat chaud au café Pouchkine avec « Nathalie », une jolie guide rencontrée sur la Place Rouge.1964 est une période charnière où l’on hésite à basculer franchement dans le futur. Les jeunes sont attirés par la société de consommation et en même temps ils n’ont pas complètement effacé de leurs mémoires les hivers longs et rigoureux. Ils sont à la croisée des chemins. Les départements de la Seine et de la Seine et Oise viennent d’être supprimés. En matière automobile, une marque va réconcilier les jeunes et les moins jeunes. Ford présente à New-York la sportive de sa gamme : la Mustang. Elle porte le nom d’un cheval sauvage. Elle est destinée prioritairement aux jeunes mais conquiert tous les américains et rapidement les européens. Aux Etats-Unis, cette « pony car » est née de la volonté d’un jeune designer à l’ambition débordante. Lee Iacocca, futur patron de Chrysler dans les années 70/80, a des idées simples et réussit à les imposer. La Mustang n’a rien de révolutionnaire. Techniquement, elle reprend les principes déjà connus sur la berline Falcon. Rien de sensationnel si ce n’est sa ligne. En coupé, cabriolet ou fastback, cette Mustang est compacte, elle respire la vivacité. Habillée de chromes scintillant, elle déclenche un véritable engouement. Elle donne envie de changer de voiture. Un gros moteur sous le capot, des dimensions raisonnables et une allure de tombeuse. Le premier jour où elle fut présentée, 22 000 américains passèrent commande. Bien sûr sa tenue de route n’est pas exempte de tous reproches, mais à son volant, on se prend pour James Dean. Son bruit, ses accélérations, sa gueule vous font oublier qu’il faut franchement décélérer à l’entrée d’une courbe. Dommage par contre qu’en Europe, elle affiche des tarifs nettement moins attractifs qu’outre Atlantique. L’un de ses premiers clients célèbres fut le niçois Dick Rivers, un chat sauvage qui sortait ses griffes sur les corniches de la Riviera.
En 1965, c’est la perte totale des valeurs. La mode unisexe fait son apparition. André Courrèges popularise la minijupe. Les jambes des femmes se découvrent, les jupes raccourcissent et les collants n’ont jamais été aussi colorés. Yves Saint Laurent s’inspire du roi de l’abstraction, l’artiste Mondrian pour créer une robe de cocktail à motifs géométriques. La rue est devenue un perpétuel défilé de mode où les tenues les plus extravagantes sont portées sans honte. L’atmosphère est à la débauche. Hervé Vilard peut bien hurler que « Capri, c’est fini » ou Christophe appeler sans cesse cette « Aline » pour qu’elle revienne. Rien n’y fera, c’est terminé, les garçons. Le grand amour, toutes ces belles histoires de princes et princesses ont fait leurs temps. L’heure est à la libération sexuelle.Même dans la politique, les choses bougent. Pour la première fois, les français élisent au suffrage universel direct leur président de la République. Ce qui devait être une formalité pour le Général, devient un traquenard. Il est mis en ballotage par François Mitterrand. Les français sont « des veaux » qui aiment bien brouiller les cartes. En 1965, plus rien n’est assuré en politique comme en amour. Dans les églises de France, la messe ne sera plus dite en latin. Godard remporte un succès phénoménal avec « Pierrot le fou ». En comparaison, « Le Corniaud » de Gérard Oury semble nettement plus consensuel. Il n’en demeure pas moins une farce comique de très belle facture et une ode à l’automobile. Mais il va falloir s’habituer à une nouvelle génération de réalisateurs qui bouscule tout sur leur passage. Il faudra aussi s’habituer à une maladie tenace et pernicieuse : le cancer. L’institut de cancérologie de Villejuif vient d’être mis en service. Le monde anglo-saxon a lui aussi perdu ses repères. Sir Winston Churchill n’est plus là. Il n’égayera plus la vie politique de ses coups d’éclat. Ses frasques sexuelles et son cigare donnaient de l’originalité aux dirigeants britanniques. Aux Etats-Unis, c’est la chienlit, la guerre du Vietnam bat son plein détruisant les idéaux et la vie de milliers de jeunes américains. Le leader Malcom X est assassiné. La société de consommation est remise en cause dans le livre « les choses » de George Pérec. En sport automobile, un nouveau venu dans la course, le japonais Honda décroche sa première victoire en Formule 1. Alors quand Rolls & Royce dévoile sa nouvelle limousine. Les anglais sont inquiets. Le temple du luxe mondial renierait-il lui aussi ses valeurs ? Mettrait-il un terme à soixante ans de prestige, de cortèges officiels, de tapis rouges et de royautés ? Braderait-il un héritage, un patrimoine où le savoir-faire artisanal prime sur l’automatisation des tâches ? On parle d’une voiture qui coûterait moins de 100 000 francs en 1965, une hérésie ! A ce prix-là, des gueux rouleront bientôt en Rolls, c’est tout bonnement inadmissible. Lorsque la Silver Shadow a été présentée, certains se sont offusqués préférant encore rouler dans leurs vieilles Phantom ou Silver Cloud que de se salir les fesses dans une voiture de roturier. Excepté ces quelques extrémistes de la chose automobile, ces ayatollahs de la pureté, de nombreux clients ont été emballés par la nouvelle Shadow. Plus dynamique, plus moderne effectivement, mais surtout plus facile à conduire dans la circulation moderne. La marque ouvre ses portes à une plus « large » clientèle. Une Rolls, cet objet inaccessible, est désormais à la portée de bourses bien remplies. En clair, il n’est plus nécessaire d’avoir un chauffeur pour conduire sa Rolls. Pour la première fois de son histoire, un propriétaire de Rolls peut prendre le volant de sa voiture tout seul comme un grand. N’est-ce pas le signe d’une certaine émancipation ? Mais Rolls n’échappera par à sa part de snobisme et d’élitisme. Si certains ont pu s’accommoder de la berline, d’autres plus raffinés ont préféré se jeter sur les versions coupés et cabriolets, encore plus exclusives. Le vrai luxe est alors de posséder une Rolls Corniche et de profiter de sa situation de privilégiés à ciel découvert. Encore une façon de se démarquer et d’agacer la majorité !
1966 est l’année de l’amour. Un hymne au couple, au bonheur partagé et à la fête. Claude Lelouch reçoit la palme d’or à Cannes pour son film « Un homme et une femme ». Qui n’a pas rêvé de remplacer Jean-Louis Trintignant ? De remporter le Rallye de Monte-Carlo, de remonter jusqu’à Deauville tambour battant, de serrer le volant de sa Ford Mustang et de tomber dans les bras d’Anouck Aimée sous le crachin normand. L’amour est parfois si simple. Pascal Danel ne chante-t-il pas « La plage aux romantiques » cette année-là ? Les idylles entre stars fleurissent au printemps. Brigitte Bardot et le milliardaire allemand Gunther Sachs se marient à Las Vegas. L’homme a du goût et des manières. Survolant la Madrague en hélicoptère, il n’hésite pas à inonder sa bienaimée d’une pluie de pétales de roses. Dans un autre registre, un couple assez dépareillé fait sensation dans le milieu du cinéma. Le réalisateur Jean-Luc Godard est marié à Anna Karina. La rencontre improbable entre une belle danoise énigmatique et un suisse qui perd ses cheveux, porte des verres teintés et révolutionne le septième art. Dans la mode, de jeunes créateurs changent les codes. Yves Saint Laurent présente sa collection Pop Art aux couleurs acidulées et réjouissantes. Au même moment, un basque fier ouvre les portes de sa maison de couture. Il s’appelle Paco Rabanne et rend sexy les femmes en combinaisons de maille de fer. Il triture aussi le plastique et le cuir. La tendance vient de Londres.
Le 15 avril 1966, Time Magazine titre en couverture « London : the swinging city ». Un dessin de Geoffrey Dickinson montre une société anglaise en pleine ébullition. Les stars sont Mary Quant, le mannequin Twigy, Marianne Faithfull, les Beatles, les Rolling Stones, les Who, Big Ben, les Mini qui affichent l’Union jack sur leur toit ou les cuissardes en vinyles. John Lenon aura cette formule merveilleuse d’innocence et de béatitude : « Nous sommes plus populaires que le Christ ». Alors qu’à Londres, on fait la fête nuit et jour, à Paris, le Général décide de retirer le pays de l’OTAN. Les français rêvent pourtant de longues nuits qui n’en finissent plus, de rencontres magiques et de soleil qui brûle les corps. Pour son premier roman, Edmonde Charles Roux décroche le Goncourt avec « Oublier Palerme » un hymne croisé à la frénésie newyorkaise et à la quiétude des paysages de Sicile. Mais comment profiter de la vie, se sentir libre et vibrer à chaque instant ? Alfa Romeo a trouvé la solution en lançant son nouveau spider « le Duetto ». Un cabriolet qui ne se partage pas en famille mais exclusivement en amoureux. Deux places, le ciel ouvert, une ligne gracieuse et la route qui défile devant soi. En 1967, le roadster débute une carrière internationale grâce à sa prestation remarquée dans le film « The Graduate ». Tous les américains veulent exactement la même voiture qu’utilise Dustin Hoffman. Ce Duetto qui lui sert à reconquérir le cœur d’Elaine Robinson après avoir couché avec sa mère incarnée par la sulfureuse Anne Bancroft. La mission n’était pas gagnée d’avance car le nouveau spider d’Alfa Romeo doit succéder à une autre légende de la Dolce Vita, la Giulietta. Le Duetto est radicalement différent, sa carrosserie qui ressemble à un os de seiche est un modèle de simplicité, d’harmonie et de pureté. Comme souvent, le premier coup de crayon a été le bon. Il a su sublimer son caractère latin fanfaron et mystérieux. Evidemment, produit jusqu’en 1993, le Duetto a évolué, sa carrosserie a pris de l’embonpoint, de disgracieux ajouts en plastique l’ont peu à peu défiguré. La belle italienne a perdu l’éclat de sa jeunesse. Elle s’est empâtée, elle a eu besoin de mettre toujours plus de maquillage pour masquer ses rides et la passion qu’elle entretenait avec les automobilistes s’est étiolée. Le Duetto, c’est l’histoire d’un vieux couple qui ne s’aime plus, qui ne se regarde plus. D’un coup de foudre qui s’est transformé en rancune tenace. De virées en Toscane endiablées à des week-ends devant le poste de télévision. Du plaisir de rigoler aux mêmes blagues à une indifférence crasse…
En 1967, les américains sont embourbés dans les rizières du Viêt-Nam. Les GI’s tombent sur « la colline des anges » qui porte mal son nom. Les pacifistes défilent à New-York. L’époque est psychédélique. Une jeunesse sous l’emprise du LSD rejette la société de consommation. Un autre monde est possible. En France, Jacques Chirac, déjà en retard d’une génération, pose pour Paris-Match sous le capot ouvert de sa 403 gonflée « qui lui permet d’atteindre 180 km/h ». Député de Corrèze, Secrétaire d’état à l’emploi, cet énarque de 35 ans ressemble à un parlementaire de IVème République.Il en a les mêmes tics avec l’énergie en plus. La France s’asphyxie. Les filles et les garçons pleurent la mort de Françoise Dorléac. En quittant “la Messardière” de St Tropez, sur la route qui doit l’amener jusqu’à l’aérodrome de Nice, sa voiture s’embrase. Françoise Durr remporte le tournoi de Roland-Garros face à une accrocheuse australienne, Lesley Bowrey. Le coureur cycliste Tom Simpson chute, inanimé à 2 km du Mont Ventoux. Le Tour est en deuil. La France se cherche. La production automobile ronronne gentiment. Les bons pères de famille roulent dans de classiques 404 Superluxe Injection (12 900 francs) ou de confortables DS 21 (17 000 francs). Les foyers plus modestes se contentent d’une Fiat 124 élue voiture de l’année 1967 devant la BMW 1600 et la Jensen FF. A la campagne, on pense à remplacer sa 2CV par la nouvelle Citroën Dyane (6 000 francs). Dans le haut de gamme, Mercedes dévoile la 280 SL, version ultime de sa Pagode. Les américains s’entichent du Duetto après avoir vu Dustin Hoffman à son volant dans « Le lauréat » tandis que les européens sont tombés fous amoureux de la Ford Mustang qu’ils considèrent comme l’archétype de la sportive moderne. Johnny Hallyday n’hésite pas prendre le départ du Rallye de Monte-Carlo à son bord. Les anglais capitalisent toujours sur leur Type E qui a pris un sérieux coup de vieux. Un vent d’insolence va balayer tout ce petit monde et imposer de nouvelles références. En présentant la 911 S, Porsche révolutionne le marché de l’automobile. Le constructeur assomme ses rares concurrents à coups d’arguments techniques. En 1967, les marques font office de professeurs de mathématiques. La réalité scientifique doit convaincre les plus récalcitrants de la supériorité de leurs productions. Sonauto France égrène sur ses affiches publicitaires les qualités « numériques » de sa 911 : « 160 ch, flat six 2 litres, 0 à 160 km/h en 15 secondes, 2 arbres à came, 2 carburateurs Weber triple corps, en 5ème 225 km/h ». Dans cet inventaire à la Prévert, les futurs acheteurs sont rassurés. Mais qui peut bien s’offrir un véhicule affiché à 45 500 francs alors qu’un ouvrier en gagne à peine 500 par mois ? Des acteurs en vue à Hollywood, des stars de la chanson, des hommes d’affaires avisés, des playboys pressés, de riches médecins ou avocats. La 911 S est chère, même très chère. Aussi onéreuse qu’une Jaguar Type E, l’équivalent de trois Renault 8 Gordini ou de trois Citroën ID. Seules les voitures de très grand luxe, Maserati Ghibli, Ferrari 275 GTB ou Rolls-Royce Silver Shadow flirtent à des sommets tarifaires encore plus hauts, souvent au-delà des 100 000 francs.
Si la 911 S n’a pas « démocratisé » la voiture de sport au contraire d’une Alpine Berlinette, elle a rendu de très grands services à leurs propriétaires. Par miracle, ils sont devenus « cools ». Cette fameuse « cool attitude » à la Steve McQueen, ce mélange de désinvolture et de force sera désormais la caractéristique principale de l’heureux acheteur d’une 911 S. Un type qui assume rouler plus vite et gagner plus d’argent que les autres mais qui n’oublie pas d’avoir l’esprit ouvert. En somme, la rencontre d’idées libérales et d’un portefeuille bien rempli. Un rentier sous les traits de Jimi Hendrix. Le genre d’hommes qui peut laisser trainer sur la banquette arrière de son coupé, une édition américaine de Playboy. Le magazine créé par Hugh Hefner qui ose dénuder une fille en trois parties à l’époque où l’autorité parentale des femmes n’est pas encore l’égale des hommes. La seule revue au monde à dévoiler le fruit défendu et à interviewer Fidel Castro en janvier 1967. La 911 S est rapidement devenue l’accessoire indispensable pour cruiser sur la côte californienne ou la riviera française. Et pour les plus téméraires, un week-end à Gstaad ou à Megève pouvait procurer des sueurs aussi froides que la ligne droite des Hunaudières. Une Porsche de la fin des années 60 est une rebelle qui permet d’abattre un Paris-St Tropez en cinq petites heures. Un instrument fait pour les mélomanes de la route dans une société qui prône la liberté.
1968, L’année débute par une série de grèves en janvier et en février. Employés de banques, personnel d’Air Inter, cheminots, le millésime s’annonce animé. Il y a comme un petit vent de révolte dans l’air. Des incidents se multiplient à Nanterre, foyer de la contestation estudiantine. L’époque est à la diatribe, à la remise en cause de la société, « le vieux monde est mort » comme l’affirme la jeunesse. Puis, c’est l’embrasement. La confusion est totale. La rue Gay-Lussac est dépavée, on affronte les forces de l’ordre. Ca frite sévère autour de la Sorbonne, les coups de matraques pleuvent, les gaz lacrimos embrument l’atmosphère et des dizaines de carcasses de voitures retournées flambent. Résultat : plus de 10 millions de grévistes, l’essence se fait rare, l’économie tourne au ralenti et le gouvernement se décide enfin à négocier. On s’y perd entre maoïstes, trotskistes, marxistes-léninistes, guévaristes et anarchistes. Une chose est sûre, les jeunes en ont marre d’être corsetés, ils aspirent à vivre plus librement. Et l’automobile dans tout ça va-t-elle rester insensible à cette grande pagaille générale ? Les constructeurs ont-ils pris conscience que dorénavant plus rien ne sera pareil ? La jeunesse lit « La cause du peuple », regarde « Les Shadocks » sur l’ORTF et écoute « Mrs Robinson » de Simon & Garfunkel. La comédie musicale « Hair » fait scandale à Broadway. Même le festival de Cannes n’a pas rendu son palmarès sous la pression d’une bande de jeunes réalisateurs en colère (Truffaut, Godard, Lelouch, Malle, etc…). A Mexico, la colère gronde aussi. Sur le podium du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noir et baissent les yeux. De façon un peu disparate, les marques prennent conscience du changement de cap de la société et vont tenter de renouveler le genre automobile. Certaines productions de l’année 1968 marquent en effet une vraie rupture avec la voiture de grand-papa.Dans un autre registre, l’allemand Mercedes-Benz dévoile sa puissante 300 SEL 6,3. Les grosses berlines ne seront plus jamais de poussifs tacots. A sa sortie en mars 1968, le magazine allemand « Auto, Motor und Sport » se demande comment vont réagir les possesseurs de Porsche 911 S. Désormais, ils ne seront plus les rois de l’autobahn. Cette luxueuse Mercedes dessinée par le français Paul Bracq a hérité du moteur V8 et de la transmission automatique de l’imposante 600. Le comportement de la placide limousine est transfiguré. Avec une mécanique de 250 ch, un couple de 51 mkg, il ne lui faut que 8 secondes pour passer de 0 à 100 km/h et sa vitesse de pointe affiche 221 km/h !Bien sûr, cette version 6.3 coûte 10 000 deutschemarks de plus qu’une « banale » 300 SEL et le prix de deux 280 SE, déjà réputée inabordable pour la très grande majorité des automobilistes français. A bien y réfléchir, cette limousine survitaminée s’inspire de l’atmosphère permissive de la fin des années 60. Le raisonnement de Mercedes n’est pas idiot. Les patrons de demain sont aujourd’hui des étudiants hirsutes qui défilent des pancartes à la main. Lorsqu’ils auront réussi, ils voudront à leur tour profiter des attributs du succès mais avec une dose d’adrénaline en plus. La vitesse leur procurera ce supplément d’âme. Quarante ans plus tard, le marché du haut de gamme voit s’affronter des berlines de toujours plus luxueuses et motorisées comme des Supercars !Cette année 1968 foisonne décidément d’idées nouvelles. Regardez plutôt du côté de Lamborghini qui dévoile à Genève son Espada dérivée du concept-car Marzal, œuvre de Nuccio Bertone. Cette Espada ne ressemble à rien de connu. Ce grand coupé offrant quatre places et une ligne ahurissante que l’on doit à Marcello Gandini semble tout droit sorti d’un roman de science-fiction. Cette voiture est presque irréelle. Fuselée comme un avion de chasse, habitable comme une berline, rapide comme une GT, l’Espada ouvre des perspectives nouvelles en matière de design et de mélange des genres. Il aura fallu, là aussi, près de quarante ans pour que les constructeurs reprennent à leur compte cette fameuse idée de « Crossover », en clair combiner les carrosseries entre elles : un coupé à la fois berline et break de chasse ! Les nouvelles Mercedes CLS ou Jaguar XF portent en elles les gènes de l’Espada. Les exemples qui prouvent que l’année 1968 a déclenché une nouvelle vision de l’automobile sont nombreux. Dans le segment des citadines, Honda a lancé la N600 dans la foulée des Mini et autres Fiat 500. Cette micro-car facilite la vie des urbains dans la circulation encombrée des mégalopoles. Bien avant la crise du pétrole, l’idée de se déplacer dans un moyen de locomotion moins polluant et compact fait son chemin dans la tête des automobilistes. Cette Honda N600 est l’ancêtre des Smart Fortwo et des Toyota Aygo. 1968 réserve encore bien des surprises, le Dodge Sportsman ne préfigure-t-il pas l’arrivée des monospaces des années 80 ? Et que dire de la Ferrari Daytona dont la ligne n’a pas pris une ride et inspire toujours le monde des GT. L’esprit de Mai n’est donc pas prêt de mourir…
1969, c’est l’année des exploits. Des découvertes fantastiques. Le 21 juillet à 3 h 56 mn, Neil Armstrong a marché sur la Lune. Le prototype du Concorde effectue son premier vol test. La vitesse est la nouvelle drogue des sociétés développées. Justement, Jacques Chaban-Delmas, nommé premier ministre invente un autre concept celui de la « nouvelle société ». Une nouvelle voie intermédiaire que les français ne sont pas décidés à suivre. Un an après les événements de mai 1968, les vertus du centrisme ne font guère recette. Tout va pourtant s’accélérer après la démission du Général de Gaulle. Le référendum sur la régionalisation et le sénat lui aura été fatal. Fatigué, vieilli, il se retire de la vie politique. Une page de l’Histoire se tourne. La jeunesse clôt officiellement le chapitre de la Seconde Guerre Mondiale. Dans « Il était une fois dans l’Ouest », Sergio Léone revisite la conquête du nouveau monde. Les américains n’apprécient pas beaucoup. Ils sont patriotes et fiers. C’est un italien provocateur qui ose écrire une partie de leur histoire. Dans la même lignée, « Easy rider » de Dennis Hopper primé à Cannes montre un autre visage méconnu de l’Amérique qui cherche trop souvent à laver plus blanc que blanc. Trois solitaires traversent le pays sur leurs motos. Ils croisent sur leur route des bandes de hippies, des paysages désolés, enfin une jeune nation à la dérive qui patauge dans ses contradictions et ses excès. Moins sulfureux, Belmondo, Bourvil et David Niven font un remake de l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963. Joe Dassin chante les Champs-Elysées et Jacques Brel préfère aller voir Vierzon et Vesoul. La comédie musicale « Hair » triomphe à la Porte Saint-Ouen. Jean-Edern Hallier sort le premier numéro de “L’idiot international”. 800 000 personnes se réunissent à Woodstock célébrer la paix et écouter l’hymne américain joué à la guitare électrique par Jimi Hendrix. Ce sont des gamins qui ont pour la plupart moins de vingt ans, ils sont la génération « peace and love ». Sans le savoir, la marque italienne a créé la Dino pour eux et leurs enfants. L’époque n’est plus aux gros douze cylindres, à ces objets d’exception, à ces sculptures mécaniques sur lesqelles on doit s’incliner. Il faut s’inspirer de la réussite de Porsche, quitte à sacrifier une part de la légende. C’est pourquoi la Dino ne portera jamais officiellement le nom de Ferrari. Elle ne portera pas non plus les armoiries de la maison, c’est-à-dire le cheval cabré sur son capot. Le Commendatore ne l’aurait jamais accepté. Cette « Baby Ferrari » est en effet motorisée par un « modeste » V6 qui lui permettait tout de même de flirter avec les 240 km/h. Elle n’a peut-être pas le pedigree des « 250 » qui se sont illustrées sur tous les circuits du monde, mais elle est attachante, belle et rapide. C’est une Ferrari de tous les jours comme le seront après elle, les 308 et 328. Enzo Ferrari ne s’y était pas trompé en choisissant le prénom de son fils disparu « Dino » pour la nommer. C’est une bâtarde au sang royal. Cette Ferrari du pauvre est la clé de voute du succès de la marque. Quelques années plus tard, en pleine tempête pétrolière, les nobles V12 n’auront plus très bonne presse. Les clients se font rares. La santé financière du constructeur ne peut reposer uniquement sur quelques Happy few, une poignée d’hommes capables de débourser des sommes faramineuses pour rouler dans une Ferrari. Si le très haut de gamme sportif paraît, un temps, condamné, il y a de l’avenir pour une voiture de sport élégante, racée et efficace. La Dino aura son heure de gloire télévisée grâce à sa participation dans la série « The Persuaders » (Amicalement Vôtre en français). Elle est le fidèle destrier de Tony Curtis qui incarne Dany Wilde, un self-made man qui a fait fortune dans l’exploitation de puits de pétrole. Tout le sel de cette série repose sur le contraste entre le style décontracté, américain, de Wilde et le personnage guindé, suranné de Brett Sinclair. L’un roule en Dino et l’autre en Aston Martin DBS. Les dés sont jetés. La Ferrari Dino est le symbole du panache et de l’aventure.
Années soixante-dix !
Les Etats-Unis ont fait leur crise d’adolescence dans les années 70. C’est à partir de ce moment-là que la société américaine a explosé en plein vol. Les vétérans du Vietnam ne sont jamais parvenus à panser leurs blessures. Ils sont revenus complètement hagards d’un trop long cauchemar. Les noirs serraient encore les dents. Les coups tombaient. Martin Luther King avait échoué. Des communautés d’illuminés se créaient un peu partout dans le pays. La drogue servait de carburant à toute une jeunesse désabusée. On se repliait dans le désert du Nevada pour se shooter au son du tambourin. Un grand spleen avait emporté l’Amérique. Les hommes étaient à bout de souffle. Un héros de cinéma symbolise cette errance, cette fin du monde programmée. Il s’appelle Kowalski, un ancien flic devenu pilote professionnel et dont le job consiste à transporter des voitures de Denver à San Francisco. Ce cow-boy solitaire traverse les états au volant d’une Dodge Challenger blanche immatriculée OA 5599 dans le film “Point limite zéro”. Cette course poursuite est un défi personnel, une quête que l’on sait d’avance vouée à l’échec. Kowalski réussit pourtant pendant 1 h 35 mn à éviter la Police. Il est aidé par Super Soul, un DJ aveugle qui le guide à la radio. Puis, il décide d’abandonner son combat dans les dernières secondes. Dans cette longue mise à mort, Kowalski nous livre un portrait précis d’une grande nation à la dérive, dans laquelle les hommes ont perdu tout espoir.
1970… Les anglais sont des gens bizarres. Ils se passionnent pour des choses extravagantes. Ils mangent des sandwichs au concombre, abusent de Worcestershire sauce, fument des Craven A, prennent des bus double Decker et leurs chiens, les bassets Hound sont interminablement longs. Par coquetterie, ils veulent être différents des continentaux. Ces marques de snobisme sont des enfantillages. Mais avouons tout de même qu’en 1970, ils sont surtout d’incroyables précurseurs. Ils ont une sacrée longueur d’avance sur nous autres français. Ils ont ainsi élu Edward Heath, un européen convaincu et un libéral pur jus qui met à la diète les comptes de l’Etat anglais. Au même moment, les français pleurent la mort du Général de Gaulle. Encore sous le choc de mai 1968, le quartier latin est toujours en proie à de violentes manifestations étudiantes. La pression n’est toujours pas retombée. Les gauchistes battent le pavé parisien. Jean-Paul Sartre se fait arrêter en distribuant « La cause du peuple » et de jeunes maoïstes attaquent l’épicerie Fauchon, place de la Madeleine. Ces combattants « révolutionnaires » et gourmets repartent avec 3 000 à 4 000 francs de marchandises. A Paris, on manifeste toujours et à St Tropez, les seins nus font leur apparition. Le monde entier a les yeux braqués sur la plage de Pampelonne. Décidément, ces français sont de terribles fripons. Le gouvernement vient en plus de ramener la durée du service militaire à un an. Tout fout le camp. Le Général n’est plus là, les grands magasins ouvrent désormais le lundi, même aux Etats-Unis, la Guilde des scénaristes abroge une clause qui interdisait aux auteurs communistes l’accès à leur syndicat. Robert Altman nous propose une version délirante de la guerre de Corée avec MASH. Sur l’île de Wight, 600 000 personnes se défoulent au son des Who, des Doors, de Miles Davis ou encore de Leonard Cohen. La fête sera moins folle en septembre lorsque l’on apprendra la disparition de Jimi Hendrix. En octobre, Janis Joplin allait rejoindre ce voyage funèbre.
En Angleterre, lorsque vous êtes bien né, vous roulez en Jaguar, vous ne vous séparez jamais de votre imperméable Burberry, de votre parapluie Smith & Sons ou de votre cravate rayée. Mais, les soirées au Club sont parfois ennuyeuses à écouter les exploits des anciens pilotes de la RAF durant le Blitz. Cette pluie fine et continue vous mine le moral. Et dans tout britannique sommeille un marin, un aventurier, un explorateur de nouvelles contrées. De la graine de James Cook en puissance. Pour une partie de chasse à la bécasse ou un safari façon Out of Africa, Land Rover a trouvé la solution à vos déplacements en terres hostiles. Le constructeur planche déjà depuis plusieurs années sur un tout-terrain haut de gamme. Il s’est fait une solide réputation avec des engins robustes, fiables, dotés d’étonnantes capacités de franchissement. Mais, l’exotisme anglais pousse le vice encore plus loin : offrir à ces gentlemen farmer un 4 X 4 qui ne ferait pas tâche devant le 10 Downing Street, un manoir dans le Dorset ou un casino de Monte Carlo. Le Range Rover apparaît donc en 1970. Quatre roues motrices, un gros V8 de 3.5 litres de cylindrée et une ligne séduisante qui ne ressemble pas à une bétaillère surélevée. Et surtout des performances dignes d’une vraie routière. Un major britannique effectue un périple entre Anchorage en Alaska et Ushuaia en Argentine afin de démontrer les qualités de baroudeur du Range. Dans l’idée de ses concepteurs, le modèle doit concurrencer une nouvelle race de véhicules de loisirs que les américains fortunés s’arrachent. La bonne vieille Jeep Willys du débarquement de Normandie a été remplacée par le Wagoneer, une sorte d’hybride entre un tout-terrain et un gros break. Outre-Atlantique, on n’hésite pas à laisser au garage sa Cadillac pour le week-end venu grimper dans sa Jeep afin d’escalader les Rocheuses. Comment se rendre l’hiver à la station d’Aspen dans le Colorado sans une Jeep Wagoneer ? Land Rover vise spécifiquement ce marché. Mais le Range ne fera son apparition sur le continent américain qu’en 1987 pour des raisons à la fois financières et sécuritaires. C’est donc en Europe que le Range Rover va s’imposer comme l’alternative chic aux grosses berlines et mêmes aux voitures de sport. Le conducteur d’un Range Rover n’est pas un type guindé, c’est un aventurier du bitume. Car il faut l’avouer si le tout-terrain a fait des miracles sur les pistes du Paris Dakar, c’est entre l’avenue Victor Hugo et la rue François 1er que ses propriétaires se sentent le plus à l’aise. Presque vingt-cinq ans avant le déferlement des Cayenne, Touareg, X5 et autres ML sur le marché de l’automobile, le Range avait ouvert la voie.
Le ridicule ne tue pas en 1971. C’est bien dommage. Car le spectacle est affligeant. Tout est kitsch, idiot et comique. En feuilletant les événements de ce millésime, on croirait compulser le Guiness des Records les plus absurdes et des performances les plus décalées. Au cinéma, les français se poilent devant « La folie des grandeurs » où Alice Saptrich nous inflige un numéro de striptease mémorable. Dans la chanson française, c’est pire. Les tubes de cette année-là sont à pleurer… de rire. « Des rois mages » de Sheila en passant par « L’aventura » de Stone et Charden, nos oreilles aimeraient bien attraper une otite. Dans les rues de Paris, les Krishnas dansent au son du tambourin en effrayant les enfants. En Californie, des sectes où se pratiquent la sorcellerie et la magie noire, se multiplient. Des communautés de paumés qui se retrouvent à danser à poil autour d’un feu de camp. Une version hallucinée du scoutisme. Les destinations de voyages ont des noms mystérieux et poétiques. Les jeunes partent en vacances à Goa, Katmandou ou Kaboul. Un sac à dos et quelques dollars en poche, ils recherchent le nirvana dans des boutiques où de grands panneaux à l’entrée indiquent « Hashish & Mariwana sold here ». Même la publicité devient folle. Yves Saint Laurent se déshabille pour vendre une eau de toilette. Il a tout de même gardé ses lunettes. Dans le sport, les françaises sont effrayées par la basketteuse russe Ouliana Semenova qui mesure 2,20 mètres. Une géante des parquets qui regarde l’équipe de France comme une bande de lilliputiennes. Une Porsche 917 K remporte les 24 Heures du Mans à une moyenne de 222,3 km/h avec des vitesses de pointe atteignant les 360 km/h dans les Hunnaudières. L’aviation civile n’a qu’à bien se tenir. Carlos Monzon, le puncheur argentin fait le mariole sur les rings. Il faut tourner la page du passé, faire place nette, balayer les icônes des années 60. Le stationnement payant est approuvé dans la capitale. Les Halles sont transférées à Rungis. Pire, les bus à plate forme de la ligne 21 partent au rebut. Ils sont jugés trop dangereux. Pourtant entre la Porte de Gentilly et la Gare St Lazare, ils ont facilité bien des amours naissants. Ils étaient le meilleur moyen de flirter à l’air libre. Ils donnaient de l’élégance à nos déplacements urbains. Coco Chanel, l’arbitre du bon goût nous a quittés laissant derrière elle une France en ponchos et blouses à fleurs. Les constructeurs automobiles ont également perdu l’inspiration. Ils sont revenus à un certain classicisme. Mercedes-Benz va pourtant arriver à concilier la modernité de l’époque et le charme des productions anciennes. Il faut dire que l’Etoile de Stuttgart a un lourd patrimoine à assumer. Depuis qu’en 1954, elle a dévoilé au salon de New-York, la 300 SL à portes papillon, la marque allemande a frappé les esprits et les cœurs. Le modèle est splendide, léger, confortable et puissant. Un mythe a vu le jour. Il s’illustrera sur les routes caillouteuses de la Carrera Panamericana et des Mille Miglia et fera frissonner les spectateurs du Nurburgring au doux feulement de son six cylindres. Alors évidemment, à chaque fois que Mercedes sort une nouvelle génération de SL, la question est : fera-t-il mieux qu’avec la 300 SL ? Les Pagode des années 60 dessinées par le français Paul Bracq ont fait leur temps. En 1971, elles paraissent fragiles, presque fluettes et surtout leurs qualités routières ne correspondent plus à la circulation actuelle. En avril, Mercedes présente officiellement la 350 SL qui porte le matricule : R107. La rupture est franche avec les lignes harmonieuses de la Pagode. Finis les arrondis et les galbes à la Marylin Monroe.Le nouveau cabriolet est destiné en priorité au marché américain car il répond aux normes de sécurité en vigueur. C’est un raz-de-marée. Cette génération de SL remporte un succès immense auprès d’une clientèle fortunée. On le surnommera le « Bobby cab » tellement la famille Ewing lui était attachée. Il symbolise le rêve américain et la réussite de la décennie suivante. C’est surtout un premier avertissement au haut de gamme américain. En matière de raffinement, la première puissance du monde aura toujours le regard tourné vers la vieille Europe. Quelques mois plus tard, en octobre 1971, Mercedes dévoile la version coupé du SL appelé naturellement SLC. Autant le cabriolet est pur, autant le SLC à l’empattement rallongé, ressemble à un crapaud. Un OVNI qui colle parfaitement avec les excentricités des années 70.
C’est la fête en 1972. Le parti socialiste, le parti communiste et le MRG se mettent d’accord sur un programme commun. Pierre Richard triomphe au cinéma dans « Le grand blond avec une chaussure noire ». Les français ont besoin de rigoler, d’oublier leurs soucis. Les succès musicaux de l’année sont placés sous le signe de la gaieté, de la joie de vivre et de l’amour. « Une belle histoire » de Michel Fugain, « Le lundi au soleil » de Claude François, « Que Marianne était jolie » de Michel Delpech, « Si on chantait » de Julien Clerc font danser les garçons et les filles dans les bals populaires. Même le sexe n’est plus un sujet tabou. Woody Allen le traite en dérision dans « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander ». Paris se transforme, on efface la grisaille du passé pour réinventer une ville moderne. Les pavillons des Halles sont démolis petit à petit. Le ventre de Paris se vide. C’est aussi la fin des poinçonneurs. L’époque est à la rénovation. Le Paris poulbot doit disparaître. L’Europe nous regarde, nous épie. Il faut cacher nos vieilleries. La construction immobilière détruit les traces de notre histoire. Les jeunes ne sont pas encore sensibles à la préservation du patrimoine. Ils veulent du neuf, du pimpant et du fonctionnel. Les femmes prennent le pouvoir. Du moins, elles s’illustrent dans de nouveaux domaines. Jane Fonda en voyage à Hanoï milite contre la guerre du Vietnam exhortant les Gi’s à ne plus tirer. Un casque sur la tête, elle ira jusqu’à grimper sur un canon anti-aérien. En France, Anne Chopinet, une jeune fille de dix-huit ans arrive major au concours de Polytechnique devant une cohorte d’hommes blessés dans leur virilité. Mais, le chemin de l’égalité et de la parité semé d’embuches, sera long et difficile. Pourtant une loi est votée cette année imposant l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes. La civilisation des loisirs est en marche. Aux Etats-Unis, la marque de sport Nike vient d’être créée. On fait attention à son corps. La façon de se nourrir change elle aussi. Henri Gault et Christian Millau inventent la nouvelle cuisine. Les plats en sauces, les garnitures lourdes et indigestes, sont bannis. On cuit désormais à la vapeur, en papillotes ou au bain marie. Les portions sont réduites et on sort de table avec la faim au ventre. L’époque est à la légèreté et non plus aux banquets pantagruéliques. L’aspect visuel compte également. La couleur rentre dans les foyers. La preuve : les ventes de téléviseurs explosent. Les français voient la vie en quadrichromie. Leurs voitures sentent pourtant la naphtaline. Les 2 CVet les 4 L qui circulent sur les routes de France ont pris un sérieux coup de vieux. Elles sont grises, ternes et vraiment pas sexys. Les femmes ne se reconnaissent plus dans ces modèles anciens pour aller travailler. Renault dévoile alors sa Renault 5. Une pastille de couleurs dans un monde sombre. Cette citadine n’a rien à voir avec ses concurrentes. Elle est destinée principalement aux jeunes et aux femmes. Ses qualités routières et son confort font d’elle à la fois une bonne citadine et une voyageuse au long cours qui n’a pas peur d’emprunter les autoroutes. Un Paris-Marseille ne l’inquiète pas outre-mesure. Elle est courageuse et intrépide.Les autres constructeurs sont dubitatifs, deux portes et un hayon semblent des éléments rédhibitoires. « Jamais, elle ne se vendra » clament-ils tous en chœur ! C’est tout le contraire, elle séduit une génération de nouveaux acheteurs qui craquent pour son intérieur en skaï orange, cette bouille marrante et ses phares malicieux. Cette Renault 5 est une coquine, elle sait charmer son public. La campagne de publicité qui la promeut met justement l’accent sur son côté jovial. Les responsables de Renault utilisent la bande-dessinée. Comme un personnage de cartoons, elle s’adresse à nous et déclare dans une bulle : « Bonjour, je suis la Renault 5, on m’appelle aussi supercar ». Bien sûr, elle est légèrement plus chère qu’une Simca 1000, mais à 9 740 francs, ces possibilités, son charme, sa candeur sont de formidables atouts commerciaux. C’est en effet la première voiture sympa qui correspond aux attentes de toute une génération. Jaune citron, vert pomme, orange, rouge coquelicot, bleu lavande, cette Renault 5 est le vrai rayon de soleil de l’année 1972. Elle dépoussière la production automobile.
1973, c’est l’année noire du bon goût. Le tournant funeste de la création. La perte totale des valeurs. Pablo Picasso meurt laissant derrière lui une succession houleuse qui mettra sept ans à se régler. Fernand Raynaud se tue au volant de sa Rolls-Royce, comme tous les interprètes dramatiques, il aimait rouler seul, la nuit, perdu dans ses songes. La guerre du Kippour éclate sur une terre sacrée où chaque parcelle déchaîne la folie des hommes. La première FIAC ouvre ses portes dévoilant un art inexplicable et abscons pour la majorité des citoyens. Le monde tremble à la prise du pouvoir de Pinochet au Chili et au mariage entre Sheila et Ringo à la marie du XIIIème arrondissement. Au cinéma, c’est l’irrévérence qui rameute les foules. Deux splendides marlous, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere vivent de petites combines minables et d’expériences « sexuelles » dans les « Valseuses » de Bertrand Blier. En Italie, Marco Ferreri réveille le Festival de Cannes avec sa « Grande Bouffe » retraçant le suicide collectif d’une bande d’amis. Federico Fellini préfère parler de son enfance dans « Amarcord » et fustiger la montée des milices fascistes. Dans un autre registre culinaire, Marlon Brando fait des exploits avec une simple tablette de beurre dans le « Dernier Tango à Paris » ( en salle depuis décembre 1972) avec la très jeune Maria Schneider, la fille de Daniel Gélin. La page des années 60 est définitivement tournée avec l’annonce de BB dans France Soir : « Elle met fin à sa carrière ». L’insouciance de la période yéyé s’est transformée en inquiétude sur l’avenir du pays. D’un côté, les étudiants d’Ordre nouveau gonflent leurs pectoraux, de l’autre, les ouvrières de Lip s’initient à l’autogestion. Deux visions du monde s’affrontent. Si toute cette brutalité ne suffisait pas, le CES Pailleron part en flammes. Des familles pleurent leurs petits disparus et s’insurgent devant l’inconscience des pouvoirs publics.
Il faudrait mieux oublier ce millésime 1973. Rayer cette année et ne plus jamais en parler. Il ya tout de même quelques raisons d’espérer. Elles viennent d’Outre-manche. L’écossais Jackie Stewart remporte le championnat du monde de Formule 1 au volant d’une Tyrell Ford. Mais la saison a été endeuillée par l’accident de François Cevert. Cette année 1973 nous ramène toujours à une triste réalité. Les tensions entre la Grande-Bretagne et l’Irlande n’ont jamais été aussi fortes. Les bombes de l’IRA explosent à Whitehall et Old Bailey, en plein centre de Londres. Tout espoir de réconciliation est devenu une mission impossible. Pourtant, le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark rejoignent le club des états membres de la CEE. Alors, tout n’est pas perdu… L’automobile pourrait nous redonner un peu de joie, d’allégresse, de courage. En France, c’est pourtant la bérézina, George Pompidou est obligé de s’extasier devant la Peugeot 104 sur le stand du salon de l’automobile. Il se prête de mauvaise grâce à ce protocole. Dans son œil, on remarque cependant une pointe d’ironie. Il se souvient d’un temps où il prenait le soir venu sa Porsche 356, de cette époque où il se sentait libre et heureux. Aujourd’hui, il est obligé de soutenir l’industrie nationale, d’évoquer les problèmes d’environnement causés par les voitures et de favoriser la construction de rues piétonnes dans les grandes villes. Mais, ça ne l’intéresse pas. Il a vibré au son mélodieux du quatre cylindres à plat, aux pointes sur l’autoroute, aux minijupes et aux cuissardes. En 1973, les femmes portent d’affreux jupons longs et chaussent de grotesques sabots. Le sursaut d’orgueil viendra d’Angleterre. Jaguar lance la Série II de sa berline XJ. Cette berline aux lignes parfaites, à l’équilibre divin a été présentée en 1968 en héritant des moteurs des anciennes XK. Souvent désignée comme la plus belle berline du monde, la XJ est un modèle d’élégance, de pureté et de simplicité. Un coup du génie de Sir Williams Lyons. On se dit que les anglais savent faire des voitures hors du commun. Bien sûr les allemands sont de bons motoristes, les italiens soignent les carrosseries et les américains pratiquent un luxe tapageur, mais rien ne vaut une XJ. Intemporelle et majestueuse. L’année 1973 et son fleuve de contrariétés nous rattrapent, car le constructeur vient d’être absorbé par British Leyland. Commencent alors les soucis de fiabilité, les économies de pacotille qui rendront le feulement du Jaguar moins envoûtant…
1974… Les années de prospérité sont loin derrière nous. Clap de fin des trente glorieuses. La crise se profile. Depuis le 23 décembre 1973 et la décision de l’OPEP d’augmenter le prix du pétrole de 100 %, la planète tremble. En janvier 1970, l’Arabie Saoudite vendait son baril de Brent 1,80 dollars, quatre ans plus tard, ce même baril s’élève à 11,65 dollars ! Les habitudes de consommation des français changent. La recherche des économies, la chasse aux gaspis sont au centre des préoccupations des ménages. La douloureuse question du pouvoir d’achat hante le débat politique. Une jeune candidate trotskiste à l’élection présidentielle fait sensation à la télévision. Cette Arlette Laguiller qui s’est présentée pour la première fois aux législatives de 1973 dans le XVIIIème arrondissement a séduit le public par son franc-parler. Les téléspectateurs découvrent avec stupéfaction qu’un homme politique ne ressemble par forcément à un sexagénaire bedonnant et suffisant. Le mot chômage entre dans le vocabulaire courant. Tous les schémas de pensée de l’après-guerre volent en éclats. Qui aurait pu imaginer qu’un jour, les livres se vendraient comme des boîtes de conserve ? La FNAC Montparnasse ouvre ses portes rue de Rennes sur deux étages et un escalator. Ce magasin d’un genre nouveau bouleverse le rapport à la culture dite officielle. C’est la fin d’un monde. Un président poète, Georges Pompidou, disparaît. Il a ému la France en citant Paul Eluard, rendant ainsi un hommage pudique à Gabrielle Russier, ce professeur de lettres âgée de trente-deux ans qui s’est donné la mort en 1969 après avoir été accusé de détournement de mineur. Comprenne qui voudra, mais le pays a perdu ses repères. La bande-dessinée n’est plus un art mineur réservé aux enfants, mais un formidable défouloir où s’exprimeront les doutes et les délires d’une société qui se cherche. Un festival international lui est même dédié à Angoulême. Cette sensation de passer dans un nouveau monde retentit encore plus fort dans les esprits des français après l’attentat du Drugstore St-Germain. Depuis la fin de la Guerre d’Algérie, le terrorisme aveugle n’avait plus frappé les rues de la capitale. Les citoyens devront vivre avec cette nouvelle menace au-dessus de leur tête. Image cocasse et troublante des pompiers venus secourir les victimes et de l’affiche du film « Emmanuelle » au dessus du Drugstore Publicis. Sylvia Kristel pose lascivement dans un fauteuil en rotin et des blessés en sang s’allongent sur le trottoir. Même le nom du terroriste présumé rappelle celui d’un chanteur bon vivant, adepte des chemises à fleurs. Pour oublier la dure réalité et les sacrifices, les français se réfugient dans l’humour noir de Reiser et le second degré de Coluche qui triomphe à l’Olympia. Sa salopette rayée et son tee-shirt jaune deviennent l’étendard d’une France irrespectueuse face aux puissants, un pied-de-nez aux gens qui savent. Ces fameux technocrates, les mecs à qui tu poses une question et une fois qu’ils y ont répondu, tu ne comprends plus la question que tu avais posée. L’esprit frondeur fait trembler les bourgeois. La jeune étudiante Adjani se prend une magistrale Gifle par Ventura qui n’aime pas la façon dont elle s’émancipe. « Tu parles mal, tu travailles mal, tu danses mal, tu grandis mal ». L’insubordination est à la mode. L’automobile n’échappe pas à ce grand mouvement de remise en question. Volkswagen va inventer la Golf qui colle parfaitement à cette période de restriction budgétaire et de flambée énergétique. Une compacte allemande au pays des grosses limousines. L’artillerie légère face à la Panzer Division. Le constructeur germanique en vendra plus de 25 millions à travers le monde. Un succès commercial comparable à la Coccinelle. Déclinée sur cinq générations différentes, cette Golf est une voiture polyvalente, fiable et robuste. Elle est la meilleure vitrine du savoir-faire allemand. Elle consomme peu, tient la route et séduit aussi bien les ouvriers que les cadres. Sa ligne intemporelle dessinée par Giugiaro a traversé les années avec aisance. Des arêtes droites, un classicisme bon teint mais aussi une certaine jovialité dans le regard. Cette Golf a réussi à marier une fabrication sérieuse sans tomber dans la froideur clinique. Avec les années, elle va grossir, grandir et son prix l’éloignera des budgets plus modestes. L’embourgeoisement d’un modèle est le signe de la réussite. C’est un paradoxe, celle qui sortit en pleine crise du pétrole et qui motorisa la classe ouvrière allemande a émigré dans les beaux quartiers et transporte aujourd’hui de jeunes cadres qui apprécie son côté chic et discret. C’est ce qu’on appelle l’ascenseur social !
1975… Les Etats-Unis ont perdu la boule. Ce grand pays marche la tête à l’envers. Rien ne va plus chez l’Oncle Sam. Patricia Hearst, la fille du magnat de la presse est kidnappée par l’armée symbionaise de libération. 18 mois de détention au bout desquels, elle prend fait et cause pour ses ravisseurs. Atteinte du syndrome de Stockholm, elle participe même à un braquage. Décidément, ce millésime 1975 est placé sous le signe de la folie. Une incroyable dinguerie s’est emparée des américains. Au cinéma, l’oscar du meilleur film est décerné à « Vol au dessus d’un nid de coucou » de Milos Forman. Le regard de Jack Nicholson excite les ménagères américaines. Arthur Ashe gagne le tournoi de Wimbledon face à « Jimbo » Connors. Le « noir américain » comme le qualifie la presse de l’époque dénote sur le circuit. Ses prises de position contre l’Apartheid ou son combat contre le virus du SIDA feront de lui, trente ans plus tard, une légende des courts. La tigresse Pam Grier, icône des films « Blaxploitation » rend dingue la communauté afro-américaine. Ses décolletés plongeants, ses course-poursuite dans les séries B, son assurance féline trouble un jeune adolescent, un certain Quentin Tarantino qui vingt ans après en fera une splendide « Jackie Brown », toute en sensualité et désir refoulé. Les Etats-Unis bouillonnent d’impatience. En Europe, les effets de ce dérèglement se font également sentir. Le chanteur Mike Brant se suicide. Le Grand Prix de l’Eurovision est remporté par des hollandais qui chantent « Ding a dong », une ritournelle abrutissante qui passe en boucle sur les radios. Emile Ajar alias Romain Gary refuse le prix Goncourt. Franco a, enfin, fini par mourir laissant la place à un fringant roi qui saura rendre à l’Espagne sa dignité et sa démocratie. Ce playboy ibérique fait la Une de Paris Match en maillot de bain. Son allure n’est pas sans rappeler celle d’un autre séducteur latin, l’italien Giovanni Agnelli, patron de Fiat qui fait des ravages sur la Riviera. Le monde change. C’est le grand retour du pantalon dans les collections de haute couture. En Amérique, Oscar de la Renta l’a remis à la mode en s’inspirant du style des années 30 façon Greta Garbo ou Marlène Dietrich. AMC lance sa Pacer dans cette ambiance survoltée où toute raison a foutu le camp. Au départ, on attend beaucoup de cette compacte censée réduire les émissions polluantes. C’est une révolution au pays des puits de pétrole. La Pacer est imaginée avec un moteur rotatif et puis poussées par d’impérieuses logiques industrielles, elle héritera d’un bon vieux V6 et après d’un V8 gloutonnant. Elle devait consommer moins que les mastodontes yankee qui engloutissent des hectolitres d’essence. Finalement, elle ne parviendra pas à faire baisser d’un gallon la consommation de pétrole. Mais que l’Amérique est belle, audacieuse et avant-gardiste lorsqu’elle échoue ! Car la Pacer a marqué les esprits par sa large surface vitrée, ses fesses bombées, sa gueule marrante et son large espace intérieur. Malheureusement, produite à la va-vite, sans souci de qualité, elle décroche une réputation de nanar invendable et inutilisable. Elle tombe souvent en panne et fait rigoler les garagistes qui ont depuis longtemps arrêté de la réparer. La Pacer est une cause perdue. C’est pour cela qu’on l’aime. Certains l’ont même affublé du titre envié de « la pire voiture de l’univers ». Et pourtant, tout le monde se souvient de ce vaisseau spatial sorti de nulle part qui fait rire les enfants à son passage. Il n’est pas rare de l’apercevoir encore aujourd’hui dans des spots publicitaires. C’est une apatride. Seuls les amateurs peuvent dire d’où elle vient. Elle se fond dans la circulation et fait extraordinaire, elle n’est pas ridicule en 2007. Plus de trente ans après son lancement, elle n’est pas datée, ni connotée. Elle connut une belle carrière en Europe, notamment en Suisse et en Belgique. En France, c’est sous l’impulsion du distributeur Jean Charles qu’elle fit quelques éclats. L’astucieux concessionnaire la distribua dans les beaux quartiers. Il n’était pas rare de la croiser entre le Trocadéro et le Bois de Boulogne. Mais le coup de maître fut de faire appel à Brigitte Bardot pour assurer la promotion. Les photos de la campagne furent prises un soir après la fermeture du salon de l’auto. BB se prêta gentiment à cette opération de relations publiques. Allongée sur le capot de la Pacer, la sex-symbol française avait fière allure. Les affiches étaient encore plus osées. On y voyait une créature de dos qui portait une longue robe blanche. La comparaison entre le postérieur de la dame et l’arrière de la voiture serait aujourd’hui interdite par les ligues de vertus. C’était sexiste bien sûr, mais l’époque l’était. Alain Delon céda aussi aux sirènes de la Pacer. Coluche, le fils Duchemin connut avec elle un joli succès sur les écrans dans « L’aile ou la cuisse ». La Pacer est une expérience automobile qui n’avait pas vocation à rouler sur la route. Le charme qui se dégage d’elle est, en partie, du à son échec retentissant.
1976 Cette année-là, la canicule n’a pas frappé seulement la France, mais aussi l’Italie. Le pays béni des artistes, des peintres, des sculpteurs, des écrivains a attrapé un sérieux coup de chaud. Pour remettre les pendules à l’heure, les français ont préféré instaurer l’heure d’été. Elle existait déjà depuis 1966 sur la péninsule. N’empêche l’image des transalpins, ces maîtres du bon goût et du farniente a pris un sérieux coup dans l’aile. La quiétude romaine n’est plus ce qu’elle était. Le pays est secoué par les attentats des Brigades Rouges. Mais surtout, le 10 juillet, se produit la catastrophe de Seveso en Lombardie. La surchauffe d’un réacteur d’une usine chimique laisse échapper un nuage de dioxine qui fait des ravages sur la flore et la faune de la région. Cet « Hiroshima environnemental » laisse des traces dans les esprits et impose une réglementation stricte des implantations de sites industriels. L’Italie, qui jusqu’alors s’était faite remarquer par sa douceur de vivre, se réveille avec une sacrée gueule de bois. Le cinéma italien, celui de la Dolce Vita, du Guépard, de ces grandes fresques romanesques prend un tournant scatologique avec « Affreux, sales et méchants », le film d’Ettore Scola. On repousse les limites de la décence. Après s’être intéressés à la noblesse, les cinéastes italiens trouvent l’inspiration dans le prolétariat, la misère et l’injustice. L’Italie se veut pionnière dans l’éveil des consciences. Le Parti Communiste Italien prend peu à peu ses distances avec le modèle soviétique. L’atmosphère est au fantastique, à l’onirique. De notre côté des Alpes, le dessinateur Tardi sort le premier volume des aventures d’Adèle Blanc-Sec, une héroïne hors du temps qui évolue dans un univers déjanté et laid. Jean-Michel Jarre invente la musique électronique grâce à son album « Oxygène ». Désormais, un type derrière un synthétiseur ou des écrans d’ordinateurs peut être considérée comme un musicien. C’est ce que l’on appelle le progrès. Mozart et Beethoven doivent se retourner dans leurs tombes. Drôle d’époque où l’actuel ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner signait l’appel du 18 joint pour la dépénalisation du cannabis, c’est-à-dire son usage, sa possession et sa culture. Dans tout ce maelstrom, l’automobile italienne vit des heures difficiles. Lancia a été absorbé par Fiat depuis 1969. Le luxe des productions d’antan a laissé la place à des séries nettement moins prestigieuses. L’exclusivité des Lancia Aurelia et Flaminia est un vieux souvenir. Quelques collectionneurs nostalgiques se rappellent avec émotion du bonheur immense de posséder une Lancia. C’était un signe distinctif, une façon d’appartenir à un club très fermé dans les années 50 et 60. Vous étiez immédiatement catalogués comme un esthète, un homme mesuré dont les jugements seraient écoutés.
En 1976, l’heure est à la rationalisation de l’outil de production et puis le haut de gamme est désormais le terrain de chasse des allemands. L’élégance, c’est du passé. Les italiens sont les premiers à abdiquer, les anglais suivront une décennie plus tard, quant aux français, ils ne croient plus depuis belle lurette à cette niche. Alors Lancia réfléchit plutôt à sa future Delta, la marque sait par instinct et études de marché que le segment des compactes sera son avenir, sa seule porte de sortie. Tout n’est pourtant pas noir, les résultats sur le plan sportif sont même exceptionnels grâce à une Stratos qui s’illustre en championnat du monde des rallyes. Comme dans les familles désargentées, chez les aristocrates fauchés, il faut faire du vieux avec du neuf. On rafistole ces vieux vêtements pour n’avoir pas l’air trop bête le jour de la rentrée. Lancia sort donc une Gamma avec un coffre à hayon tout à fait étonnante. Ni belle, ni laide, c’est une voiture hors du commun qui finalement correspond bien au milieu des années 70, une époque qui a perdu tout sens critique. Qui serait assez avisé pour dire ce qui est beau ou laid ? Les arbitres du bon goût ont été cloués au pilori. Tout est donc possible. Dans ses premières versions, la Gamma n’abuse pas encore de plastiques trop disgracieux, avec le recul, elle a même un certain charme kitsch. Ce n’est pas une voiture facilement classable. Qui d’autre que Alain Delon en personne pouvait s’en servir dans ses films ? Il fallait un type assez dingue et décalé pour utiliser une Gamma dans d’interminables courses-poursuites. Juste pour se remémorer Delon au volant d’une Gamma dans « Trois hommes à abattre », ce modèle mérite le respect et la reconnaissance.
1977… Il y a des années où l’on se sent pousser des ailes. Des millésimes où emporté par l’audace, tout paraît possible. Plus aucune frontière, ni barrière ne vient obstruer votre chemin. La création est libre. 1977 a le parfum de la démesure, des challenges impossibles. Jean-Bedel Bokassa se proclame empereur de Centrafrique dans le stade omnisports de Bangui devant plusieurs milliers d’invités. Il y a des jours où le ridicule ne tue pas non plus. C’est dommage ! L’ex-capitaine de l’armée française avec son manteau d’hermine sur les épaules et un aigle d’or derrière lui qui scrute ce spectacle accablant. Ce n’est pourtant pas un vieux sketch comique de l’ORTF, ni une caméra cachée de la doublette Rouland/Legras, mais bien la triste réalité d’une Afrique qui souffre de la mégalomanie de ses dictateurs et de la complaisance des anciennes puissances coloniales. L’année 1977 réserve bien des surprises, des bizarreries plutôt. Albert Spaggiari célèbre pour ses exploits dans les égouts s’évade du palais de justice de Nice. Il saute tout simplement par la fenêtre du bureau de son « petit juge » qu’il aimait bien. Une moto l’attend en bas et la police ne le retrouvera jamais. Lui aussi était un amateur de facéties, un spécialiste du postiche et des coups de main armés en Amérique du Sud. Tout semble irréel dans le calendrier de 1977. Même le cinéma devient gaga de « La guerre des étoiles » de George Lucas où il est question d’une princesse Leia, d’un chevalier Jedi et d’un drôle de type appelé Chewbacca recouvert de poils qui viendrait d’une planète mystérieuse : Kashyyyk. A la télévision, ce n’est guère mieux, la série « Hulk » apparait pour la première fois. Encore plus étrange, un gars tout à fait normal se transforme en grosse brute verte sous le coup de la colère. La couleur a son importance. Les trucages sont involontairement comiques. L’époque est folle. Il faut dire qu’Elvis, le King, vient de s’éteindre à Memphis, Tennessee. Il pesait 140 kilos. La scène musicale se partage entre Disco et naissance du mouvement punk avec les Sex Pistols et les Clash aux manettes. Le futur est très présent. C’est sûr, l’an 2000 va changer notre façon de vivre. La console de jeux vidéos Atari débarque en France avec des fonctionnalités qui feraient pleurer un enfant de maternelle en 2007. L’architecture s’expose. On inaugure les tours du World Trade Center à New York et les parisiens découvrent dubitatifs le Centre George Pompidou. L’automobile suit le mouvement. Renault met pour la première fois un turbo dans sa formule 1 au Grand Prix d’Angleterre sur le circuit de Silverstone. Les français sont pressés. Parmi eux, il y en a un de particulièrement motivé. Un fils de paysan, devenu ingénieur, puis capitaine d’industrie, un fonceur, un éclaireur. Jean-Luc Lagardère ressemble aux années 70. Il n’aurait pas imaginé qu’un chef d’entreprise soit un petit boursicoteur, un financier qui gère son affaire en regardant des courbes de profits derrière un écran d’ordinateur. Non, en 1977, un chef d’entreprise a de grands projets, voire trop grands. Il investit tous les domaines de l’industrie aéronautique en passant par les médias et l’automobile par l’intermédiaire de Matra. C’est en pleine Sologne, sur le site de Romorantin entre fougères et marcassins que va sortir un véhicule qui a vingt-cinq ans d’avance sur son époque : la rancho. Un modèle révolutionnaire. Un véhicule de loisirs à une époque où la semaine de travail n’est pas de 35 mais de 40 heures. Pour les trentenaires, la rancho restera à jamais la voiture du père de Vic (Sophie Marceau) dans la boum. Ce sympathique dentiste, un peu coureur, un poil bougon, marié à Brigitte Fossey, une adorable dessinatrice de presse. Evidemment la voiture a été conçue sur les bases de la simca 1100 et emprunte le moteur de ti. Ce n’est pas très glamour comme pedigree. Tant pis, c’est surtout très visionnaire. Une vista incroyable qui démontre la créativité des ingénieurs et techniciens français. Un vrai cocorico. Sans la rancho, les tout-terrains n’existeraient pas sur nos routes. Bien sûr, il y avait déjà le Range Rover ou le Jeep Cherokee Grand Wagoneer, des objets de luxe inabordables pour le commun des mortels. Matra mettra la rancho au prix d’une berline. C’était tout simplement trop tôt !
1978 Les années 70 sentent la poudre. Les braqueurs font la Une des journaux. L’époque se cherche de nouveaux héros. Le grand banditisme fait rêver la ménagère, inquiète le bourgeois et rend dingue les services de police. Au 36 quai des Orfèvres, les flics se tirent la bourre. Les commissaires de l’antigang et de l’OCRB sont aussi célèbres que les animateurs de télévision. Les hors-la-loi ont changé de nature. Les délinquants de l’après-guerre quittent peu à peu la scène du crime organisé. Résistants ou collaborateurs, parfois les deux en même temps, ces vieux tontons flingueurs, amateurs de rutilantes Cadillac et Buick, laissent la place à de jeunes hommes aux méthodes nettement plus expéditives. Les Mesrine et autres Spaggiari ont démarré leurs vies sous des climats plus ensoleillés. Ils se sont forgé une carapace de durs à cuire dans le Haut Tonkin ou dans le Constantinois. Les guerres coloniales ont laissé des traces dans leurs esprits et dans leurs façons d’agir. La fin des années 70 aura été une grande pagaille où il est difficile de faire le tri entre anciens gauchistes et ex de l’OAS. Une seule certitude, l’appât du gain pour les truands n’a jamais été aussi fort. Ils n’ont plus de limites. Leur audace fait sourire les français. La guerre des casinos réveille la paisible promenade des anglais. Dévaliser les coffres de la Société Générale de Nice, ce n’est pas si grave après tout. Les médias sont plutôt indulgents avec ces mauvais garçons qui brisent en mille morceaux les valeurs morales de la société. Pourtant, le sang coule parfois et souvent on oublie les commandements du code de l’honneur. Mieux vaut avoir le sommeil lourd quand on choisit ce genre d’activité. Et surtout, mieux vaut utiliser des voitures très rapides pour se sortir d’une mauvaise passe.
Quand BMW dévoile sa 528i (E12) en 1978, une puissante berline développant 184 chevaux, capable de dépasser allègrement les 200 km/h, le constructeur imagine la vendre à de respectables chirurgiens, d’actifs chefs d’entreprises ou à des commerçants aisés. Une clientèle sûre qui paye rubis sur l’ongle. Des acheteurs plus jeunes et plus dynamiques que le concurrent Mercedes ne réussira à capter que vingt-cinq ans plus tard. Une manière de marquer sa différence et d’inventer le « sport-chic », un habile mélange entre confort, plaisir et reconnaissance sociale. La marque réussit son pari et effectivement elle vend ses modèles à des pères de famille qui n’ont pas peur de faire une pointe sur l’autoroute. Seulement, BMW n’avait pas prévu que cet engin qui accélère et freine aussi fort, va intéresser une autre clientèle : les bandits ! La série 5 devient alors l’emblème national d’une génération de marlous. En Italie à la même époque, les truands préfèrent l’Alfetta pour commettre leurs délits. En France, le mythe atteint son apogée lorsque Mesrine est abattu en pleine journée au volant de sa 528i à la Porte de Clignancourt. La « légende » commence alors son long travail de sape. Les « série 5 » s’imposent comme des voitures à double facette. Elles pratiquent un jeu très trouble. Elles ne se cantonneront plus uniquement dans le registre propret et sportif. Elles auront aussi ce parfum de souffre, de décadence et de risque qui excitera des acquéreurs aux mœurs plus sages. Si aujourd’hui, les collectionneurs s’arrachent les premières versions, c’est en partie, à cause de son comportement routier exemplaire, mais aussi pour se mettre dans la peau d’un bandit. Une petite dose d’adrénaline avant de déposer ses enfants à l’école. S’imaginer l’ennemi public numéro 1, porter une fausse barbe, un 45 Special dans son holster et un blouson en cuir craquelé. En 2007, une série 5 de 1978 permet de jouer au gendarme et au voleur, une mi-temps dans chaque camp pour un prix très abordable. Le mythe du « bad boy » n’est donc pas prêt de s’éteindre. Les responsables de BMW n’ont évidemment pas souhaité brouiller les cartes. C’est la rançon de la gloire et un splendide détournement d’image.
Décidément, l’année 1979 commence bien mal avec un deuxième choc pétrolier dès le mois de janvier. La crise s’installe. La sidérurgie est en pleine restructuration. Les ouvriers manifestent à Longwy. La société change et l’économie se libéralise. Les modèles de l’après-guerre sont devenus obsolètes. Margaret Tatcher, 1er ministre britannique, serre les boulons et ne cède rien. Sa réputation de Dame de fer fait rêver la « Nouvelle Droite » française. Dans l’hexagone, la fin du mandat de Valery Giscard d’Estaing est entachée par une série de scandales. Robert Boulin, ministre du travail du gouvernement Barre est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet. L’ennemi public numéro 1, Jacques Mesrine est abattu Porte de Clignancourt. Plus fort encore, le Canard Enchaîné révèle l’affaire dite des diamants de Bokassa. Ce Jean-Bedel commence à agacer. Il sera remplacé en fin d’année par David Dacko avec l’aide des troupes françaises à la suite de la fameuse opération Barracuda orchestrée par le service de documentation extérieure et de contre-espionnage (l’ancêtre de la DGSE). En cette fin 1979, ça patauge drôlement dans les hautes sphères. Pour couronner le tout, le paquebot France est vendu à un armateur norvégien. L’impression que l’on brade une partie du patrimoine de notre pays inquiète les français. C’est la fin des symboles. Le dernier cheval des abattoirs de Vaugirard vient d’être tué. Et si la France n’était plus une grande puissance ? L’américanisation de notre société n’a jamais été aussi forte. Le 1er McDonald’s a ouvert ses portes à Strasbourg, révolution au pays des gourmets. Les jeunes ne rêvent plus que d’Amérique. Au cinéma, ils se sont rués sur Mad Max, Superman et le dernier James Bond, Moonraker. Ils raffolent de ces films d’action, de ces superhéros positifs qui sauvent le monde avec des superpouvoirs. L’infantilisation est en marche. Gotlib, Alexis et Lob préparent pour l’année suivante une réplique franchouillarde de ces têtes-à-claques avec un Superdupont pittoresque et décalé. Même notre gendarme de St Tropez, symbole de l’unité nationale, se discrédite dans une sombre aventure d’extraterrestres. Pathétique ! Les intellos en costumes de velours se pâment devant « Manhattan » de Woody Allen, cette ode à New-York en noir et blanc. La musique est depuis longtemps le territoire des anglo-saxons. On danse sur le tube disco « le Freak, c’est chic » au Studio 54. Le morceau « Rapper’s Delight » de Sugarhill gang a encore des accents funky. Il se fera plus brutal et violent dans quelques mois.
Années quatre-vingt !
La décennie 80 s’ouvre sur un monde nouveau. Les gloires des années 60 ont tiré leur révérence. Jean-Paul Sartre, Steve McQueen, Alfred Hitchcock, Romain Gary, Henry Miller et John Lennon ont quitté l’avant-scène. Un obscur acteur de seconde zone à la retraite, Ronald Reagan, vient tout juste d’être élu président des Etats-Unis. La société vit des changements en profondeur. Le marché automobile se concentre. Les restructurations sont, parait-il, inévitables. Les experts nous expliquent qu’il faut procéder à des économies d’échelle. La voiture a quitté la sphère de la passion pour se diriger benoîtement vers celle de la raison. La crise pétrolière a modifié les comportements. La vitesse n’est plus libératrice et jouissive mais dangereuse. Le style passe, peu à peu, au second plan. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux. Lio vend un million d’exemplaires de son tube « Banana Split », Patrick Sabatier triomphe avec « Avis de recherche », les enfants sont scotchés devant l’ « Incroyable Hulk » et les adultes rêvent à « Dallas » et « Dynastie ». A Noël, on achète par milliers des Rubik’s Cube. Dans la rue, Myriam promet d’enlever le « bas » pour une campagne publicitaire d’affichage du groupe Avenir. Et la « distinguée » Nina Hagen réunit des foules à ses concerts. L’élégance est passée de mode. C’est l’efficacité qui doit désormais primer. Les constructeurs s’engagent dans une nouvelle ère. Les anglais comptent ainsi sur l’Austin Métro pour relancer leur industrie automobile moribonde. Les années 80 seront celles des paris les plus risqués. Tous ne réussirent pas, mais il y avait un parfum d’audace dans l’air, des combinaisons presque impossibles et des mariages farfelus. Cadillac fait ainsi appel à Pininfarina pour réaliser son coupé de prestige l’Allanté. Le succès commercial n’est pas au rendez-vous mais la ligne générale ouvre cependant de nouvelles perspectives stylistiques. Tant pis, il faut se jeter à l’eau. L’italien Rayton Fissore dévoile son Magnum, un SUV avant l’heure qui fait de la concurrence aux Range Rover. Les problèmes de fiabilité s’accumulent dommage car l’idée était bonne et visionnaire. Renault, par l’entremise du groupe AMC, se lance à la conquête des Etats-Unis en adaptant sa Renault 9 au marché local. Sur le continent américain, la petite française s’appelle Alliance et n’a pas laissé des souvenirs mémorables. Les années 80 ont permis pourtant de défricher le terrain des idées.
En 1980, la tendance est contradictoire. Les gens oscillent entre devoir de mémoire et envie de changement. A la télévision, Patrick Sabatier lance une nouvelle émission « Avis de recherche » sur TF1 qui sera suivie par des millions de téléspectateurs. Le principe est simple : retrouver les amis d’enfance ou les camarades de régiment perdus de vue d’une personnalité du monde du spectacle. Les français ressortent leurs vieilles photos de classe jaunies par le temps, se replongent dans leur passé avec délectation. C’est également le moment où la généalogie prend son essor. Tous espèrent mettre la main sur des aïeux aristocrates, beaucoup abandonneront se rendant à l’évidence que 95 % de leurs ancêtres étaient de modestes paysans. Cette télévision spectacle qui fait commerce du passé a de la concurrence. La parole se libère et les débats s’animent. Daniel Balavoine pousse son cri de colère décrivant une jeunesse abandonnée devant un François Mitterrand imperturbable. L’élection présidentielle de 1981 est dans toutes les têtes. Même Coluche, le trublion national, annonce sa candidature et les sondages le créditent de 16 % d’intentions de vote. Ca tremble dans les ministères. Le Monde se cherche. Au cinéma, la même année, sortent sur grands écrans « Les sous-doués » et « Le dernier métro ». La vie d’un théâtre durant la seconde guerre mondiale et les facéties d’une boîte à bac. Dans la chanson, c’est pire, les « mélomanes » ont le choix entre « Antisocial » de Trust et « Banana Split » de Lio.
Jacques Dutronc vient mettre sa pierre à l’édifice avec son album « Guerre et pets ». Ca risque de faire du bruit.
Certaines institutions de la vie intellectuelle disparaissent. C’est le cas de Jean-Paul Sartre, Romain Gary ou encore Henri Miller. La littérature perd deux grands romanciers. Dans les familles, on s’inquiète de la mise en liquidation de la société Manufrance qui a beaucoup fait pour la promotion de la lecture. Beaucoup de petits français ont appris à lire grâce à son fameux catalogue, caverne d’Ali Baba, repère insensé de milliers d’objets usuels, plongeon dans la vie rurale de notre pays. Les féministes sont soulagées. Marguerite Yourcenar fait son entrée à l’Académie Française. C’est la première femme à pénétrer chez les Immortels. Les françaises préfèrent suivre l’opération chirurgicale à cœur ouvert que vient de subir Mireille Darc par le professeur Cabrol. A voir la tête défaite d’Alain Delon, ce n’était certainement pas une visite de routine. Le port du casque est désormais obligatoire pour les possesseurs de mobylettes de moins de 50 cm3. Le nombre d’accidents de la route a considérablement augmenté. Il faut enrayer ce massacre. Aux Etats-Unis, la vague Disco fait toujours autant recette. Les Village People, produits par des français, amusent avec leurs déguisements de carnavals. Dans les boîtes de nuit, pour la première fois, blancs et noirs dansent sur la même musique. Ce que les hommes politiques n’ont pas réussi à faire, la Disco l’a fait en réconciliant un pays où la ségrégation est toujours aussi violente. L’Amérique pleure la disparition de Jesse Owens, le héros des Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Ses longues foulées ont ridiculisé Hitler et sa folie purificatrice. Mais les américains oublient qu’après cet exploit, Jesse Owens a participé à des courses où il affrontait des chevaux. Sa vélocité s’affichait comme un spectacle de cirque. Les américains sont capables de grandes choses où le bon côtoie souvent l’abject. Les enfants passent des nuits entières sur le Rubik’s Cube et Cadillac présente sa nouvelle Seville. Depuis 1975, la marque haut de gamme américaine a créé une famille de voitures « compactes » pour limiter l’influence grandissante des constructeurs européens, notamment de Mercedes et faire face à la crise du pétrole. De la taille d’une grande berline, cette Seville apporte une grande nouveauté qui se trouve à l’arrière. Sa malle de coffre ne ressemble à aucune autre voiture. Elle est inspirée des lignes créées par Hooper dans les années 30 et 40 qui a carrossé des Daimlers, Rolls et Bentley. On aime ou on déteste. La Seville ne passe pas inaperçue. Elle connaitra même un joli succès en Europe. C’est une leçon à méditer. De la différence, naît souvent l’harmonie.
Les scandinaves ont pris le pouvoir en 1981. Toutes les idées venues d’Europe du Nord vont être reprises dans l’hexagone grâce à François Mitterrand qui a été élu Président de la République en mai. Cet homme de compromis est très attaché au fameux modèle suédois tant vanté par les sociaux démocrates. Les suédois hantent tellement les français qu’en juin Björn Borg remporte pour la sixième fois les internationaux de France à Roland-Garros face à un Ivan Lendl pourtant déterminé. Effectivement, il y a bien des communistes au gouvernement, les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, l’abolition de la peine de mort ou encore le remboursement de l’IVG. Les nationalisations sont en route. Mais en bon radical socialiste qu’il est, le nouveau Président élu n’y croit pas un seul instant. Tout ça pour lui, c’est du folklore militant. François Mitterrand n’a pas l’âme d’un bolchévique et il est modéré dans ses propos comme dans son action, l’avenir politique le prouvera assez vite. C’est un homme de nuance, de diplomatie, un parlementaire aguerri de la IVème République. Rapidement, ils rassurent une Droite terrorisée à l’idée de voir les chars de l’Armée rouge dévaler sur les Champs-Elysées et leurs Chœurs envahir l’Opéra Garnier. Il faut avouer que la période est tendue. Ca tombe comme à Gravelotte. Le juge Michel est assassiné à Marseille au guidon de sa Honda. Le Pape Jean-Paul II est victime d’un attentant dont il en ressort indemne miraculeusement. Le Président égyptien Anouar el-Sadate aura moins de chance.
Les armes à feux devraient être interdites, surtout sur les écrans de cinéma où est projetée la dernière production d’Alain Delon « Pour la peau d’un flic ». C’est règlements de comptes à OK Corral ! Ca canarde dans tous les coins. Le lieutenant-colonel Tejero joue aussi du pistolet à la chambre des députés espagnols. Il a un côté comique cet officier avec sa grosse moustache et son chapeau de guignol, il ressemble au général Tapioca dans les aventures de Tintin. Et puis la presse nous ment. Paris Match en évoquant le mariage du siècle entre Lady Di et le Prince Charles affirment : « Oui, ils s’aiment vraiment ». Il y a quand même quelques raisons de se réjouir dans cette sombre actualité. France Telecom lance le Minitel qui connut son heure de gloire (jusqu’à 25 millions d’utilisateurs !) avant de se faire détrôner par Internet. Sur les affiches publicitaires du groupe Avenir, Myriam est bien la seule à tenir ses promesses. Elle a enlevé le haut et le bas. C’est une incitation à repeupler la France. Avec 805 483 naissances en 1981, les encouragements de Myriam n’ont pas été vains. Le taux de natalité reprend des couleurs. Tous ces chamboulements font peur aux français qui ont besoin de sécurité. Ils aspirent à vivre tranquillement dans un cocon protecteur. Volvo va leur offrir une carapace robuste pour transporter leur famille en toute quiétude. La marque suédoise est réputée pour ses recherches en matière de sécurité active et passive. Elle a inventé de nombreux systèmes qui font d’elle une pionnière dans le domaine d’où son succès commercial grandissant aux Etats-Unis. Le tableau de bord capitonné, les pare-chocs à absorption d’énergie, le premier siège enfant dos à la route ou encore les zones de déformation à l’avant et à l’arrière, Volvo rassure les parents inquiets en cette période trouble. La marque est surtout le grand spécialiste du break. Evidemment en France, cette carrosserie reste l’apanage des artisans et des professions manuelles. Un break, c’est forcément une sorte d’utilitaires déguisés, de berlines rehaussées, en clair, un véhicule qui manque cruellement de chic. De la 404 Familiale en passant par la Renault 12, la catégorie ne jouit pas d’une très grande popularité auprès des acheteurs. En dévoilant sa 240, Volvo va rendre les breaks sexys ! Pourtant au départ, la presse spécialisée l’affuble d’adjectifs peu gracieux. Ils la qualifient d’armoire normande, de comtoise sur roulettes, de boîte à sapins du Grand Nord… Son côté massif rebute les petites natures. Mais, c’est la clé de sa réussite. Ne pas tout miser sur l’extérieur, les mères de famille aisées ne s’y tromperont pas. Elles abuseront des breaks Volvo avant l’arrivée en masse des monospaces. Les hommes ne dédaigneront pas non plus les conduire, bien au contraire, ça leur donne un côté sûr de soi, établi, sérieux et terriblement sexy.
Quand Mercedes présente sa 190 en 1982, il n’imagine pas que cette « Baby Benz » va révolutionner le marché premium et attirer des centaines de milliers de clients. L’Etoile se démocratise. La stratégie marketing d’ouverture du constructeur allemand a fait de Mercedes un géant de l’automobile. Sans cette 190 dessinée par Bruno Sacco, le groupe n’aurait pas eu l’appétit d’absorber quelques années plus tard l’américain Chrysler. Justement la marque américaine a profité de cette époque pour inventer un nouveau mode de transport : le monospace. Le groupe Chrysler a réfléchi sur le projet d’un véhicule pouvant contenir jusqu’à sept personnes et rentrer dans un garage classique.
Une sorte de mini-van qui va devenir rapidement le symbole de la Middle Class américaine et qui évitera au groupe en grande difficulté de tomber en faillite. C’est un immense succès, il s’en vendra plus de 10 millions d’unités à travers le monde. Le Chrysler Voyager, Dodge Caravan ou Plymouth Voyager, quel que soit son nom, ne débarquera en France qu’à partir de 1989. La meilleure publicité faite au Voyager sera les innombrables séries télévisées qui vanteront son côté pratique et convivial. On n’imagine plus une famille américaine classique sans son van. Ils évoquent les Pancakes, le sirop d’érable, les Muffins chauds, les Apple Pies, l’équipe des Lakers, la pêche au saumon ou les bottes texanes. Une certaine image de l’Amérique. Dans les années 80, on pense également à donner du tonus à certains modèles. L’informatique a fait son entrée dans les foyers. Il faut donc booster les moyens de locomotion. Volvo, le sage suédois, décide de frapper un grand coup en juillet 1981. Le constructeur en a marre de l’image tranquille de ses breaks. Bien sûr, ce sont de fantastiques machines pour parcourir le monde en toute sécurité. Mais à trop vouloir jouer dans un registre sérieux et conventionnel, la marque n’est-elle pas passée à côté d’une clientèle qui a soif de sensations mécaniques ? Volvo va donc être le premier constructeur à introduire une motorisation turbocompressée dans une carrosserie break. La berline bénéficiait déjà de cette mécanique vigoureuse depuis 1980. Les publicités de l’époque parlent d’une véritable bombe, tout simplement du break le plus rapide du monde. Finie la conduite pépère, le propriétaire d’un break 240 Turbo est au volant d’un engin qui distille un vrai plaisir de pilotage. Les performances du placide break sont transfigurées. La barre fatidique des 200 km/h est atteinte mais surtout les accélérations sont remarquables autour de 9 secondes pour abattre le 0 à 100 km/h.
En 1982, le groupe Imagination chante « Just an illusion » pour mieux camper l’atmosphère de cette année-là. Le bizarre, l’étrange, le surréel font leur apparition. On se croirait dans les années 30. Les expériences les plus folles sont tentées. Le premier bébé éprouvette vient de naître. Connors tape toujours aussi fort son revers à deux mains avec une raquette de tennis qui semble pourtant si fragile. Le duo Chagrin d’amour invente le rap à la française avec son tube « Chacun fait c’qui lui plait ». Les paroles ne sont même plus chantées, simplement scandées sur un sample très efficace. Au cinéma, c’est la grande pagaille. Steven Spielberg réussit l’exploit de nous arracher des larmes avec son extraterrestre ET. Dustin Hoffman triomphe dans « Tootsie ». On y perd son latin. Un petit bonhomme vert qui sympathise avec les humains, un homme qui se déguise en femme pour trouver du travail. L’escalade dans le délire ne s’arrête pas là. La gendarmerie de St Tropez doit faire face à de nouvelles recrues : les gendarmettes. Gerbert et Cruchot ne savent plus où donner de la tête. Le délire atteint son paroxysme avec « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ », péplum comique qui réunit Coluche, Michel Serrault, Jean Yanne et l’inénarrable Paul Préboist. On s’attaque même à la figure emblématique du Père Noël qui est décrit comme une ordure par la bande du Splendid. En politique, ce n’est guère mieux. Le Liban pleure les victimes des camps de Sabra et Chatila. Gaston Deferre met en place la décentralisation et Henri Krasucki devient secrétaire général de la CGT. Son accent et ses problèmes de calcul mental font de lui un personnage très populaire du mouvement ouvrier. Une de ces gueules qu’on n’oublie pas. Derrière la casquette, il y a un jeune homme qui a fait preuve d’un courage extraordinaire qui mérite le respect. Torturé, déporté à Buchenwald, il a payé très cher son engagement politique. Outre-Atlantique, les rêves les plus dingues peuvent devenir réalité. En effet, l’Amérique n’est pas seulement le pays des grands constructeurs et du gigantisme industriel. C’est aussi le territoire des savants fous, des inventeurs géniaux, des illuminés qui dans leurs coins construisent des fusées et des navettes spatiales. En Europe, depuis presque quarante ans, les petits constructeurs, les carrossiers, les artisans de l’automobile ont disparu de la circulation. Aux Etats-Unis, à Milwaukee, un jeune designer décide de construire la voiture de ses rêves. Il a travaillé pour Studebaker, il a notamment épaulé Raymond Loewy sur le projet de l’Avanti. Ce type s’appelle Brook Stevens, il est passionné par les Mercedes des années 30. Il a lui-même possédé une SS Phaéton de 1928. Alors, il va décider de « copier » l’esprit des Mercedes SSK. Il s’inspire des lignes générales des roadsters d’avant-guerre en utilisant une conception mécanique moderne. Il espère vendre ses productions à un prix compétitif. En 1965, sort la première Excalibur propulsée par un moteur Chevrolet V8 développant 300 chevaux. L’effet est surprenant, baroque et plutôt réussi. Il a l’habitude de dire que ces répliques sont des « new old cars ». Cet inventeur va continuer son œuvre jusqu’en 1989. Au début des années 80, son Excalibur série IV ressemble aux Mercedes 500/540 K. Motorisée par un V8 de 5,0 litres d’origine GM, elle s’est embourgeoisée, elle possède même des vitres électriques. Les Excalibur vont devenir des voitures à part, des objets de milliardaires, d’excentriques, d’émirs arabes. Les producteurs de télévision seront ravis d’utiliser ces modèles hors norme dans leurs fictions. Elles assurent le spectacle à elles seules. Le détective privé Matt Houston s’en sert dans ses enquêtes et plus étonnant encore, Georges Descrières dans la série française « Sam et Sally » conduit lui aussi cet engin aux formes tapageuses. Dans la folie des années 80 où tout est prétexte à se faire remarquer, les Excalibur sont le moyen le plus efficace de montrer sa réussite et l’étendue de sa fortune. Les Excalibur sont presque irréelles, on les croit sorties d’un rêve ou de la forêt de Paimpol. Elles permettent surtout à de riches clients de se prendre l’espace d’un moment pour Isadora Duncan, de profiter de ses années folles avant que la crise de 1929 mette fin à toutes ces réjouissances.
Que la famille est belle lorsque tous ses membres sont réunis ! L’image du bonheur, c’est Yannick Noah qui nous la donne en tombant dans les bras de Zaccharie, son père, le 5 juin 1983. Sa mère, Marie-Claire, pleure de joie dans les tribunes du central de Roland Garros. Et sur le court de terre battue, le tennisman qui vient de gagner le tournoi serre très fort son papa. Pour une fois, Mats Wilander n’aura pas été le plus fort. Cette victoire est ressentie comme un grand bonheur dans tout le pays. Les français apprennent par voie de presse qu’une petite Laura Smet est née à l’hôpital de Neuilly-sur-Seine. Ses parents Johnny Hallyday et Nathalie Baye sont fiers de nous la présenter. David aura une demi-sœur de dix-sept ans sa cadette. Les familles recomposées ne sont-elles pas les plus belles ? A Monaco, on célèbre l’union entre Stefano Casiraghi et Caroline Grimaldi. Les monégasques sont sous le charme de ce couple magique. Un bel italien et une princesse divine. Philippe Sollers publie son roman « Femmes », un voyage dans l’éternel féminin. La famille, c’est sacré ! Ce n’est pas le pape Jean-Paul II en visite en Pologne qui nous contredira. Maurice Penaruiz révolutionne le marché de la maison individuelle en créant la société Mikit. Le concept est simple, les habitations sont prêtes à finir. Des centaines de français font confiance à cette société qui réussit à baisser les prix de l’immobilier de près de 30 % et favorise l’accession à la propriété de nombreuses familles.
Mais, l’automobile n’a pas encore trouvé justement de solution efficace au transport de groupe. Surtout qu’en 1983, le train ne paraît pas le moyen le plus sûr pour arriver à bon port. Deux attentats du terroriste Carlos ont frappé le Paris-Marseille et la Gare Saint-Charles faisant cinq morts. Ce sont les américains qui vont inventer le concept du « monospace ». Il ne s’agit pas vraiment d’une camionnette ou d’un utilitaire. Même si l’aspect n’en est pas très éloigné. Les lignes carrées, la surface vitrée, la portière latérale sont directement empruntées à l’univers professionnel. Le groupe Chrysler a réfléchi sur le projet d’un véhicule pouvant contenir jusqu’à sept personnes et rentrer dans un garage classique. Une sorte de mini-van qui va devenir rapidement le symbole de la Middle Class américaine et qui évitera au groupe automobile en grande difficulté de tomber en faillite. C’est un immense succès, il s’en vendra plus de 10 millions d’unités à travers le monde. Le Chrysler Voyager, Dodge Caravan ou Plymouth Voyager, quel que soit son nom, ne débarquera en France qu’à partir de 1989. La meilleure publicité faite au Voyager sera les innombrables séries télévisées qui vanteront son côté pratique et convivial. On n’imagine pas une famille américaine classique sans son van. Il fait partie de la vie quotidienne, pour aller chercher les enfants à l’école, les emmener au base-ball, à un anniversaire, à un week-end près des grands lacs ou simplement faire ses courses. Le Voyager est l’ami de la famille comme le fut dans les années 70 le Volkswagen Combi. Il est tellement une invitation au voyage et à la découverte qu’il suscite des convoitises. Renault répliquera un an plus tard en 1984 en commercialisant l’Espace. Les concepteurs de Matra se sont directement inspirés du phénomène américain. Le Voyager US, dans ses premières versions, n’en demeure pas moins un véhicule typiquement yankee. Les versions « Woody », avec faux plaquages en bois d’acajou sur les portes, fleurissent un peu partout. Ils sont motorisés par de gourmands moteurs V6 à essence. Ils sentent les Pancakes, le sirop d’érable, les Muffins chauds, les Apple Pies, l’équipe des Lakers, la pêche au saumon, le rodéo ou les bottes texanes. Une certaine image du bonheur.
En 1984, tout va vite, même très vite. Carl Lewis empoche quatre médailles d’or aux Jeux Olympiques de Los Angeles : 100 m, 200 m, saut en longueur et relais 4 X 100 m. Mickael Jackson cartonne avec son album « Thriller ». La crise du pétrole est loin derrière nous. Un vent de liberté souffle sur la France. Les métiers à la mode sont publicitaire, mannequin et clip man. Si vous ne travaillez pas dans les médias, dans la « com » ou dans la pub, on vous regarde comme un extra-terrestre. Un courant musical la « new wave » né sur les cendres du mouvement punk fait sensation dans les boîtes de nuit. Aux Bains Douche, les danseurs portent tous des cravates et des costumes près du corps. On dirait des clones d’Etienne Daho qui s’agitent dans tous les sens. Les filles sont habillées en «Working girl », tailleur et escarpins dans les tons flashy : bleu électrique ou rose pastel. Elles affirment être des « femmes libérées » comme dans le tube de Cookie Dingler. Après la classe, les adolescents se dépêchent de rentrer chez eux pour voir le classement du Top 50, d’abord sur Antenne 2 avec le duo d’animateurs Groucho et Chico et puis à partir du mois de novembre sur Canal + avec Marc Toesca. Ces années « paillettes » ne doivent pas cacher le revers de la médaille. L’héroïne tue au coin de la rue. La cocaïne, la drogue des puissants montre la faiblesse des hommes. Plus grave encore, la société commence tout juste à prendre conscience d’un fléau appelé sida. Les jeunes vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. L’actualité n’est pas des plus réjouissantes. Le petit Grégory est retrouvé mort dans la Vologne. Des parents brisés et une presse qui se comporte en charognard. Dans cette ambiance fin de siècle, Peugeot dévoile sa sportive de poche. Volkswagen avait déjà lancé les hostilités en 1976 avec une Golf GTI qui commençait à sérieusement vieillir. Cette 205 fait l’effet d’une bombe. C’est effectivement un sacré numéro comme le dit la publicité de l’époque. Elle va balayer la concurrence et s’imposer comme une voiture chic et polyvalente. Elle représentera jusqu’à 20 % des ventes de la gamme 205. Inimaginable en 2007 où les immatriculations de compactes sportives se comptent à quelques milliers d’exemplaires par an ! Elle va surtout attirer une clientèle branchée, élitiste qui vit à cent à l’heure : des cadres dynamiques, des femmes entretenues, la jeunesse dorée des beaux quartiers et des amateurs de conduite sportive qui l’engageront en compétition. La 205 GTI dotée d’un moteur 1,6 litre développant 105 chevaux, flirte avec les 200 km/h au compteur. Elle roule aussi vite qu’une berline Mercedes ou BMW. Sur l’autoroute, il faut voir la tête des propriétaires de grosses allemandes quand dans leur rétro déboule une petite citadine (blanche, rouge, grise ou noire) sur la voie de gauche qui ose leur faire des appels de phares. Cette 205 GTI est une insolente qui vient narguer et titiller des voitures aux tarifs nettement plus élevés. C’est pourtant l’héritière des R8 Gordini et des Renault 5 Alpine, dans une version plus distinguée. Autant les bombinettes d’antan étaient difficiles à conduire, nécessitant un savoir-faire et un bon niveau de pilotage, la 205 GTI dans des conditions normales d’utilisation se comporte comme un vélo.
Repoussée dans ses derniers retranchements, elle se révèle même sacrément efficace. Son comportement est diaboliquement sain pour une voiture vendue autour de 100 000 francs (15 000 euros).
Après son lancement en fanfare, la 205 GTI connaîtra plusieurs vies, elle sera beaucoup utilisée en rallye (encore aujourd’hui elle assure le spectacle des plateaux régionaux), puis les amateurs de tuning s’exerceront sur elle, la bodybuildant façon 205 Turbo 16 et comme si la boucle devait être bouclée, elle retrouve en ce moment une clientèle qui ressemblent à celle de ses débuts. Des trentenaires trop jeunes à l’époque pour se l’acheter se jettent sur elle. Ces cadres se font plaisir pour quelques milliers d’euros. Une sportive originale, efficace et sympathique, c’est un rayon de soleil dans la circulation actuelle. Une manière de se démarquer et de passer pour un type qui a du goût. Ce mouvement « revival » touche également des quadras qui se souviennent de leurs plus belles années. Ils ont beau rouler dans de confortables tout-terrain équipés des dernières technologies, ils n’auront jamais autant de plaisir qu’au volant de leur GTI. Comme si ces trois lettres les plongeaient dans un bain de jouvence. Ils s’imaginent dans la peau de Christophe Lambert dans « Subway » poursuivi par des truands en Mercedes noire. Un peu d’aventure et de fantaisie, c’est ça l’esprit GTI !
En 1985, on s’arrange avec la loi. La respecter, quelle attitude ringarde ! Certains français ont même décidé de passer outre la légalité. Les scandales commencent à pleuvoir en cascades. Il y a d’abord cette sombre affaire du Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande. Une opération menée par de faux époux. C’est à n’y rien comprendre du tout. Il y est question de barbouzes et de services secrets. Michel Audiard qui vient de mourir, doit doucement rigoler. Il s’est si souvent fait attaquer par une certaine critique qui lui reprochait ses situations invraissemblables et croquignolesques. Parfois, la réalité dépasse la fiction. Pour couronner le tout, « Les ripoux » de Claude Zidi qui ont fait un carton dans les salles obscures en 1984 obtiennent le césar du meilleur film en 1985. La doublette Philippe Noiret et Thierry Lhermitte interprètent deux flics qui s’autorisent quelques débordements avec la législation notamment celle qui s’applique aux courses hippiques. Ils leurs arrivent assez souvent de s’endormir sur le Code pénal. Même Gainsbourg joue avec les limites de la loi. Il hérisse les ligues de vertus depuis l’année dernière avec son tube « Lemon Incest » qu’il chante avec sa fille, Charlotte. Le provocateur est habitué aux coups d’éclats et aux suggestions graveleuses. Il maîtrise les mots et il a le sens de la communication. Derrière ses amusements, l’actualité de l’année 1985 est placée sous le signe de la crise. Coluche vient de lancer les Restos du cœur. En France, des familles n’ont pas de quoi se nourrir. C’est le triste constat que fait le comique. Simone Signoret qui nous a quittés doit se demander comme notre pays en est arrivé là. On voit les files d’attente s’étendre indéfiniment. Des milliers de français se ruent sur des paquets de pâtes et des bouteilles de lait. La honte nous submerge. Le football vit ses heures les plus dramatiques avec le carnage du Heysel. Ce n’est pas William Leymergie chantant Pacman qui nous redonnera le sourire. Quelque chose s’est cassée dans l’unité nationale. Une rupture froide qui pousse les hommes vers plus d’individualisme. Renault ne pouvait trouver un meilleur moment de présenter sa R25 (1984). C’est le nouveau haut de gamme qui remplace les anciennes R20 et R30. Le projet a été longuement muri. Il s’agit de revenir sur ce segment de marché avec un produit abouti, moderne, confortable, puissant et spacieux. Malgré quelques problèmes électriques, la Renault 25 effectuera une belle carrière. Certes, elle ne désarçonnera pas les constructeurs germaniques mais elle imposera son style principalement dans l’hexagone. En 1985, la gamme vient s’enrichir d’une version V6 Turbo développant 182 chevaux. Vendue à près de 230 000 francs, elle est le summum de la technologie tricolore de l’époque. Au programme, ABS, chaîne hi-fi, cuir, et surtout 228 km/h en vitesse de pointe. Elle se veut le symbole des battants, des « winners », des chefs d’entreprise dynamiques qui n’ont pas peur de gagner de l’argent. Un nouveau mot apparaît dans le dictionnaire : golden boys. Les génies de la finance fascinent le grand public. Bernard Tapie, notre Rockefeller régional, pousse lui aussi la chansonnette avec le tube « Réussir sa vie » écrit par Didier Barbelivien. Réussir sa vie dit-il, c’est « être au carnaval un des rois de la fête, de croire en son étoile, même les jours de défaite ». Quasi prémonitoire comme message. Pour Renault, l’histoire ne retiendra pas que les traders du monde entier ont adopté la R25. Au contraire, c’est « presque » l’inverse qui se produit. La nouvelle berline devient vite aux yeux des français le symbole du pouvoir socialiste. On parle même de la République des R25. De Gaulle avait sa DS, François Mitterrand ne jure que par sa version rallongée de la R25 dite « limousine ». Elle marque le véritable tournant idéologique. Les professeurs et instituteurs devenus députés en 1981 ont pris goût au pouvoir et au confort qu’il dispense. Les convois de R25 ouvrent et ferment le journal télévisé de 20 Heures. Pourtant, calfeutré dans son hôtel de ville, un homme fait de la résistance. Il attend son heure et joue les perturbateurs avec sa Citroën CX.
1986, c’est l’année des contradictions. Personne ne veut rester dans le chemin qui lui est tracé. Des envies de rébellion ou plus simplement le désir d’échapper à une voie déjà inscrite dans ses gênes, d’aller à l’encontre des convenances. Stéphanie de Monaco n’a pu résister à sa condition d’héritière perchée sur son rocher. Elle a pris le micro, enfilé un maillot de bain échancré et chanté le titre « Ouragan ». Les paroles sont prémonitoires « Fallait que j’y succombe » ! Résultat : 800 000 disques vendus dans l’hexagone. Un succès considérable comme les élections législatives remportées par le RPR. La vie politique française ne sera plus jamais un long fleuve tranquille. Il faudra compter sur trente-cinq députés du Front National dans l’hémicycle et supporter une cohabitation. Les électeurs apprennent ce mot qui fait peur, synonyme de tension et de rapport de force. 10 ans plus tard, ils plébisciteront ce régime, louant son impartialité et sa juste répartition des équilibres. A la télévision, c’est un séisme qui se produit avec le lancement de la Cinq. Il est loin le temps où la télévision était considérée par nos dirigeants comme la voix de la France. Un italien fantasque et bouffon va profiter de ce vent de libéralisation. Silvio Berlusconi, le teint halé, la niaque transalpine, débarque à Paris. Il fait son marché à coup de talbins et débauche à tour de bras les stars du petit écran. Il a du bagout et des fonds solides pour convaincre les plus timorés.
C’est un homme d’affaires qui n’a pas de temps à perdre. Il lui faut des vedettes sur sa chaîne. Rares seront les animateurs à refuser ce joli cadeau empoisonné. Les programmes changent effectivement de nature. Les jeunes français vont grâce à lui se gaver de séries : Happy Days, Shérif, fais moi peur, Riptide, K2000, Wonderwoman, etc… Toute l’intelligence et la subtilité américaine déversées dans nos salons. Ce n’est pas le seul projet fou de l’année 1986. François Mitterrand et Margaret Thatcher scellent un accord de construction du tunnel sous la Manche. Nos deux pays, rivaux légendaires, reliés par un train. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. 1986 est également une année noire pour l’humour, Coluche et Thierry le Luron nous quittent à quelques mois d’intervalle. Au cinéma, Christophe Lambert se prend pour Highlander et Tom Cruise pour un pilote de chasse dans Top Gun. La principale caractéristique du milliardaire américain, c’est qu’il s’ennuie, il ne sait pas quoi faire de ses journées. Alors, il tourne en rond, il engueule ses employés, il mange, il boit, il dépense son argent et il se décide enfin à exercer la seule activité respectable pour un citoyen américain : il devient détective privé. Ca fait partie de leur culture du secret et de la dissimulation. Aux Etats-Unis, le privé incarne l’autorité locale, comme pouvait l’être dans la France des années 50, le curé, l’instituteur et le maire réunis. Matt Houston est un grand gaillard texan, il a emprunté sa moustache à Tom Selleck, il est plus riche que Jennifer et Jonathan Hart, il s’habille comme Chuck Norris avec des chemises à gros carreaux et des jeans trop serrés. Lee Horsley interprète cet héritier du pétrole qui dispose de moyens d’investigation considérables pour régler des affaires mineures. Il court après des voleurs de voitures avec l’arsenal du FBI et de la CIA. Matt Houston est un dépressif qui noie son oisiveté dans l’action. C’est un enfant qui s’amuse avec son hélicoptère, son assistante personnelle (CJ Parsons), le cours de ses actions et son Excalibur ! Signes d’un fort dérèglement intérieur.
Les incendies de forêt font des ravages sur la Côte d’Azur allant même jusqu’à encercler la ville de Cannes. Même le sport déraille complètement. Un minot new-yorkais à la nuque de buffle devient champion du monde des poids lourds WBC en moins de deux rounds. Mike Tyson a la puissance d’un destroyer. Le canadien Trevor Berbick est hébété face à ce déferlement de coups. Chris Evert remporte Roland Garros avec une jupette rose et une coupe de cheveux empruntée à Bonnie Tyler. L’effet est surprenant. La haute couture n’est plus cet espace ouaté où de riches clientes venaient acheter les dernières collections dans des salons privés. Ce sont désormais des shows à l’américaine avec éclairage spécial et Dj aux platines. Thierry Mugler assure le spectacle. Alors, lorsque Saab décide de produire un cabriolet. Personne ne s’étonne qu’un constructeur suédois se lance dans une telle opération. Une découvrable fabriquée dans un pays où le soleil disparait pendant plusieurs mois et où les températures descendent à moins 30 degrés Celsius. Personne ne tique. Enfin, Saab n’est pas à un paradoxe près, n’est-il pas à la fois engagé dans l’aéronautique et dans l’automobile ? Alors pourquoi pas un cabriolet. Cette voiture est destinée au marché américain, les californiens raffolent de ce genre de sucreries. Des voitures solides, robustes, dotées des dernières innovations en matière de sécurité et dont la ligne baroque étonne. En Europe, le cabriolet 900 effectuera une belle carrière auprès d’une clientèle argentée qui apprécie justement son côté décalé. Une grande décapotable offrant quatre vraies places et cet aspect de squale qui se serait évadé d’un aquarium ravit les amateurs d’incongruité.
Le milieu des années 80 sonne le début de la professionnalisation des JO avec l’arrivée des sponsors et l’ère du merchandising. Les JO de Los Angeles en 1984 deviennent une grande messe médiatique retransmis sur tous les continents. Ce sont les Jeux de l’excès, des stars, des paillettes et de l’argent. La vedette s’appelle Carl Lewis, un physique à mi-chemin entre Grace Jones et Michael Jackson mais surtout une foulée « bionique ». Le sprinter pulvérise le record du 100 mètres en 9’’99. Au même moment, la production automobile voit la naissance d’une nouvelle race de GT avec le lancement de la Ferrari Testarossa qui symbolise la « frime absolue» des années 80. Cette voiture exclusive fera le bonheur de « Deux flics à Miami ». Dans un registre plus abordable, Peugeot lance sa 205 GTI qui fait l’effet d’une bombe. C’est effectivement un sacré numéro comme le dit la publicité de l’époque. Elle va balayer la concurrence et s’imposer comme une voiture sport et chic. Elle représentera jusqu’à 20 % des ventes de la gamme 205. Dotée d’un moteur 1,6 litre développant 105 chevaux, elle flirte avec les 200 km/h au compteur. Elle roule aussi vite qu’une berline Mercedes ou BMW. Sur l’autoroute, il faut voir la tête des propriétaires de grosses allemandes quand, dans leur rétro, déboule une petite citadine (blanche, rouge, grise ou noire) sur la voie de gauche qui ose leur faire des appels de phares. Cette 205 GTI est une insolente, une provocatrice qui vient narguer et titiller des voitures aux tarifs nettement plus élevés. Quatre ans plus tard, en 1988, les JO de Séoul s’ouvrent dans une ambiance moins surchauffée. Les marchés financiers ont attrapé un coup de blues en 1987. Le Dow Jones a dégringolé de 22,6 %. Les actions et les obligations chutent. A Paris, Londres, Zurich et Hong-Kong, c’est la panique générale sur les places boursières. En Corée, on sent que l’heure est à la modération. Pierre Durand décroche la médaille d’or, 24 ans après Pierre Jonquères d’Oriola. Le duo formé par le cheval Jappeloup et le cavalier français est un modèle d’harmonie où tout est maitrisé. Dans l’automobile, c’est le même mouvement, la tendance est au « zéro défaut ». Tout est parti d’une déclaration de Eiji Toyota, le président du conseil d’administration de Toyota Motor Company. Une phrase qui pèse pourtant comme une menace, un défi à l’industrie Yankee. En posant la question « Sommes-nous capables de produire une voiture de luxe qui mettrait au défi les meilleurs voitures du marché ? ». Eiji Toyota n’interroge pas ses cadres. Il leur intime l’ordre de produire cette voiture. 1 400 ingénieurs vont plancher sur ce projet. Il en sortira la Lexus LS 400. Quand ce modèle débarque aux Etats-Unis en mai 1988, il n’a pas l’intention de faire de la figuration mais d’anéantir la concurrence. Les responsables de Cadillac ou de Lincoln n’ont pas encore compris que Toyota venait de signer leur arrêt de mort. Deux ans plus tard, le magazine « Consumer Reports » affirme que la LS 400 est la meilleure voiture qu’il n’ait jamais essayée. Elle surclasse la BMW 535 i, la Lincoln Continental ou encore l’Infiniti Q45. Elle a beau être techniquement parfaite, elle manque cruellement de charisme. On n’en finit presque par regretter les bons vieux paquebots ricains garnis de moelleux sièges en cuir…
1987 La télévision est dans tous ses états. M6, « La petite chaine qui monte », voit le jour. TF1 est privatisé. L’heureux acquéreur est le premier bâtisseur de France, Francis Bouygues. Soupe au lait et indépendant, Yves Mourousi présente le Journal un casque de chantier sur la tête. Michel Polac est prié de prendre la porte. « Droit de réponse » s’arrête en septembre. En 1987, les jeunes prennent le pouvoir. C’est un changement de génération. En tennis, une allemande surnommée Steffi remporte le tournoi de Roland Garros à dix-huit ans. Elle s’impose devant la reine des courts, Martina Navratilova. La jeune garde pousse. Plus le temps d’attendre gentiment son tour, il faut se faire une place au soleil et rapidement. Une jeune chanteuse devient une star européenne avec un seul tube à son actif « Joe le taxi ». Dans les boîtes de nuit anglaises, on ira même jusqu’à danser sur ce morceau ! Elle a une tête blonde, des mouvements peu assurés et des pulls trop grands pour elle. Les images de sa participation à l’école des fans quelques années plus tôt, un foulard façon Renaud autour du cou, tournent en boucle sur nos téléviseurs. On se demande ce qu’une enfant de cet âge là vient faire dans l’univers impitoyable du show-business. Elle paraît si fragile. L’avenir nous prouvera le contraire. Mais en 1987, la vraie grande star mondiale de la musique donne un spectacle devant 120 000 personnes au Parc de Sceaux en banlieue parisienne. Madonna électrise les foules avec des titres au succès planétaire. Sa tournée s’appelle simplement « Who’s that girl ? ».
On se demande effectivement quelle est cette artiste qui offre sa petite culotte au Maire de Paris et qui a, parait-il, commencé sa carrière comme danseuse de Patrick Hernandez. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si les marchés financiers n’avaient pas attrapé un coup de chaud qui rappelle tragiquement la crise de 1929. Lundi 19 octobre, c’est black day à la Bourse de New-York. Le Dow Jones dégringole de 22,6 %. Les actions et les obligations chutent. A Paris, Londres, Zurich et Hong-Kong, c’est la panique générale. Nous entrons définitivement dans l’ère de la mondialisation. MVS, une nouvelle marque française de voiture de sport choisit donc très mal le moment pour présenter son modèle : la Venturi. La voiture avait été dévoilée une première fois au Trocadéro en 1986, mais le premier client est réellement livré en mai 1987. Le projet ne manque pas de panache. Deux anciens de chez Heuliez veulent croire à ce rêve fou : construire une GT capable de concurrencer Porsche et Ferrari. Ces français sont tombés sur la tête. Comment peuvent-ils imaginer damer le pion à ces grandes marques avec un véhicule développant seulement 200 chevaux ? Rappelons que la course à l’armement a débuté avec la F40. Le modèle accumule les superlatifs. C’est un monstre de 478 chevaux pesant 1 110 kg qui sort des ateliers de Maranello. Une dernière bravade du Commendatore. Sa façon de quitter la scène avec les honneurs, de rappeler au monde entier qu’une Ferrari représente un mythe, l’excellence suprême. Les français ne souhaitent pas concurrencer directement cette « supercar » mais plutôt les Ferrari d’entrée de gamme, les 328 ou les Porsche 944 et 911. Malgré leur puissance « modeste », les Venturi se révèlent très saines, efficaces et rapides. Ce sont de véritables voitures de course bien nées qui freinent fort contrairement à certaines productions italiennes. Elles vont surtout intéresser une clientèle de passionnés. Venturi comprendra très vite que pour promouvoir ces modèles, il ne faut pas hésiter à mouiller la combinaison et engager des voitures dans les championnats. Les Venturi ne font pas de la figuration. Elles s’illustrent pendant plusieurs années dans les courses d’endurance. Mais la viabilité commerciale du projet n’est pas pérenne. Le pari était difficile et risqué. Une marque se construit au fil du temps, surtout dans le haut de gamme où les acheteurs privilégient l’expérience. N’empêche cette tentative française remet du baume au cœur aux amoureux des voitures d’exception. Elles démontrent que lorsque l’envie et l’intelligence sont au rendez-vous, notre pays peut produire de grandes et belles choses.
Les américains ont le blues en 1988. Le couple Reagan quitte la Maison Blanche pour laisser sa place à la famille Bush. Cet ancien patron du syndicat des acteurs devenu premier citoyen du pays a incarné les années 80 celles de la prospérité, de l’hégémonie culturelle et d’une certaine arrogance. Mais cette mécanique bien huilée commence à se gripper. L’avenir est moins clair. Sur le front de l’Est, les choses bougent. Cette « bonne vieille » guerre froide qui calmait les ardeurs des deux blocs se fissurent de jour en jour. Certains imaginent même que le mur de Berlin pourrait tomber. En sport, on se réjouit du chrono supersonique de Florence Griffith-Joyner qui a abattu le 100 mètres en 10’’49. Elle a de l’allure cette athlète avec ses longs ongles peints, sa tignasse à la Diana Ross et son fuseau rose. On la croirait tout droit sorti d’un épisode de Miami Vice. Elle pourrait jouer les assistantes de Sonny Crockett et Ricardo Tubbs. Les européens crient au scandale, dénoncent le dopage organisé. Florence ne se démonte pas et confirme aux Jeux Olympiques de Séoul en signant un temps de 10’’54. Les américains sont malades de leur puissance comme Dustin Hoffman dans « Rain Man ». Le doute s’immisce pourtant dans leurs cerveaux. En France, François Mitterrand vient d’être réélu largement Président de la République devant un Jacques Chirac dépité.
Rien ne va plus dans l’hexagone. Le nombre de chômeurs ne cesse de grimper. Le Revenu Minimum d’Insertion a été mis en place pour aider plus de 500 000 français défavorisés. Si cela ne suffisait pas, la nature se déchaine. La ville de Nîmes est dévastée par des torrents de boue. Les dieux du ciel tonnent : « un souffle barbare » comme le chante Claude Nougaro dans son tube « Nougayork ». Les américains ne sont plus si sûrs d’eux. Ils tremblent. Ils ont même réduit leurs dépenses militaires de 12 %. Leur secteur automobile est en train de vivre un véritable séisme dont il ne se remettra jamais. Tout est parti d’une simple déclaration de Eiji Toyota, le président du conseil d’administration de Toyota Motor Company. Une phrase qui pèse comme une menace, un défi à l’industrie Yankee. Oui, une déclaration de guerre en somme. En posant la question « Sommes-nous capables de produire une voiture de luxe qui mettrait au défi les meilleurs voitures du marché ? ». Eiji Toyota n’interroge pas ses cadres. Il leur intime l’ordre de produire ce type de véhicules et de réussir dans cette entreprise de déstabilisation. 1 400 ingénieurs vont plancher sur ce projet. Il en sortira la Lexus LS 400. Quand ce modèle débarque aux Etats-Unis en mai 1988, il n’a pas l’intention de faire de la figuration mais d’anéantir la concurrence. La voiture est d’abord présentée au salon de Los Angles puis, dans la foulée, 70 concessions Lexus s’ouvrent à travers le pays. Les responsables de Cadillac ou de Lincoln n’ont pas encore compris que Toyota venait de signer leur arrêt de mort. Deux ans plus tard, le magazine « Consumer Reports » affirme que la LS 400 est la meilleure voiture qu’il n’ait jamais essayée. Elle surclasse la BMW 535i, la Lincoln Continental ou encore l’Infiniti Q45. Le premier mois de sa commercialisation, il s’en vend autant que de Mercedes et de BMW réunies. C’est la fin d’une époque où l’excellence arrivait de l’autre côté de l’Atlantique. La fin d’un monde où les petits européens regardaient les yeux ébahis, les GI’s de la Libération, rouler dans de grosses américaines. C’est un coup très dur pour l’industrie américaine. Tout est remis en cause, ses modes de production, ses pratiques commerciales et ses contrôles de la qualité. L’erreur monumentale a été de croire que les clients, patriotiques, garderaient leur confiance aux productions locales. Le Coupé de Ville de Cadillac en 1988 fait pâle figure face à la Lexus LS. Son toit en vinyle, son poussif V8 de 4,5 litres de cylindrées qui développe seulement 155 chevaux, tout est complètement dépassé ! Anachronique. Au même moment, Lexus utilise l’aluminium. C’est l’âge de pierre contre l’âge du fer. Un fossé entre deux civilisations. Pour autant, l’arrivée de Lexus ne réjouit pas les amateurs de voitures. Elle a beau être techniquement parfaite, elle manque cruellement de charisme. On n’en finit presque par regretter ces bons vieux paquebots ricains garnis de moelleux sièges en cuir. Notre Amérique de carte postale, celle où l’on cruise sur des highways désertes, où l’on dort dans des motels minables et on se prend pour un vrai cow-boy.
1989 signe la fin d’un monde. Le Mur de Berlin s’est effondré. Il est tombé en miettes. Des centaines de Trabant ont défilé. Les bouchons de champagne ont sauté. Les allemands se sont embrassés. Rostropovitch a joué du violoncelle. Les rancunes et les incompréhensions vont alors pouvoir commencer. C’est partout pareil avec les histoires de famille. On se réconcilie et on se chamaille. On passe notre vie à se chercher des poux et à se rabibocher. En Chine, un jeune étudiant est devenu aussi célèbre que Mick Jagger en défiant un char sur la Place Tiananmen.Comme quoi, la popularité ne tient pas à grand-chose. Un joueur de tennis est devenu célèbre en faisant un service à la cuillère. Michael Chang a osé défier le grand Ivan Lendl en pratiquant un coup réservé aux enfants et aux débutants. En Roumanie, le couple Ceausescu a été abattu le jour de Noël. En France, on fête le bicentenaire de la Révolution. Cela donne l’occasion à des réjouissances toutes aussi spectaculaires. Philippe Découflé est chargé des festivités. François Mitterrand adore les bains de foule populaires et les grands travaux. Il est comblé en 1989. Il laissera sa trace dans l’histoire de l’architecture avec l’Opéra Bastille. Un géant de la littérature, Georges Simenon disparait laissant derrière lui une œuvre considérable. Près de 200 romans où il a sondé la psychologie des hommes, leurs errances, leurs doutes et leurs pulsions. L’âme humaine n’a plus de secret pour lui.
En 1989, on s’est enfin décidé à donner un César à Jean-Paul Belmondo pour « Itinéraire d’un enfant gâté ». Il était temps. Evidemment, il n’est pas allé le chercher. Quand les récompenses arrivent si tardivement, elles sont une insulte à l’intelligence. Surtout lorsque l’on sait que la vedette des écrans en 1989 est un ours ! Le nouveau monde qui s’ouvre à l’Est est rempli de mystères. Comment vivent ces hommes qui ont connu le communisme pendant 50 ans ? Mangent-ils comme nous ? Ont-ils l’eau courante ? Leurs enfants savent-ils lire ? Ce sont le genre de questions que se posent les journaux en 1989. Comme si nous allions découvrir derrière le rideau de fer des papous ou des anthropophages. Une chose est sûre. Ils savent reconnaître une Mercedes. Ils auront vite fait de se séparer de leur Trabi. Ils adoptent très vite les modes de la consommation occidentale. Pour l’heure, ils sont encore peu nombreux à pouvoir se payer le nouveau cabriolet SL. Il arrive au bon moment. Laurent Voulzy chante « Le soleil donne », une invitation à conduire décapoté et les Fine Young Cannibals déclarent « She drives me crazy ». C’est vrai que le lancement d’un nouveau SL est une fête généralement réussie. Dessiné par Bruno Sacco, le matricule R129 est une merveille de la technologie. L’accent a été mis sur les éléments de sécurité avec un arceau qui se révèle en cas de basculement. Les américains pourront l’acheter les yeux fermés. Le nouveau 500 SL annonce tout de suite la couleur avec son V8 de 326 chevaux. La voiture est effectivement puissante et sûre. En ces temps d’ouverture, elle est le signe extérieur de richesse des nouveaux apparatchiks qui constituent la classe dirigeante à l’Est. Les manières vont changer. Les vieilles Zil présidentielles à la casse. Place aux Mercedes, aux fourrures de visons et aux bijoux de luxe. Pour les rares qui auront la chance de se partager le gâteau, ces nouvelles terres sont un eldorado aux richesses inépuisables. La Mercedes 500 SL a gagné en sécurité, en performances, mais elle a été frappée par le mal du siècle : l’obésité. C’est une voiture lourde. Elle ne revendique plus comme ses devancières des exploits sportifs. Elle est faite pour des gentlemen qui ne sont pas drivers. Les anciennes SL, et surtout la première aux portes en forme de papillon, étaient faites pour des amateurs de course automobile, des playboys fougueux qui traversaient la Toscane sans jeter un regard dans leur rétroviseur. Des hommes que Morand avait décrits dans « L’homme pressé » qui traversaient l’Europe pour retrouver au petit matin une femme mariée. Le monde qui s’ouvre en 1989 est une formidable promesse et pourtant il fait froid dans le dos.
Le ciel s’assombrit en 1990. Des conflits éclatent un peu partout dans le monde. Au Rwanda, au Libéria, dans le Cachemire, les troupes se mobilisent, les ethnies s’affrontent. L’escalade guerrière est en marche. La diplomatie des hommes ne sert plus à rien. Les armées ont décidé d’en découdre physiquement. La chute du Mur de Berlin a galvanisé certaines régions du monde. Il n’y a plus de garde-fous. En littérature, Jean Rouaud, l’écrivain kiosquier, obtient un immense succès avec « Les champs d’honneur ». En toile de fond de son roman, il évoque la barbarie de la Première guerre mondiale. Inconsciemment, la population sent que quelque chose de grave va se dérouler devant ses yeux. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère parsemée de dangers inconnus. Le peintre colombien Botero nous surprend avec ses sculptures géantes. Ses personnages sont démesurément gros. Faut-il y voir une hypertrophie du Moi ou la douceur des courbes rondes ? Sur les pistes du Paris-Dakar, l’époque des tout-terrain à papa est révolue. Les Land Cruiser BJ et autres Renault 4 des frères Marreau, les « renards du désert » ont laissé la place à des voitures de course ultrarapides. Ari Vatanen remporte l’édition 1990 au volant d’une 405 Turbo 16 très spéciale devant le pilote suédois Björn Waldegard. 400 chevaux, 4 roues motrices, des pointes jusqu’à 230 km/h sur les pistes de sable, c’est la berline la plus rapide d’Afrique. Cette démesure, cette folie, cette course à l’armement prend une forme encore plus dramatique.
Le 2 août, les troupes irakiennes d’élite de Saddam Hussein envahissent le Koweït. En quatre heures, la monarchie pétrolière tombe aux mains du raïs. Il n’est pas question ici de défense des droits de l’homme, mais bien de business. L’origine du conflit remonte à une sombre affaire de vol de pétrole et de lourdes dettes intérieures à éponger. Il ne s’agit pas d’une attaque idéologique mais énergétique. Les américains ne laisseront pas faire ce pillage organisé. Leur survie en dépend. Ils réagissent en envoyant des troupes qui resteront stationnées plusieurs mois en Arabie Saoudite. Il faudra attendre le 16 janvier de l’année suivante pour qu’il déclenche officiellement l’opération « Tempête du désert ». Dans l’imaginaire populaire, les GI’s sont de grands gars costauds, mâchouillant du chewing-gum et conduisant des Jeep Willys. Des types sympas qui viennent libérer l’Europe. Ils plaisent aux filles, ils écoutent du Bebop et boivent du Coca-Cola. La chaîne d’information CNN nous montre en boucle un autre visage de l’Amérique en guerre. Des nouveaux mots comme Scud ou Tomahowk viennent enrichir notre vocabulaire. Les soldats sont habillés comme des chevaliers Jedi, calfeutrés dans des combinaisons de camouflage et surtout, ils utilisent un drôle de tout-terrain. Une gueule de murène, plate et longue, des gros pneus et, parait-il, des capacités de franchissement extraordinaires qui font passer nos valeureux Peugeot P4 de l’Armée française pour des bicyclettes. Cet engin sera connu à partir de 1992 sous le nom de Hummer H1 lorsqu’une version civile sera produite et que quelques stars d’Hollywood, notamment le gros bras Arnold Schwarzenegger, l’utiliseront dans les rues de Beverly Hills. Cette Jeep des temps modernes s’appelle Humvee pour High Mobility Multipurpose Wheels Vehicle. Fabriqué dans l’Indiana depuis 1985, ce 4 X 4 équipé d’un moteur V8 turbo diesel de 6,5 litres de cylindrées est un franchisseur hors-normes. Il peut escalader un rocher et ne craint ni le vent, ni la poussière. C’est un fonceur qui ne s’arrête jamais. Il est le reflet d’une Amérique conquérante et dominatrice. La société AM General qui le construit, a pour principaux clients, les « Marine Corps », l’US Air Force et la Navy. Les reportages de CNN lui assureront une incroyable publicité. Le Humvee ringardise tous les autres tout-terrain de la planète. Il est tellement dément qu’il en devient vulgaire. La force de l’Amérique est de recycler tous ses produits. Il n’y a pas de petits profits. Le Hummer H1 civilisé qui en découle, sera, un temps, la voiture fétiche des rappeurs de la Côte Ouest. Drôle de destin, ces amuseurs publics embagousés font les beaux dans ces engins de la mort. Le symbole est fort. Ils oublient que leurs frères de couleur qui ont combattu et qui combattent encore dans la poussière du désert n’ont pas eu la même chance qu’eux. Ils risquent à chaque instant leurs vies sous le soleil étouffant de l’Irak.
Les chanteurs ont peur de l’automobile en 2007. Ils veulent bien dénoncer le racisme, la misère et l’enfance maltraitée. Mais les voitures sont devenues un sujet tabou, trop exposé, trop dangereux. Une carrière ne le supporterait pas. La guerre en Irak, le Tsunami, les lépreux, passe encore, mais l’automobile, non. Mission trop risquée. Il y a bien les rappeurs de la Côte Ouest des Etats-Unis, ces amateurs de cognac et de manteaux en fourrure qui gigotent autour de voitures customisées. C’est une sorte de coutume locale, un rite tribal. Ils ont la fâcheuse manie de changer les roues de leurs voitures, de les rabaisser, elles sont pour eux un accessoire de mode. Ce ne sont pas de vrais conducteurs, ils les utilisent comme un élément du décor, au même niveau que les bijoux clinquants et les filles en maillot de bain. Je parle ici des vrais amateurs, des types capables de mettre en couverture d’un album une voiture. Comme ZZtop en 1983 avec sa Ford 1933 sur le disque « Eliminator » ou Chris Rea avec la Lotus Super Seven de « Auberge ». La nouvelle scène française rigolerait à l’idée de parler d’automobiles, elles préfèrent se concentrer sur des débats philosophiques où il est question de soirées chez Marité et Gilbert Carpentier. Elle n’a pas pensé, par manque de talent et de culture, que derrière l’automobile, il y a la vitesse, la fuite, l’évasion, le plaisir, le désespoir et l’amour. Des milliards d’émotion qu’il s’agit de mettre en musique. Mais pour ça, faudrait-il encore qu’ils soient des musiciens. Le regretté Fred Chichin le déplorait dans l’une de ses dernières interviews. Nos chanteurs, pire nos slameurs, ne font pas de la musique. De leurs pianos lymphatiques ou de leurs voix monocordes ne sortent que du bruit, un vulgaire vacarme assourdissant. Les grands musiciens ou interprètes sont souvent passionnés par l’automobile. Le batteur Nick Mason donne le rythme, le souffle aux Pink Floyd. Son jeu de baguettes ne serait certainement pas le même s’il n’avait pas goûté aux montées en régime de sa Ferrari GTO, à ces poussées haletantes et démoniaques, cette confrontation infernale entre l’homme et la machine. Avant de chanter, il faut ressentir, il faut vibrer, il faut s’engager. Ce n’est pas un hasard si les anglais sont pétris à la fois de culture automobile et musicale. Les deux sont indissociables. Jay Kay, le leader du groupe Jamiroquai en est une illustration. Sa musique envoûtante sonne comme un douze cylindres aux abois. Un merveilleux cri qui déchire la nuit.















