Piting-garghlup-couic…!

Surtout à Adrienne, son amante.
Pierre détestait la campagne, il détestait conduire, mais il ne savait pas dire non.
Elle allait plonger dans la baignoire de la chambre du motel situé au bord du lac et elle voulait absolument des cigarettes.
Vous auriez pu résister vous, à la huitième merveille du monde vêtue d’une serviette éponge de cinquante centimètres carrés ?
Il proposa donc ses services en l’embrassant goulûment et descendit récupérer la voiture.
Il était quatorze heures trente lorsqu’il prit la direction du premier village, distant d’une douzaine de kilomètres.
Il ne voyait pas grand chose sans ses lunettes qu’il avait oubliées, il zig-zaguait un peu sur cette route sinueuse en dehors des grands arbres sur les côtés, il avançait prudemment, lorsque le moteur eut quelques ratés.
Des soubresauts qui ne laissaient rien présager de bon.
Il fixa le capot, en le suppliant de lui épargner un désagrément mais au milieu de la première ligne droite la voiture s’arrêta net.
Un chapelet ordurier sortit spontanément de sa bouche pendant que sa main droite s’acharnait sans succès sur la clé de contact.
La mécanique représentait pour lui un monde inconnu, sale et malodorant, elle l’inhibait depuis toujours.
L’intérêt de soulever le capot s’avérait donc inutile.
Il dut quand même réprimer avec force une soudaine envie de démolir la carrosserie à coup de cric mais ce n’était pas une si bonne idée.
Le cric, il fallait encore le trouver…
Il préféra se concentrer sur la conduite à tenir et ce ne fut pas une mince affaire.
Ce genre d’imprévu peut vous saborder en deux secondes un week-end de rêve programmé depuis trois semaines !
Il avait quitté le môtel depuis plus de vingt minutes, il fallait donc continuer à pied en direction du fameux village, trouver un garagiste, les cigarettes et prévenir Adrienne de ce léger contretemps.
D’après ses premières estimations, il pouvait tirer un trait définitif sur le bain chaud en sa compagnie.
Mais pas sur son corps.
Il imagina sa peau nue, son sourire coquin, son odeur de vanille et le plus naturellement du monde, son pas s’accéléra.
Dix minutes plus tard il trouva une borne indiquant le village à quatre kilomètres, une distance ridicule pour un sportif.
Mais il entretenait avec le sport les mêmes relations qu’avec la mécanique.
Il supplia le ciel d’envoyer à sa rencontre une voiture, un tracteur  un attelage de n’importe quoi, juste un moyen de locomotion pour gagner du temps.
Mais, quelqu’un avait décidé de lui gâcher la soirée.
Il entendit vers l’arrière, le bruit sourd d’un moteur, avant d’apercevoir un engin bizarre et incongru.
Il s’installa au milieu de la chaussée en faisant de grands moulinets avec les bras.
Il était hors de question de rater ce don du ciel quitte à se jeter sous les roues du bienfaiteur. 
Une voiture bizarre s’arrêta et instantanément la portière passager s’ouvrit. 
Pierre Deydet se sentit plus que soulagé lorsqu’il lança au conducteur en s’affalant sur le siège d’un blanc immaculé :
-C’est le Bon Dieu qui vous envoie ! –Ouaisss, cool, mec, relax !. -Sans vous, je me voyais mal embarqué !

C’est quoi cette voiture, j’ai jamais vu ça de ma vie ?
Ouaisss, cool, mec, relax, c’est un Hot-Rod, tu peux pas comprendre, ça fait partie de la culture américaine, les grands espaces, un gros moteur V-8 5L7 plein de chevaux, une carrosserie de Ford Sedan 1937 totalement relookée, la vie autrement mec !Le Hot-Rod démarra dans un bruit d’apocalypse, Pierre fit un bref résumé de sa situation au conducteur. –Ouaisss, cool, j’en ai rien à branler de tes conneries, mec, sèches-toi le front, sinon tu vas rouiller ma caisse, t’es tout en nage, là, jamais vu un mec transpirer aussi fort…. Il éclata d’un rire gras en rajoutant… –Là, dans le vide-poches, il y a des mouchoirs en papier. Pierre se dit qu’il avait déjà vu cette tête quelque part, mais ce type lui épargnait une marche de forçat, il n’allait pas en plus faire le difficile.
Son regard se figea tout à coup devant la poignée en ivoire d’un couteau avec une lame d’au moins trente centimètres. –Je m’en sers de cure-dents, s’amusa le conducteur, et accessoirement de moyen de dissuasion pour ceux qui me cherchent des noises, c’est un très bon calmant pour les excités du cerveau. Pierre répondit d’un timide sourire. -Piting ! J’en suis convaincu.
Le Hot-Rod roulait à tombeau ouvert, les informations que Pierre avait entendu la veille à la radio ne cessaient de tourner en boucle dans sa mémoire….. –Au fait, on ne s’est pas présenté, s’exclama le conducteur, en lui tendant une main épaisse. Il était habillé tout en noir, ce qui ressortait sur les sièges blancs… Pierre tenta de le dévisager à la dérobade mais les lunettes noires de cet étrange personnage masquaient trop ses trais…, là c’était la trouille qui l’emportait, une peur épaisse comme un Big Mac, néanmoins, il conserva un semblant de décontraction. -Pierre Deydet, mais mes amis me surnomment Orang-outan, encore merci ! –Ca va, j’ai rien fait d’exceptionnel en dehors de te sauver d’une marche forcée. Il cogna sèchement la main contre sa poitrine et ajouta, en désignant du menton le poignard. –Je connaîs la solidarité, et je sais que ce n’est pas une route très sure ! Ce genre de remarque faisait toujours regretter à Pierre de ne pas être une plante verte, un poisson rouge, quelque chose de différent de l’espèce humaine.
Il songea à Adrienne afin de se remonter le moral, lorsque le conducteur augmenta le volume de la radio. « …..alors qu’on est toujours à la recherche du tueur en série, la police piétine après ce troisième meurtre perpétré à l’arme blanche…, malgré les nombreux barrages, le criminel court toujours dans les environs du lac de… »
Les yeux de Pierre rivés sur la route cherchaient désespérément un Dieu quelconque, et accessoirement le prochain village. –Si je le croise, hurla le conducteur…, j’en fais des tranches de saucisson de ce maniaque et je l’apporte avec un paquet cadeau au commissariat, que des mauviettes ces flics…Il ajouta avec un sourire niais. –Oh, le tueur, c’est pas toi au moins ! Une claque vigoureuse s’abattit sur l’épaule de Pierre et le conducteur dit encore en riant :-Mes copains pensent que j’ai le sens de l’humour, mais je ne fais aucun effort, c’est dans ma nature, et il se mit à philosopher, discourant de Lacan, de Nietszche, de Freud… Pierre pensa que si Platon avait rencontré ce conducteur, la philosophie serait sublimée à la puissance mille, ce devait être un poète exilé qui maniait les alexandrin comme lui mangeait des saucisses…, pour une personne conduisant une voiture aussi débile…, c’était bizarre !  
Le conducteur tendit une main, s’empara d’un GSM, forma un numéro et se mit à parler très fort…. –Je suis déjà en retard, Patrick, tu crois pas que je vais poireauter, je vais passer par le bord du lac, dit-il en hochant la tête, c’est un poil plus long, mais là au moins, ils viendront pas me ralentir, et j’ai pris un mec en stop dont la Madame, là-bas au môtel, elle doit commencer à s’impatienter, non ?
Le conducteur lui adressa un clin d’œil débile.
A vrai dire, Pierre trouvait sa situation bien plus préoccupante que celle de son amante, et lorsque le Hot-Rod bifurqua dans la direction opposée, il eut la certitude de voyager à côté du tueur en série.
Il fut tenté de saisir le poignard, de quitter cet engin de dingue pour courir, courir le plus loin possible.
Il sentit le regard du conducteur se poser sur lui…. –Entre nous, tu dois drôlement y tenir à ton Adrienne, si j’étais toi, je ne m’attacherai pas, à te voir, on sens que tes poules, t’en fais vite fait le tour, tu dois en avoir partout, puisque tu m’as dit que t’es le singe lubrique du web, mon salaud, des mariées, des veuves, et des jeunettes aussi, non ? En plissant les sourcils, il ajouta : –C’est que le bouche à oreille fonctionne à mort ! Paradoxalement, ses mots ne rassurèrent pas Pierre.
En effet, le conducteur savait passer d’un langage chatié à un langage quasi vulgaire, il mélait les plus hautes philosophies quantiques à des histoires sado-masochistes épouvantables, et, d’après les comptes rendus judiciaires, les tueurs en séries possédaient tous une intelligence supérieure.
Le conducteur maîtrisait ses neurones, jouait sur les mots, lui parlait de Freud et Lacan, du Marquis de Sade tout en roulant comme un malade à la recherche d’un coin pour aller pisser….
En outre, les trois victimes répertoriées étaient toutes de sexe féminin, donc pour se rassurer, Pierre fut tenté de déduire qu’il n’avait rien à craindre.
Il s’inquiéta néanmoins de son itinéraire.
-Nous nous éloignons, vous êtes vraiment sûr du raccourci ?  Le conducteur se mordilla la lèvre inférieure. –J’ai une réputation, je suis le roi du guide Michelin et de la débrouille, mate-moi un peu ça ! Il joua avec le bouton de la radio, on entendit des sifflements, puis une voix perdue dans la friture… « ….un suspect a été repéré, l’individu de race blanche, circulerait dans une voiture bizarre et inconnue, il se dirigerait en direction de…. »
D’un geste ferme, le conducteur coupa le volume. –C’est un jeu d’enfant de berner les condés, la preuve, il y a trois ploucs dans le coin et ils ne sont pas foutus de coincer l’autre maboul…. La tête du conducteur se rapprocha du pare-brise… –J’ai pas tous mes papiers en règle, alors il vaut mieux éviter les flics, et puis tu perds pas au change, je t’emmène direct chez un ami à moi, il a une station service à cinq minutes d’ici. A vrai dire, Pierre s’attendait plutôt à rencontrer un malaise vagal ou un infarctus massif, car son cœur s’emballait plus vite que le moteur.
Il lorgna sur la lame, il l’imagina recouverte de sang, avec plus bas, une main osseuse jouant avec le manche.
Tous les films d’horreur et d’épouvante qu’il avait vus depuis son adolescence défilèrent dans sa tête par des flashes successifs.
Ses vêtements humides de transpiration dégageaient maintenant une odeur de moisi, il frissonnait comme un malade sur le siège en se demandant comment sortir de cet enfer.
La voix du conducteur le fit sursauter… –Oh, te tracasse pas je te dis, tu vas pas nous faire une jaunisse pour un petit retard avec Adrienne, et, entre nous, dit-il en serrant la nuque de Pierre, si pour ce soir tu crains une défaillance, t’inquiète pas...
Un rire énorme ébranla le tympan de Pierre, la vision d’Adrienne dans les bras de ce monstre fit naître chez lui des envies de meurtre, un meurtre légitime, filmé en forme de clip pour faire de la prévention, intitulé : « A mort les abrutis » ! 
Tout bien réfléchi, son acte aurait même mérité la légion d’honneur, car il préservait l’espèce humaine d’une descendance à hauts risques. -Vous ne pensez pas qu’il peut refuser le dépannage ? Au lieu de lui répondre, le conducteur plongea sa main dans le vide-poches et se saisit du poignard.
L’effet de surprise colla Pierre contre le dossier du siège, il ferma brusquement les yeux avec la certitude que sa dernière heure venait d’arriver.
Dans sa tête qui n’était plus qu’une bouillie noire, il eut la terrifiante vision d’Adrienne recrachant la fumée d’une cigarette, avec un diable ricanant au dessus de sa tête… –Ma parole, je suis tombé sur un enfant de cœur, dit le conducteur en bousculant Pierre par l’épaule, ouvre les yeux ! Pierre s’exécuta en tremblant, le conducteur tenait le couteau dans la main, avec un visage hilare. –Tu crois qu’on peut refuser avec ce jouet ? Pierre n’avait plus les facultés de croire, ni d’écouter.
Pour le rassurer dans l’état actuel des choses, il aurait fallu réunir à ses côtés James Bond et Sigmund Freud. 
Il croisa les doigts, sa seule arme concrète pour conjurer le mauvais sort. –J’ai l’impression que t’es étanche à mon humour, c’est pas grave, on vient d’arriver. L’enseigne jaune de la station service représenta son arbre de Noël. 
Pierre ressentit la jouissance extrême du paquet cadeau qu’on vous apporte, avec le ruban autour.
Le conducteur stoppa le Hot-Rod devant les pompes, reposa le couteau sur le tableau de bord avant d’annoncer fièrement –On y est. Pierre répondit d’un sourire forcé en jetant un regard circulaire au dehors. –Bouge pas, dit le conducteur en récupérant son blouson, je vais chercher mon pote, il s’appelle Patrick, il écrit des bouquins, il est occupé à écrire un chapitre sur les tueurs du Brabant wallon… Il sortit de la cabine.
Pierre l’aperçut se diriger vers un local vitré. 
Le conducteur tapa avec insistance contre la vitrine, tenta de forcer la poignée, puis revint en courant vers le Hot-Rod.
D’une main il entrebâilla la portière… –Il n’est pas là cet enfoiré, hurla t-il, il a dû se tailler avec une pute, mais crois moi, il va rappliquer dare-dare, je vais l’appeler en pissant, les toilettes sont là-bas au fond….
Le conducteur repartit droit devant lui à l’autre bout de la station et disparut.
Jusque-là, tout se passait bien, excepté un léger détail. 
Pierre fut saisi d’une envie naturelle.
Il aperçut l’aire déserte, le local vitré et mitoyen à ce dernier, une sorte d’abri en briques avec un large panneau indiquant les toilettes à l’autre bout de la station, sans nul doute là ou avait couru le conducteur….
Il y alla en maugréant, puis s’engouffra dans une petite pièce obscure et nauséabonde dans laquelle il y avait deux portes, une toilette pour les Dames, une pour les Messieurs…
Il attendit que le conducteur libère la place, Pierre n’osait pas utiliser les toilettes des Dames malgré son envie pressante…
Adrienne devait être à des années-lumière d’imaginer une telle aventure.
Il la voyait dans une nuisette transparente, allongée sur le lit immense, sa peau enduite d’une crème délicieuse…., pestant contre son retard.
Son fantasme provoqua un électrochoc, mais pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt !
Il suffisait d’aller rejoindre le conducteur, de lui emprunter son mobilophone et de prévenir Adrienne.
Ce coup de génie l’épata et le rassura.
Il était temps.
Ses nerfs subissaient rarement autant de contrariétés à la fois. 
Pierre respira un grand coup et frappa à la porte des toilettes…
Rien, pas de réponse !. 
Le conducteur tenait à s’amuser jusqu’au bout.
Pierre tenta d’ouvrir la porte, mais elle était coincée !
La rage emmagasinée depuis le début de cette aventure se matérialisa immédiatement par de violents coups de pied, puis à plusieurs reprises, il écrasa son épaule comme un bélier contre la porte en priant le conducteur d’arrêter ses conneries au plus vite.
Après une lutte interminable, sa haine eut gain de cause, et la porte s’ouvrit mollement.
A vrai dire, Pierre Deydet ne voyait pas les choses ainsi.
Il était parti avec Adrienne en week-end amoureux, ensuite, comme un gentleman, il avait proposé ses services à son amante, fumeuse invétérée certes, mais qu’il aimait très fort.
Alors sa panne de voiture, le décérébré au volant de cette voiture bizarre, pourquoi tout s’acharnait-il contre lui ?
 Il poussa un hurlement et pissa dans son froc !
-Piting de piting !
Qu’est ce qu’il avait bien pu faire pour retrouver le corps du conducteur complètement replié sur le sol, gisant dans une mare de sang, avec une large entaille au cou ? Il resta là, pétrifié, dégoulinant, incrédule et…, c’est à ce moment-là, qu’il sentit le froid de la lame se poser contre sa nuque…
-Piting-garghlup-couic !…., fut son dernier cri… 
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