Et si on reparlait d’Adolf…
Je ne cesse de scruter les 2 photos superposées ci-jointes depuis une bonne heure. En haut, une ville ensoleilée en bord de mer. Pas de métaphore, ni de symbole, ni de référence à un article de journal… Juste une ville. Des bâtiments blancs éclaboussés par la lumière méditerranéenne. Des rues tracées selon la géométrie patiente de quatre mille ans de présence humaine ininterrompue. Des balcons où quelqu’un a étendu son linge ce matin-là. Des fenêtres derrière lesquelles quelqu’un se prépare un café, se dispute avec ses ados ou reste au lit un peu plus longtemps qu’il ne le devrait. Une ville, c’est un miracle, le résultat singulier de cent générations choisissant, jour après jour, de persévérer…
En bas, le même cadre. Les mêmes coordonnées géographiques. Une photo prise sous le même angle. Et plus rien. Pas de ruines, car les ruines sont romantiques, elles présentent des arcs et des colonnes et témoignent de la dignité du temps. Ce ne sont pas des ruines. Ce n’est plus que de la poussière. La dépravation absolue, à l’état pur. Une ville passée au broyeur et recrachée en un amas gris et indifférencié de ses propres atomes, à perte de vue, ponctué çà et là d’une excroissance de béton autrefois cage d’escalier, hôpital, école ou chambre d’enfant avec une peluche, un chat, un chien, des amours désormais pulvérisés sous dix où douze mètres de ce qui furent autrefois des maisons.
Je regarde la photo depuis plus d’une heure et j’ai du mal à faire coïncider les deux images, alors qu’elles représentent le même lieu. J’ai alors réalisé, assis, les yeux embués, par un après-midi, que j’avais sous les yeux la barbarie, la plus immonde jamais vue.
Pas pour la rhétorique. Pas pour marquer les esprits. J’en suis convaincu avec toute le sens moral dont je suis encore capable. Dans l’épais catalogue des atrocités observées par un être humain au cours d’une vie (et nos vies n’ont pas manqué d’atrocités, admettons-le), je ne crois pas avoir jamais vu pire, et je ne pense pas qu’il y ait jamais eu d’atrocité observée aussi attentivement par autant de gens n’ayant pourtant quasiment rien fait pour y remédier.
L’Empire de la dépravation agit en toute impunité sous nos yeux et va sans aucun doute, en mourir comme meurent toujours les empires, mais en ce cas, non pas dans la dignité revendiquée dans ses musées et ses déclarations de principe, mais les mains autour du cou d’un enfant, en riant, face aux caméras. Ce à quoi nous assistons à Gaza n’est pas une simple aberration de l’ordre mondial, c’est l’ordre mondial. C’est ce que les décors de marbre des films hollywoodiens ont toujours dissimulé. Le système international fondé sur des règles, cette grandiloquente formule liturgique proférée par des hommes blancs en costume impeccable lors d’émissions dominicales, a été démasqué pour ce qu’il a toujours été : un ensemble de procédures destinées à gérer le massacre des pauvres, des Noirs et des personnes de couleur perpétré par les riches, les Blancs… et les compradores aux visages bruns.
Voilà presque trois ans que ça dure. Trois ans de chairs brûlées vives par le phosphore… L’abjection, l’horreur, se découvre sous cette poussière grisâtre si particulière qui recouvre une ville après l’avoir réduite à ses atomes constitutifs… Trois ans à assister, sur les écrans de nos téléphones portables ou de nos TV’s, à la destruction préméditée du peuple Palestinien, qui vivait paisiblement sur ses terres depuis des millénaires, quoique si souvent mal-traité par des invasions colonisatrices et l’esclavage de religions assassines.
Une étude sérieuse, évaluée par des pairs, quoique conservatrice dans ses méthodes publiée il y a quelques mois estimait le nombre de morts assassinés en Palestine occupée à plus de 680 000. Les bombardements ne se sont pas arrêtés pour consulter l’étude. La famine ne s’est pas interrompue pour les notes de bas de page. Selon toute estimation honnête, nous approchons du million… Un million d’êtres humains innocents assassinés… Un génocide en bord de mer… Ils avaient tous un nom, une mère, un père, leur côté préféré du lit, leurs habitudes pour tenir leur tasse de thé, une voix à jamais tue pour tous ceux qui les aimaient.
Un million… Et tout a été diffusé entre les publicités…
Mais la mort, aussi atroce soit-elle, n’est pas le pire. Le pire, c’est le mode opératoire. Le pire, c’est que ceux qui ont commis ces horreurs les ont filmées. Ils ont filmé les tortures. Ils ont filmé les viols. Ils se sont filmés en train de les commettre puis occupés à fouiller les corps, puis les restes… fouillant les tiroirs de lingerie de femmes dont les corps refroidissaient sous les décombres des maisons où elles se trouvaient encore à peine une heure plus tôt.
Ils ont filmé des enfants survivants qu’ils mettaient dans des cages. Ils ont filmé les gens dénudés, mutilés, ligotés, battus et violés avec des bâtons, puis ils ont ajouté de la musique et ont publié des vidéos, qui ont reçu des “likes” sur les réseaux asociaux… Les auteurs n’en ont éprouvé aucune honte. Ils en étaient fiers. Ils ont compris, non sans raison, qu’il n’y aurait pas de retombées. Ils savaient que les institutions fondées sur les ruines fumantes du dernier grand crime européen ( les tribunaux, les conventions, les vœux pieux du “plus jamais ça”) n’étaient que du verbiage. Ils savaient que tout cela finirait par partir en fumée. Ils ont craqué l’allumette en direct, et nous avons regardé… Et rien ne s’est passé, et rien ne se passe, et rien ne se passera, car ceux qui ont conçu le système sont eux-mêmes assassins-pyromanes depuis le début.
Regardez qui ils sont. Regardez-les bien, nos Maîtres, nos chefs politiques “donneurs de leçons”. Les dossiers Epstein sont peu à peu révélés, et qu’y trouvons-nous ? Des noms déjà connus. Des Présidents, des Rois, des Princes, des Premiers ministres, des financiers milliardaires et des “philo-rois” de Davos, des hommes qui nous ont asséné pendant trente ans des sermons sur les droits de l’homme, la dignité de l’individu et le caractère sacré de l’ordre libéral… Et les revoilà sur les registres de vol… Et sur l’île… Et dans le petit carnet noir d’un homme qui gagnait sa vie en se livrant au trafic d’enfants et qui, nous dit-on, s’est suicidé dans une cellule dont les caméras, cette nuit-là, ne fonctionnaient pas.
Ce sont ces hommes-là, ce sont ces garants-là, ces adultes censés diriger le monde pendant que nous vaquons à nos petites vies… Ce sont eux qui décident si un camion livrera cette semaine de la farine à une fillette affamée à Rafah… Évidemment que les enfants affamés de Rafah n’en profiteront pas. Pourquoi le devrait-ils ? Il suffit de savoir qui prend ce genre de décision. Regardez ce qu’ils ont déjà fait. Les enfants de Rafah ont été génocidés, brûlés vifs, pendant qu’on regardait des clips de chansons d’amour… Ces gens, on les invite même à venir chanter l’amour à l’Eurovision…
Une civilisation est en train d’être effacée, par ceux-là mêmes que la plupart d’entre nous s’attendaient à voir agir ainsi, mais sans y prêter suffisamment attention, car c’est une démarche difficile et l’algorithme encourage justement le contraire.
La destruction touche des sites plus anciens que les pays qui les détruisent. Gaza a été habitée sans interruption depuis quatre mille ans. Des églises du IVe siècle. Des mosquées qui ont vu les croisés se succéder. Des oliviers plus anciens que l’idée même de l’Europe. Des archives, des généalogies, des photos de famille, l’écriture de nos grands-mères, des recettes ancrées dans la mémoire d’une tante, d’une cuisine et qui ont disparu avec elles, car la cuisine est désormais devenue cratère et la tante un numéro sur une liste de disparus.
Des universités rayées de la carte. Des professeurs assassinés chez eux, un par un, nommément, car pour les hommes et les femmes qui commettent ces crimes, un Palestinien instruit incarne l’intolérable… Cela n’a rien à voir avec la guerre. La guerre obéit à des règles, même si elles sont bafouées la plupart du temps. C’est ici en ce cas, quelque chose de plus ancien, de plus radical et de plus terrible, c’est l’effacement, c’est l’amputation délibérée d’un peuple du cœur de la mémoire humaine.
Et, tétanisés, nous regardons… Et nous continuons de regarder. Huit milliards de gens regardent comme ils passent le samedi soir devant un film… Ils regardent l’oeuvre criminelle du plus grand rassemblement d’êtres humains qui s’affichent fiers d’être conscients, éduqués avec un sens moral élevé et dotés du plus grand appareil de communication jamais conçu… Et nous ne pouvons pas empêcher ces gens, ces hommes et femmes armés dirigés par des Hitlérions assis dans des bureaux, tous lobotomisés de croyances divines mortifères, de rayer une civilisation de la carte. Et nous continuons de regarder pendant nos déplacements, pendant nos pauses déjeuner, pendant que nos bébés font la sieste. Il est vrai que réagir des carnages perpétrés au nom de leur Dieu est plus lourdement condamné… Tout a été prévu, programmé, tracer une étoile à 6 branches est plus lourdement condamné que quelconque crime perpétré à Gaza…
On fait de même pour l’Iran, civilisation multi-millénaire elle aussi, 5.000 ans d’histoires…et nous regardons…. puis nous quittons l’application pour répondre à un e-mail sur les prévisions climatiques…. L’horreur ne nous atteint plus. Elle ne peut plus nous atteindre. Les écrans sont conçus pour les empêcher de nous affecter. On nous fait rire en nous montrant un chien sur un skateboard qui s’enchaine sur une info montrant les restes d’un enfant extraits des décombres d’un immeuble effondré… La scène suivante étant une recette de pâtes au beurre noisette… Le fil d’actualité ne fait pas le distinguo entre ces images, car l’instrument n’a rien d’éthique, c’est une machine à capter l’attention, et l’attention, une fois captée, diffère radicalement de la conscience. Ceux qui ont conçu cette machine le savaient, comme ceux qui s’en servent pour gouverner. Voilà où nous en sommes.
Nous nous sommes raconté des histoires, longtemps, sur ce que nous aurions pu être et faire. Si nous avions vécu en Allemagne en 1938, nous aurions caché quelqu’un dans le grenier ou en France en 1940 dans la cave, comme mon Grand-père à fait pour mon père qui avait été estropié par la Gestapo… Si nous avions vécu dans le Mississippi en 1955, nous aurions manifesté. Et si nous avions vécu au Rwanda en 1994 ? Aurions-nous pris la parole ? Agir en 2026, qui ose ? Nous n’avons plus besoin de nous poser de questions. Nous savons… Nous vivons l’un des plus grands crimes de l’histoire de l’humanité, avec plus d’informations que n’importe quelle génération précédente n’en a jamais eues sur aucun crime antérieur, et pourtant, nous n’agissons pas… L’histoire de ce que nous aurions pu être n’est qu’un mensonge. Depuis toujours. Le confort est un narcotique plus puissant que la conscience. Nous découvrons que ce n’était qu’une épreuve, et notre espèce est en train de la rater. L’échec est enregistré en haute définition pour que les générations futures aient l’occasion de l’étudier.
Ce que cette épreuve nous montre enfin, c’est pourquoi, au cours de tous ces interminables siècles de combats humains, nous n’avons jamais réussi à nous délester de l’oligarchie. Non pas que les oligarques soient si puissants, car ils ne le sont pas, ce sont des hommes vaniteux et lâches qui ne tiendraient pas une semaine sans la mécanique du consentement que nous activons chaque matin en nous réveillant et en allant vaquer à nos occupations… Nous ne nous en sommes jamais débarrassés parce que cela nous obligerait à devenir, ne serait-ce qu’un instant, ceux que nous prétendons être. Et nous préférons voir une ville réduite en poussière ET un million d’êtres humains assassinés plutôt que de découvrir dans le miroir que nous ne sommes pas et n’avons jamais été ces hommes et ces femmes idéaux…
Je ne déroge pas à la règle. Je partage cette réalité. J’en fais partie. J’écris ces phrases, je vais les publier, puis je vais partir faire quelque chose de futile, en mon cas d’éditeur, j’écris et édite des Hot Rod’s, quelle gloire… A une époque je touchais le monde entier Chromes&Flammes étant diffusé en 5 langues-éditions… Je suis même devenu un leader internet avec mon Webzine, car l’alternative — m’arrêter, vraiment, et refuser de participer à un monde qui tolère l’intolérable — est un acte dont je suis incapable, comme presque tout le monde d’ailleurs… Mais au moins j’ai acquis l’expérience d’en compter et d’en conter malgré les multiples crapuleries que “les pires gens biens”, commettent… J’ai même gagné tous les procès et vu certains pires sombrer en faillite.. J’ai acquis de l’expérience de ce qu’est véritablement l’humain…
L’empire est en train de crever en public, entraînant un peuple dans la tombe, et les hommes aux commandes sont bien du style à se retrouver dans le carnet d’adresses d’un pédophile. Les institutions censées les en empêcher, ne sont que des leurres. Et nous autres, les huit milliards, sommes là, à regarder les flammes dévorer notre monde et à le filmer avec nos téléphones.
C’est la chose la plus immonde qu’il m’ait été donné de voir. Et en fait, le plus choquant ne vient pas de ceux qui commettent ces actes. Le plus révoltant, c’est la paralysie de tous ceux qui regardent. Notez en finale, que si j’ai pu vous faire lire ceci avant la censure des réseaux asociaux, ce sera déjà ça gagné sur l’adversité…
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