L’Etat islamique est un cancer du capitalisme industriel moderne en plein effondrement, un sous-produit fatal de notre dépendance inébranlable à l’or noir, un symptôme parasitaire de l’escalade des crises de civilisation qui secouent à la fois le monde musulman et le monde occidental.
Tant que l’on ne s’attaque pas aux racines de ces crises, l’Etat islamique et ses semblables ne sont pas prêts de disparaître.
Le débat sur les origines de l’Etat islamique oscille entre deux points de vue extrêmes :
– Certains accusent l’Occident : l’Etat islamique n’est rien de plus qu’une rĂ©action prĂ©visible Ă l’occupation de l’Irak, un autre contrecoup de la politique Ă©trangère occidentale.
– D’autres attribuent purement et simplement l’émergence de l’Etat islamique Ă la barbarie historique ou culturelle du monde musulman, dont les croyances et les valeurs mĂ©diĂ©vales arriĂ©rĂ©es sont un incubateur naturel de ce type d’extrĂ©misme violent.Alors que ce dĂ©bat banal se poursuit d’un ton monotone (souvent avec des insultes sur les rĂ©seaux sociaux), la plus grosse Ă©vidence que personne ne veut voir concerne les infrastructures matĂ©rielles. Tout le monde peut nourrir des pensĂ©es mauvaises, horribles ou dĂ©goĂ»tantes…, mais elles restent de simples fantasmes Ă moins que l’on ne trouve un moyen de les manifester concrètement dans le monde qui nous entoure.
Ainsi, pour comprendre comment l’idĂ©ologie qui anime l’Etat islamique a rĂ©ussi Ă rassembler les ressources matĂ©rielles nĂ©cessaires pour conquĂ©rir un espace plus grand que le Royaume-Uni, nous devons inspecter de plus près son contexte matĂ©riel.Suivez l’argent…Les fondements de l’idĂ©ologie d’al-QaĂŻda sont nĂ©s dans les annĂ©es 1970…, Abdallah Azzam, mentor palestinien d’Oussama ben Laden, a alors formulĂ© une nouvelle thĂ©orie justifiant la poursuite d’une guerre continue et de faible intensitĂ© par des cellules moudjahidines dĂ©ployĂ©es en faveur d’un Etat panislamiste.
Les doctrines islamistes violentes d’Abdallah Azzam ont été popularisées dans le contexte de l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques.Comme on le sait, les réseaux moudjahidines afghans ont été formés et financés sous la supervision de la CIA, du MI6 et du Pentagone.
Les Etats du Golfe ont apporté des sommes d’argent considérables, tandis que l’Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais a assuré la liaison sur le terrain avec les réseaux militants coordonnés par Azzam, ben Laden et les autres.
L’administration Reagan a par exemple fourni 2 milliards de dollars aux moudjahidines afghans, complĂ©tĂ©s par un apport de 2 milliards de dollars de l’Arabie saoudite.En Afghanistan, l’USAID a investi des millions de dollars pour fournir aux Ă©coliers “des manuels remplis d’images violentes et d’enseignements islamiques militants”, d’après le Washington Post.
La thĂ©ologie justifiant le djihad violent Ă©tait entrecoupĂ©e de “dessins de fusils, de balles, de soldats et de mines”…, les manuels vantaient mĂŞme les rĂ©compenses divines offertes aux enfants qui “arracheraient les yeux de l’ennemi soviĂ©tique et lui couperaient les jambes”…Selon la croyance populaire, cette configuration dĂ©sastreuse d’une collaboration entre l’Occident et le monde musulman dans le financement des extrĂ©mistes islamistes aurait pris fin avec l’effondrement de l’Union soviĂ©tique, mais cette croyance populaire est erronĂ©e.Le chantage de la protection…Un rapport classifiĂ© des services de renseignement amĂ©ricains, rĂ©vĂ©lĂ© par le journaliste Gerald Posner, a confirmĂ© que les Etats-Unis Ă©taient pleinement conscients du fait qu’un accord secret avait Ă©tĂ© conclu en avril 1991 entre l’Arabie saoudite et ben Laden, alors en rĂ©sidence surveillĂ©e.
Selon cet accord, ben Laden était autorisé à quitter le royaume avec ses financements et partisans et à continuer de recevoir un soutien financier de la famille royale saoudienne à la seule condition qu’il s’abstienne de cibler et de déstabiliser le royaume d’Arabie saoudite lui-même.
Loin d’être des observateurs distants de cet accord secret, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne y ont participé activement.L’approvisionnement massif de pétrole en provenance d’Arabie saoudite est au fondement de la santé et de la croissance de l’économie mondiale.
Nous, occidentaux, ne pouvions nous permettre d’être dĂ©stabilisĂ©s… et nous avons donc dĂ» accepter ce compromis : “Pour protĂ©ger le royaume d’Arabie Saoudite et le pĂ©trole, il fallait le laisser financer ben Laden hors de ses frontières”.Comme l’historien britannique Mark Curtis le dĂ©crit minutieusement dans son livre sensationnel, “Secret Affairs: Britain’s Collusion with Radical Islam”, les gouvernements des Etats-Unis et du Royaume-Uni ont continuĂ© de soutenir secrètement des rĂ©seaux affiliĂ©s Ă al-QaĂŻda en Asie centrale et dans les Balkans après la guerre froide… et ce pour les mĂŞmes raisons que prĂ©cĂ©demment, Ă savoir la lutte contre l’influence russe (et dĂ©sormais chinoise), afin d’étendre l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine sur l’économie capitaliste mondiale.
L’Arabie saoudite, première plate-forme pétrolière du monde, est restée l’intermédiaire de cette stratégie anglo-américaine irréfléchie.
En Bosnie…
Curtis relate qu’un an après le premier attentat du World Trade Center (celui de 1993), Oussama ben Laden a ouvert un bureau dans le quartier de Wembley, Ă Londres, sous le nom de “Advice and Reformation Committee”, depuis lequel il a coordonnĂ© des activitĂ©s extrĂ©mistes dans le monde entier.
Vers la mĂŞme Ă©poque, le Pentagone a acheminĂ© par avion des milliers de moudjahidines d’al-QaĂŻda de l’Asie centrale vers la Bosnie, violant ainsi l’embargo sur les armes imposĂ© par l’ONU, selon des fichiers des services de renseignement nĂ©erlandais…, ces combattants Ă©taient accompagnĂ©s par les forces spĂ©ciales amĂ©ricaines.
Le “cheikh aveugle” qui a Ă©tĂ© condamnĂ© pour l’attentat du World Trade Center Ă©tait profondĂ©ment impliquĂ© dans le recrutement et l’envoi de combattants d’al-QaĂŻda en Bosnie.
En Afghanistan…
A partir de 1994 environ et jusqu’au 11 septembre 2001, les services de renseignement militaire américains ainsi que la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite et le Pakistan, ont secrètement fourni des armes et des fonds aux talibans, qui abritaient al-Qaïda.
En 1997, Amnesty International a déploré l’existence de liens politiques étroits entre la milice talibane en place, qui venait de conquérir Kaboul, et les Etats-Unis.
Le groupe de dĂ©fense des droits de l’homme a fait rĂ©fĂ©rence Ă des comptes-rendus crĂ©dibles sur les madrasas (Ă©coles religieuses) frĂ©quentĂ©es par les talibans au Pakistan, indiquant que “ces liens ont Ă©tĂ© Ă©tablis au commencement mĂŞme du mouvement taliban”…Amnesty a rapportĂ© que ces comptes-rendus provenaient de Benazir Bhutto, alors Première ministre du Pakistan ; cette dernière, aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©e, avait affirmĂ© que les madrasas avaient Ă©tĂ© mises en place par la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan au cours du djihad, la rĂ©sistance islamique contre l’occupation de l’Afghanistan par les SoviĂ©tiques…
Sous la tutelle américaine, l’Arabie saoudite continuait de financer ces madrasas.Les manuels rédigés par le gouvernement américain afin d’endoctriner les enfants afghans avec l’idéologie du djihad pendant la guerre froide, furent alors approuvés par les talibans.
Ils furent intégrés au programme de base du système scolaire afghan et largement utilisés dans les madrasas militantes pakistanaises financées par l’Arabie saoudite et l’ISI pakistanaise avec le soutien des Etats-Unis.
Les administrations Clinton et Bush espéraient se servir des talibans pour établir un régime fantoche dans le pays, à la manière de leur bienfaiteur saoudien.
L’espoir vain et manifestement infondé était qu’un gouvernement taliban assure la stabilité nécessaire pour installer un pipeline trans-afghan (TAPI) acheminant le gaz d’Asie centrale vers l’Asie du Sud, tout en longeant la Russie, la Chine et l’Iran.Ces espoirs ont été anéantis trois mois avant le 11 septembre, lorsque les talibans ont rejeté les propositions américaines.
Le projet TAPI a ensuite Ă©tĂ© bloquĂ© en raison du contrĂ´le intransigeant de Kandahar et Quetta par les talibans ; toutefois, ce projet est dĂ©sormais en cours de finalisation sous la direction de l’administration Obama…
Au Kosovo…
Mark Curtis indique que l’OTAN a continué de parrainer les réseaux affiliés à al-Qaïda au Kosovo à la fin des années 1990, lorsque les forces spéciales américaines et britanniques ont approvisionné en armes et formé les rebelles de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), parmi lesquels figuraient des recrues moudjahidines.
Ces effectifs comptaient une cellule rebelle dirigée par Mohammed al-Zaouahiri, frère du bras droit de ben Laden, Ayman al-Zaouahiri, qui est désormais le leader d’al-Qaïda.
Dans la même période, Oussama ben Laden et Ayman al-Zaouahiri ont coordonné les attentats de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie depuis le bureau de ben Laden à Londres.
Les interventions de l’OTAN dans les Balkans, conjuguées à la désintégration de la Yougoslavie socialiste, ont ouvert la voie à l’intégration de la région dans l’Europe occidentale, à la privatisation des marchés locaux et à l’établissement de nouveaux régimes en faveur du projet de pipeline trans-Balkans, destiné à transporter le pétrole et le gaz d’Asie centrale vers l’Occident.
Une rĂ©orientation de la politique au Moyen-Orient…
Même après les attentats du 11 septembre 2001 et du 7 juillet 2005, la dépendance des Américains et des Britanniques aux combustibles fossiles bon marché pour soutenir l’expansion capitaliste mondiale les a poussés à approfondir cette alliance avec les extrémistes.
Vers le milieu de la dernière décennie, les services de renseignement militaire anglo-américains ont commencé à superviser les financements apportés par les Etats du Golfe, menés une fois de plus par l’Arabie saoudite, aux réseaux extrémistes islamistes à travers le Moyen-Orient et l’Asie centrale pour contrer l’influence chiite iranienne dans la région.
Parmi les bénéficiaires de cette entreprise figuraient des groupes militants et extrémistes affiliés à al-Qaïda de l’Irak au Liban en passant par la Syrie, soit un véritable arc du terrorisme islamiste.
Une fois de plus, les militants islamistes furent involontairement entretenus en tant qu’agents de l’hégémonie américaine face aux rivaux géopolitiques émergeants.
Comme Seymour Hersh l’a révélé dans le New Yorker en 2007, cette réorientation de la politique consistait à affaiblir non seulement l’Iran, mais aussi la Syrie, où les largesses des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite ont contribué à soutenir les Frères musulmans syriens, entre autres groupes d’opposition. Evidemment, l’Iran et la Syrie étaient étroitement alignés avec la Russie et la Chine.
En Libye…
En 2011, l’intervention militaire de l’OTAN pour renverser le régime de Kadhafi a emboîté le pas au soutien important apporté à des mercenaires libyens, qui étaient en fait des membres de la branche officielle d’al-Qaïda en Libye.
La France se serait vu proposer le contrĂ´le de 35 % des ressources pĂ©trolières de la Libye en Ă©change de son soutien aux “insurgĂ©s”, Sarkozy percevant une commission “Ă vie” en sus de la disparition des dettes qu’il avait envers Kadhafi…
Après l’intervention, les gĂ©ants pĂ©troliers europĂ©ens, britanniques et amĂ©ricains Ă©taient parfaitement prĂŞts Ă tirer profit des opportunitĂ©s commerciales, les contrats juteux signĂ©s avec les membres de l’OTAN ont pu libĂ©rer l’Europe occidentale de l’emprise des producteurs russes qui dominent actuellement leur approvisionnement en gaz…
Des rapports secrets Ă©tablis par les services de renseignement ont montrĂ© que les rebelles soutenus par l’OTAN entretenaient des liens Ă©troits avec al-QaĂŻda…, la CIA s’est Ă©galement servie des militants islamistes en Libye pour acheminer des armes lourdes aux rebelles du pays.
Un rapport de 2009 des services de renseignement canadiens dĂ©crit le bastion rebelle de l’est de la Libye comme un “Ă©picentre de l’extrĂ©misme islamiste, Ă partir duquel les cellules extrĂ©mistes ont agi dans la rĂ©gion”…
Selon David Pugliese, dont les propos sont repris dans l’Ottawa Citizen, c’est cette même région qui était défendue par une coalition de l’OTAN dirigée par le Canada !
D’après David Pugliese, le rapport des services de renseignement a confirmé que plusieurs groupes d’insurgés islamistes étaient basés dans l’est de la Libye et que beaucoup de ces groupes ont également exhorté leurs partisans à combattre en Irak.
Les pilotes canadiens plaisantaient mĂŞme en privĂ©, se disant qu’ils faisaient partie de l’armĂ©e de l’air d’al-QaĂŻda dans la mesure oĂą leurs missions de bombardement ont contribuĂ© Ă ouvrir la voie aux rebelles alignĂ©s avec le groupe terroriste…
Selon Pugliese, les spĂ©cialistes des services de renseignement canadiens ont envoyĂ© un rapport prĂ©monitoire Ă l’attention des officiers supĂ©rieurs de l’OTAN en date du 15 mars 2011, quelques jours seulement avant le dĂ©but de l’intervention : “Il est de plus en plus possible que la situation en Libye se transforme en une guerre tribale/civile Ă long terme. Cela est particulièrement probable si les forces d’opposition reçoivent une assistance militaire de la part d’armĂ©es Ă©trangères”...
Comme nous le savons, l’intervention a eu lieu…
En Syrie…Au cours des cinq dernières annĂ©es au moins, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats arabes unis, la Jordanie et la Turquie ont tous apportĂ© un soutien financier et militaire considĂ©rable Ă des rĂ©seaux militants islamistes liĂ©s Ă al-QaĂŻda qui ont engendrĂ© l’Etat islamique que nous connaissons aujourd’hui.
Ce soutien a été apporté dans le cadre d’une campagne anti-Assad de plus en plus intense, dirigée par les Etats-Unis.
La concurrence pour dominer les tracés potentiels des pipelines régionaux passant par la Syrie et contrôler les ressources inexploitées en combustibles fossiles en Syrie et en Méditerranée orientale (au détriment de la Russie et de la Chine) a fortement contribué à motiver cette stratégie.
Roland Dumas, ancien ministre français des Affaires étrangères, a révélé qu’en 2009 les responsables du ministère britannique des Affaires étrangères lui avaient indiqué que les forces britanniques étaient déjà actives en Syrie pour tenter de fomenter la rébellion.
L’opération qui se poursuit actuellement a été étroitement contrôlée dans le cadre d’un programme secret toujours en cours, coordonné conjointement par les services de renseignement militaire américains, britanniques, français et israéliens.
Des rapports publics confirment qu’à la fin de l’année 2014, le soutien apporté par les Etats-Unis aux combattants luttant contre Assad s’élevait, à lui seul, à environ 2 milliards de dollars.
Ce soutien aux extrémistes islamistes est communément considéré comme une erreur, et les faits parlent d’eux-mêmes.
D’après des Ă©valuations classifiĂ©es de la CIA, les services de renseignement amĂ©ricains savaient que le soutien apportĂ© aux rebelles anti-Assad dirigĂ© par les Etats-Unis Ă travers ses alliĂ©s au Moyen-Orient a toujours fini entre les mains des extrĂ©mistes les plus virulents…, toutefois, il a continuĂ©.
L’annĂ©e prĂ©cĂ©dant le lancement de la campagne de l’Etat islamique pour conquĂ©rir l’intĂ©rieur de l’Irak, les responsables du Pentagone Ă©taient Ă©galement conscients que la grande majoritĂ© des rebelles “modĂ©rĂ©s” de l’ArmĂ©e syrienne libre (ASL) Ă©taient en fait des militants islamistes.
Ainsi que l’ont reconnu les responsables, il Ă©tait de plus en plus impossible d’établir une frontière fixe entre les rebelles dits “modĂ©rĂ©s” et les extrĂ©mistes liĂ©s Ă al-QaĂŻda ou Ă l’Etat islamique en raison de la fluiditĂ© des interactions existant entre ces deux composantes.
De plus en plus, les combattants frustrés de l’ASL ont rejoint les rangs des militants islamistes en Syrie, non pas pour des raisons idéologiques mais simplement en raison de leur plus grande puissance militaire.
Jusqu’à prĂ©sent, la quasi-totalitĂ© des groupes rebelles “modĂ©rĂ©s” formĂ©s et rĂ©cemment armĂ©s par les Etats-Unis sont en cours de dissolution et de dĂ©fection… et leurs membres n’en finissent plus de passer du cĂ´tĂ© d’al-QaĂŻda et de l’Etat islamique dans la lutte contre Assad.
En Turquie…
Grâce Ă un nouvel accord avec la Turquie, les Etats-Unis coordonnent actuellement l’approvisionnement continu en aide militaire aux rebelles “modĂ©rĂ©s” pour soi-disant combattre l’Etat islamique, alors qu’ils sont “culs et chemises” avec Daesh, ce n’est un secret pour personne que pendant toute cette pĂ©riode, la Turquie a directement parrainĂ© al-QaĂŻda et l’Etat islamique dans le cadre d’une manĹ“uvre gĂ©opolitique destinĂ©e Ă Ă©craser les groupes d’opposition kurdes et Ă faire tomber Assad afin de virer la Russie et se partager la manne gazière et pĂ©trolière !
On a fait grand cas des efforts relâchés de la Turquie pour empêcher la traversée de son territoire par les combattants étrangers souhaitant rejoindre l’Etat islamique en Syrie. Ankara a récemment répondu en annonçant avoir arrêté plusieurs milliers d’entre eux.
Ces affirmations sont imaginaires : la Turquie a délibérément abrité et acheminé le soutien apporté à l’Etat islamique et à al-Qaïda en Syrie.
L’étĂ© dernier, le journaliste turc Denis Kahraman a interviewĂ© un combattant de l’Etat islamique recevant un traitement mĂ©dical en Turquie ; ce dernier lui a dit : “La Turquie nous a ouvert la voie. Si la Turquie n’avait pas fait preuve d’autant de comprĂ©hension Ă notre Ă©gard, l’Etat islamique n’en serait pas lĂ oĂą il en est actuellement. La Turquie a manifestĂ© de l’affection Ă notre Ă©gard. Un grand nombre de nos moudjahidines djihadistes ont reçu un traitement mĂ©dical en Turquie”.
Plus tôt cette année, des documents officiels de l’armée turque (le Commandement général de la gendarmerie) divulgués en ligne et authentifiés ont révélé que les services de renseignement turcs (MIT) avaient été surpris par des officiers militaires à Adana alors qu’ils étaient en train de transporter par camions des missiles, mortiers et munitions anti-aériennes à destination de l’organisation terroriste al-Qaïda en Syrie !
Les rebelles “modĂ©rĂ©s” de l’ASL sont impliquĂ©s dans le rĂ©seau de soutien turco-islamiste parrainĂ© par le MIT. L’un d’eux a expliquĂ© au Telegraph qu’il gèrait dĂ©sormais des refuges en Turquie hĂ©bergeant des combattants Ă©trangers qui cherchent Ă rejoindre le Front al-Nosra et l’Etat islamique.
Des responsables politiques ont cherché à attirer l’attention sur ce sujet, en vain.
L’année dernière, Claudia Roth, vice-présidente du parlement allemand, a fait part de sa consternation face au fait que l’OTAN autorise la Turquie à abriter un camp de l’Etat islamique à Istanbul, à faciliter les transferts d’armes à destination de militants islamistes à travers ses frontières, et à soutenir tacitement les ventes de pétrole de l’Etat islamique.
Rien ne s’est passé.
La coalition menĂ©e par les Etats-Unis contre l’Etat islamique finance l’Etat islamique…
Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne sont pas seulement restés étrangement silencieux face à la complicité de leur partenaire de coalition qui parraine l’ennemi.
Au contraire, ils ont renforcĂ© leur partenariat avec la Turquie et coopèrent âprement avec ce mĂŞme Etat-mĂ©cène de l’Etat islamique pour former les rebelles “modĂ©rĂ©s”…
Ce n’est pas uniquement la Turquie qui est en cause.
L’annĂ©e dernière, le vice-prĂ©sident amĂ©ricain Joe Biden a indiquĂ© lors d’une confĂ©rence de presse Ă la Maison Blanche, que l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et la Turquie, entre autres, fournissaient des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes aux Ă©lĂ©ments djihadistes extrĂ©mistes du Front al-Nosra et d’al-QaĂŻda dans le cadre d’une guerre par procuration entre sunnites et chiites. Biden a ajoutĂ© qu’il Ă©tait impossible, Ă tous Ă©gards, d’identifier les rebelles “modĂ©rĂ©s” en Syrie.
Ce financement n’est pas épuisé : pas plus tard qu’en septembre 2014, alors même que les Etats-Unis ont commencé à coordonner les frappes aériennes contre l’Etat islamique, les responsables du Pentagone ont révélé qu’ils savaient que leurs propres alliés de la coalition finançaient toujours l’Etat islamique.
Ce même mois, le général Martin Dempsey, chef d’Etat-major des armées des Etats-Unis, a été interrogé par le sénateur Lindsay Graham lors d’une audience du Comité des forces armées du Sénat.
Quand ce dernier lui a demandĂ© s’il connaissait un alliĂ© majeur arabe qui embrasse l’idĂ©ologie de l’Etat islamique, l’intĂ©ressĂ© a rĂ©pondu : “Je connais des alliĂ©s arabes majeurs qui les financent”…
Malgré cela, le gouvernement américain n’a pas seulement refusé de sanctionner les alliés en question, mais les a récompensés en les incluant dans la coalition qui est censée combattre cette même entité extrémiste qu’ils financent.
Pire encore, ces mêmes alliés continuent de se voir accorder une grande marge de manœuvre dans la sélection des combattants appelés à être formés.
Des membres clĂ©s de la coalition contre l’Etat islamique bombardent l’Etat islamique par la voie aĂ©rienne tout en parrainant le groupe en coulisses au vu et au su du Pentagone…
L’arc des Etats musulmans dĂ©faillants…
En Irak et en Syrie, où l’Etat islamique est né, l’état de dévastation dans lequel la société se trouve suite à une situation de conflit prolongé ne peut être sous-estimé.
L’invasion militaire et l’occupation de l’Irak par l’Occident, avec leur lot de torture et de violence aveugle, ont joué un rôle indéniable pour ouvrir la voie à l’émergence d’une politique réactionnaire extrême.
Avant l’intervention occidentale, al-Qaïda était totalement absent du pays.
En Syrie, la guerre continue de justifier la présence de l’Etat islamique et d’attirer des combattants étrangers.
L’apport continu aux réseaux islamistes extrémistes d’importantes sommes d’argent et de ressources matérielles à hauteur de centaines de milliards de dollars (que personne n’a encore été en mesure de quantifier dans leur totalité), coordonné par cette même interconnexion entre gouvernements occidentaux et musulmans, a eu un impact profondément déstabilisant au cours du dernier demi-siècle.
L’Etat islamique est l’aboutissement post-moderne surréaliste de cette histoire sordide.
La coalition occidentale contre l’Etat islamique dans le monde musulman se compose de régimes répressifs dont les politiques nationales ont creusé les inégalités, écrasé les dissensions légitimes, torturé des activistes politiques pacifiques et attisé des rancunes profondes.
Ce sont ces mêmes alliés qui ont financé l’Etat islamique, et qui continuent de le faire, au vu et au su des services de renseignement occidentaux, malgré l’escalade de crises convergentes qui sévissent dans la région depuis une décennie.
Le professeur Bernard Haykel, de l’universitĂ© de Princeton, s’est exprimĂ© Ă ce sujet : “Je vois l’Etat islamique comme un symptĂ´me d’un ensemble structurel de problèmes beaucoup plus profonds dans le monde arabe sunnite… C’est liĂ© Ă la politique. A l’éducation et notamment au manque d’éducation. A l’autoritarisme. A l’intervention Ă©trangère. Au flĂ©au du pĂ©trole… Je pense que mĂŞme si l’Etat islamique venait Ă disparaĂ®tre, les causes sous-jacentes qui sont Ă l’origine de l’Etat islamique ne disparaĂ®traient pas. Et ces causes devraient ĂŞtre abordĂ©es par des politiques, des rĂ©formes et des changements menĂ©s sur plusieurs dĂ©cennies non seulement par l’Occident, mais aussi par les sociĂ©tĂ©s arabes”…Pourtant, comme nous l’avons vu avec le Printemps arabe, ces problèmes structurels ont Ă©tĂ© exacerbĂ©s par une vĂ©ritable tempĂŞte de crises politiques, Ă©conomiques, Ă©nergĂ©tiques et environnementales interdĂ©pendantes, toutes couvĂ©es par l’aggravation de la crise du capitalisme mondial.
Dans une région en proie à des sécheresses prolongées, à une défaillance de l’agriculture, à une chute des revenus pétroliers due au pic pétrolier local, à la corruption et à une mauvaise gestion économique aggravées par l’austérité néolibérale (et ainsi de suite), les Etats locaux ont commencé à s’effondrer.
De l’Irak à la Syrie, de l’Egypte au Yémen, c’est cette même interconnexion entre des crises climatiques, énergétiques et économiques qui défait les gouvernements en place.
L’aliĂ©nation en Occident…
Bien que l’Occident soit beaucoup plus résistant à ces crises mondiales interconnectées, les inégalités persistantes aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe de l’Ouest, qui ont un effet disproportionné sur les minorités ethniques, les femmes et les enfants, s’aggravent.
En Grande-Bretagne, près de 70 % des musulmans issus d’ethnies d’Asie du Sud et près de deux tiers de leurs enfants vivent dans la pauvreté. Un peu moins de 30 % des jeunes musulmans britanniques âgés de 16 à 24 ans sont sans emploi.
Selon Minority Rights Group International, la situation des musulmans britanniques en termes d’accès Ă l’éducation, Ă l’emploi et au logement, s’est dĂ©tĂ©riorĂ©e au cours des dernières annĂ©es au lieu de s’être amĂ©liorĂ©e…, cette dĂ©gradation a Ă©tĂ© accompagnĂ©e d’une augmentation inquiĂ©tante de l’hostilitĂ© ouverte exprimĂ©e par les communautĂ©s non-musulmanes et d’une propension croissante des services de police et de sĂ©curitĂ© Ă cibler de manière disproportionnĂ©e les musulmans en vertu de l’autoritĂ© qui leur est confĂ©rĂ©e dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Les reportages constamment négatifs diffusés par les médias sur les musulmans, auxquels s’ajoutent les frustrations légitimes provoquées par une politique étrangère agressive et trompeuse dans le monde musulman, créent chez les musulmans britanniques un sentiment d’exclusion sociale associé à leur identité.
C’est l’ensemble de ces facteurs qui a un effet destructeur sur la formation de l’identité, et non chacun de ces facteurs pris séparément.
Observés seuls, la pauvreté, la discrimination, les reportages négatifs sur les musulmans, et ainsi de suite, ne permettent pas nécessairement de rendre une personne vulnérable à la radicalisation.
Toutefois, conjointement, ces facteurs peuvent forger un attachement à une identité marquée par l’aliénation, la frustration et l’échec.
La persistance de ces problèmes et leur interaction peuvent contribuer à la façon dont les musulmans de Grande-Bretagne issus de divers horizons commencent à se voir en tant que tout.
Dans certains cas, cela peut générer un sentiment ancré de séparation, d’aliénation et de désillusion par rapport à la société en général.
L’effet de cette identité d’exclusion sur un individu dépendra de l’environnement spécifique, des expériences et des choix de l’individu en question.
Les crises sociales prolongĂ©es peuvent jeter les bases du dĂ©veloppement d’idĂ©ologies destructrices et xĂ©nophobes…, ces crises Ă©branlent les mĹ“urs traditionnelles de certitude et de stabilitĂ© enracinĂ©es dans les notions Ă©tablies d’identitĂ© et d’appartenance.
Alors que les musulmans vulnérables pourraient se tourner vers la culture des gangs ou, pire, vers l’extrémisme islamiste, les non-musulmans vulnérables pourraient adopter leur propre identité d’exclusion liée à des groupes extrémistes comme la Ligue de défense anglaise, ou d’autres réseaux d’extrême-droite.
Chez les groupes d’élites plus puissants, le sentiment de crise peut enflammer les idéologies néoconservatrices militaristes qui épurent les structures du pouvoir en place, justifient le statu quo, défendent le système déficient qui soutient leur pouvoir, et diabolisent les mouvements progressistes et ceux des minorités.
Dans ce maelström, l’injection de milliards de dollars au sein de réseaux extrémistes islamistes ayant un penchant pour la violence au Moyen-Orient donne du pouvoir à des groupes qui, auparavant, ne disposaient pas de soutiens locaux.
Alors que plusieurs crises convergent et s’intensifient tout en compromettant la stabilité de l’Etat et en attisant de plus grandes frustrations, cet apport massif de ressources dont bénéficient les idéologues islamistes est susceptible d’attirer dans le vortex de l’extrémisme xénophobe les individus en colère, aliénés et vulnérables. Ce processus se conclue par la création de monstres.
Une dĂ©shumanisation…
Tandis que ces facteurs ont élevé à un niveau critique cette vulnérabilité régionale, le rôle joué par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne après le 11 septembre 2001 dans la coordination du financement secret fourni par les Etats du Golfe aux militants islamistes extrémistes à travers la région a jeté de l’huile sur le feu.
Les liens dont disposent ces réseaux islamistes en Occident signifient que les services de renseignement nationaux ont périodiquement fermé les yeux sur leurs disciples et infiltrés dans leur propre pays, ce qui a permis à ces derniers de croître, recruter et envoyer les candidats au djihad à l’étranger.
C’est pourquoi la composante occidentale de l’Etat islamique, bien que beaucoup plus petite que le contingent de combattants qui rallient le groupe depuis les pays voisins, reste largement imperméable à tout débat théologique significatif. Ils ne sont pas mus par la théologie, mais par l’insécurité d’une identité et d’un psychisme fracturés.
C’est ici, dans les méthodes de recrutement minutieusement calibrées de l’Etat islamique et des réseaux qui soutiennent l’organisation en Occident, que nous pouvons voir que le processus d’endoctrinement psychologique s’est affiné à travers les années grâce aux formations menées sous la tutelle des services de renseignement occidentaux.
Ces services de renseignement ont en effet toujours été intimement impliqués dans l’élaboration d’outils violents d’endoctrinement islamiste.
Dans la plupart des cas, le recrutement de l’Etat islamique se fait en exposant les individus à des vidéos de propagande soigneusement élaborées, développées au moyen de méthodes de production avancées, et dont les plus efficaces sont remplies d’images réelles de massacres perpétrés par la puissance de feu occidentale contre les civils irakiens, afghans et palestiniens.
L’exposition constante à ces scènes horribles d’atrocités perpétrées par l’Occident et la Syrie peut souvent avoir un effet similaire à ce qui pourrait arriver si ces scènes avaient été vécues directement, à savoir une forme de traumatisme psychologique qui peut même entraîner un stress post-traumatique.
Ces techniques de propagande sectaire contribuent Ă attiser des Ă©motions accablantes de choc et de colère, qui Ă leur tour servent Ă anĂ©antir la raison et Ă dĂ©shumaniser “l’Autre”.
Le processus de dĂ©shumanisation est concrĂ©tisĂ© Ă l’aide d’une thĂ©ologie islamiste pervertie…, ce qui importe, ce n’est pas l’authenticitĂ© de cette thĂ©ologie, mais sa simplicitĂ©…, cette thĂ©ologie peut faire des merveilles sur un psychisme traumatisĂ© par des visions de morts massives et dont la capacitĂ© Ă raisonner est immobilisĂ©e par la rage.
C’est pourquoi le recours à une littéralité poussée à l’extrême et à une décontextualisation complète est une caractéristique si commune aux enseignements islamistes extrémistes : en effet, pour un individu crédule ayant une faible connaissance de l’érudition islamique, à première vue tout cela semble vrai sur le plan littéral.
Basées sur des décennies d’interprétation erronée et sélective des textes islamiques par les idéologues militants, les sources sont soigneusement extraites et triées sur le volet pour justifier le programme politique du mouvement : un règne tyrannique, des massacres massifs et arbitraires, l’assujettissement et l’asservissement des femmes, et ainsi de suite ; des éléments qui deviennent tous partie intégrante de la survie et de l’expansion de l’Etat.
Etant donné que la fonction principale de l’introduction du raisonnement théologique islamiste extrême est de légitimer la violence et de sanctionner la guerre, celui-ci est conjugué à des vidéos de propagande qui promettent ce dont la recrue vulnérable semble manquer, à savoir la gloire, la fraternité, l’honneur et la promesse du salut éternel, peu importent les crimes ou délits pouvant avoir été commis par le passé.
Si vous ajoutez à cela la promesse du pouvoir (le pouvoir sur leurs ennemis, le pouvoir sur les institutions occidentales censées avoir éliminé leurs frères et sœurs musulmans, le pouvoir sur les femmes), ainsi qu’un habit religieux et des revendications de piété suffisamment convaincants, alors les sirènes de l’Etat islamique peuvent devenir irrésistibles.
Cela signifie que l’idéologie de l’Etat islamique n’est pas le facteur déterminant de son éclosion, de son existence et de son expansion, bien qu’il soit important de la comprendre et de la réfuter.
L’idĂ©ologie est simplement l’opium du peuple dont il se nourrit et nourrit ses potentiels disciples.La suite plus tard, si nous survivons…


















