Vertiges… Longtemps, la route a offert la promesse d’une expérience exaltante, celle d’une échappée motorisée passant par de grandioses paysages, que la vitesse et l’oubli du monde galvanisait. Le cinéma et la littérature, qui ont traité durant les trente glorieuses comme jamais le thème de l’automobile, ont marqué la culture d’une dimension héroïque façonnant tout un pan de l’imaginaire occidental. Quoi de plus différent que de rouler en 2CV ou en Opel Kadett quand ce choix départageait les originaux des autres conducteurs. La richesse de ce système s’exprimait par le contraste engendré entre la banalité des infrastructures routières avec la diversité des véhicules qui les parcouraient. Ce temps semble être désormais bien fini. Aujourd’hui en effet, comme par un renversement de situation, un nombre toujours plus élevé de véhicules similaires circulent sur un réseau routier hétérogène, saturé par des logiques concurrentes. C’est que la route et ses aménagements doivent de plus en plus intégrer des pistes cyclables, des marquages pour aveugles, des ralentisseurs, selon un nouvel idéal qui veut que toutes les franges de la population soient représentées, cette fois non plus par des véhicules à l’image de chacun, mais par un domaine public les représentant avec d’autant de dispositifs régulateurs qu’il est de vulnérabilités. L’émiettement qui en résulte vient remplacer la simplicité et la clarté du découpage spatial qui était assuré avant par un nombre restreint d’équipements et régulé par une signalétique minimale, déployés au nom du principe hégémonique de vitesse. Désormais, chaque jour, le rêve de liberté et de plaisir assumé par la voiture se trouve contesté par l’augmentation de toutes ces contraintes. Sans compter que l’automobile, qui a produit tant de méfaits, que ce soit en termes de décès, de déprédations causées à l’environnement, de diminution de la qualité de vie en ville, de contrôles policiers, est devenue l’icône d’un désenchantement propice à tous les dérapages; ce qui n’empêche pas qu’elle focalise toujours aussi fortement les rêves, comme le prouve la fréquentation aussi assidue des salons de l’autos. Que faire alors de ce décalage entre la réalité et la publicité pour l’automobile qui en montre constamment une image séduisante alors que l’expérience quotidienne la contredit le plus souvent? D’autre part, comment concevoir des aménagements qui prennent acte des changements de paradigmes en cours sans renoncer à l’idée d’un imaginaire, et à quel imaginaire peut-on alors encore se rattacher? La voiture en tant qu’élément de médiation, circule et fait circuler, en mettant en relation des significations, des êtres et des situations à priori étrangers. Et c’est en ceci que l’imaginaire de l’automobile est comme tous les systèmes symboliques, une tension entre des dynamismes organisateurs. La tension qui fonde le processus initiatique de métamorphose d’un individu réussit à le faire dépasser un conflit ou une incohérence initiale, et à donner du sens à des énergies isolées, simplement en reliant des symboles dans un processus cohérent et organisé, en les insérant dans l’épaisseur du temps. Toute publicité pour un véhicule, agit selon un entrelacement entre l’imaginaire d’une époque avec ses problématiques. Le face à face avec le réel et ses obstacles, placé sous la lumière du symbole (quand il n’est pas neutre), est libérateur ou mortifère. Ce dernier cas survient quand le message publicitaire emploie un imaginaire dont les symboles sont sans liaisons ni tensions avec le réel. Le symbole s’intègre alors dans une structure bloquée qui débouche sur une lecture stéréotypée de la réalité. Ce qui est le propre de n’importe quelle idéologie. L’exemple le plus typique d’un tel imaginaire est reflété par des publicités montrant un bolide solitaire traversant une nature sauvage et indomptée. Tragique est la dynamique d’un tel imaginaire, car à moins d’aller au bout du monde, ce rêve de solitude grandiose ne peut désormais plus se sublimer dans la réalité. En ayant pris acte que les situations trouvées sur la route ne rentraient plus si parfaitement en tension avec les imaginaires automobiles dominants que l’on vient de décrire, certains créateurs ont optés, plutôt que de s’opposer à la réalité selon un imaginaire héroïque, d’accompagner le mouvement, surfant avec les pouvoirs établis, ajoutant de nouvelles connotations aux situations, adoptant une stratégie influencée par le marketing, où toutes les parties semblent sortir gagnantes et qui, de plus, s’attaque à la raison profonde de la crise engendrée… Cette démarche propose une architecture de basse intensité, où les artefacts produits par les concepteurs ne cherchent pas à s’inscrire dans l’Histoire, mais bien dans la recherche d’une médiation momentanée, au risque de ne pas dépasser l’anecdotique. L’ouverture, et la (con)fusion qui dominent notre époque ont pour corollaire la disparition de limites longtemps tenues pour définitives, au profit de nouvelles relations, mais aussi de promiscuités. On peut même se demander si, arrivé au terme de son évolution, l’homo sapiens n’était pas à un carrefour anthropologique où resteraient à être explorées essentiellement des formes hybrides des imaginaires du passé, dans un grand recyclage… Il semble que l’intensité du mythe doive sa force à l’antagonisme qu’il abrite soit une tension entre le sacrifice humain et le sentiment de liberté… Paradoxalement c’est en s’absentant du monde, que l’on peut s’y retrouver le plus fortement, en témoignent toutes le pratiques de vertiges, où encore la fuite existentielle provoquée en se mirant dans un miroir en restant à des considérations rétrospectives sur la voiture et n’articulent peu ou pas d’idées avec la situation symbolique ,contemporaine…