Sur la trace du Hot Rod sandwich…
Il existe un tableau de Klee qui s’intitule “Angelus Novus”. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire… Son visage est tourné vers le passé, là où nous apparait une chaine d’évènements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré, mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. Arghhh ! L’historiographie capitaliste est possédée d’un fantasme téléologique selon lequel l’humanité épouserait une progression constante à travers le temps.
Son histoire se présente comme une chaine d’évènements continus dont le principe d’organisation et la loi régulatrice sont le progrès illimité et irrésistible. Dans cette régularité du temps qu’elle établit, elle érige des règles auxquelles l’histoire est immédiatement tenue d’obéir afin de rejoindre son nécessaire règlement. Une telle conception de l’histoire engendre une confiance aveugle envers son déploiement naturel, et dans le développement des forces productives, principales vectrices du progrès. L’Histoire suivant son cours sera nécessairement victorieuse, vouée à gagner à tout coup. Il importe pourtant d’admettre la possibilité de perdre, afin de sortir de ce nécessitarisme qui, par ailleurs, ne laisse entrevoir la possibilité de son déploiement tragique. Les yeux écarquillés, l’Ange de l’Histoire aperçoit la catastrophe qu’engendre le progrès et met ainsi à nu son caractère illusoire. Il ne connait que les ravages produits par l’imperturbable marche du progrès. Son histoire en conserve les ruines comme les souvenirs prophétiques d’une rédemption…
Faut-il qu’elle soit apte à interrompre le cours catastrophique de l’histoire. L’historien doit s’intéresser à ces histoires ruinées et ainsi abandonner son adoration des vainqueurs pour prêter l’oreille à la souffrance des vaincus. La critique d’une histoire sans faille sert de fondement au réquisitoire contre l’idéologie du progrès. J’esquisse une réflexion qui explore des régions d’histoires diverses jusqu’ici négligées et méprisées, et ce faisant, je dévoile ce qui ne l’avait encore jamais été. Sur la trace des fêlures, je propose une nouvelle histoire des ratages. Je me dois en conséquence séjourner auprès des figures oubliées…Du moins, celles qui rompent avec la continuité du progrès dont diverses histoires remémorent l’expression des possibilités déchues, tout en conservant leur potentialité. L’observation du déchoir passé de la possibilité, propose de cette manière une alternative aux préoccupations du présent, à savoir que l’histoire n’est pas une science toujours positive et qu’elle est tout autant une forme de remémoration.
Ce que la science constate, la remémoration peut le modifier. Dans mes histoires de Hot Rod’s par exemple, les héros créateurs directs ou indirects d’oeuvres diverses, sont en toutes réalités, des personnages dépourvus de tout héroïsme, souvent des laissés-pour-compte du progrès économique, qui malgré eux se soustraient du cortège infernal de la production automobile. Mon art de créateur d’histoires de ces marginaux met en scène des flâneurs emblématiques, négateurs d’un système de fausses nécessités. Mon flegme bohème ne se laisse pas épuiser par le mouvement effréné de la production marchande, mon flegme vous emmène en promenade en regard du concept même de la vénalité et du consumérisme : le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences, dans la marée montante de l’uniformisation moderne qui noie jour après jour les derniers représentants d’une forme de vie autre qui, sur les boulevards, bousculés par la foule, conservent une vision idylliquement fausse de la vie moderne.
Je crée un décor, met en scène une tension ambigüe entre approbation de la modernité et désir de s’en soustraire, je me risque même sur la ligne de crête du relief de la vie moderne, et ainsi perché, sur cette ligne qui sépare deux versants opposés d’une même existence, je laisse toujours entrevoir l’autre possible et aussi, le caractère contingent de l’impossibilité de son expression. C’est là le regard d’un flâneur, dont le genre de vie dissimule derrière un mirage bienfaisant la détresse des habitants futurs de nos métropoles… Ma vision, tout à la fois distraite et fascinée, renferme la possibilité d’une invalidation de la nécessité. Mes yeux ouverts, mes oreilles tendues, je cherche tout autre chose que ce que la foule voit… Je révèle grâce à mon point de vue bigarré, les catégories de contestations enchevêtrées dans le régime du nécessaire, réprimées sous la forme de potentialités jamais réalisées, et j’offre l’expérience de ce qui pourrait rompre avec ce régime. La flânerie repose, entre autres, sur l’idée que le fruit de l’oisiveté est plus précieux que celui du travail…
Le flâneur neutralise le caractère nécessaire de la production capitaliste en s’arrêtant un instant, pour profiter du soleil. Il représente ainsi un accroc susceptible d’endiguer les forces productives, de freiner le processus économique. Mais le capitalisme s’infiltre, récupère et assimile. Arghhhhhhhh ! Le coquin, l’escroc, le mendiant, le travailleur qui chôme, qui meurt de faim, qui est misérable et criminel, autant de figures qui n’existent pas pour l’économie capitaliste, chacun devant trouver sa place sur le marché, sans quoi il perd son existence sociale et réelle. Ce qui est extérieur au capital n’existe pas ! Le flâneur envoie balader le concept d’être-à-vendre, et pourtant constate que le Hot Rod-sandwich en sera la dernière incarnation des laissés-pour-compte, soldés pour retrouver une fonction sociale. Les Hot rod’s-sandwich’s annoncent et publicisent les marchandises de la culture de consommation, mais malgré son style qui lui donne une allure invraisemblablement bouffone, il reste misérable.
Les Rat-Rodders par exemple, s’auto-recrutent parmi les déchets de la société marginaux et prolétariens déclassés. Le flâneur d’écrits-vains que je suis, rejoint ainsi les rangs des dégoûtés et des désœuvrés. Cette dernière incarnation en pitoyable homme-sandwich pousse à l’extrême la logique du mode de production capitaliste en présentant l’homme-marchandise : l’homme vidé de sa substance humaine… L’homme-sandwich est une publicité, ainsi l’incarnation ironique du progrès capitaliste “le progrès doit aboutir à la liberté de l’humanité”, se révèle finalement comme une funeste entreprise d’asservissement… Il n’est nul progrès, seul retour catastrophique du même, à terme, sous un déguisement pire. Figure comique, l’Homme-Hot-Rodder-Sandwich au volant de son Hot-Rod-Sandwich, porte le progrès comme un costume trop grand pour lui, qu’il se doit d’ajuster constamment, au point de le trahir… Se remémorer cette figure rabougrie reviendra à la démasquer, à en arracher ce qui restait caché discrètement en dessous…
C’est pourquoi l’ensemble du Hot Rodding consumériste s’est effondré de manière pitoyable en cause du consumérisme, de la publicité “putassière” ainsi que ses innonbrables dérives, et tourne maintenant à un travail de jointures et soudures ou même les illusions portées par American Graffiti et autres sont retournées à rien… Écoutez les derniers Hot Rodder’s, ils vous diront ce que vous devez savoir, mais ce seront des mensonges, n’ayant vécu qu’un rêve, l’objectif étant de construire autant que possible pour que personne d’autre n’ait la même chose… Pfffffffff ! L’argent de toute une vie… Aaarrrggghhh !!! Nos temps sont inquiets ou inquiétants, c’est vrai. Comment penser cela ? La tradition religieuse en Occident a produit une philosophie de l’histoire « théologico-politique » : un dogme de la fin des temps (eschatologie) associé à une notion « glorieuse » du pouvoir (politique). Tout cela mis en scène dans des visions effrayantes où les anges de l’apocalypse exécutaient militairement les ordres divins concernant le devenir de nos sociétés humaines…
























