HotRod Ford B’32 Coupe 3Windows 250.000$
Imaginez un printemps perpétuel sur la terre, partout de l’eau, du bétail, des pâturages, supposez les hommes sortant des mains de la nature une fois dispersés parmi tout cela, je n’imagine pas comment ils auraient jamais renoncé à leur liberté primitive et quitté la vie naturelle, pour s’imposer sans nécessité l’esclavage, les travaux, les misères inséparables de l’état social. Celui qui voulut que l’homme fût sociable toucha du doigt l’axe du globe et l’inclina sur l’axe de l’univers. A ce léger mouvement, je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain, j’entends au loin les cris de joie d’une multitude insensée, je vois édifier les palais et les villes, je vois naître les arts, les lois, le commerce, je vois les peuples se former, s’étendre, se dissoudre…
Et même se succéder comme les flots de la mer, je vois les hommes, rassemblés sur quelques points de leurs demeures pour s’y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument de l’union sociale et de l’utilité des arts… Notre socialité, nos villes, monuments et bâtisses ne sont que le résultat d’une nature trop chiche que nous ne sûmes dominer qu’en nous alliant, quitte à déplacer ailleurs, entre nous, nos heurts et différends. Ici, en cet endroit précis, où rien n’était à voir mais où tout était délaissé déjà, éclatait la terrible sentence : l’effort était vain ! Il l’a toujours été et le restera. Un effort doublement cerné, toujours vaincu, jamais tout-à-fait éteint pourtant. Me revient en mémoire un texte de Prévert dit par Reggiani…
C’est la cruelle litanie d’une classe ouvrière sempiternellement exploitée, écartelée entre le macabre refrain de ses défaites et une espérance qui ne veut pourtant pas s’éteindre. Sommet sans doute de nos errances comme de nos illusions les années 30 qui sont celles de ce Hot Rod d’Amérique, ont en France été coincées entre deux guerres, minées par le chômage et la misère, mais furent pourtant en même temps celles des joies d’un Front Populaire qui parvint, même fugacement, à raviver la flamme. Personne n’oubliera ces images, de la joie arrachée aux misères… Elles viennent de trop profondes rêveries pour ne pas s’ériger en emblèmes, elles sont tellement tristes de bientôt devoir se fracasser contre la haine apocalyptique. Elles sont trompeuses, pourtant…
Ou au moins, révélatrices de notre myopie. Et ceci deux fois. Elles ont prolongé l’idée, fausse en soi, qu’il eût suffi de bonne volonté de raison et d’une sage démocratie pour que s’estompent les injustices et se renoue le dialogue. Pourtant, pas loin, déjà, les rugissements rauques de l’horreur morbide. Mais elles nous font oublier que la première lutte, perpétuelle, jamais vraiment gagnée mais jamais tout-à-fait perdue non plus, demeure celle que nous menons contre la nature, celle-ci même que nous refusons, à qui nous dénions le droit de nous compter si avaricieusement les moyens de notre survie, celle que nous transformons, certes, mais que nous détruisons sans que de longtemps elle n’en gémisse avant de regimber au point de désormais nous menacer à nouveau.
C’est celle avec qui nous ne savons entretenir de relations que destructrices, dominatrices et si souvent dégradantes oublieux que nous sommes que, nous fils et filles indignes, si peu soucieux, soucieuses, si stupidement imbu(e)s de nos illusoires puissances, en sommes si aisément expulsé(e)s ! Que la vie, pour possible qu’elle soit, presque partout, n’en demeure pas moins improbable et fragile. Il en va ici, un peu comme avec la métaphore de la bouteille à moitié vide : je puis m’enthousiasmer devant les trésors d’ingéniosité concentrés ici pour faire vivre ici et travailler, et se réjouir et se plaindre, et s’aimer et se disputer sans doute en même temps familles, amis ou simples voisins ; mais à l’inverse je ne parviens pas à ne pas m’attrister devant ces traces si rapidement effacées.
Elles sont enfouies comme si de résonance des siècles enfuis, il n’en était plus de loin en loin que murmures inaudibles… Si vite inaudibles, ou bien que nos mains écorchées eussent en vain gratté la terre tant nos puits creusés, nos maisons échafaudées, nos œuvres peintes ou gravées vite disparussent tels nos pas hâtivement recouverts de sable, comme si de nous rien ne devait subsister ou que nous n’eussions pas même existé, jamais… Oui, décidément, si choc il y eut, il tint non tant dans la différence que dans cette vacuité paradoxale si vulgairement contradictoire. Moins dans le désert que dans le déserté, moins dans la vacuité que dans l’évidé. La terrible vanité de nos existence si fragiles. Et cette horrible certitude que quelque chose de nous ne devait jamais subsister…
Sauf si quelque chose de nos agissement pouvait avoir quelque effet, il résiderait plutôt dans la nuisance délétère ; dans la destruction inéluctable. La planète se remet si mal de nos affairements… Sans doute avons-nous perdu en Europe ces soixante dernières années les sensations d’une vie plus tragique qu’il ne nous paraît ; d’une vie trop généreuse même si toujours exigeante de luttes et d’objectifs…. Ahhhhhhhhh ! Sans doute, de ne m’être jamais heurté à rien d’autre que moi-même, ai-je pu croire que j’aurais été à la fois mon obstacle et mon seul promontoire, oublieux des terres qui me soutinrent et m’interdirent de m’abîmer, des lacs qui m’empêchèrent de m’altérer… Je sais demain tonitruer qui nous jettera dans les ressacs de nos invraisemblables vanités.
Mais je ne m’habitue pas à ce destin qui nous est fait d’invariablement enlaidir le monde. Il m’arrive de songer que parler revient encore à en rajouter au vacarme ambiant mais que se taire fût une faute impardonnable, qu’il n’est pas une de nos actions qui n’anticipent le cataclysme mais que se réfugier dans le cloître de quelque prière fût une lâcheté pitoyable. Voici, une première leçon qui vaut ce qu’elle peut, qui souligne combien toute existence est intrusion souvent inutile ; aisément vulgaire ; systématiquement désastreuse. Ne pas être serait sans doute préférable ; alors, au moins, de ses ridicules ratiocinations et maladroites manœuvres, tenter de ne pas empeser le monde plus qu’il n’est supportable. Fus-je prêt pour cette expérience inédite ?
Et d’ailleurs quiconque le fut-il jamais ? Je lis encore, parfois, encore, l’effroi d’un Pascal, déchiré entre l’immodestie de l’infiniment petit et la balourdise de l’infiniment grand ; ou Montaigne encore s’offusquer de la boursouflure de qui n’est en fin de compte qu’éloïse dans le cours infini d’une nuit éternelle… Ces deux-là, mais leurs siècles, savaient combien peu dans l’être s’orchestrait de nécessité, combien d’aléas, de circonvolutions, d’impasses et de ressacs en emberlificotaient l’improbable lignée. Qui croit tenir les rênes de sa destinée n’engourdit jamais ses doigts qu’autour de sa propre suffisance. On m’aura beaucoup dit comment il me fallait regarder ou aborder les autres, m’ouvrir à la découverte de la radicale altérité.
Tout ce fatras, comme si de n’être jamais sorti de moi-même j’eusse été impotent à vivre, regarder et juger. Ultime subside d’orgueil ? je ne sais, tout en espérant que non. Je l’avoue néanmoins, tout en conservant l’œil le plus aiguisé qu’il m’est encore possible et l’oreille à l’affût, je répugne aux conseils ; y résiste en tout cas. Non que j’eusse la prétention de tout savoir ou savoir-faire non plus que l’audace de supposer jamais en rabattre mieux ou plus que les autres… Non, simplement le désir d’affûter moi-même mes sens parce que je veux croire qu’il n’est pas de meilleurs apprentissages que ceux de ses propres doigts fussent-ils déjà gourds. On l’appelle expérience quoique je n’aime pas le mot : l’existence n’est pas test que l’on oserait au jeu de l’échec…
Il serait tout aussi faux de prétendre avoir toujours réponse à tout, que faussement humble d’arguer tout ignorer. D’entre soi et le réel, il se peut avoir rencontre et même dialogue, encore faut-il qu’aucun ne cède devant l’autre. Que l’expérience soit inédite, soit ! Pour autant je n’éprouve nulle culpabilité de n’être que ce que je suis, à mille lieux de tout. Pour autant je ne me sens droit en rien d’exciper de mon être pour en imposer au monde. Bref, la différence comme la singularité supposent une relation qui s’effondrerait sitôt que l’un ou l’autre, par modestie ou faiblesse, feindrait de se retirer ou effacer. Rien ne peut faire que je ne regarde, entende et comprenne avec mes yeux, oreilles et préjugés d’européen de 77 ans, pétri de son histoire et de ses pensées.
Eh quoi ? qui est-il d’ailleurs celui qui s’aventure à m’indiquer le chemin et la manière de poser mes pieds sur les sentiers, chemins trottoirs, routes ? Qu’il soit grand ou petit, sage ou follement vaniteux, qu’il m’eût précédé en tout ou se fût seulement attardé sur des sentiers de traverse, que m’importe au fond ? Je suis malhabile à obéir ; rétif à entendre les voix qui s’entreprennent de s’interposer. J’aime les histoires, écoute avec passion les témoignages et éprouve un indicible respect pour les corps burinés par l’effort, les mains calleuses d’avoir trop œuvrées et les visages déchirés de rides… J’y devine le combat d’avec le temps et la résistance des pierres. Mais j’y vois des témoignages au sens où le martyr qui porte sur son corps les signes de son chemin.
Je suis éditeur, écrivain, farfouilleur d’idées depuis trop longtemps pour savoir que, aux tour de main, agilité des doigts conquise par interminables répétitions près, il n’est rien qui se transmette qui se réduirait à une technique. Quatre-vingt-dix pour cent de transpiration, dit-on ; oui, sans doute, mais que seuls embrasent les dix pour cent restants. Je pourrai toujours expliquer tel texte, tel poème, la métaphore sophistiquée, ou l’allusion tellement voilée qu’elle illumine toute la strophe, pour autant de ce savoir ne découle aucun savoir-faire ; rien ici ne s’apprend, cela se montre tout au plus. Non décidément, point de vanité ; bien au contraire ! En sais-je pour autant écrire des lignes qui vaillent ; parviens-je pour autant à cerner cette vérité dont j’aurai fait métier ?
Non évidemment ; la certitude tout au plus que des tréfonds de l’âme seulement peut éclore ce qui meut ; qui émeut. J’attends de lui, de l’autre, non des sentences ; encore moins des leçons ; surtout pas des morales. J’espère de lui des histoires, des parcours, des chemins, surtout s’ils se perdent ou n’aboutissent qu’à des clairières désertées. Qu’il en faut, je le devine aujourd’hui, de longues heures de philosophies, d’amoncellement de pages raturées pour sentir enfin que rien ne se prouve qui ne s’éprouve préalablement ; qu’il n’est pas de plus belles idées que celles qui se racontent ; d’idées plus généreuses que le récit que l’autre vous en esquisse. Je ne veux pas venir au réel en suivant quelque recette d’un manuel de savoir vivre, visiter, découvrir.
Les cris rauques des ordres militaires matinaux ont assez tonitrué ; les grillages ont assez emprisonné de certitudes tous ceux qui n’espéraient qu’un ailleurs qui fût leur ! Je ne sais si c’est désormais de silence dont le monde a besoin ; mais de leçons sûrement non. Apprend-on le premier regard de sa mère ? Apprend-on à sourire ? A aimer ? Apprend-on sa propre humanité ? Que faisons-nous au reste, aux efforts ahanés, sinon l’inventer constamment, pour nous, pour l’autre. Je sais l’humain fragile, terrible à ses heures et détestable parfois (je le suis parfois moi_même), mais quoi peut-on s’en écarter sans risquer le monstre, l’horreur plus ample encore ? sans renoncer à l’espoir. Je cause, je cause, vous sachant pourtant démuni(e)s…
Les valeurs des HotRods “TopClass” sont subjectivement réelles et échappent aux normalités européennes. A ce stade écrire que l’Europe est “larguée” est un euphémisme qui est une figure de style par laquelle on atténue l’expression d’une idée pour en masquer le caractère déplaisant. Le montant de 250.000$ payé pour acquérir ce Hot Rod est en effet pour tout européen n’ayant que Ferrari et Porsche en tête, un choc brutal douloureux et inconvenant aux normes. Pis si la limite se limite à presque rien… Gene Hetland rêvait depuis ses 13 ans de posséder un Hot ROD classique tel que celui-ci qui deviendra le sien : un Coupé trois fenêtres, alors il s’est lié d’amitié avec un garagiste renommé en cette matière, Mike McKennett, qui a fabriqué/réalisé/créé son rêve.
Mais ce le fut moyennant rétribution… Un brin d’escroquerie s’y est ajouté en conséquence que le rêveur avait hérité d’un magot… Un transfert a été opéré… Avec un équipement mécanique d’époque, un toit surbaissé (TopChop de 2,5po) un pare-brise incliné et une peinture noire, la restauration a offert le bon rendu, une image de “bon goût”… en contre partie de la valeur de la maison héritée. Fidèle à l’époque, à la fois sobre et raffiné, ce HotRod Coupé va donc bien au-delà du simple “look”… En lui-même c’est un commerce… Pour le reste qui comporte les aspects de vie, la morale a bien sur été ignorée… On est ici point dans une rêverie bucolique des esprits mais dans un échange… De l’argent contre du savoir-faire… À l’intérieur, cette formule se poursuit…
Ouiiiii, avec le grain de bois de style standard sur le tableau de bord et les encadrements des fenêtres, en contraste avec un cuir marron vieilli personnalisé, les panneaux de fond qui maintiennent le motif des panneaux des portes et de la sellerie, tous réalisés par Paul Reichlin, l’heureux récépiendaire du trésorde l’infortunée aieulle ayant constitué son trésor pièce par pièce toute une vie d’abnégation… C’est le coté humain en ce cas pathétiquement cruel. Croyez_vous qu’une moquette souple, un volant “Banjo”, un pommeau de levier de vitesses en marbre assorti et de compteurs Stewart Warner nichées dans le tableau de bord ovale, qui donnent à ce HotRod un look subtil mais accueillant, remplace les élans familiaux d’économiser pour un avenir meilleur ?
En quoi posséder ce Hot Rod modifiera-t-il une vie perdue ? Je vais trop loin pensez-vous… Sans doute… Notez que ce Hot Rod est propulsé par un V8 Mercury 1948 réalésé à 276ci avec un vilebrequin de 4po, un arbre à cames ISKY, des culasses et un collecteur d’admission Eddie Meyer surmontés de deux carbus 97, et un filtre à air en goutte d’eau de style Meyer… Voilà… Cela aide-t-il a changer les choses ? Non… En fait, Gene Hetland n’a lui-même absolument rien construit, il a juste été la main d’un transfert… Mais, ce Hot Rod présente bien, un look très “PRO” et des dessous aussi captivant que possible… Les caches-soupapes et et les collecteurs sont polis tandis que le bloc est peint en rouge vif, chaque nuance ayant été réalisée crescendo avec soin.
Les détails à l’intérieur, à l’extérieur et sous le capot sont vraiment remarquables. Les engrenages Zephyr dans un boîtier de 1939 et un essieu arrière de 1936 (un rare Columbia à 2 vitesses) amènent la puissance au sol. Des essieux “abatteurs” avant et arrière avec des jantes en acier peintes en rouge qui sont chaussées de pneus Firestone’s. Les freins sont des Ford de 1940. Fidèle à l’époque à presque tous les égards, cette voiture est un voyage dans le passé et aurait été le rêve de tout jeune passionné à l’époque… C’ést d’ailleurs toute l’histoire… La captation d’un souvenir pour un autre… Plus que probablement encore aujourd’hui, c’est le Hot Rod typique et absolument parfait en tout particulièrement les proportions.
Les portes suicides à gonds arrière, le râteau de châssis, les montants inclinés et la peinture noire-jais-corbeau avec des détails audacieux mais “diplomatiques” rappellent à toutes et tous combien l’attention aux finitions est primordiable pour sortir du lot des milliers de Hot Rod’s en circulation aux USA… Qu’àjouter en finale pour créer une belle fin ? Le genre de finalité inutile mais polie pour que le lectorat que je n’espère être trop plébéin, butant de droite et gauche et sens dessus dessous, termine la lecture toujours trop mongue avec le sentiment de n’avoir pas tout compris ce qui ne figure d’ailleurs nulle part, une alchimie hallucinante rendant hallucinée toute âme y prédisposée… et ce ce pour une éternité de riens…




































